Jeudi 4 février 2010 4 04 /02 /Fév /2010 11:58


1871    1922

La fascination que l'oeuvre de Proust exerce aujourd'hui sur les lecteurs, sur les universitaires, sur les critiques (comme en témoigne l'énorme bibliographie) et sur les écrivains eux-mêmes, peut apparaître comme un paradoxe.

"La Recherche du temps perdu" se présente par bien des côtés comme l'aboutissement d'une lignée traditionnelle du roman psychologique et analytique français, celle de la "Princesse de Clèves", d' "Adolphe", du "Rouge et le Noir", plutôt que comme l'annonce d'un roman nouveau. Jean-Paul Sartre a dénoncé, dans cette littérature de l'intériorité, le triomphe du subjectivisme et de l'idéalisme bourgeois. Flaubert, par exemple, tente de faire surgir l'irréductible réalité du monde, et en particulier de l'objet ; Proust la réduit à une simple représentation du "moi". Kafka confronte sans commentaires son lecteur avec l'irrationnel ; Proust  explique, développe, analyse, donc rassure.
La vie de Proust, anodine, casanière, est, d'un bout à l'autre, vouée à l'écriture; Proust, comme Flaubert ou Kafka, a vécu la littérature comme un absolu. Les quelques péripéties de son existence, ses rares voyages, et même les événements historiques qu'il a vécus, l'affaire Dreyfus ou la guerre de 1914, n'ont été que les matériaux de ce travail solitaire et acharné qui échappe à toute description biographique.

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http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/7e/Marcel_Proust_1900.jpg/200px-Marcel_Proust_1900.jpghttp://www.geneall.net/img/pessoas/pes_346367.jpgMarcel Proust est né à Paris, le 10 juillet 1871. Son père, le professeur Adrien Proust (ci contre)  est médecin  : la "tribu" des médecins, ses pratiques et son langage, font l'objet dans "la Recherche" d'une satire quasi moliéresque.  L'univers paternel a dû apparaître au jeune Marcel comme un monde radicalement étranger, contrairement à celui de sa mère, Jeanne Proust (en bas à droite), et de sa grand-mère maternelle, cultivées et sensibles, qui, transposées dans la "Recherche", symbolisent toutes deux la puissance de I'amour vrai, de I'amour sans jalousie. Elles inspirent aussi en partie les considérations de Proust sur une autre tribu importante du roman, celle des Juifs.

http://www.geneall.net/img/pessoas/pes_346368.jpgEn 1873, naît Robert Proust : ce frère cadet est absent du roman, peut-être par I'effet d'une inconsciente http://www.geneall.net/img/pessoas/pes_343753.jpgjalousie, peut-être pour des raisons esthétiques. Il rejoindra plus tard le (côté du père), non seulement en devenant médecin à son tour, mais surtout en incarnant aux yeux de Marcel la <<normalité>> du monde adulte. L'enfance de Proust a sans doute été moins marquée par l'appartement familial du boulevard Malesherbes (quartier dont I'écrivain ne s'éloignera jamais beaucoup), que par le jardin des Champs-Elysée, cadre presque quotidien de ses jeux enfantins. Ce sont aussi deux jardins, celui de son oncle Louis Weil à Auteuil, et surtout celui de sa tante paternelle  Elisabeth Amiot à Illiers, petit village proche de Chartres où il passait ses vacances, qui composent le Combray de la "Recherche", tandis que les villages voisins de Méréglise et Saint-Eman, transformés en Méséglise et Guermantes, les deux <<côtés>>, donnent au roman à la fois une géographie d une structure.

En 1881, Proust passe ses premières vacances à Cabourg, où il reviendra souvent.

En 1882, il entre au Iycée Condorcet, où jusqu'en 1889, il poursuit des études assez brillantes. Il y subit notamment l'influence de deux professeurs, Maxime Gaucher, qui lui donne confiance en lui, en faisant I'éloge hyperbolique de ses dissertations françaises les plus Iyriques, et Darlu, professeur de philosophie (que I'on retrouve dans le Beulier de "Jean Santeuil" et, en partie, dans le Bergotte de la "Recherche"), qui, exigeant et ironique, lui donne au contraire le sentiment de la difficulté d'écrire. Avec ses camarades Jacques Bizet, Robert de Flers, Daniel Halévy, il crée une éphémère revue d'inspiration symboliste, la Revue lilas.

En 1889, Proust, qui a devancé I'appel, part en garnison à Orléans. Au moment de sa libération, il demande une prolongation de quelques mois, de même que plus tard, incapable de quitter les hôtels auxquels il s'est habitué, il tentera souvent d'y rester après leur fermeture.
La caserne a sans doute été le dernier des refuges qui le protégeaient de la réalité et de la nécessité d'affronter I'âge adulte.

En 1890 meurt Nathé Weil, son grand-père du côté de sa mère.

La <<vocation invisible>>  (1890-1906)

Sur les instances de son père, Proust s'inscrit en 1890 à la Faculté de droit et à l'École des sciences politiques, dont il décrit ironiquement les professeurs et les cours dans "Jean Santeuil" en 1893, il prépare une licence de lettres et le concours des Affaires étrangères, puis, à partir de 1895, ayant été reçu au concours d'attaché de la Bibliothèque Mazarine, il demande, chaque hiver, jusqu' en 1900, sa mise en congé.

Ces tentatives, qui n'auront pas de suite, lui laissent tout le temps de se consacrer à la quête des salons aristocratiques. Chez Madame de Caillavet, il rencontre Anatole France, un autre modèle de Bergotte, et chez Madame Straus, Charles Haas, l'une des  <clefs>> du personnage de Swann. Il est introduit chez la princesse Mathilde, et chez I'aquarelliste Madeleine Lemaire, dont le château de Réveillon est souvent évoqué dans Jean http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/10/Montesquiou%2C_Robert_de_-_Boldini.jpg/200px-Montesquiou%2C_Robert_de_-_Boldini.jpgSanteuil.
Il se lie avec le compositeur néo-classique Reynaldo Hahn, qui ne partage pas ses goûts wagnériens et debussystes, mais lui fait découvrir Saint-Saëns, dont le personnage de Vinteuil est en partie inspiré, et avec le comte de Montesquiou, esthète fantasque, homosexuel orgueilleux et susceptible : il est l'un des modèles de Charlus, tandis que sa tante, la comtesse Greffulhe, a prêté certains de ses traits à la duchesse de Guermantes.

L'influence de son homosexualité sur son oeuvre est pour sa part importante puisque Marcel Proust fut l'un des premiers romanciers européens à traiter ouvertement de ce sujet dans ses écrits.

Dès 1892, il a commencé à publier des chroniques et des études dans le Banquet et la Revue Blanche, des articles dans le Gaulois. Mais Les "Plaisirs et les Jours", parus en 1896 avec une préface d'Anatole France et des illustrations de Madeleine Lemaire n'ont dû montrer aux amis de l'écrivain qu'un reflet assez fidèle du jeune snob brillant et cultivé qu'ils connaissaient. Quant au premier roman de Proust , "Jean Santeuil",  composé de 1895 à 1899, qui révèle une tout autre ambition, il reste, inachevé, dans les tiroirs de son auteur.

En 1898, l'Affaire Dreyfus entre dans sa phase aiguë : Proust suit de près les événements, et assiste même à quelques séances du procès Zola, assez fidèlement relatées dans Jean Santeuil. Dreyfusard, donc rangé dans le <<parti intellectuel>>, il prend certaines distances à l'égard de la société mondaine.

De 1899 à 1902, ce sédentaire est saisi par une fièvre de voyages, à Amiens, à Rouen, en Ile-de-France, a Venise, qui ont tous le même inspirateur : Ruskin, historien anglais de l'art médiéval, et en particulier du gothique français, dont Proust traduit, avec l'aide d'une amie-anglaise, Marie Nordlinger, La Bible d'Amiens et Sésame et les Lys. Il  découvre ainsi l'architecture gothique, mais aussi la peinture italienne (Botticelli, est surtout Giotto) et la peinture anglaise : la leçon d'impressionnisme donnée par Turner <<peindre non ce que je sais, mais ce que je vois>> inspirera le personnage d'Elstir, mais infIuencera aussi l'écriture proustienne. Il semble pourtant que le dernier et le plus désiré de ces <<voyages esthétiques>>, à Venise et à Padoue, ait été, malgré la présence maternelle, une déception.


Décevantes aussi, la plupart des amitiés aristocratiques et bourgeoises, sans doute compliquées est faussées par l'homosexualité : la <<société secrète>>  formée avec Lucien Daudet, Bertrand de Fénelon et les frères Bibesco est un échec, et l'homosexualité de Proust prendra désormais d'autres formes : jusqu'à la fin de sa vie, il se vouera presque exclusivement aux amours ancillaires (qui se rapporte aux liaisons amoureuses avec des servantes).

On retrouve dans la "Recherche"  la double critique du voyage et de l'amitié, condamnés au nom d'une même exigence de solitude et de création, qui sans doute s'impose alors à Proust de plus en plus nettement. http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/57/MS_A_la_recherche_du_temps_perdu.jpg/180px-MS_A_la_recherche_du_temps_perdu.jpgCependant, les rapports de Marcel avec ses parents deviennent critiques : à 31 ans, il vit encore dans sa chambre d'enfant, et ses habitudes dépensières multiplient les occasions de tension avec sa famille inquiète.
Le mariage de Robert, en 1903, contribue à lui faire prendre conscience de sa <<différence>>. Aussi la mort d'Adrien Proust en 1903 et celle de Jeanne Proust en 1905, le libèrent-elles de certaines contraintes et de certains scrupules, qui le retenaient notamment d'écrire sur l'homosexualité. Déçu par le monde, par le voyage, par l'amitié, il n'a plus de recours qu'en lui-même, et l'histoire de sa vie se confond dès lors étroitement avec celle de son oeuvre.


En 1906, Proust s'installe dans la chambre du boulevard Haussmann, qu'il fait tapisser de liège pour se protéger du bruit, et dans laquelle il multiplie les fumigations pour lutter contre des crises d'asthme de plus en plus fréquentes. Il a pris l'habitude de travailler la nuit, et de dormir de 8 heures du matin à 3 ou 4 heures de l'après- midi.
Cette vie de reclus est seulement rythmée par quelques dates de publication : en 1906, paraît la traduction de "Sésame et les lys", accompagnée d'une longue préface et d'un important appareil de notes, et en 1908-1909 http://cot.priceminister.com/photo/856841351_L.jpgsont publiés quelques pastiches d'écrivains du XIX ème siècle sur le thème d'une banale affaire d'escroquerie, l'affaire Lemoine.
Enfin, en 1908-1909, une étude sur la méthode critique de Sainte-Beuve, qui reste inédite, s'élargit progressivement, et débouche sur les premières ébauches de la "Recherche du temps perdu".

En 1912, Proust prend à son service comme secrétaire Alfred Agostinelli, qui lui a servi de chauffeur à Cabourg dès 1907, et auquel il s'est vivement attaché.

A la recherche d'un éditeur pour "Du côté de chez Swann", Proust se heurte aux refus de la N.R.F. (par la faute de Gide, qui n'a sans doute pas lu le manuscrit), du Mercure de France. Nul ne voit l'intérêt de ce qui apparaît alors comme un recueil désordonné de souvenirs. Grasset accepte finalement de publier le manuscrit à compte d'auteur, et "Du côté de chez Swann"  paraît le 8 novembre 1913.

En 1914, Agostinelli meurt d'un accident d'avion : on a voulu voir là le modèle de la mort d'Albertine telle qu'elle est racontée dans "La Fugitive". Quoi qu'il en soit, les événements extérieurs continuent à s'inscrire
dans l'oeuvre en cours, et à le modifier sans cesse : la guerre de 1914 tient une place importante dans "Le temps  retrouvé".

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51iwHxASshL._SS500_.jpgLa publication du roman est interrompue; en 1918, "A l'ombre des jeunes filles en fleurs"  paraît chez Gallimard, et obtient, l'année suivante, le prix Goncourt. Proust, installé rue Hamelin, publie en 1919 "Pastiches et mélanges", en 1920 "Le Côté de Guermantes I" , en 1921 "Le Côté de Guermantes II" et "Sodome et Gomorrhe I".

En
1922 paraît "Sodome et Gomorrhe II . Proust meurt le 18 novembre.

"La Prisonnière" paraît en 1923, "La Fugitive" en 1925, "Le Temps retrouvé" en 1927. En 1952, "Jean Santeui" est retrouvé, suivi, en 1954, du "Contre Sainte-Beuve".



  Au moment où Proust commence à écrire, le roman est un genre en pleine crise : les années 90 marquent
en effet dans la littérature française la fin de l'ère de la <<bonne conscience>> du roman romantique et naturaliste , et le  début, sous l'influence du symbolisme, d'un véritable procès du genre romanesque : critique de la naïveté de << l' illusion réaliste>>, mépris des trivialités de l'intrigue, de la grossièreté et du schématisme de la psychologie, de l'écriture relâchée et approximative.

Cette réaction, idéaliste ou esthétisante, intellectualiste ou spiritualiste, fait apparaître de nouvelle formes
de récit : roman critique, qui s'interroge sur sa propre légitimité, ou même raconte l'impossibilité de raconter, comme le  "Paludes" de Gide, roman à thèse ou spiritualiste, à la manière de Bourget ou Barrès, roman poétique ou d' <<impressions>>, sur le modèle des récits de Jammes et plus tard d'Alain-Fournier, influencent les différentes étapes de la recherche romanesque de Proust. On en retrouve la trace jusque dans la  "Recherche", puisque ce roman est l'histoire d'un roman, qu'il se présente comme une recherche quasi dogmatique de la vérité, et que l'écriture romanesque s'y mue en écriture poétique.

 

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Réalisé en 1962, ce passionnant documentaire nous permet de voir et entendre quelques grands contemporains de Proust qui l'ont suffisamment connu pour avoir tous quelque chose d'intéressant à nous en dire. Pour certains d'entre-eux, et bien qu'ils l'ignorent, la mort est imminente : Cocteau meurt en 1963, quelques heures après avoir appris le décès de son amie Edith Piaf, Daniel Halévy meurt en 1962, quelques semaines après le tournage de ce documentaire, le marquis de Lauris et le duc de Gramont meurent en 1963 ; il était donc grand temps de recueillir leurs témoignages...

   

 

 

Par Cathou
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Jeudi 4 février 2010 4 04 /02 /Fév /2010 12:00


A la Recherche du Temps Perdu...



On peut considérer les première oeuvres de  Proust comme autant d'étapes vers un chef-d'oeuvre unique, donc comme une véritable genèse de la "Recherche". Cette recherche hésitante d'une forme passe d'abord par l'euphorie du récit poétique et discontinu des "Plaisirs et les Jours", qui contraste avec les difficultés et l'échec de la tentative autobiographique de "Jean Santeuil", puis par la tentation de l'idéalisme esthétique représenté par Ruskin*, à laquelle succède un mouvement de libération à l'égard des modèles, sous la forme des pastiches et des essais critiques.

* http://fr.wikipedia.org/wiki/John_Ruskin

La complexe architecture de la " Recherche du temps perdu"  ne s'est élaborée que peu à peu, par  accroissement et éclatements successifs des divisions prévues. <<Je donne au premier volume le titre de "Temps perdu". Si je  peux faire tenir tout le reste en un seul volume, je l'appellerai le  "Temps retrouvé" >>.
 Ce projet d'un diptyque, dont le titre aurait été "Les intermittences du coeur", évoqué dans une lettre de 1912 à l'éditeur Fasquelle, se transforme dès l'année suivante en triptyque : "Du côté de chez Swann" doit être suivi de deux autres volumes, "Le Côté de Guermantes" et  "Le Temps retrouvé", dont on a retrouvé les placards, ce qui nous donne un premier état  détaillé de la "Recherche".

De 1914 à 1922, le second livre ne cesse de se ramifier, et engendre "Sodome et Gomorrhe", dont la troisième  partie se subdivise à son tour en deux tomes, "La Prisonnière" et  "La Fugitive". Les trois derniers livres ne peuvent être considérés comme complètement achevés, et l'on peut même se demander si  "Le Temps retrouvé"  n'avait pas éclaté lui aussi en plusieurs volumes, pour que le thème affirmatif  vienne équilibrer le thème négatif.
http://ecx.images-amazon.com/images/I/51NAA1KQJFL._SL500_AA240_.jpg
Dans les sept livres de la  "Recherche du temps perdu ", il faut chercher non pas une trop visible symétrie, comme chez ces <<écrivains médiocres qui, à grand renfort de titres et de sous-titres, se donnent l'apparence d'avoir suivi un seul et transcendant dessein >>, mais cette <<unité ultérieure, non factice>> que Proust a reconnue dans la  "Comédie humaine".

Elle est due avant tout à l'omniprésence d'une conscience centrale, d'un  <<double je>>, à la fois héros et narrateur, sujet et témoin, dont les deux figures semblent se rapprocher peu à peu, pour coïncider dans les dernières pages d'un roman dont le véritable sujet est la métamorphose du protagoniste en écrivain. C'est l'histoire de cette << vocation invisible>>,  genèse d'un créateur et d'une création, qui donne au récit sa structure originale.

Plutôt que le récit d'une séquence déterminée d'événements, cette œuvre s'intéresse à la mémoire du narrateur : ses souvenirs et les liens entre eux, d'où le titre qui n'est pas "Le temps perdu mais bien "A la recherche du temps perdu".


Le roman est publié en sept volumes :

www.page2007.com/news/proust  


1 - Du côté de chez Swann (à compte d'auteur en 1913, puis dans une version modifiée en 1919)

2- À l'ombre des jeunes filles en fleurs (1919 et reçoit le prix Goncourt la même année)

3 - Le côté de Guermantes (1921-1922)

4 - Sodome et Gomorrhe I et II (1922-1923)

5 - La prisonnière (posth. 1925)

6 - Albertine disparue (posth. 1927 ; titre original : La Fugitive)

7 - Le Temps retrouvé (posth. 1927)

 

 

Le premier volume commence par une évocation de l'afflux de souvenirs qui assaillent le narrateur dans l'état de demi-sommeil, où la conscience de soi est suffisamment endormie pour ne pas mettre au pas de la raison les rêveries les plus improbables. Le narrateur reconstruit ainsi une image très parcellaire de son enfance dans le village de Combray, sur la base de ces souvenirs involontaires que des sensations similaires lui font revenir. Ce n'est que par un effort de volonté qu'il parvient finalement, en s'appuyant sur la singulière évocation que lui apporte le goût d'une petite madeleine trempée dans le thé, à extraire de parts endormies de sa mémoire une image complète des sensations et sentiments de son enfance. Cette première partie, intitulée Combray, présente tous les motifs du travail sur la mémoire qui fera la trame du roman tout entier, pour trouver son aboutissement dans Le Temps retrouvé.


"Un amour de Swann", la deuxième partie de "Du côté de chez Swann", est souvent publié séparément. Cet ouvrage raconte les péripéties sentimentales de Charles Swann avec Odette de Crécy. Comme il est assez court et indépendant du reste de l'œuvre, on le considère souvent comme une bonne introduction à la Recherche et on l'étudie à ce titre dans les établissements scolaires. Le lecteur d'âge moyen ou jeune adulte retrouve nécessairement un peu de lui-même dans ce portrait de Swann amoureux qui voit son amour attisé par les contrariétés qu'il rencontre.


Extrait :   (Du côté de chez Swann)
 

Description de la chambre de "Tante Léonie"

[…] Avant que j’entrasse souhaiter le bonjour à ma tante, on me faisait attendre un instant dans la première pièce où le soleil, d’hiver encore, était venu se mettre au chaud devant le feu, déjà allumé entre les deux briques et qui badigeonnait toute la chambre d’une odeur de suie, en faisait comme un de ces grands « devants de four » de campagne, ou de ces manteaux de cheminée de châteaux, sous lesquels on souhaite que se déclarent dehors la pluie, la neige, même quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort de la réclusion la poésie de l’hivernage ; je faisais quelques pas du prie-Dieu aux fauteuils en velours frappé, toujours revêtus d’un appui-tête au crochet ; et le feu cuisant comme une pâte les appétissantes odeurs dont l’air de la chambre était tout grumeleux et qu’avait déjà fait travailler et « lever » la fraîcheur humide et ensoleillée du matin, il les feuilletait, les dorait, les godait, les boursouflait, en faisant un invisible et palpable gâteau provincial, un immense « chausson » où, à peine goûtés les arômes plus croustillants, plus fins, plus réputés, mais plus secs aussi du placard, de la commode, du papier à ramages, je revenais toujours avec une convoitise inavouée m’engluer dans l’odeur médiane1, poisseuse2, fade, indigeste et fruitée du couvre-lit à fleurs.

 


 

 

Extrait :  (A l'ombre des jeunes filles en fleurs) 2ème partie



Au début de la seconde partie d’ À l’ombre des jeunes filles en fleurs, le héros s’apprête à partir pour Balbec avec sa grand-mère et le domestique de la famille. Il s’est réjoui à la perspective de ce voyage, mais le départ est douloureux : il lui faut se séparer de sa mère…


« Puis maman cherchait à me distraire, elle me demandait ce que je commanderais pour dîner, elle admirait Françoise, lui faisait compliment d’un chapeau et d’un manteau qu’elle ne reconnaissait pas, bien qu’ils eussent jadis excité son horreur quand elle les avait vus neufs sur ma grand' tante, l’un avec l’immense oiseau qui le surmontait, l’autre chargé de dessins affreux et de jais. Mais le manteau étant hors d’usage, Françoise l’avait fait retourner et exhibait un envers de drap uni d’un beau ton. Quant à l’oiseau, il y avait longtemps que, cassé, il avait été mis au rancart. Et, de même qu’il est quelquefois troublant de rencontrer les raffinements vers lesquels les artistes les plus conscients s’efforcent, dans une chanson populaire, à la façade de quelque maison de paysan qui fait épanouir au-dessus de la porte une rose blanche ou soufrée juste à la place qu’il fallait — de même le nœud de velours, la coque de ruban qui eussent ravi dans un portrait de Chardin ou de Whistler, Françoise les avait placés avec un goût infaillible et naïf sur le chapeau devenu charmant.


Pour remonter à un temps plus ancien, la modestie et l’honnêteté qui donnaient souvent de la noblesse souvent au visage de notre vieille servante ayant gagné les vêtements que, en femme réservée mais sans bassesse, qui sait « tenir son rang et garder sa place », elle avait revêtus pour le voyage afin d’être digne d’être vue avec nous sans avoir l’air de chercher à se faire voir, — Françoise dans le drap cerise mais passé de son manteau et les poils sans rudesse de son collet de fourrure, faisait penser à quelqu’une de ces images d’Anne de Bretagne peintes dans des livres d’Heures par un vieux maître, et dans lesquelles tout est si bien en place, le sentiment de l’ensemble s’est si également répandu dans toutes les parties que la riche et désuète singularité du costume exprime la même gravité pieuse que les yeux, les lèvres et les mains.


On n’aurait pu parler de pensée à propos de Françoise. Elle ne savait rien, dans ce sens total où ne rien savoir équivaut à ne rien comprendre, sauf les rares vérités que le cœur est capable d’atteindre directement. Le monde immense des idées n’existait pas pour elle. Mais devant la clarté de son regard, devant les lignes délicates de ce nez, de ces lèvres, devant tous ces témoignages absents de tant d’êtres cultivés chez qui ils eussent signifié la distinction suprême, le noble détachement d’un esprit d’élite, on était troublé comme devant le regard intelligent et bon d’un chien à qui on sait pourtant que sont étrangères toutes les conceptions des hommes, et on pouvait se demander s’il n’y a pas parmi ces autres humbles frères, les paysans, des êtres qui sont comme les hommes supérieurs du monde des simples d’esprit, ou plutôt qui, condamnés par une injuste destinée à vivre parmi les simples d’esprit, privés de lumière, mais qui pourtant plus naturellement, plus essentiellement apparentés aux natures d’élite que ne le sont la plupart des gens instruits, sont comme des membres dispersés, égarés, privés de raison, de la famille sainte, des parents, restés en enfance, des plus hautes intelligences, et auxquels — comme il apparaît dans la lueur impossible à méconnaître de leurs yeux où pourtant elle ne s’applique à rien — il n’a manqué, pour avoir du talent, que du savoir. »


Extrait :  (Du côté de Guermentes)


Quand quelques jours après le départ de Saint Loup....

Dans les fêtes qu’elle donnait, comme je n’imaginais pour les invités aucun corps, aucune moustache, aucune bottine, aucune phrase prononcée qui fût banale, ou même originale d’une manière humaine et rationnelle, ce tourbillon de noms introduisant moins de matière que n’eût fait un repas de fantômes ou un bal de spectres autour de cette statuette en porcelaine de Saxe qu’était Mme de Guermantes, gardait une transparence de vitrine à son hôtel de verre. Puis quand Saint–Loup m’eut raconté des anecdotes relatives au chapelain, aux jardiniers de sa cousine, l’hôtel de Guermantes était devenu—comme avait pu être autrefois quelque Louvre—une sorte de château entouré, au milieu de Paris même, de ses terres, possédé héréditairement, en vertu d’un droit antique bizarrement survivant, et sur lesquelles elle exerçait encore des privilèges féodaux. Mais cette dernière demeure s’était elle-même évanouie quand nous étions venus habiter tout près de Mme de Villeparisis un des appartements voisins de celui de Mme de Guermantes dans une aile de son hôtel. C’était une de ces vieilles demeures comme il en existe peut-être encore et dans lesquelles la cour d’honneur—soit alluvions apportées par le flot montant de la démocratie, soit legs de temps plus anciens où les divers métiers étaient groupés autour du seigneur—avait souvent sur ses côtés des arrière-boutiques, des ateliers, voire quelque échoppe de cordonnier ou de tailleur, comme celles qu’on voit accotées aux flancs des cathédrales que l’esthétique des ingénieurs n’a pas dégagées, un concierge savetier, qui élevait des poules et cultivait des fleurs—et au fond, dans le logis «faisant hôtel», une «comtesse» qui, quand elle sortait dans sa vieille calèche à deux chevaux, montrant sur son chapeau quelques capucines semblant échappées du jardinet de la loge (ayant à côté du cocher un valet de pied qui descendait corner des cartes à chaque hôtel aristocratique du quartier), envoyait indistinctement des sourires et de petits bonjours de la main aux enfants du portier et aux locataires bourgeois de l’immeuble qui passaient à ce moment-là et qu’elle confondait dans sa dédaigneuse affabilité et sa morgue égalitaire.


Extraits :  (Sodome et Gomorrhe)

" Un grand éditeur de Paris venu en visite, et qui avait pensé qu’on le retiendrait, s’en alla brutalement, avec rapidité, comprenant qu’il n’était pas assez élégant pour le petit clan. C’était un homme grand et fort, très brun, studieux, avec quelque chose de tranchant. Il avait l’air d’un couteau à papier en ébène.

Mme Verdurin qui, pour nous recevoir dans son immense salon, où des trophées de graminées, de coquelicots, de fleurs des champs, cueillis le jour même, alternaient avec le même motif peint en camaïeu, deux siècles auparavant, par un artiste d’un goût exquis, s’était levée un instant d’une partie qu’elle faisait avec un vieil ami, nous demanda la permission de la finir en deux minutes et tout en causant avec nous. D’ailleurs, ce que je lui dis de mes impressions ne lui fut qu’à demi agréable. D’abord j’étais scandalisé de voir qu’elle et son mari rentraient tous les jours longtemps avant l’heure de ces couchers de soleil qui passaient pour si beaux, vus de cette falaise, plus encore de la terrasse de la Raspelière, et pour lesquels j’aurais fait des lieues.
«Oui, c’est incomparable, dit légèrement  Mme Verdurin en jetant un coup d’oeil sur les immenses croisées qui faisaient porte vitrée. Nous avons beau voir cela tout le temps, nous ne nous en lassons pas», et elle ramena ses regards vers ses cartes.

Or, mon enthousiasme même me rendait exigeant. Je me plaignais de ne pas voir du salon les rochers de Darnetal qu’Elstir m’avait dit adorables à ce moment où ils réfractaient tant de couleurs.

«Ah ! vous ne pouvez pas les voir d’ici, il faudrait aller au bout du parc, à la «Vue de la baie». Du banc qui est là-bas vous embrassez tout le panorama. Mais vous ne pouvez pas y aller tout seul, vous vous perdriez. Je vais vous y conduire, si vous voulez, ajouta-t-elle mollement.
— Mais non, voyons, tu n’as pas assez des douleurs que tu as prises l’autre jour, tu veux en prendre de nouvelles. Il reviendra, il verra la vue de la baie une autre fois.»

Je n’insistai pas, et je compris qu’il suffisait aux Verdurin de savoir que ce soleil couchant était, jusque dans leur salon ou dans leur salle à manger, comme une magnifique peinture, comme un précieux émail japonais, justifiant le prix élevé auquel ils louaient la Raspelière toute meublée, mais vers lequel ils levaient rarement les yeux; leur grande affaire ici était de vivre agréablement, de se promener, de bien manger, de causer, de recevoir d’agréables amis à qui ils faisaient  faire d’amusantes parties de billard, de bons repas, de joyeux goûters.

Je vis cependant plus tard avec quelle intelligence ils avaient appris à connaître ce pays, faisant faire à leurs hôtes des promenades aussi «inédites» que la musique qu’ils leur faisaient écouter. Le rôle que les fleurs de la Raspelière, les chemins le long de la mer, les vieilles maisons, les églises inconnues, jouaient dans la vie de M. Verdurin était si grand, que ceux qui ne le voyaient qu’à Paris et qui, eux, remplaçaient la vie au bord de la mer et à la campagne par des luxes citadins, pouvaient à peine comprendre l’idée que lui-même se faisait de sa propre vie, et l’importance que ses joies lui donnaient à ses propres yeux. Cette importance était encore accrue du fait que les Verdurin étaient persuadés que la Raspelière, qu’ils comptaient acheter, était une propriété unique au monde. Cette supériorité que leur amour-propre leur faisait attribuer à la Raspelière justifia à leurs yeux mon enthousiasme qui, sans cela, les eût agacés un peu, à cause des déceptions qu’il comportait (comme celles que l’audition de la Berma m’avait jadis causées) et dont je leur faisais l’aveu sincère."



Extrait : (La prisonnière)

Albertine est la compagne du narrateur qui, par jalousie, la surveille constamment.

D'Albertine, en revanche, je n'avais plus rien à apprendre. Chaque jour, elle me semblait moins jolie. Seul le désir qu'elle excitait chez les autres, quand l'apprenant, je recommençais à souffrir et voulais la leur disputer, la hissait à mes yeux sur un haut pavois. Elle était capable de me causer de la souffrance, nullement de la joie. Par la souffrance seule, subsistait mon ennuyeux attachement. Dès qu'elle disparaissait, et avec elle le besoin de l'apaiser, requérant toute mon attention comme une distraction atroce, je sentais le néant qu'elle était pour moi, que je devais être pour elle. J'étais malheureux que cet état durât et, par moments, je souhaitais d'apprendre quelque chose d'épouvantable qu'elle aurait fait, et qui eût été capable, jusqu'à ce que je fusse guéri, de nous brouiller, ce qui nous permettrait de nous réconcilier, de refaire différente et plus souple la chaîne qui nous liait. En attendant, je chargeais mille circonstances, mille plaisirs, de lui procurer auprès de mol l'illusion de ce bonheur que je ne me sentais pas capable de lui donner. J'aurais voulu, dès ma guérison, partir pour Venise ; mais comment le faire, si j'épousais Albertine, moi, si jaloux d'elle que, même à Paris, dès que je me décidais à bouger c'était pour sortir avec elle ? Même quand je restais à la maison tout l'après-midi, ma pensée la suivait dans sa promenade, décrivait un horizon lointain, bleuâtre, engendrait autour du centre que j'étais une zone mobile d'incertitude et de vague.  - sur un haut pavois : au premier rang, sur un piédestal.


Extrait : (Albertine disparue)

Quand autrefois à Balbec Albertine m'attendait sous les arcades d’Incarville et sautait dans ma voiture, non seulement elle n’avait pas encore « épaissi », mais à la suite d’excès d’exercice elle avait trop fondu ; maigre, enlaidie par un vilain chapeau qui ne laissait dépasser qu’un petit bout de vilain nez et voir de côté que des joues blanches comme des vers blancs, je retrouvais bien peu d’elle, assez cependant pour qu’au saut qu’elle faisait dans ma voiture je susse que c’était elle, qu’elle avait été exacte au rendez-vous et n’était pas allée ailleurs ; et cela suffit ; ce qu’on aime est trop dans le passé, consiste trop dans le temps perdu ensemble pour qu’on ait besoin de toute la femme ; on veut seulement être sûr que c'est elle, ne pas se tromper sur l’identité, autrement importante que la beauté pour ceux qui aiment ; les joues peuvent se creuser, le corps s’amaigrir, même pour ceux qui ont été d’abord le plus orgueilleux, aux yeux des autres, de leur domination sur une beauté, ce petit bout de museau, ce signe où se résume la personnalité permanente d’une femme, cet extrait algébrique, cette constante, cela suffit pour qu’un homme attendu dans le plus grand monde, et qui l’aimerait, ne puisse disposer d'une seule de ses soirées parce qu'il passe son temps à peigner et à dépeigner, jusqu’à l’heure de s’endormir, la femme qu’il aime, ou simplement à rester auprès d’elle, pour être avec elle, ou pour qu’elle soit avec lui, ou seulement pour qu’elle ne soit pas avec d’autres.

Extrait : (Le Temps retrouvé)

Dans "Le temps retrouvé", dernier volet de  "La recherche du temps perdu", Proust, dans un subtil va-et-vient, évoque les lieux et les personnages que le narrateur a connus, et sur lesquels le temps a fait son oeuvre.

Au premier moment je ne compris pas pourquoi j’hésitais à reconnaître le maître de maison, les invités et pourquoi chacun semblait s’être « fait une tête », généralement poudré et qui les changeait complètement. Le Prince avait encore en recevant cet air bonhomme d’un roi de féerie que je lui avait trouvé la première fois mais cette fois, semblant s’être soumis lui-même à l’étiquette qu’il avait imposée à ses invités, il s’était affublé d’une barbe blanche, et traînant à ses pieds qu’elles alourdissaient comme des semelles de plomb semblait avoir assumé de figurer un des « Ages de la vie ». Ses moustaches étaient blanches aussi, comme s’il restait après elles le gel de la forêt du Petit Poucet. Elles semblaient incommoder la bouche raidie et l’effet une fois produit, il aurait dû les enlever. A vrai dire je ne le reconnus qu’à l’aide d’un raisonnement et en concluant de la simple ressemblance de certains traits à une identité de la personne. (…). Alors moi qui depuis mon enfance, vivais au jour le jour et avais d’ailleurs de moi-même et des autres une impression définitive, je m’aperçus pour la première fois d’après les métamorphoses qui s’étaient produites dans ces gens du temps qui avait passé pour eux, ce qui me bouleversa par la révélation qu’il avait passé aussi pour moi. Et indifférente en elle-même leur vieillesse me désolait en m’avertissant des approches de la mienne ».


Les enregistrements audio en ligne - COLLEGE DE FRANCE

http://www.page2007.com/news/morales-de-proust-antoine-compagnon-seminaire-les-enregistrements-audio-en-ligne-college-de-france

Par Cathou
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Jeudi 4 février 2010 4 04 /02 /Fév /2010 12:10

 

Swann, un esthète mondain, s'éprend d'une demi-mondaine, Odette de Crécy. Cet amour le fait souffrir avant de brusquement s'éteindre.

 

Proust à longtemps fréquenté les milieux mondains qu'il a su étudier avec minutie ; ils lui ont permis d'acquérir, une connaissance aiguë du snobisme et de la futilité d'une société qui, en même temps, le fascinait. Puis, voyant la maladie s'emparer de lui, par crainte de ne pouvoir mener à bien l'oeuvre qu'il sentait mûrir, il se retira du monde pour écrire l'immense "cathédrale", selon son expression d'A la recherche du temps perdu.

 

Un roman d'amour à l'intérieur d' A la recherche du temps perdu

 

"Un amour de Swann" est une parenthèse dans un ensemble bien plus vaste : "A la recherche du temps perdu", dont la publication s'étend de 1913 à 1927. "Un amour de Swann" constitue l'une des trois parties du http://pmcdn.priceminister.com/photo/Proust-Marcel-Un-Amour-De-Swann-Livre-869179694_ML.jpgpremier volume de cette vaste fresque : "Du côté de chez Swann". Intégré dans cet ensemble, en ce qu'il annonce, sur le mode mineur, les grands thèmes de "La Recherche" (le snobisme, le rôle majeur joué par la mémoire tant dans l'amour que dans la création et l'émotion artistique), il en est cependant aisément dissociable. Joyau serti dans "La recherche", il est le roman de la jalousie. Représenté par la sonate de Vinteuil, l'art y joue une place essentielle.

 

Le roman de la jalousie

 

Swann n'a tout d'abord que peu d'attrait pour Odette de Crécy, cette demi-mondaine rencontrée un jour au théâtre et régulièrement retrouvée dans le salon de Mme Verdurin où la sottise se joint au snobisme. Tandis que l'on y joue la sonate, Swann sent cependant poindre en lui l'ébauche d'un sentiment amoureux. Mais il faut attendre un soir où Swann recherche en vain Odette dans tous les restaurants et les bars de la capitale   pour que se cristallise ce qui n'était encore qu'ébauche. L'angoisse de la perte a secrété l'amour et continura de le nourrir, distillant la jalousie comme un poison.

 

Swann sera l'amant d'Odette mais, à partir de ce moment, elle se détachera de lui, prendra un autre amant et deviendra inaccessible. Swann souffrira longtemps puis, tout comme il est né, son amour s'éteindra brusquement comme cesse une maladie. Cyniquement, Swann conclut :  << Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre ! >>. Swann est un ami des parents du narrateur, qu'il a connu, enfant. Il en a entendu parler comme d'un amateur de femmes qui aurait eu une seule grande passion. Ce récit préfigure, par la ressemblance entre la personnalité de Swann et celle du narrateur, les amours tourmentées que ce dernier décrira dans la suite de l'oeuvre.

 

Extraits :

 

Swann se fit conduire dans les derniers restaurants ; c'est la seule hypothèse du bonheur qu'il avait envisagée avec calme ; il ne cachait plus maintenant son agitation, le prix qu'il attachait à cette rencontre et il promit en cas de succès une récompense à son cocher, comme si, en lui inspirant le désir de réussir qui viendrait s'ajouter à celui qu'il en avait lui-même, il pouvait faire qu'Odette, au cas où elle fût déjà rentrée se coucher, se trouvât pourtant dans un restaurant du boulevard. Il poussa jusqu'à la Maison Dorée, entra deux fois chez Tortoni et, sans l'avoir vue davantage, venait de ressortir du Café Anglais, marchant à grands pas, l'air hagard, pour rejoindre sa voiture qui l'attendait au coin du boulevard des Italiens, quand il  heurta une personne qui venait en sens contraire : c'était Odette ; elle lui expliqua plus tard que, n'ayant pas trouvé de place chez Prévost, elle était allé souper à la Maison Dorée dans un enfoncement où il ne l'avait pas découverte, et elle regagnait sa voiture. Elle s'attendait si peu à le voir qu'elle en eut un mouvement d'effroi. Quant à lui, il avait couru Paris non parce qu'il croyait possible de la rejoindre, mais parce qu'il était trop cruel d'y renoncer.(...) Il monta avec elle dans la voiture qu'elle avait et dit à la sienne de suivre.

 

                                    ****

 

Mais, quand il fut rentré chez lui, l'idée lui vint brusquement que peut-être Odette attendait quelqu'un ce soir, qu'elle avait seulement simulé la fatigue et qu'elle ne lui avait demandé d'éteindre que pour qu'il crût qu'elle allait s'endormir, qu'aussitôt qu'il avait été parti, elle avait rallumé, et fait entrer celui qui devait passer la nuit auprès d'elle. Il regarda l'heure. Il y avait à peu près une heure et demie qu'il l'avait quittée, il ressortit, prit un fiacre et se fit arrêter tout près de chez elle (...). Parmi l'obscurité de toutes les fenêtres éteintes depuis longtemps dans la rue, il en vit une seule d'où débordait (...) la lumière qui remplissait la chambre et qui, tant d'autres soirs, (...) le réjouissait et lui annonçait : "elle est là qui attend" et qui, maintenant, le torturait en lui disant : "elle est là avec celui qu'elle attendait". Il voulait savoir qui : il se glissa le long du mur jusqu'à la fenêtre, mais entre les lames obliques des volets il ne pouvait rien voir ; il entendait seulement dans le silence de la nuit le murmure d'une conversation.

 

 

 


 


Par Cathou
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Jeudi 4 février 2010 4 04 /02 /Fév /2010 12:54

 

La mort et l'oubli, aboutissement d'une passion qui semblait indéfectible.

 

Le titre "Albertine disparue" n'est probablement pas de Proust. Celui-ci voulait intituler son roman "La Fugitive" ; il y a renoncé pour éviter une confusion avec un livre de l'écrivain indien  Radindrana Thagore*, dont la traduction française venait de paraître (1922). Il s'agit d'une publication posthume (1925).

* http://fr.wikipedia.org/wiki/Rab%C3%AEndran%C3%A2th_Tagore

 

L'oeuvre du temps

 

Le départ d'Albertine plonge Marcel dans le désarroi et rallume soudain un amour qu'il croyait sur le point de s'éteindre. Il met en oeuvre divers stratagèmes pour la convaincre de revenir, faisant notamment intervenir son ami Saint-Loup, et envisage même de l'épouser. C'est alors qu'il apprend la mort accidentelle d'Albertine. La douleur qu'il en éprouve fait revivre les soupçons qui pesait sur son passé et il se décide à faire enquêter à son sujet. Il obtient ainsi la confirmation des moeurs lesbiennes, ce qui est, pour lui, une nouvelle source de souffrance.

 

Jalousie posthume

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41f%2B1uixMpL._SL500_AA300_.jpgChez Proust, l'amour est toujours inséparable de la jalousie et de la souffrance qui en découle.  La mort n'y met pas un terme, au contraire, elle lui redonne une nouvelle impulsion, car <<pour la jalousie il n'est ni passé ni avenir et (...) ce qu'elle imagine est toujours le Présent>>. Les trahisons d'Albertine, réelles ou supposées, lui confèrent une sorte de vie posthume, et, par là même, perpétuent les tourments du narrateur. Privé de son souffre-douleur, celui-ci se retrouve face à ses angoisses. Tout le passé réapparaît dans ses moindre détails, les souvenirs affluent dans son esprit, mêlés de remords, de regrets de n'avoir su gagner sa confiance, de n'avoir pu obtenir des aveux qui l'auraient soulagé.

Il est vraisemblable que ce masochisme psychologique reflète un sentiment de culpabilité inavoué. On a souvent fait remarquer que la passion du narrateur pour Albertine était une transposition de l'attachement de l'auteur pour Agostinelli* - également victime d'un accident mortel -, relation condamnable aux yeux de la société et injure à la mémoire de la mère disparue.

 

* http://fr.wikipedia.org/wiki/Alfred_Agostinelli

 

 

 

 


 
Par Cathou
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Jeudi 4 février 2010 4 04 /02 /Fév /2010 14:09


1880  1918


Poète et critique d'art, mais aussi chroniqueur, essayiste et conteur, Apollinaire se situe à la croisée des principales tendances esthétiques du début du XX ème siècle.


http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/68/Guillaume_Apollinaire_foto.jpg/180px-Guillaume_Apollinaire_foto.jpgPour faire pièce au réalisme d' un monde suranné qui n' a pas su éviter la guerre, Apollinaire inventa en 1917 le terme de "surréalisme" pour désigner l' art de son temps, dont iI fut le défenseur et le poète plus que le théoricien.

Un apprentissage cosmopolite

Guillaume Apollinaire de Kostrowitzky est né à Rome le 26 août 1880. Fils d'une Polonaise fantasque et d'un Italien qui fut sans doute un officier de I'armée italienne, Apollinaire est lui-même français par la langue, la cuIture et le coeur. Après de bonnes études dans des collèges religieux à Monaco, puis à Cannes et à Nice, il se rend en 1899 à Paris. En 1901, iI est engagé comme précepteur en Rhénanie. Il est séduit par les endroits pittoresques qu'il découvre en Allemagne mais aussi dans les pays d'Europe centrale qu'il visite alors. II lui en restera des images et des sensations qui peupleront ses poèmes. Par ailleurs, iI s' éprend d' Annie Playden, gouvernante anglaise de son élève, mais celle-ci le repousse. La rupture définitive de toute relation entre Apollinaire et la jeune fille, en 1904, affecte profondément le poète qui exprimera son désespoir dans "La Chanson du mal aimé" :


La vie artistique parisienne

De retour à Paris, employé de banque pour vivre, Apollinaire fréquente certains milieux littéraires. Il se lie avec Jarry, Max Jacob, André Salomon. Avec ce dernier, iI fonde une revue éphémère, le Festin d' Ésope. Il rencontre aussi des peintres : Derain et Vlaminck en 1904, Picasso en 1905 dont il loue la période bleue. Sa rencontre en 1907 avec Marie Laurencin (ci dessous) insufflera une nouvelle inspiration amoureuse au poète qui écrit alors "Onirocritique" et "Le Brasier". En 1910, paraît son premier livre,  "L' Enchanteur pourrissant". Ses activités http://soleildanslatete.s.o.pic.centerblog.net/v9vmzgyx.jpgde journaliste et d'écrivain se développent peu à peu. Ne vivant désormais plus que de sa plume, iI entre à l' Intransigeant comme critique d'art, collabore à Paris- Journal, fait paraître un roman,   "L' Hérésiarque et Cie", qui obtient des voix au prix Goncourt. En 1911, iI inaugure la rubrique de La Vie anecdotique au Mercure de France, publie "Le Bestiaire, ou Cortège d'Orphée", illustré par Dufy. La même année, à la suite de vols au musée du Louvre, Apollinaire est incarcéré à la prison de la Santé sous I'inculpation de recel. Ce séjour en prison, qui s'achève par un non-lieu, le bouleversera et lui inspirera ses vers les plus poignants d' "Alcools".

Apollinaire et Marie Laurencin rompent en 1912. Le poète s'entoure de nouveaux amis : Blaise Cendrars, les Delaunay. Il a des contacts avec le groupe de la revue berlinoise Der Sturm et avec les futuristes italiens. Il fait publier en 1913 son premier grand recueil de vers, "Alcools". A la veille de la guerre, Apollinaire apparaît comme l'avocat de I'avant-garde artistique, en peinture comme en poésie.

L'épreuve du feu et le chant du cygne

En 1914, Apollinaire se fait naturaliser et s'engage volontairement dans l'artillerie puis, à sa demande, dans I'in fanterie. Blessé gravement à la tête en mars 1916, iI est affecté à Paris où iI revient à la vie littéraire. A la fin de 1916 paraît "Le Poète assassiné". Apollinaire rencontre André Breton ; de jeunes poètes se récIament de lui. Tristan Tzara lui demande de parrainer le mouvement dada naissant. En 1917, il fait représenter "Les Mamelles de Tirésias",* "drame surréaliste".Il écrit "Calligrammes", qui paraît en 1918. Il  épouse le 2 mai 1918 Jacqueline Kolb, I'''adorable rousse" de "Calligrammes", mais meurt bientôt, le 9 novembre, emporté par la grippe espagnole.


Un poète visionnaire

C' est dans le domaine de la poésie qu' Apollinaire a trouvé avec le plus d'originalité de nouvelles formes d'expression. Dans "Alcools" voisinent des poèmes de jeunesse, qui se rattachent à son séjour en Allemagne en 1901-1902 et à ses suites sentimentales, et des poèmes écrits en 1912. Tous ces poèmes sont disposés sans ordre chronologique ou thématique. La suppression de la ponctuation dans ces écrits, suggérée par Blaise Cendrars, parut en 1913 une audacieuse innovation. Elle ne tendait pour le poète qu'à mettre en évidence la fluidité et l'unité des vers.

Dans "Calligrammes", Apollinaire veut retrouver une forme de poésie brute sous forme de poèmes-conversa tions, ainsi que de poèmes "simultanés" en relation avec le "simultanéisme des peintres. Il s'y affranchit parfois http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/99/Calligramme.jpg/200px-Calligramme.jpgde la disposition typographique traditionnelle pour faire avec les mots et les lettres des jeux graphiques qui répondent au sens du poème.
Venu à la poésie alors que s'éteignait le symbolisme et que le surréalisme s'éveillait, sensible à la modernité sans rejeter la tradition, Apollinaire illustre, entre Verlaine et Breton,la mutation qui s'est opérée dans la poésie française entre 1900 et 1920.

Échanson de la modernité, Apollinaire incorpore dans le registre poétique le quotidien du début du XX ème siècle " automobiles, tramways, constructions métalliques. électricité, publicité murale... sont des sources d' inspiration poétique au même titre qu' un paysage de campagne.

Site officiel : http://www.wiu.edu/Apollinaire/index.htm

Notes :

Apollinaire rompt avec une certaine tradition poétique: <<Apollinaire parle en prophète de la poésie nouvelle, exploratrice des "profondeurs de la conscience", détentrice de "vastes et étranges domaines", riche d'une beauté de surprise, plus parfaite que celle des proportions : poésie de I'avenir, de l'ilIimité, de I'aventure qu'iI oppose à l'ordre et à la tradition.>>
 -Gaëtan Picon, "Encyclopédie de la Pléiade : Histoire des Littératures"

<<Apollinaire prend à coeur de toujours combler ce voeu d'imprévu qui signale le goût moderne. (...) Apollinaire, pilote du coeur, laissons-nous seulement gouverner.>>

-André Breton, cité dans le "Dictionnaire des auteurs", Laffon

Ses nombreuses innovations littéraires feront de lui le porte-parole d'un certain modernisme: <<Apollinaire gardait
(...) une conscience très claire des dangers que lui faisaient courir son goût de l' aventure, sa recherche systématique des "étranges domaines" : iI réclamait l'indulgence. Sa tentative pour tuer la littérature, arracher la
poésie au lyrisme et mettre en forme de vers une suite de constatations remarquables par leur prosaïsme ou leur
platitude, ressemble au jeu d'un mystificateur intelligent et habile qui se torture un peu l'imagination pour renouveler les arts et transformer les visions du monde.>> 

-Kléber Haedens, "Une histoire de la littérature française", Les Cahiers rouges, Grasset, 1970



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SOPHOCLE





Sophocle

                                                                                                            


     
       

                      

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