1871 1922
La fascination que l'oeuvre de Proust exerce aujourd'hui sur les lecteurs, sur les universitaires, sur les critiques (comme
en témoigne l'énorme bibliographie) et sur les écrivains eux-mêmes, peut apparaître comme un paradoxe.
"La Recherche du temps perdu" se présente par bien des côtés comme l'aboutissement d'une lignée traditionnelle du roman psychologique et analytique français, celle de la
"Princesse de Clèves", d' "Adolphe", du "Rouge et le Noir", plutôt que comme l'annonce d'un roman nouveau. Jean-Paul Sartre a
dénoncé, dans cette littérature de l'intériorité, le triomphe du subjectivisme et de l'idéalisme bourgeois. Flaubert, par exemple, tente de faire surgir l'irréductible réalité du
monde, et en particulier de l'objet ; Proust la réduit à une simple représentation du "moi". Kafka confronte sans commentaires son lecteur avec l'irrationnel ;
Proust explique, développe, analyse, donc rassure.
La vie de Proust, anodine, casanière, est, d'un bout à l'autre, vouée à l'écriture; Proust, comme Flaubert ou Kafka, a vécu la
littérature comme un absolu. Les quelques péripéties de son existence, ses rares voyages, et même les événements historiques qu'il a vécus, l'affaire Dreyfus ou la guerre de 1914, n'ont été que
les matériaux de ce travail solitaire et acharné qui échappe à toute description biographique.
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Marcel Proust est né à Paris, le 10
juillet 1871. Son père, le professeur Adrien Proust (ci contre) est médecin : la "tribu" des médecins, ses pratiques et son langage, font l'objet dans "la
Recherche" d'une satire quasi moliéresque. L'univers paternel a dû apparaître au jeune Marcel comme un monde radicalement étranger, contrairement à celui de sa mère, Jeanne
Proust (en bas à droite), et de sa grand-mère maternelle, cultivées et sensibles, qui, transposées dans la "Recherche", symbolisent toutes deux la puissance de I'amour
vrai, de I'amour sans jalousie. Elles inspirent aussi en partie les considérations de Proust sur une autre tribu importante du roman, celle des Juifs.
En 1873, naît Robert Proust
: ce frère cadet est absent du roman, peut-être par I'effet d'une inconsciente
jalousie, peut-être pour des raisons esthétiques. Il rejoindra plus tard le (côté du père), non seulement en devenant
médecin à son tour, mais surtout en incarnant aux yeux de Marcel la <<normalité>> du monde adulte. L'enfance de Proust a sans doute été moins marquée par
l'appartement familial du boulevard Malesherbes (quartier dont I'écrivain ne s'éloignera jamais beaucoup), que par le jardin des Champs-Elysée, cadre presque quotidien de ses jeux enfantins. Ce
sont aussi deux jardins, celui de son oncle Louis Weil à Auteuil, et surtout celui de sa tante paternelle Elisabeth Amiot à Illiers, petit village proche de Chartres où il passait ses
vacances, qui composent le Combray de la "Recherche", tandis que les villages voisins de Méréglise et Saint-Eman, transformés en Méséglise et Guermantes, les deux
<<côtés>>, donnent au roman à la fois une géographie d une structure.
En 1881, Proust passe ses premières vacances à Cabourg, où il reviendra souvent.
En 1882, il entre au Iycée Condorcet, où jusqu'en 1889, il poursuit des études assez brillantes. Il y subit notamment l'influence de deux professeurs, Maxime Gaucher, qui lui
donne confiance en lui, en faisant I'éloge hyperbolique de ses dissertations françaises les plus Iyriques, et Darlu, professeur de philosophie (que I'on retrouve dans le Beulier de "Jean
Santeuil" et, en partie, dans le Bergotte de la "Recherche"), qui, exigeant et ironique, lui donne au contraire le sentiment de la difficulté d'écrire. Avec ses
camarades Jacques Bizet, Robert de Flers, Daniel Halévy, il crée une éphémère revue d'inspiration symboliste, la Revue lilas.
En 1889, Proust, qui a devancé I'appel, part en garnison à Orléans. Au moment de sa libération, il demande une prolongation de quelques mois, de même que plus
tard, incapable de quitter les hôtels auxquels il s'est habitué, il tentera souvent d'y rester après leur fermeture.
La caserne a sans doute été le dernier des refuges qui le protégeaient de la réalité et de la nécessité d'affronter I'âge adulte.
En 1890 meurt Nathé Weil, son grand-père du côté de sa mère.
La <<vocation invisible>> (1890-1906)
Sur les instances de son père, Proust s'inscrit en 1890 à la Faculté de droit et à l'École des sciences politiques, dont il décrit ironiquement les professeurs et les cours dans
"Jean Santeuil" en 1893, il prépare une licence de lettres et le concours des Affaires étrangères, puis, à partir de 1895, ayant été reçu au concours d'attaché de la Bibliothèque
Mazarine, il demande, chaque hiver, jusqu' en 1900, sa mise en congé.
Ces tentatives, qui n'auront pas de suite, lui laissent tout le temps de se consacrer à la quête des salons aristocratiques. Chez Madame de Caillavet, il rencontre Anatole
France, un autre modèle de Bergotte, et chez Madame Straus, Charles Haas, l'une des <clefs>> du personnage de Swann. Il est introduit chez la princesse
Mathilde, et chez I'aquarelliste Madeleine Lemaire, dont le château de Réveillon est souvent évoqué dans Jean
Santeuil.
Il se lie avec le compositeur néo-classique Reynaldo Hahn, qui ne partage pas ses goûts wagnériens et debussystes, mais lui fait découvrir Saint-Saëns, dont le personnage de Vinteuil est en
partie inspiré, et avec le comte de Montesquiou, esthète fantasque, homosexuel orgueilleux et susceptible : il est l'un des modèles de Charlus, tandis que sa tante, la comtesse
Greffulhe, a prêté certains de ses traits à la duchesse de Guermantes.
L'influence de son homosexualité sur son oeuvre est pour sa part
importante puisque Marcel Proust fut l'un des premiers romanciers européens à traiter ouvertement de ce sujet dans ses écrits.
Dès 1892, il a commencé à publier des chroniques et des études dans le
Banquet et la Revue Blanche, des articles dans le Gaulois. Mais Les "Plaisirs et les Jours", parus en 1896 avec une préface d'Anatole France et
des illustrations de Madeleine Lemaire n'ont dû montrer aux amis de l'écrivain qu'un reflet assez fidèle du jeune snob brillant et cultivé qu'ils connaissaient. Quant au premier roman de
Proust , "Jean Santeuil", composé de 1895 à 1899, qui révèle une tout autre ambition, il reste, inachevé, dans les tiroirs de son auteur.
En 1898, l'Affaire Dreyfus entre
dans sa phase aiguë : Proust suit de près les événements, et assiste même à quelques séances du procès Zola, assez fidèlement relatées dans Jean Santeuil.
Dreyfusard, donc rangé dans le <<parti intellectuel>>, il prend certaines distances à l'égard de la société mondaine.
De 1899 à 1902, ce sédentaire est saisi par une fièvre de voyages, à Amiens, à Rouen, en Ile-de-France, a Venise, qui ont tous le même inspirateur : Ruskin, historien anglais de
l'art médiéval, et en particulier du gothique français, dont Proust traduit, avec l'aide d'une amie-anglaise, Marie Nordlinger, La Bible d'Amiens et
Sésame et les Lys. Il découvre ainsi l'architecture gothique, mais aussi la peinture italienne (Botticelli, est surtout Giotto) et la peinture anglaise : la leçon
d'impressionnisme donnée par Turner <<peindre non ce que je sais, mais ce que je vois>> inspirera le personnage d'Elstir, mais infIuencera aussi l'écriture proustienne. Il
semble pourtant que le dernier et le plus désiré de ces <<voyages esthétiques>>, à Venise et à Padoue, ait été, malgré la présence maternelle, une déception.
Décevantes aussi, la plupart des amitiés aristocratiques et bourgeoises, sans
doute compliquées est faussées par l'homosexualité : la <<société secrète>> formée avec Lucien Daudet, Bertrand de Fénelon et les frères Bibesco est un échec, et l'homosexualité
de Proust prendra désormais d'autres formes : jusqu'à la fin de sa vie, il se vouera presque exclusivement aux amours ancillaires
(qui se rapporte aux liaisons amoureuses avec des servantes).
On retrouve dans la "Recherche" la double critique du voyage et de l'amitié, condamnés au nom d'une même exigence de solitude et de création, qui sans
doute s'impose alors à Proust de plus en plus nettement.
Cependant, les rapports de
Marcel avec ses parents deviennent critiques : à 31 ans, il vit encore dans sa chambre d'enfant, et ses habitudes dépensières multiplient les occasions de tension avec sa famille inquiète.
Le mariage de Robert, en 1903, contribue à lui faire prendre conscience de sa <<différence>>. Aussi la mort d'Adrien Proust en 1903 et celle de Jeanne Proust en 1905,
le libèrent-elles de certaines contraintes et de certains scrupules, qui le retenaient notamment d'écrire sur l'homosexualité. Déçu par le monde, par le voyage, par l'amitié, il n'a plus de
recours qu'en lui-même, et l'histoire de sa vie se confond dès lors étroitement avec celle de son oeuvre.
En 1906, Proust s'installe dans la chambre du boulevard Haussmann, qu'il
fait tapisser de liège pour se protéger du bruit, et dans laquelle il multiplie les fumigations pour lutter contre des crises d'asthme de plus en plus fréquentes. Il a pris l'habitude de
travailler la nuit, et de dormir de 8 heures du matin à 3 ou 4 heures de l'après- midi.
Cette vie de reclus est seulement rythmée par quelques dates de publication : en 1906, paraît la traduction de "Sésame et les lys", accompagnée d'une longue préface et d'un
important appareil de notes, et en 1908-1909
sont publiés quelques pastiches d'écrivains du XIX ème siècle sur le thème d'une banale affaire d'escroquerie, l'affaire Lemoine.
Enfin, en 1908-1909, une étude sur la méthode critique de Sainte-Beuve, qui reste inédite, s'élargit progressivement, et débouche sur les premières ébauches de la
"Recherche du temps perdu".
En 1912, Proust prend à son service comme secrétaire Alfred Agostinelli, qui lui a servi de chauffeur à Cabourg dès 1907, et auquel il s'est vivement
attaché.
A la recherche d'un éditeur pour "Du côté de chez Swann", Proust se heurte aux refus de la N.R.F. (par la faute de Gide, qui n'a sans doute pas lu le manuscrit),
du Mercure de France. Nul ne voit l'intérêt de ce qui apparaît alors comme un recueil désordonné de souvenirs. Grasset accepte finalement de publier le manuscrit à compte d'auteur, et "Du
côté de chez Swann" paraît le 8 novembre 1913.
En 1914, Agostinelli meurt d'un accident d'avion : on a voulu voir là le modèle de la mort d'Albertine telle qu'elle est racontée dans "La Fugitive". Quoi qu'il en soit, les
événements extérieurs continuent à s'inscrire dans
l'oeuvre en cours, et à le modifier sans cesse : la guerre de 1914 tient une place importante dans "Le temps retrouvé".
La publication du roman est interrompue; en 1918, "A l'ombre des
jeunes filles en fleurs" paraît chez Gallimard, et obtient, l'année suivante, le prix Goncourt. Proust, installé rue Hamelin, publie en 1919
"Pastiches et mélanges", en 1920 "Le Côté de Guermantes I" , en 1921 "Le Côté de Guermantes II" et "Sodome et Gomorrhe I".
En 1922 paraît "Sodome et Gomorrhe II . Proust meurt le 18 novembre.
"La Prisonnière" paraît en 1923, "La Fugitive" en 1925, "Le Temps retrouvé" en 1927. En 1952, "Jean Santeui" est retrouvé,
suivi, en 1954, du "Contre Sainte-Beuve".
Au
moment où Proust commence à écrire, le roman est un genre en pleine crise : les années 90 marquent
en effet dans la littérature française la fin de l'ère de la <<bonne conscience>> du roman romantique et naturaliste , et le début, sous l'influence du symbolisme, d'un
véritable procès du genre romanesque : critique de la naïveté de << l' illusion réaliste>>, mépris des trivialités de l'intrigue, de la grossièreté et du schématisme de la
psychologie, de l'écriture relâchée et approximative.
Cette réaction, idéaliste ou esthétisante, intellectualiste ou spiritualiste, fait apparaître de nouvelle formes
de récit : roman critique, qui s'interroge sur sa propre légitimité, ou même raconte l'impossibilité de raconter, comme le "Paludes" de Gide, roman à thèse ou spiritualiste, à la manière de
Bourget ou Barrès, roman poétique ou d' <<impressions>>, sur le modèle des récits de Jammes et plus tard d'Alain-Fournier, influencent les différentes étapes de la recherche
romanesque de Proust. On en retrouve la trace jusque dans la "Recherche", puisque ce roman est l'histoire d'un roman, qu'il se présente comme une
recherche quasi dogmatique de la vérité, et que l'écriture romanesque s'y mue en écriture poétique.
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Réalisé en 1962, ce passionnant documentaire nous permet de voir et entendre quelques grands contemporains de Proust qui l'ont suffisamment connu pour avoir tous quelque chose d'intéressant à nous en dire. Pour certains d'entre-eux, et bien qu'ils l'ignorent, la mort est imminente : Cocteau meurt en 1963, quelques heures après avoir appris le décès de son amie Edith Piaf, Daniel Halévy meurt en 1962, quelques semaines après le tournage de ce documentaire, le marquis de Lauris et le duc de Gramont meurent en 1963 ; il était donc grand temps de recueillir leurs témoignages...

premier volume de cette vaste fresque : "Du côté de chez
Swann". Intégré dans cet ensemble, en ce qu'il annonce, sur le mode mineur, les grands thèmes de "La Recherche" (le snobisme, le rôle majeur joué par la mémoire tant dans l'amour
que dans la création et l'émotion artistique), il en est cependant aisément dissociable. Joyau serti dans "La recherche", il est le roman de la jalousie. Représenté par la sonate de Vinteuil,
l'art y joue une place essentielle.
Chez Proust, l'amour est toujours inséparable de la jalousie et de la souffrance qui en
découle
de journaliste et
d'écrivain se développent peu à peu. Ne vivant désormais plus que de sa plume, iI entre à l' Intransigeant comme critique d'art, collabore à Paris- Journal, fait
paraître un roman, "L' Hérésiarque et Cie", qui obtient des voix au prix Goncourt. En 1911, iI inaugure la rubrique de La Vie anecdotique au
Mercure de France, publie "Le Bestiaire, ou Cortège d'Orphée", illustré par Dufy. La même année, à la suite de vols au musée du Louvre, Apollinaire est
incarcéré à la prison de la Santé sous I'inculpation de recel. Ce séjour en prison, qui s'achève par un non-lieu, le bouleversera et lui inspirera ses vers les plus poignants d'
"Alcools".
















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