Jeudi 4 février 2010 4 04 /02 /Fév /2010 16:40

"Alcools", dont le titre primitif était "Eau de Vie" a paru en avril 1913 au Mercure de France.

Le recueil est composé de textes pour la plupart éparpillés dans diverses Revues et qui offrent le reflet mêlé de la poésie d' Apollinaire entre 1898 et 1912. Au cours de la correction des épreuves le poète a systématiquement supprimé toute ponctuation : ce fait est considéré comme une innovation importante. Par sa généralisation, il marque, en effet, une date. Mais déjà Mallarmé  avait utilisé le procédé.

Apollinaire  lui-même avait toujours eu une ponctuation pauvre et errante. En 1913 il n'a fait que pousser à l'extrême un principe : << le rythme même et la coupe des vers voilà la véritable ponctuation>>.

Trois disques, enregistrés au Musée de la Parole en 1914, montrent qu'il modulait plutôt qu'il ne récitait ses textes. L'ordre adopté dans le recueil ne répond vraisemblablement qu'à des raisons de variété et de surprise. Un seul fait pose problème : le dernier en date des poèmes, "Zone" , a été introduit après coup et placé en tête, comme pour donner une brusque enseigne révolutionnaire à un ensemble qui ne répond pas absolument à cette annonce.

Compte tenu de cet arbitraire et sans prétention à I'exacte chronologie, une présentation fragmentaire peut donc ordonner les textes d' Apollinaire de façon à faire sentir à la fois la variété et I'évolution de sa poétique.



1)  LE PONT MIRABEAU


Voici ici le célèbre "Pont Mirabeau"  qui est son Lac, son Souvenir, sa Tristesse d'Olympio.
Rien de <<romantique> dans ce rappel d'une souffrance personnelle (le poème date de 1912, époque de la rupture progressive avec Marie Laurencin) et dans l'image de I'eau qui passe, symbole d un évanouissement nécessaire. Mais ici, pas de <<méditation >>. Un seul vers suffit à I'évocation du décor qui est celui d'Auteuil, familier au poète ; une admirable confusion s'établit entre la présence humaine et I'image matérielle d'un pont (vers 9) ; I'ample rhétorique romantique fait place à une expression rapide et discrète qui conduit naturellement à un refrain.
On remarquera I'usage habile d'une forme et d'une versification quasi régulières comme aussi l'heureux effet de la ponctuation supprimée dans ce poème de la fluidité. Seul, le second vers de chaque strophe, laissant en suspens une terminaison masculine, détermine une pause très heureuse : preuve d'un travail conscient et d'une
grande recherche rythmique, cette disposition n'a été adoptée qu'après coup ; la strophe était initialement composée de trois décasyllabes à rimes féminines.

Sous  le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s' en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
9 Le pont de nos bras passe
 Des éternels regards l'onde si lasse
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
 Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure



2) L
A CHANSON DU MAL AIME  (extrait)

La dédicace à Paul Léautaud assure que le poème, achevé en 1903, a attendu six ans sa publication parmi les manuscrits du Mercure de France. Complainte de la mauvaise chance, il trouve son émouvant contraste dans les derniers vers publiés de l'aveu du poète : La Jolie Rousse, chant d'espoir qui termine les Calligrammes.
En réaIité Apollinaire revit ici et confond les deux voyages qu'il a faits à Londres pour reconquérir Annie Playden mais en vain. Cinquante-neuf quintils composent sa  <<Chanson>> qui comporte des disparates surprenantes et même choquantes entre les deux sommets de l'ouverture et du finale. Mais l'analyse révèle un enchaînement subtil des thèmes qui traduisent les étapes diverses et les mouvements incontrôlables d'un désespoir de plu sieurs plusieurs mois dans une âme capable d'éprouver toutes les nuances et de rendre tous les accents d'une seule douleur.


Lorsqu'il fut de retour enfin
Dans sa patrie le sage Ulysse

Son vieux chien de lui se souvint
Près d'un tapis de haute lisse
Sa femme attendait qu'il revînt

L' époux royal de Sacontale1
Las de vaincre se réjouit
Quand il la retrouva plus pâle
D'attente et d'amour yeux pâlis
Caressant sa gazelle mâle

J'ai pensé à ces rois heureux
Lorsque le faux amour et celle
Dont je suis encore amoureux
Heurtant leurs ombres infidèles
Me rendirent si malheureux

Regrets sur quoi l'enfer se fonde
Qu'un ciel d'oubli s'ouvre à mes yeux
Pour son baiser les rois du monde
Seraient morts les pauvres fameux
Pour elle eussent vendu leur ombre
1 Epouse du Roi Douchmanta dans la lit
                 térature indoue




Par Cathou
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Jeudi 4 février 2010 4 04 /02 /Fév /2010 18:08

3) LA TZIGANE


 Même époque de composition que la "Nuit Rhénane"  et même atmosphère pour cette évocation fugitive des amours, condamnées d'avance, avec Annie Playden. La strophe 2 suggère le heurt de l'amour avec la réalité. L'expression elliptique des sentiments est très remarquable dans son <<symbolisme>>.

La tzigane savait d'avance
Nos deux vies barrées par les nuits
Nous lui dîmes adieu et puis
De ce puits sortit l' Espérance

L'amour lourd comme un ours privé
Dansa debout quand nous voulûmes
Et l'oiseau bleu perdit ses plumes
Et les mendiants leurs Ave

On sait très bien que l'on se damne
Mais l'espoir d'aimer en chemin
Nous fait penser main dans la main
A ce qu'a prédit la tzigane


4/ ANNIE

Depuis 1904, Apollinaire n'avait plus rien su d' Annie expatriée en Amérique. Dès 1906, il avait publié un curieux poème, plein d'inventions hardies et de cocasserie triste : "L'Émigrant de Landor Road" où il se voyait partant rejoindre la jeune fille. Pour l'impossible rencontre d' Annie dans une Amérique imaginaire, son instinct l'a peu trompé. Quarante ans plus tard la fugitive d'autrefois vivait encore, non au Texas mais en Califomie.
Le poète qui a toujours refusé l'étiquette de simple <<fantaisiste>> l'est pourtant ici. L'émotion et le regret sont voilés de  <<blague>> :  les deux amants, ombres muettes, restent liés l'un à l'autre, mais ce n'est plus que par un baroque détail vestimentaire...

Sur la côte du Texas
Entre Mobile et Galveston il y a
Un grand jardin tout plein de roses
Il contient aussi une villa
Qui est une grande rose

Une femme se promène souvent
Dans le jardin toute seule
Et quand je passe sur la route bordée de tilleuls
Nous nous regardons

 Comme cette femme est mennonite 1
Ses rosiers et ses vêtements n'ont pas de boutons
Il en manque deux à mon veston
La dame et moi suivons presque le même ri
te

1 -  Secte puritaine dont la sévérité proscrit tout ornement



5) ZONE

C'est le poème d'ouverture du recueil, mais il parle du centre de Paris, ce qui en fait une ouverture paradoxale. (titre : zone, alors qu'il est question de la tour Eiffel,…). On peut donc penser qu'il reprend l'étymologie grecque "ceinture" : il fait à pied le tour de la ville, mais aussi le tour de ses problèmes (interrogations sur lui - même, son enfance, sa religion : réflexion sur les souffrances, sur l'amour).
  Poème faisant partie du  cycle de Marie (en référence à Marie Laurencin, peintre, rencontrée par Guillaume Apollinaire en 1907). C’est en changeant le titre du recueil   "Eau de Vie" en "Alcools" et en décidant de supprimer toute ponctuation que l’auteur rajoute en tête de l’ouvrage le poème "Zone", dernier écrit de l’ensemble : il donne ainsi à son recueil une orientation philosophique.

On est frappé par l'apparence du poème : certains vers sont détachés, d'autres regroupés en strophes ; il n'y a pas réellement de régularité. Ce sont des vers libres (pas de mètres réguliers), les lois de la versification ne sont pas respectées. Ces vers riment à peine : ils sont assonancés. Pas de ponctuation. Le poème n'est pas complètement déroutant, mais apparaît quelquefois bizarre.



A la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine

Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme
L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventure policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers

J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J'aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thieville et l'avenue des Ternes

[...]
Par Cathou
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Vendredi 5 février 2010 5 05 /02 /Fév /2010 10:53

 

1896  1972

 

 

Grandeur et détachement, mais aussi exubérance et vitalité sont les pôles d'une oeuvre diverse : celle d'un homme qui voulut vivre en épicurien et qui mourut en stoïcien.

 

Le collège, la guerre , le sport (1896-1924)

 

 

Le jeune collégien de Sainte-Croix de Neuilly qui, en 1912, est renvoyé pour "amitié particulière" avait déjà impressionné ses pairs par sa précocité intellectuelle. A travers la camaraderie masculine, il semblait chercher la réalisation d'un <<ordre>>, manière de chevalerie adolescente dont il voudra retrouver l'atmosphère pendant la Première Guerre, ainsi que les piments de l'action et du risque dont il avait découvert http://www.babelio.com/users/AVT_Henry-de-Montherlant_8891.pjpegles joies en Espagne, au cours de séances de tauromachie. C'est cette même combinaison de dépassement par l'action et de solidarité qui le mène vers les stades et qui vaudra aux lettres françaises certaines des plus belles pages sur le sujet (Les Olympiques 1924).

 

Le jeune << maître d'énergie >> a livré une partie de son expérience de jeunesse et de sa fougue dans les romans quelque peu  maladroits que sont "La Relève du matin (1920) et "Le Songe" (1922) mais où se découvrent déjà les << deux constantes >> de l'auteur à venir, selon Daniel Rops, et qui sont avec la sensualité,  << l'appétit de grandeur >> et << le sentiment  tragique de la vie >>. Témoignant d'une plus grande maîtrise, "Les Bestiaires" suivent en 1926.

 

Autre héritage de cette expérience décisive du collège : le respect que Montherlant, par ailleurs éloigné de la foi, conservera pour la religion, respect fait d'attirance esthétique et d'admiration pour les formes moralement les plus exigeantes du catholicisme : le jansénisme et l'engagement monastique.

 

Le romancier (1925 -1939)

 

1925 est une année de crise : le jeune écrivain éprouve le besoin de s'éloigner. Il voyage, cherche la << féerie >> et trouve surtout le vide.Cette crise - << la crise des voyageurs traqués >> -, Montherlant la résoudra par une morale de l' << alternance >>, combinaison de jouissance et de scepticisme, et par le détachement des vanités sociales au service de son oeuvre.  Il s'agit, écrit-il dans "Aux Fontaines du désir" (1927) << d'aimer et de vivre  toute la diversité du monde et tous ses prétendus contraires >> et d'en irriguer sa << poésie >>. De 1930 à 1932, installé en Afrique du Nord, il rédige "La Rose de Sable" (roman). Mais la France qu'il retrouve à son retour lui apparaît affaiblie ; il publie alors le premier et le plus important de ses ouvrages dits << civiques >> ; "Service inutile" (1935), plaidoyer en faveur d'une morale de la << qualité >>

Pourquoi cet engagement moral, cet éloge du << bien faire >>, dans la bouche de l'inguérissable sceptique que reste Montherlant ? Parce que, répond-il, citant Calderon* (La Vie est un songe), << le bien-faire ne se perd pas, même en rêve >>.

 

* http://www.kulturica.com/vie-songe.htm

 

Mais l'entre deux-guerres, aux yeux du grand public, est avant tout l'époque de ses succès de romancier. Roman  << objectif >>, "Les Célibataires" (1934) sont les récits savoureux, et quelque peu pathétiques, de la déchéance de deux vieux garçons, aristocrates frileux ; "Les Jeunes filles" (quatre tomes publiés entre 1936 et 1939) joignent à l'intrigue amoureuse et à la satire sociale une pointe de cynisme, voire de misogynie.

 

Le dramaturge (1939-1972)

 

En 1942, avec "La Reine Morte", créée la même année à la Comédie Française, Montherlant aborde un nouveau tournant. Le genre dramatique, apte à rendre les conflits d'âmes où grandeur et médiocrités s'affrontent, vaudra à l'auteur, surtout à partir de 1947  avec "Le Maître de Santiago", un regain de popularité, après la brève éclipse de la Libération (due à son attitude pendant l'Occupation : il avait prôné  l' <<acceptation >>, mais non la collaboration).  En 1960, Montherlant est élu à l'Académie Française ; pour le public, l'écrivain fait désormais figure de << classique >>, bien  que celui-ci considère son succès comme un << malentendu >> et se plaigne d'être incompris. Il renoue avec le roman et publie < Le Chaos et la Nuit >> (1963), histoire d'un vieil anarchiste espagnol qui retourne mourir dans l'Espagne franquiste - suivi en 1971  d' << Un Assassin est mon Maître >>. Ces deux ouvrages, marqués par la proximité de la mort, ont une tonalité plus sombre que ses productions d'avant-guerre. "Les Garçons", en 1969, en vérité l'oeuvre d'une vie, avait été un retour vers l'expérience première du collège.

 

Le 21 septembre 1972, Montherlant, diminué par plusieurs congestions cérébrales et par la cécité, met fin à ses jours en se tirant une balle de revolver dans la bouche. <<Je deviens aveugle, je me tue >> avait-il écrit laconiquement. Ce stoïcien se montra ainsi fidèle à l'exemple des maîtres antiques dont il n'avait cessé de se réclamer.

 

 

Portrait d'Henry de Montherlant -  INA

 

 

Définition de Montherlant par lui même :

Dans son testament, Montherlant aurait écrit : << Si je meurs dans ma patrie et à mon foyer, je désire que le visage de mon cadavre soit recouvert du masque de Conflans ( il s'agit de la visière en bronze d'un général romain) ; que l'on pose sur mon coeur l'Eros funèbre qu'on trouvera sur le rayon supérieur de l'armoire de ma chambre ; que l'on pose sur mon bas-ventre la tête de taureau de Guadalest ; et être enterré ainsi >>.
En réalité, conformément à ses dernières instructions, les cendres de Montherlant furent répandues autour du Temple de la Fortune Virile à Rome.
- Cité par - Pierre Spiriot, Montherlant par lui même, ed. du Seuil Paris 1969.
Par Cathou
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Vendredi 5 février 2010 5 05 /02 /Fév /2010 14:25

1875  1955

Penseur autant que romancier, humaniste et cIassique, Thomas Mann préserva la dimension universelle de son oeuvre en s'exilant de son pays pour protester contre le nazisme.

Le frère ainé de Thomas Mann, Heinrich Mann, est également un grand écrivain : sa trilogie "L'Empire" (1918-1925) est mondialement célèbre. Thomas Mann était un ami intime d'Albert Einstein.

Les années d'apprentissage


portrait-mann0001.jpg
Thomas Mann est né le 6 juin 1875 à Lübeck d'un père sénateur et d'une mère appartenant à la plus haute bourgeoisie allemande. Dès 1893, à l'âge de dix-huit ans, il fait ses débuts littéraires en participant à des revues étudiantes très en vogue à cette époque : Der Frühlingsturm (La Tempête de printemps) et Das Zwanzigste Jahrhundert (Le  Vingtième Siècle). En 1894,il se rend à Munich pour poursuivre ses études.
Il se familiarise avec les pensées de Schopenhauer et Nietzsche, découvre les théories freudiennes naissantes, puis étudie les œuvres littéraires de Goethe, Schiller, Lessing, Dostoïevski, Tcheckhov, Fontane ainsi que la musique de Richard Wagner. Tous seront pour lui des modèles et il leur consacrera plus tard de nombreux articles.Puis il fait un long voyage en Italie jusqu'en 1898. C'est dans ce pays qu'il imagine et conçoit le plan de ce qui deviendra son premier roman : "Les Buddenbrook". Mais cet ouvrage http://ecx.images-amazon.com/images/I/41AYEFCYDSL._SL500_AA240_.jpgcolossal ne sera terminé que quatre années plus tard, en 1901, date à laquelle il le publie en deux tomes chez le célèbre éditeur allemand Fischer. En 1903, le génie créatif de Mann atteint des sommets puiqu'il rédige trois textes importants : Tristan, Tonio Kröger, et Chez le Prophète.


De la gloire...

Le romancier se marie en 1905 avec Katharina Pingsheim qui lui donnera trois filles et trois garçons ( dont deux, Klaus et Golo, deviendront, après leur père, de grands écrivains allemands ). Commence alors pour lui une longue période de créativité et de célébrité. La publication de "Noces royales" en 1909,mais surtout celle de "La Mort à Venise" en  1912, livre pour lequel Mann s'est inspiré de l'existence tragique de son ami, le compositeur Gustav Mahler, font de lui un écrivain d' envergure internationale : il est bientôt fêté à Paris, http://images.google.fr/url?source=imgres&ct=img&q=http://www.decitre.fr/gi/02/9782234055902FS.gif&usg=AFQjCNF-AhopMz1fciiTAmZw5jTWs03MFwà Londres et à New-York, et considéré comme l' auteur le plus doué de sa génération. Cette popularité se trouve renforcée en 1924, lorsqu'il publie "La Montagne magique", un important roman, et reçoit le Prix Nobel de littérature, le 12 novembre 1928. Dès cette date, Mann sillone le monde, réclamé en Europe mais aussi en Amérique : il se rend régulièrement dans les grandes capitales pour donner de multiples conférences sur son oeuvre mais aussi sur son temps. Cette activité ne l'empêche pas, toutefois, de publier un nouveau récit en 1930, "Mario le Magicien".



... l'éxil

C' est pendant un séjour à Paris que Mann apprend l'incendie du Reichstag. S'étant montré hostile à la politique nationale-socialiste, il ne peut retourner dans son pays. C'est alors que commence pour lui une longue période d'exil. En 1934, il s'installe en France où il écrit "Le Jeune Joseph", puis il voyage aux États-Unis. En 1936, il publie "Joseph en Égypte", sorte d'allégorie de son propre exil, et prend la nationalité tchèque. En 1938, il quitte l'Europe pour quinze ans et devient professeur de littérature aux États-Unis, à l'université de Princeton. En 1940, il donne cinquante-cinq allocutions radiophoniques en Californie, s'adressant à ses compatriotes allemands alors en guerre. Malgré cette situation dramatique, l'élan créateur de Mann n'est en rien modifié puisqu'il publie en 1943 une suite à ses trois récits précédents consacrés au personnage biblique de Joseph, formant ainsi une véritable tétralogie romanesque, "Joseph et ses frères".

De I'exil à la mort

En 1944, Mann obtient la nationalité américaine. Après I'effondrement de l' Allemagne,l'écrivain désire poursuivre son exil, décision qu'il explique dans un opuscule, "Pourquoi je ne retourne pas en Allemagne". Dès lors, il se consacre presque entièrement à son oeuvre et rédige un ouvrage sur Dostoïevski, puis un livre intitulé "Le Docteur Faustus" qui reprend le mythe de Faust développé par Goethe. Les années 1949-50 sont un tournant dans la vie de Mann qui perd coup sur coup l'un de ses fils, son frère Victor et son frère Heinrich. En 1952, il quitte les États-Unis pour la Suisse et est fait Officier de la Légion d'honneur en France, membre de l' Académie des Arts de Berlin et docteur Honoris Causa dans de nombreuses universités européennes ; après avoir écrit un "Essai sur Tchékov" et un "Essai sur Schiller" ainsi qu'un dernier roman, "Les Confessions du chevalier d'industrie Félix Krullen" 1954,Thomas Mann fait un dernier voyage en Allemagne où il s'éteint le 12 août 1955.

Des romans-fleuves

Thomas Mann a laissé derrière lui une oeuvre immense : en un style très personnel, parfois jugé difficile, iI a voulu retracer I'histoire exceptionnelle de son pays sous la forme d'une épopée économique et sociale. "Les Buddenbrook", par exemple, raconte I'ascension et de la décadence d'une famille de riches commerçants allemands. Dans ce récit fictif, Thomas Mann annonce, avec trente ans d'avance, la crise profonde qu'aIlait traverser l' Allemagne et à la suite de laquelle le nazisme allait pouvoir devenir populaire et ferait basculer le pays dans un gouffre plus sombre encore. En ce sens, les romans de Thomas Mann sont l' oeuvre d'un visionnaire, dont la lucidité reste sans précédent dans la littérature aIlemande.

 

 

 

Par Cathou
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Samedi 6 février 2010 6 06 /02 /Fév /2010 13:32


 
http://ecx.images-amazon.com/images/I/41SN7BWGBPL._SL500_AA240_.jpgI) LES BUDDENBROOK

Grandeur et décadence d'une famille bourgeoise allemande au XIX ème siècle.

La fin d'une époque

Thomas Mann raconte, en onze parties, le destin des   Buddenbrook, une famille de la haute bourgeoisie de Lubeck. De 1835 à 1877, nous assistons au déclin de cette famille, à travers I'histoire de quatre générations : le patriarche Johann Buddenbrook, heureux commerçant et fournisseur de la famille royale, qui s'éteint en 1842, âgé de soixante-dix ans ; son fils, Jean Buddenbrook, qui poursuit une brillante carrière et qui devient consul des Pays-Bas. Il meurt en 1855,à l' âge de soixante ans, laissant pour unique héritier son fils Thomas, la figure centrale du roman. Thomas, grâce à son sérieux et à I'honnêteté de son caractère, obtient de hautes fonctions, dont la charge de sénateur. II meurt prématurément à cinquante ans et laisse un seul fils : Hanno, un enfant fragile, doué de dons artistiques exceptionnels. Hanno devient ainsi le dernier descendant de la famille,  mais une épidémie de typhus emporte le jeune garçon en 1877 et met ainsi un terme à la lignée des Buddenbrook.

Valeurs bourgeoises et aspirations artistiques

 Le roman "Les Buddenbrook" porte un sous-titre éloquent : <<Décadence d'une famille >>. Thomas Mann décrit en effet le processus qui mène une famille bourgeoise, symbole d'une certaine réussite sociale, à sa déchéance et à sa disparition pure et simple. Alors que le patriarche Johann Buddenbrook incarne les valeurs bourgeoises, froides et réalistes, le dernier descendant de la famille, le frêle Hanno, représente l' artiste, aux dons de musicien extraordinaires, mais qui, inadapté au monde qui I'entoure, ne peut survivre. Thomas Mann brosse avec finesse, et parfois ironie, le tableau d'une époque en décomposition et d'une bourgeoisie agonisante. La race des  Buddenbrook s' éteint faute d'avoir pu s'adapter aux règles d'un monde nouveau, mais surtout parce que la culture - au sens le plus large - que leur cIasse a créée, corrode peu à peu leur force d' âme et leur volonté d'agir.

Extraits :

On trouve déjà dans ce premier roman les grands thèmes de l'oeuvre de l'écrivain allemand ; les relations étroites entre la culture et la décadence et entre le génie et la maladie .. on voit également apparaître l' esquisse, en la personne de Hanno, de la figure centrale de l'oeuvre future de Mann :    l' artiste.

La famille s'est réunie autour du patriarche, Johann Buddenbrook

On s'était réuni dans << le salon des paysages >>, au premier étage de l'antique et spacieux hôtel que la maison Johann Buddenbrook venait d'acquérir dans la Mengstrasse et que la famille occupait depuis peu. Les tapisseries solides et souples, séparées des murs par un espace vide, représentaient de vastes paysages aux couleurs tendres, comme le mince tapis qui revêtait le sol, des idylles dans le goût du XVIII ème  siècle : joyeux vignerons, laboureurs diligents, bergères joliment enrubannées qui, penchées sur le miroir de l'oncle, tenaient sur leurs genoux des agneaux bien peignés ou échangeaient des baisers avec de galants bergers... Des soleils couchants où dominaient les ors baignaient la plupart de ces paysages, s'harmonisant ainsi avec l' étoffe des meubles laqués de blanc et les rideaux de soie des fenêtres.

                                 ***

Portrait d'un honnête homme

Grâce à ses voyages, à ses connaissances, à l'intérêt qu'il prenait à tout, Thomas Buddenbrook était dans son milieu la tête la moins bourgeoisement bornée, et il était sûrement le premier à sentir l'étroitesse et la  mesquinerie des conditions dans lesquelles il se mouvait. Dehors, dans sa grande patrie, après l' essor de la vie publique, amené par les années de la révolution, une période de détente, de stagnation et de revire ment avait suivi, trop vide pour occuper une intelligence vive. Le consul avait assez d'esprit pour n'attacher qu'une importance purement symbolique à toute activité humaine et pour mettre toute sa volonté, ses facul  tés, son enthousiasme et son besoin d'agir au service de la petite république dans le rayon de laquelle son nom était un des premiers .. il voulait servir aussi ce nom, cette maison de commerce dont il avait hérité... il avait assez d' esprit pour sourire de cette ambition de parvenir dans un domaine aussi restreint à la grandeur et à la puissance, et pour poursuivre néanmoins cette ambition.

                                ***

Problèmes de succession, après la mort de Thomas Buddenbrook

Dans l'état présent des choses, il fallait liquider ;  la firme n'avait qu'à disparaître, et cela dans un délai d'un an. Telles étaient les dernières volontés du sénateur. Mme Permaneder s' en montrait violemment émue.
" Et Johann, le petit Johann, et Hanno ? " demandait-elle.Le fait que son frère eût ignoré son fils et unique héritier, qu'il n' eût pas voulu lui conserver la maison de commerce, la décevait et la peinait beaucoup. Elle versa des pleurs à l'idée qu' il faudrait renoncer à cette firme vénérable, à ce joyau transmis de génération en génération, dont on allait clore l'histoire alors qu'il existait un héritier naturel.

Traduction de Geneviève Bianquis, Fayard, 1965


Notes :

<<Ce n'est donc pas seulement aux dimensions de son oeuvre que Thomas Mann doit d'être devenu un des premiers écrivains de notre temps. Dès le début, ses écrits s'imposent par leur exceptionnelle valeur artistique. Celle ci restera constante dans la suite, malgré un renouvellement incessant des formes. Mais la chose  exprimée prévaudra de plus en plus sur le souci de l'expression. A partir du moment où le jeune auteur des "Buddenbrook" découvre et assume sa vocation, sans jamais quitter le plan de l'art, il le transcendera toujours. >>

-Louis Leibrich, Thomas Mann, Classiques du XXe siècle, Editions Universitaires, 1957

<<L' oeuvre de Thomas Mann se situe pour moi dans la catégorie très rare du classique moderne, c' est-à-dire de l' oeuvre, non point du tout indiscutée, mais au contraire sans cesse reprise, rejugée, examinée sur toutes ses faces et à tous ses niveaux, et servant à la fois de pierre de touche et d'aliment. De telles oeuvres nous  touchent, à la cinquième lecture, pour des raisons différentes de celles qui nous les firent aimer à la première, ou même opposées à celles-ci. L' atmosphère de dépaysement et presque d'exotisme que respire un lecteur français qui aborde pour la première fois "Les Buddenbrook", dissipée du fait de I'habitude, (...) laisse à nu le document humain, le drame de l'homme aux prises avec les forces familiales ou sociales qui l' ont construit et qui peu à peu vont le détruire.>>

-Marguerite Yourcenar, <<Humanisme de Thomas Mann >), Cahiers de I'Herne, I'Herne, 1973


http://g-ecx.images-amazon.com/images/G/08/ciu/37/1f/c29cc27a02a06ee6af14c110.L.jpg
II) LA MORT A VENISE

Un écrivain taciturne ne peut se soustraire
à l'emprise magique de Venise et à l'amour qui le subjugue.

D' abord impérialiste, en opposition avec son frère, le romancier républicain Heinrich Mann (1871-1950),Thomas  Mann évolua par la suite. Réfugié en Suisse puis aux États-Unis après l' avènement du national- socialisme, il prit position contre l' hitlérisme.

La décadence et la volupté

En attendant le tramway, Gustav Aschenbach a le regard porté vers un homme en costume de voyage. Il a dépassé la cinquantaine, s'est voué à la littérature qu'il considère comme une activité grave au service de la perfection formelle et des valeurs morales. Il est soudain pris d'un désir d'évasion. Il aboutit, attiré par un secret instinct, à Venise -le symbole de la conjuration de la beauté, de la volupté et de la mort. L'écrivain pense y prendre quelques semaines de repos, mais il n'en partira plus parce qu'il s'éprend d'un bel adolescent polonais, Tadzio. Il est vite envoûté par l'empire absolu qu'exerce sur lui la beauté juvénile accomplie. Cette inclination accidentelle, portée par le mystère vénitien et une épidémie de choléra, s'amplifie jusqu'à prendre les dimensions d'une vision terrifiante de luxure et de barbarie. Enfermé dans son idée fixe, Aschenbach ne voit pas la ville se dépeupler. Jamais il n'osera adresser la parole à l'éphèbe qui n'a qu'un regard étonné pour l'homme fatigué et taciturne. La mort emporte l'écrivain qui salue l'enfant adoré d'un dernier  sourire.

Une "fascination de la mort"

"Aimer la mort, disait Mann, c'est aimer la vie et réciproquement." Dans cette "fascination de la mort", l'homme prend la mesure du tragique de son existence. Dans le cas où l'esprit est ruse de la maladie pour hâter la venue de la mort, le rôle d'accélérateur est souvent tenu par la perversité sexuelle. Pour se sauver de cette faille, la réflexion morale se manifeste dans l'art, car le projet artistique est toujours menacé par ce qui menace la conscience morale. La vie artistique est un danger ; elle réclame pour sa réussite une ascèse qui soutienne l'attente créatrice ; Aschenbach l' oublie pour succomber à la fascination de la beauté qui surpasse toutes les réussites artistiques, pour suivre cet appel que la maladie fait entendre comme sa voix la plus simple : celui de la mort.
 

 

Extraits :

Une soudaine envie de voyager

Soit qu'à l'apparition de l' étranger des visions de voyage eussent frappé son imagination, ou bien que quelque influence physique ou morale fût en jeu, à sa surprise il éprouva au dedans de lui comme un étrange  élargissement, une sorte d'inquiétude vagabonde, le juvénile désir d'un coeur altéré de lointain, un sentiment si vif, si nouveau, dès si longtemps oublié ou désappris que, les mains dans le dos et les yeux baissés, il s'arrêta, rivé au sol pour examiner la nature et l' objet de son émotion. C' était envie de voyager, rien de plus ; mais à vrai dire une envie passionnée, le prenant en coup de foudre, et s' exaltant jusqu' à l'hallucination. Son désir se faisait visionnaire, son imagination, qui n' avait point encore reposé depuis le travail du matin, inventait une illustration à chacune des mille merveilles, des mille horreurs de la terre, que d' un coup elle tâchait de se représenter.

                           ***
La rencontre discrète de Tadzio

Cet homme grave et pensif se mit à rechercher, à essayer de deviner quel nom pouvait bien sonner à peu près comme "Adgio" et ce problème lui semblait digne d' occuper sa pensée. En effet, à l'aide de quelques réminiscences polonaises, il arriva à conclure qu' il devait s' agir de "Tadzio", abréviation de "Tadeus", prolongé en exclamation "Tadziou". Tadzio se baignait. Aschenbach, qui l' avait perdu de vue, découvrit bien loin dans la mer sa tête et son bras qu'il levait pour ramer ; la mer, en effet, devait être plate à une grande distance. Cependant on semblait déjà s' inquiéter à son sujet ; déjà des voix de femmes l'appelaient des cabines, criant de nouveau ce nom qui avait l'air de dominer la plage comme un mot d'ordre et, avec ses consonnes douces, son ou final  prolongé avec insistance, avait quelque chose de tendre et de sauvage à lafoi : "Tadziou !Tadziou !"

                           ***

Aschenbach salue une dernière fois l'enfant adoré

Il semblait à Aschenbach que le psychagogue (
Magicien, magicienne qui faisait profession d'évoquer les ombres. pâle et digne d' amour lui souriait là-bas, lui montrait le large ; que, détachant la main de sa hanche, il tendait le doigt vers le lointain, et prenant les devants s'élançait comme une ombre dans le vide énorme et plein de promesses. Comme tant de fois déjà il voulut se lever pour le suivre.

Quelques minutes s' écoulèrent avant que l'on accourût au secours du poète dont le corps s'était affaissé sur le bord de la chaise. On le monta dans sa chambre. Et le même jour la nouvelle de sa mort se répandit par le monde où elle fut accueillie avec une religieuse émotion.

Traduit de l'allemand par Félix Bertaux et Charles Sigewalt, éditions Livre de Poche

La Mort à Venise 
(1912) a été portée à l'écran par Luchino Visconti avec Dirk Bogarde, Bjorn Andresen, Mark Burus et SiIvana Mangano en 1971. Gustav Malher est le lien entre les deux oeuvres puisque Mann a appris la mort du compositeur pendant son séjour à Venise, qu'il a appelé son héros Gustav, et que Visconti a soutenu son adaptation avec la musique de Malher.

Notes

<< A ses débuts, il aime à se donner pour "le chroniqueur et l'interprète de la décadence, l'amateur de la vérité
pathologique et de la mort, l'esthète attiré par l'abîme." (...) S'il peint avec prédilection des phénomènes de  décadence individuelle ou sociale, il s'y attache d'une curiosité passionnée, en psychologue et en médecin, avec un double espoir de découvrir les maladies qui rongent la vie, mais ensuite les moyens de la préserver et de la régénérer.>>

 -Geneviève Bianquis,

<< La lecture de Schopenhauer, faite à vingt ans dans sa chambre d' étudiant à Munich, a été pour Thomas Mann la même révélation éblouissante qu'elle fut pour Nietzsche au même âge. Il  a de ce jour admis le pessimisme foncier qui voit la vie cruelle et le monde mauvais, qui renonce d'emblée à introduire dans le réel de la justice ou de la clarté, et qui s'enivre des mélodies de la mort et de la fascination du néant. Dans cette doctrine de  renoncement à la vie et à l'action, il a discerné ce que Nietzsche jeune y aimait aussi : "l'atmosphère de rigueur morale, un relent faustien, un goût de mort, de croix,de tombeau".>>


http://ecx.images-amazon.com/images/I/41Cn5Rp8FQL._SL500_AA240_.jpgIII) LA MONTAGNE MAGIQUE


Le jeune Hans Castorp, venu  pour trois semaines visiter son cousin au sanatorium Berghof, y restera finalement sept ans.

Le docteur Behrens est le grand-prêtre du sanctuaire Berghof : il initie les malades aux dogmes ; iI est l' intercesseur entre les fidèles et les puissances véritables, invisibles - en l' occurrence, les actionnaires de la société Berghof.
Hans est à Hambourg ingénieur en construction navale, artisan anonyme de l' aveuglement quotidien, mais iI gagne peu à peu en lucidité, sur ses maîtres et sur  lui-même.

Le temps de la maladie

Quittant la haute société de Hambourg, Hans arrive à Davos-Platz, une petite ville de repos dans les Alpes.
Son cousin Joachim Ziemssen y reçoit les soins du grand docteur Behrens, chef du sanatorium Berghof. Celui-ci, à l'affût de la moindre déficience physique, convainc Hans, affaibli par le changement de climat, de prolonger son séjour. Un autodidacte italien, Settembrini, devient son éducateur spirituel. Hans apprécie en outre le rythme calme de la vie à Davos, où les heures de repos sur la terrasse alternent avec les copieux repas au réfectoire. Il s'éprend d'une femme russe, Clawdia Chauchat, qu'i! ose aborder juste avant qu'elle ne parte. Joachim est devenu soldat, refusant de retarder sa vocation davantage ; mais son mal empire, et il retourne au Berghof où il meurt. Hans se partage alors entre Settembrini et son adversaire intellectuel Naphta. Clawdia revient avec un amant fortuné, l'imposant Peeperkorn, qui se suicidera. Naphta fait de même au cours d'un duel contre Settembrini. En 1914, Hans quitte le Berghof pour s'enrôler.

Un monde à part

La "montagne magique"
du Berghof exerce véritablement sur ses hôtes une attraction surnaturelle, à  laquelle échapper est difficile. Ainsi Joachim est puni de mort pour s'être enfui vers le "monde d'en bas"; et l'oncle de Hans, venu le libérer de la montagne, part précipitamment lorsqu'il sent qu'eIle pourrait le garder prisonnier à son tour. Le sortilège consiste en ce que Davos décharge ses proies de leur rôle dans la société active. Leur retrait géographique se traduit par un désengagement de leur conscience, affranchie de toute responsabilité envers ce monde industrieux dont la vie les a séparés. Le Berghof affirme son autarcie par sa temporalité propre : ici, la plus petite unité de temps est le mois, les saisons n'existent pas, on vit dans un éternel présent. Cette disponibilité  d'esprit permet aux hommes responsables, tel Hans, de concentrer leur réflexion sur l'essentiel : le mystère de leur présence au monde.

Extraits :

Joachim évoque un concert

- (...) c'est tout simplement de la musique d'orphéon, mais c' est quand même un changement qui vous réjouit. Il remplit quelques heures d' une manière fort convenable ; il les répartit et les remplit, une à une, de telle sorte qu'on en garde du moins quelque chose, tandis que d' ordinaire ici on gaspille si affreusement les jours et les semaines. Voyez-vous, un numéro de concert sans prétention dure peut-être sept  minutes, n'est-ce pas ? et ces minutes, elles forment quelque chose pour elles, elles ont un commencement et une fin, elles se détachent et sont en quelque sorte garanties par le laisser-aller général. De plus, elles-mêmes sont encore divisées, d' abord par les coupes du morceau, et ensuite en mesures, de sorte qu'il arrive toujours quelque chose et que chaque instant prend un certain sens auquel on peut se tenir, tandis qu' autrement... Je ne sais pas si je me suis bien....
 - Bravo, s' écria Settembrini, bravo ! lieutenant, vous définissez à merveille un aspect incontestablement moral de la musique, à savoir qu' elle prête à l' écoulement du temps, en le mesurant d'une manière particulièrement vivante, une réalité, un sens et une valeur.

                             ***


Hans décIare son amour à Clawdia

- (...) le corps, lui aussi, et l' amour du corps, sont une affaire indécente et fâcheuse, et le corps rougit et pâlit à sa surface par frayeur et honte de lui-même. Mais aussi il est une grande gloire adorable, image miraculeuse de la vie organique, sainte merveille de la forme et de la beauté, et l' amour pour lui, pour le  corps humain, c' est de même un intérêt extrêmement humanitaire et une puissance plus éducative que toute la pédagogie du monde !... Oh, enchantante beauté organique qui ne se compose ni de peinture à l' huile ni de pierre, mais de matière vivante et corruptible, pleine du secret fébrile de la vie et de la pourriture ! Regarde la symétrie merveilleuse de l' édifice humain, les épaules et les hanches et les côtes arrangées par paires, et le nombril au milieu dans la mollesse du ventre, et le sexe obscur entre les cuisses ! Regarde les omoplates se remuer sous la peau soyeuse du dos, et l' échine qui descend  vers la luxuriance double et fraîche des fesses, et les grandes branches des vases et des nerfs qui passent du tronc aux rameaux par les aisselles, et comme la structure des bras correspond à celle des jambes. Oh, les douces régions de la jointure intérieure du coude et du jarret, avec leur abondance de délicatesses organiques sous leurs coussins de chair ! Quelle fête immense de les caresser, ces endroits délicieux du corps humain ! Fête à mourir sans plainte après ! Oui, mon Dieu, laisse-moi sentir l'odeur de la peau de ta rotule, sous laquelle l'ingénieuse capsule articulaire sécrète son huile glissante !

Traduit de l' allemand par Maurice Betz. Collection Horizon libre, 1961


Notes :

<<Cette "société" européenne (Ia station de Davos hébergeant des ressortissants de tous les pays) représente en somme, à deux mille mètres au-dessus des frontières, une sorte de communauté hors du temps, à la fois primitive et future. (...) Il s'agit là surtout d'un individu.. Castorp, type d' Allemand moyen ; celui-ci, à peine retenu par la montagne et disposant désormais de loisirs ilIimités, passe bientôt de la vie fébrile et superficielle de notre époque aux préoccupations du  XVIII ème siècIe, commençant ainsi, à l'instar de Wilhelm Meister*, à se préoccuper de sa culture et de sa formation. (...) II semble, en  définitive, que la vie, mesurée et lucide jusqu'au malaise, de ce dernier, nous est proposée en exemple par l'auteur lui-même>>

*
Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister est un roman d'apprentissage écrit par  Goethe  en  1795/1796  : un héros chemine et doit faire son apprentissage de la vie tout en déjouant les différents obstacles qui se dressent devant lui.

- Laffont et Bompiani, Dictionnaire des oeuuvres, 1955

<<A notre époque où I'homme, scindé de son milieu ambiant par des acquisitions trop rapides et devenues dangereuses (...), paraît moins que jamais capable de redescendre en soi ou de s'élever à une vue désintéressée du monde.. le roman de Mann compte parmi les rares productions contemporaines qui persistent à nous voir "sous l'aspect de la vie et sous I'aspect de la mort, sous l'aspect du siècIe et sous l'aspect de l'éternité". >>

- Marguerite Yourcenar, Hommage de la France à Thomas Mann, 1955




Par Cathou
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