Dimanche 7 février 2010 7 07 /02 /Fév /2010 14:27


1883  1924


Angoissé par la dérision de son oeuvre elle-même, à laquelle iI avait pourtant sacrifié sa vie, Kafka enjoignit à son ami Max Brod de détruire tous ses papiers posthumes. C' est à la désobéissance de celui-ci que l' on doit d' avoir eu accès à l' oeuvre de Kafka.


Une jeunesse inquiète

Franz Kafka naît à Prague le 3 juillet 1883. Son père, Hermann Kafka, issu d'une famille juive modeste, duthttp://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/4b/Kafka1906_resized.jpg/200px-Kafka1906_resized.jpgtravailler beaucoup pour réussir. C'est chose faite lorsqu'en 1881 il ouvre une boutique de mode. En réaction inconsciente contre l'autoritarisme et l'âpreté de son père, le jeune Franz s'identifie aux employés tchèques, insultés et rudoyés. Franz, comme ses trois soeurs cadettes, reçoit une éducation allemande, et rédigera son oeuvre en allemand. A cet enseignement se joignent les traditions familliales juives, et enfin l'héritage tchèque, si pressant à Prague. Ses premiers http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/7a/Kafka5jahre.jpgécrits datent de 1897 : il exprime alors sa solitude angoissée au sein de sa famille, insensible à ses préoccupations artistiques ; ce dont il s' ouvre un temps à Oscar Pollak, son camarade de lycée. Il commence à voyager un peu, après avoir été promu bachelier en 1901. Il fait la connaissance en 1902 de l'écrivain Max Brod, qui deviendra son ami et étudie successivement la chimie, le droit, l'histoire de l' art. En 1905 et 1906, sa santé fragile l' oblige à ses premiers séjours en sanatorium. Il devient cependant docteur en droit le 18 juin 1906 pour plaire à son père et travaille comme agent d'assurances jusqu'en 1922. Cet univers comptable oppressant et la presque absurdité de son travail, réclamant tout son temps au détriment de son désir d'écrire, hantent sa production littéraire. Il voyage entre 1910 et 1911 avec Max Brod, à Paris, à Zurich, à Milan.    

                                                                                                                                                  Franz Kafka à l'âge de cinq ans, vers 1888

Félicie Bauer

Kafka rencontre en 1912 une jeune fille, Félicie Bauer, chez les parents de son ami Max Brod. D'une franche
insignifiance, elle est cependant joyeuse et stable ; c'est sans doute ce qui fascine Franz par opposition à ses propres troubles, tant physiques que psychiques. Mais il rompt deux fois ses fiançailles, en 1914 et en 1917. Kafka choisit douloureusement de refuser le réconfort d'un mariage trop sûr; il récuse ce quiétisme bourgeois pour s'enfermer au contraire dans le sacerdoce où l'appelle sa vocation d'écrivain. Son enthousiasme à la lecture de Kierkegaard confirme sa résolution ; en effet, le philosophe danois avait, lui aussi, fini par se défaire de sa
fiancée Régine Olsen, bien qu'il l'aimât. Franz rompt en 1919 une troisième tentative de fiançailles, cette fois avec une jeune Tchèque, Julie Wohruzek.
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/30/Kafka-Denkmal.jpg/200px-Kafka-Denkmal.jpg
Les comptes du père

Kafka rédige alors sa "Lettre au père", sorte d'autopsie poignante dans laquelle il analyse les difficultés de ses rapport avec son père. Celui-ci ne recevra jamais ce texte d'une centaine de pages. Kafka n'y peut éviter son penchant pour la justification, il <<s'explique >> ; c'est à nouveau le thème de la culpabilité, d'autant plus oppressante qu'incompréhensible, car apparemment immotivée. Cette quête vaine d'une approbation ultime du père qui viendrait apaiser l'angoisse du fils-écrivain traverse l' oeuvre de Kafka.

Statue en bronze à l'effigie de Kafka située devant la  Synagogue Espagnole de Prague

L'irruption de Milena


En séjour à Merano, Franz entame une correspondance avec Milena Jesenká-Pollak, une jeune Tchèque désireuse de traduire de l'allemand certains de ses écrits. Elle s'éprend bientôt passionnément de lui, et pense même quitter son époux, l'écrivain Ernest Pollak. Kafka vient à Vienne la voir, puis à Prague, mais s'inquiète bientôt de son impétuosité. De leur   liaison sans lendemain naîtront ces "Lettres à Milena", enflammées souvent, dans lesquelles Kafka exprime son désarroi devant la tentation de l'amour.

Triomphe de la tuberculose

Il croit avoir enfin trouvé le bonheur avec Dora Dymant. Il s'installe à Berlin en 1923 avec cette jeune fille juive, contre  la volonté de ses parents. Mais sa santé faiblit ; et son oncle Lowy fait de son état un diagnostic très pessimiste. Installé près de Vienne à la clinique de Kierling, il demande au père de Dora la main de sa fille. Celui-ci refuse, et la jeune fille assiste son amant dans ses derniers instants, le 3 juin 1924.

Une oeuvre énigmatique

L' oeuvre de Kafka doit sa popularité à la multiplicité des interprétations qu' elle suscite. En fait, les symboles récurrents n'ont jamais un sens précis et fixe. Le terme même de <<symbole>> est-il légitime, dans la mesure où Kafka ne fait jamais d'eux les clefs, les codes d'un message univoque, mais plutôt les signes, les marques de l'absurde au quotidien, de l'incompréhension ? Finalement, cette bureaucratie oppressive du "Procès", ces directives immotivées du "Château" ce sentiment d'exclusion dans "La Métamorphose" signifient, non  http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/18/FKV.jpgl'administration totalitaire, ni l'impossible accès à la transcendance, ni la solitude irréductible de la personne humaine, ou alors tout cela à la fois. Ces signes, ultimement, ne disent rien sinon leur propre opacité. D' où le sentiment de l'absurde et du  <<mystère>> de la réalité.

Couverture de la première édition (1916) de La Métamorphose

 Notes :

L'envoûtement du roman repose sur une donnée arbitraire : tout homme dit "normal" et qui se trouverait dans la situation de Joseph K, ferait à pied les quatre kilomètres qui le séparent du château, essaierait de forcer ou d'escalader la grille, et irait demander des explications... Or, cela, Joseph K. ne le fait jamais ; il n'y pense même pas... L'univers absurde de Kafka est fondé sur une multiplication de la réalité : une réaction "normale" est ôtée à ses personnages. K. et Joseph K. ressemblent à tous les autres hommes, sauf sur un point, où ils ne réagissent pas comme eux : comme ces animaux de laboratoire à qui un biologiste a fait quelque encéphalotomie qui leur retire un réflexe... Un homme impuissant dans un univers absurde, telle est la situation phénomé-nologique, et, en un autre sens, le mythe qui définissent  l'atmosphère du roman kafkaïen.
- R. M. Albérès, Métamorphoses du roman, Albin Michel, 1978

<<Tous les écrivains pragois de.cette époque, y compris Rilke et Werfel, ont eu à surmonter à la fois la  corruption et l'indigence de leur langue. Il est significatif que, pour y parvenir, Rilke et Werfel, précisément, ont dû chercher ailleurs, l'un à Paris, l'autre à Vienne, la force de rompre le maléfice de Prague. Ce maléfice, Franz Kafka l'a vécu presque jusqu' au bout, si violemment qu'il ait été tenté de le fuir à certaines époques de sa vie ; la nature de son inspiration, les exigences de son but, l'empêchaient de compenser par une richesse empruntée les insuffisances de son patrimoine linguistique. >>

- Marthe Robert, introduction du Journal de Kafka, Grasset, 1955

Par Cathou
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Dimanche 7 février 2010 7 07 /02 /Fév /2010 15:24


I) Le Procès

Joseph K., arrêté, ne peut accepter simplement son procès. S'il ne sait de quoi il est accusé, il est certain d'être innocent. Cerner la loi sous le coup de laquelle il est tombé est sa périlleuse aventure.

"Le Procès", malgré les apparences, est un roman inachevé, publié en 1926, à Berlin. A sa mort. en 1924, Kafka avait demandé à son légataire et intime ami. Max Brod. de brûler tous ses papiers. Brod n'a pas pensé devoir le faire et a recomposé "Le Procès" avec les chapitres retrouvés.

Les apparences d'une erreur judiciaire

Sans raison apparente, Joseph K. est arrêté chez sa logeuse. A la fois incompréhensible - les étranges fonctionnaires qui représentent la loi ne justifient d'aucune manière leur tâche - et inopérante - K. continuera un temps de mener sa vie habituelle -, cette arrestation est son premier contact avec la loi. Convoqué pour un interrogatoire, qui se déroule parmi une foule exubérante et qui est interrompu par les ébats d'un couple scandaleux, K. découvre, stupéfait et intérieurement blessé, que la justice réside dans des buanderies

d' immeubles sordides ou des mansardes surchauffées jusqu'au malaise. Sur les conseils de son oncle, K. prend un avocat mais, comble de maladresse, il noue avec la nurse de celui-ci une relation érotique. Connue par l'avocat, un acteur prééminent dans le procès de K., cette incartade, courante apprend-on chez les accusés,ne semble pas décisive. K. abandonne cet avocat dont la tactique consiste à attendre et tente de faire avancer son affaire auprès du peintre des juges, qui les côtoie pour les représenter. K. apprend de lui que, quoique innocent, il ne sera jamais totalement libéré de l'accusation qui pèse sur lui. Un an après son arrestation, K. s'abandonne à l'issue dramatique de ce procès dont il ne reste que la honte.

Quelle loi ?

La loi à laquelle est confronté Joseph K. est mystérieuse. Quoi que fasse ou dise K., son attitude paraît toujours suspecte et souvent maladroite. Même sa curiosité pour la loi à l'air d'une faute. Personne ne peut fournir de ren seignements décisifs sur elle ; pourtant, aux yeux de K., tous agissent en tenant compte d'une règle tacite qui lui échappe. Même ceux dont l'attitude n'est pas moralement irréprochable, comme ces femmes qui séduisent n'importe quand, n'importe où, n'agitant que des fantômes d'amour, semblent se savoir non  répréhensibles du point de vue de la loi. Plus K. cherche ce qui a pu motiver son accusation, moins il comprend ce qu'est cette loi invisible mais omniprésente. Ce mystère lié au fonctionnement collectif fait du monde de Kafka un univers fantastique et angoissant.


Extraits :

Le premier réflexe de K. est de nier cette loi qui le surprend
- Voilà la loi, où y aurait-il là une erreur ?
- Je ne connais pas cette loi, dit K.
- Vous vous en mordrez les doigts, dit le gardien.
- Elle n'existe certainement que dans votre tête, répondit K.
(...) Mais le gardien éluda toute explication en déclarant :
- Vous verrez bien quand vous la sentirez passer !
Franz s'en mêla :
- Tu vois ça, Willem, dit-il, il reconnaît qu'il ignore la loi, et
il affirme en même temps qu'il n'est pas coupable !
- Tu as parfaitement raison, dit l'autre, il n'y a rien à lui faire comprendre.

                           ***

Devant I'absurde, K. ne sait quelle contenance prendre
- M. Hasterer, le procureur, est un bon ami à moi, dit-il, puis-je lui téléphoner ?
- Certainement, dit le brigadier, mais je ne vois pas bien à quoi cela peut rimer, à moins que vous n'ayez à lui parler de quelque affaire privée.
- A quoi cela rimerait ? s'écria K. plus désorienté qu'irrité.
(...) A quoi rimerait-il de téléphoner à un procureur quand on prétend que je suis arrêté ? C'est bon,je ne téléphonerai pas.
- Mais si, lui dit le brigadier en montrant de la main le vestibule où se trouvait le téléphone, téléphonez,je vous prie.
- Non,je ne veux plus, déclara K.

                          ***

L'action de la loi s'avère infinie
- Et alors je suis libre ? dit K. avec hésitation.
- Oui, dit le peintre, mais seulement en apparence ou, pour mieux dire, provisoirement. En effet, les juges subalternes, comme ceux que j'ai pour amis, n'ont pas le droit de prononcer d'acquittement définitif ; ce droit n'appartient qu'au tribunal suprême que nous ne pouvons toucher, ni vous, ni moi, ni personne. (.. ) C'est-à-dire que ce mode d'acquittement vous soustrait provisoirement de l'accusation. mais sans l'empêcher de rester suspendue sur vous avec toutes les conséquences que cela peut entraîner s' il intervient un ordre supérieur.

K.cesse de croire à sa propre action
- Je n'irai pas plus loin, dit K. pour essayer.
Cette fois-ci, les messieurs n'avaient pas besoin de répondre.. il leur suffisait de ne pas desserrer leur prise et d'essayer de déplacer K. en le soulevant ..mais K. résista.
"Je n'aurai plus besoin de beaucoup de forces, je vais toutes les employer là" , pensa t-il. II songeait à ces mouches qui s'arrachent les pattes en cherchant à échapper à la glue. "Ces messieurs vont avoir du travail", se dit-il.


Comment ne pas trouver derrière l'initiale K le patronyme de l'écrivain ? Comment ne pas songer que <<Kafka>>
et <<Samsa>> (dans La Métamorphose) portent, à la même place, les mêmes voyelles ? Ces coïncidences (sans doute volontaires)  seraient sans portée si elle ne correspondaient à une tendance fondamentale de l'art de Kafka : celle qui consiste  à raconter l'histoire du strict point de vue du personnage central même quand le récit est à la troisième personne. Conséquence de cette situation : en même temps qu'il prend connaissance des événements, le lecteur est informé du sentiment le plus intime de celui qui les vit, il voit la situation concrète telle qu'elle est, il sait aussi comment l'interprète le protagoniste ; d'où la possibilité d'une lecture active qui observe le choc de la conscience et du réel ; d'où, aussi, une nouvelle conception du décor et du portrait : des tableaux détaillés à la manière de Balzac n'ont pas leur place ici : nous ne voyons que par l'intermédiaire du personnage et il n'a aucune raison de décrire minutieusement le cadre de son existence quotidienne, de même qu'il ne saurait faire spontanément son portrait (nous ne savons presque rien de l'apparence physique des protagonistes).
 

 

 

 

 

 

 

 


II)  La Métamorphose


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"La Métamorphose" raconte I'histoire d'une marginalisation progressive aboutissant à l'excIusion et à la mort.
 
Cette nouvelle parue en 1915 fait partie des rares textes dont Kafka approuva la publication et qui l' ont fait connaître en France dès 1928.

Une vie sacrifiée

Le personnage principal de "La Métamorphose", Gregor Samsa, représentant de commerce faisant vivre son père, sa mère et sa soeur, employé, fils et frère modèle, se transforme un beau matin en gros insecte. Enfermé dans sa chambre par sa famille pour qui il est un objet de dégoût et de honte, il se fait nourrir par sa soeur. Gregor se trouve peu à peu abandonné : sa chambre vidée de ses meubles devient un débarras, on le nourrit irrégulièrement. Parallèlement à cette déchéance, le père recouvre la force physique et morale qu'il avait perdue et la soeur, auparavant timide et douce, s'affirme avec force. Après avoir provoqué le départ des locataires que sa famille hébergeait pour gagner un peu d'argent, Gregor, blessé par son père - celui-ci lui tire une pomme qui, restant encastrée dans sa carapace, pourrit lentement - sent qu' il nuit aux siens et se laisse mourir. La nouvelle se termine sur la journée de congé et de promenade au soleil que s'accorde la famille, délivrée par cette mort.

Lectures de   La Métamorphose

Cette nouvelle, divisée en trois chapitres, se présente comme une tragédie au quotidien, mettant en scène des personnages de classe, d'intelligence et de niveau culturel moyens, uniquement préoccupés par leur condition matérielle. Le récit s'organise suivant les perceptions de Gregor, pur réceptacle recueillant les informations grâce aux conversations surprises à travers la porte de sa chambre, dans une absence totale de réflexion et de volonté de changer son destin. Le discours essentiellement narratif, entrecoupé de quelques monologues et dialogues, est fait de simples notations, d'où est absente toute charge émotionnelle, ce qui permet d'introduire logiquement,
dans le quotidien, le monstrueux et le fantastique. Une seule métaphore rompt ce rapport rationnel au monde : celle de la transformation monstrueuse, qui peut se lire de diverses manières : exclusion de l'individu faible ne réussissant pas à s'adapter au monde matérialiste et inhumain; ou bien la fuite dans la folie et le suicide d'un être étouffé par son <<surmoi >>.

Extraits :

Trois personnages de bonne apparaissent dans le récit, et l' intéret que chacune montre à Gregor va croissant et s' oppose au désintérêt que lui manifeste sa propre famille : la première fuit .. la deuxième supporte l' idée du
monstre, mais s' enferme dans sa cuisine .. la troisième lui montre une certaine sympathie et s' occupe de faire disparaître ses restes à la fin de l' histoire.

Irruption du cauchemar dans la vie diurne

En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. Il était sur le dos, un dos aussi dur qu' une carapace, et, en relevant un peu la tête, il vit, bombé, brun, cloisonné par des arceaux plus rigides, son abdomen sur le haut duquel la couverture, prête à glisser tout à fait, ne tenait plus qu' à peine. Ses nombreuses pattes, lamentablement grêles par comparaison
avec la corpulence qu'il avait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux.
<< Qu'est-ce qui m' est arrivé ? >>, pensa-t-il. Ce n'était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre humaine ,juste un peu trop petite, était là tranquille entre les quatre murs qu'il connaissait bien.

                        ***


Transformation du père et deuxième blessure qu'il inflige à son fils

Mais tout de même, tout de même, était-ce encore là son père ? Était-ce le même homme qui, naguère encore, était fatigué et enfoui dans son lit, quand Gregor partait pour une tournée (...) .. à présent il se tenait tout ce qu' il y a de plus droit ; revêtu d' un uniforme strict, bleu à boutons dorés, comme en portent les employés des banques, il déployait son puissant double menton sur le col haut et raide de sa vareuse (...). Puisant dans la coupe de fruits sur la desserte, il s'était rempli les poches de pommes et maintenant, sans viser précisément pour l' instant, les lançait l' une après l' autre. Les petites pommes rouges roulaient par terre en tous sens, comme électrisées, et s' entrechoquaient. L' une d' elles, lancée mollement, effleura le dos de Gregor et glissa sans provoquer de dommage. Mais elle fut aussitôt suivie d' une autre qui, au contraire, s' enfonça littéralement dans le dos de Gregor...

                      ***

Renaissance de la famille après la mort de Gregor

Puis tous trois quittèrent de concert l' appartement, ce qui ne leur était plus arrivé depuis déjà des mois, et prirent le tramway pour aller prendre l' air à l' extérieur de la ville. Le wagon, où ils étaient seuls, était tout inondé par le chaud soleil. Confortablement carrés sur leurs banquettes, ils évoquèrent les perspectives d'avenir et, à y regarder de plus près, il apparut qu' elles n' étaient pas tellement mauvaises, car les places qu' ils occupaient

respectivement, et sur lesquelles ils ne s' étaient jamais en fait mutuellement demandé beaucoup de détails, étaient d' excellentes places et, en particulier fort prometteuses. (...) Et ce fut pour eux comme la confirmation de ces rêves nouveaux et de ces bonnes intentions, lorsqu' en arrivant à destination ils virent leur fille se lever la première et étirer son jeune corps.

 

Notes :

 

<<La sagesse, nous dit Kafka, ne peut s'exprimer que de façon métaphorique. (...) n est donc possible d'embrasser si étroitement l'image en esprit que la conscience en vient à confondre sa propre réalité avec celle de l'image et le fruit de cette fusion est la libération du moi qui s'élève au-dessus de sa propre réalité empirique, laquelle n'est plus pour lui qu'une métaphore. >>
-Maurice Marache, <<La Métaphore dans l'oeuvre de Kafka >>,

<<La métamorphose représente le refus de Gregor de continuer à s'échiner pour la famille. Il abandonne avec sa métamorphose le moi-façade du voyageur de commerce surmené et fait remonter à la surface une tendance plus profonde et cachée. Il se retire, inconsciemment d' ailleurs, sur un lit de paresse, et laisse les autres I'entretenir. La métamorphose fonctionne pratiquement comme une fuite devant la responsabilité, le travail et le devoir>>
-Walter H. Sokel, cité dans Les Critiques de notre temps et Kafka, Garnier Frères, 1973

<<L'anomalie dans I'univers de Kafka n'est pas une anomalie de structure, c'est une anomalie de situation, l'eau,
I'air, le feu, la pesanteur gardant toutes les propriétés que nous connaissons. S'il se produit soudain des exceptions, elles ont lieu dans un univers où tout le reste est demeuré identique à soi même>> 
-Jean Starobinski


Par Cathou
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Lundi 8 février 2010 1 08 /02 /Fév /2010 14:59



1886  1914


http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/20/Fournier.jpgPseudonyme de Henri Fournier, romancier français né  le 3 octobre 1886 à La Chapelle d'Angillon dans le cher, aux confins du Berry et de la Sologne. Ses parents sont instituteurs à Epineuil le Fleuriel. Au lycée Lakanal près de Paris, il  se lie d'amitié, avec son condisciple Jacques Rivière, avec lequel il entretint, de 1905 à 1914 une "Correspondance" qui apporte un intéressant témoignage sur la sensibilité littéraire au début du siècle.

En 1913, il publia son unique roman, "le Grand Meaulnes", récit très autobiographique qu'il avait conçu dès 1902, mais dont il ne put connaître le succès car il fut tué au front le 22 septembre 1914.

Romancier de l'attente, de l'amour impossible, de l'association entre réel et poésie, Alain-Fournier a passé sa brève existence à se chercher lui-même dans une quête à laquelle, sans doute, nul ne pouvait l'aider à trouver de réponse. Aussi est-il parti <<content>> à la guerre.


Le Grand Meaulnes

Augustin Meaulnes s'égare pendant trois jours et vit une aventure aussi étrange qu'un rêve, au cours de laquelle il rencontre une jeune femme. Son ami, François l'aidera à la retrouver.

http://www.linternaute.com/cinema/image_diaporama/540/le-grand-meaulnes-16022.jpgEn écrivant "Le Grand Meaulnes", Alain-Fournier retrouve son enfance. Pour lui, cet âge est le seul qui mérite d' être décrit : n'est ce pas à ce moment de la vie que l' on s' émerveille de tout, que les choses, les gens et les situations prennent une dimension plus grande que dans la réalité ? Alain-Fournier ne s' attendrit pas devant un enfant, il se souvient, plus impressionné par la gravité de l' enfance que par le sérieux des adultes.

La vie et le rêve

Augustin Meaulnes, que ses camarades surnomment "Le Grand Meaulnes", est pensionnaire dans un village solognot, chez un directeur d'école, M. Seurel, père de François, le narrateur. Peu de temps avant les vacances de Noël, Meaulnes, qui est parti chercher les grands-parents de François à Vierzon, s'égare dans
"l'endroit le plus désolé de la Sologne". Le lendemain d'une nuit passée dans une bergerie, attiré par un manoir abandonné, il s'engage dans une allée où il voit des petites filles habillées de costumes anciens. "Y aurait-il une fête en cette solitude ? " se demande Meaulnes. Pour ne pas effrayer les enfants, il entre dans une chambre qui lui semble inoccupée et s'endort. A son réveil, un costume d'autrefois est posé sur le lit. Le soir, "un peu angoissé à la longue de tout ce plaisir qui s'offrait à lui", il se réfugie dans un petit salon où une jeune fille, Yvonne de Galais, joue du piano devant des enfants. Le jour suivant, il la revoit une dernière fois avant une longue séparation. Grâce à son ami François, il retrouvera Yvonne et l'épousera. Mais au lendemain de son mariage, Meaulnes partira pour un long voyage, appelé par Frantz, le frère d'Yvonne. Il ne reviendra qu'après la mort de sa femme et repartira aussitôt avec sa petite fille.

Un livre unique

Alain-Fournier, a tout juste vingt-sept ans quand, en 1913, est publié "Le Grand Meaulnes". Mobilisé dès le début de la guerre, il est porté disparu le 22 septembre 1914. Sa correspondance et quelques poèmes et contes seront publiés après sa mort, mais l'oeuvre d'Alain-Fournier, c'est Le Grand Meaulnes. Tous les grands écrivains de ce siècle s'accorderont à reconnaître l'importance de ce roman unique, dans lequelle rêve et le mystère sont l'essence même de l'histoire. L'auteur a choisi la Sologne comme décor car il a été élevé dans cette région et aucune n'offre autant d'étrangeté. Ayant grandi dans un milieu rural, Alain-Fournier est sensible à la terre et à la beauté de ces paysages campagnards que la brume matinale rend oniriques et lointains.

Extraits :

Découragé, presque à bout de forces, il résolut, dans son désespoir, de suivre ce sentier jusqu' au bout. A cent pas de là, il débouchait dans une grande prairie grise, où l' on distinguait de loin en loin des ombres qui devaient être des genévriers, et une bâtisse obscure dans un repli de terrain. Meaulnes s' en approcha.
Ce n' était là qu' une sorte de grand parc à bétail ou de bergerie abandonnée. La porte céda avec un  gémissement. La lueur de la lune, quand le grand vent chassait les nuages, passait à travers les  fentes des cloisons.

                     ***

C' étaient des costumes de jeunes gens d' il y a longtemps, des redingotes à hauts cols de velours, de fins gilets très ouverts, d' interminables cravates blanches et des souliers vernis du début de ce siècle. Il n'osait rien toucher du bout du doigt, mais après s' être nettoyé en frissonnant, il endossa sur sa blouse d' écolier un des grands manteaux dont il releva le collet plissé, remplaça ses souliers ferrés par de fins escarpins vernis et se prépara à descendre nu-tête. Il arriva, sans rencontrer personne, au bas d'un escalier de bois, dans un recoin de cour obscur. L' haleine glacée de la nuit vint lui souffler au visage et soulever un pan de son manteau. Il fit quelques pas et, grâce à la vague clarté du ciel, il put se rendre compte aussitôt de la configuration des lieux. Il était dans une petite cour formée par des bâtiments des dépendances. Tout y paraissait vieux et ruiné. Les ouvertures au bas des escaliers étaient béantes, car les portes depuis longtemps avaient été enlevées ;  on n'avait pas non plus remplacé les carreaux des fenêtres qui faisaient des trous noirs dans les murs. Et pourtant toutes ces bâtisses avaient un mystérieux air de fête. Une sorte de reflet coloré flottait dans les chambres basses où l'on avait dû allumer aussi, du côté de la campagne, des lanternes.

                     ***

A terre tout s' arrangea comme dans un rêve. Tandis que les enfants couraient avec des cris de joie, que des groupes se formaient et s' éparpillaient à travers bois, Meaulnes s' avança dans une allée, où, dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva près d' elle sans avoir eu le temps de réfléchir : "Vous êtes belle", dit-il simplement. Mais elle hâta le pas et, sans répondre, prit une allée transversale. D' autres promeneurs couraient, jouaient à travers les avenues, chacun errant à sa guise, conduit seulement par sa libre fantaisie. Le jeune homme se reprocha vivement ce qu' il appelait sa balourdise, sa grossièreté, sa sottise. Il errait au hasard, persuadé qu'il ne reverrait plus cette gracieuse créature, lorsqu' il l' aperçut soudain venant à sa rencontre et forcée de passer près de lui dans l' étroit sentier. Elle écartait de ses mains nues les plis de son grand manteau. Elle avait des souliers noirs très découverts. Ses chevilles étaient si fines qu' elles pliaient par instants et qu' on craignait de les voir se briser.


"Le message du "Grand Meaulnes" 

Par Cathou
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Mercredi 10 février 2010 3 10 /02 /Fév /2010 15:33


1891  1980


Un auteur scandaleux

Si l'oeuvre de Miller est difficile à apprécier objectivement, c'est qu'elle est démesurée, désordonnée, provocante et immense. Elle est formée de millions de mots alignés de manière chaotique et animée par un souffle créateur qui réduit à néant toute notion d'équilibre artistique et de bon goût.


Henry Miller est né le 26 décembre 1891 à Brooklyn (New York) où se déroule son enfance et décédé le 7 juin 1980 à Pacific Palisades (Californie).

Miller  fut-il un écrivain maudit ? Peut-être : il dut attendre 1961 pour, que "Tropique du Cancer", publié à Paris dès 1934, parût aux États-Unis, créant de nouveau le scandale. En tout cas, il ne l'est plus : son oeuvre est connue, sinon reconnue ; depuis 1944, il mène à Big Sur, le long de la côte californienne, la vie d'un écrivain à succès, à l'abri de tout souci matériel. Les accusations d'obscénité et de turpitude morale http://www.rue-des-livres.com/images/auteurs/auteur_484.jpgappartiennent au passé et l'on se gardera d'émettre un jugement sans appe! à ce propos.

Sa carrière se divise facilement en deux parties : de 1928 à 1940, il passe la plupart de son temps à Paris, où sont édités ses premiers livres, retournant de temps à autre à New York. A partir de 1940 il s'installe aux États-Unis où, dès 1942, il se fìxe en Californie. Avant son départ pour la France en 1928, se situe une assez longue période au cours de laquelle Miller, fìls d'un petit tailleur de New York d'origine allemande, exerce tous les petits métiers communs à tant d'écrivains américains.
En 1930 il décide de partir pour la France où il vécut jusqu'à ce qu'éclate la Seconde Guerre mondiale. C'est à cette époque que Miller décide de se consacrer totalement à la littérature. Ses premières années de bohème à Paris furent misérables, Miller devant lutter contre le froid et la faim alors qu'il vivait à la cloche. Dormant chaque soir sous un porche différent, courant après les repas offerts ; la chance se présentera en la personne de Richard Osborn, un avocat américain, qui lui offrit une chambre de son propre appartement. Chaque matin, Osborn laissait un billet de 10 francs à son intention sur la table de la cuisine. Il ne publiera rien avant l'âge de quarante- trois ans, mais ces années, encore assez mal connues, lui fourniront la matière première de toute son oeuvre.

Échappant à tous les genres, celle-ci se présente sous la forme d'une série d'essais, de confessions, de lettres qui, tous, tentent de définir l'itinéraire qui l'a conduit à devenir un artiste. Le point de départ en est une longue suite d'échecs dans tous !es domaines : professionnel, sentimental, intellectuel. Il n'est rien lorsqu'il arrive à Paris, et la vie d'exilé qu'il y mène est misérable et chaotique. C'est l'existence d'un écrivain qui n'a rien publié et est sans cesse en quête des quelques francs qui lui permettront de survivre, mais, en même temps, il découvre autour de lui le moyen de satisfaire son insatiable curiosité, et fait de l'aliénation qu'il s'est imposée la mesure de sa propre identité. Tout l'art de Miller est dans cette démarche qui lui permet de transcender la misère, !e sordide, l'impression que  toute la civilisation qui l'entoure est en train de s'écrouler, pour parvenir à l'extase individuelle qui le met en communication avec la vie toujours mouvante.


La quête du moi

C'est le thème de toute l'oeuvre de Miller, et il apparaît dès son premier livre, "Tropique du Cancer" en 1934. Peut-être cet ouvrage est-il, malgré les scories qui y abondent, le plus achevé et le plus caractéristique de l'écrivain. Il  est difficile de découvrir, à travers les quinze chapitres qui le composent,  une autre unité que celle fournie par la personnalité de l'auteur implicite, telle qu'elle se dégage d'une écriture très personnelle. L'ensemble laisse l'impression d'un torrent verbal qui s'écoule au gré du narrateur, imitant le flot de la vie au milieu duquel celui-ci se trouve ballotté. Cette métaphore archétypale* du flot est la substance même du livre. Elle permet à l'écrivain de passer, sans discontinuité, de la description la plus naturaliste à la fantaisie érotique et aux vagabondages philosophiques. Dans un monde où tout est abstraction, règlements rigides, autorité hiérarchisée, MiIler retrouve l'essence même de la vie à travers une écriture qui vise à en exprimer le dynamisme profond.
Il s'agit pour lui de tout détruire afin de redonner à l'individu sa dimension cosmique. La morale, le sens de l'histoire, les systèmes philosophiques ou religieux sont des illusions : ils doivent disparaître pour que l'individu prenne conscience de la réalité, souvent grotesque et absurde, qui l'entoure et qui est la vie qui s'écoule.

 

*  Qui concerne un archétype: " Impression soleil levant " de Monet est le tableau archétypal du mouvement impressionniste.


Si cette métaphore est centrale, elle ne confère cependant pas à l'oeuvre une unité profonde : l'impression de fragmentation est bien plus évidente. La vie qu'il peint est une suite d'anecdotes et de fantasmes dont le seul sens est de n'en pas avoir. Elle existe et, aux yeux de Miller, rien d'autres n'importe. Mêlant cynisme et sentimentalité, passant d'un lyrisme échevelé à un comique souvent  irrésistible, il affirme la primauté de l'individu. Dans un monde déshumanisé où tout n'est que laideur, corruption, hypocrisie et soif de pouvoir, Miller affirme qu'il suffit d'être pleinement et que lorsque tout s'écroule, il reste l'essentiel : le moi triomphant.

Sur la fin de sa vie, Miller s'adonnait également à la peinture. Une activité créatrice et artistique qu'il considérait comme le direct prolongement de son œuvre littéraire. Il était notamment très proche du peintre français Grégoire Michonze. Sa passion tardive pour la peinture trouve de nombreux échos dans ses écrits, notamment dans son essai "Peindre, c'est vivre à nouveau". À propos de la peinture, Miller disait : « Ma définition de la peinture, c’est qu’elle est une recherche, comme n’importe quel travail créateur. En musique, on frappe une note qui en entraîne une autre. Une chose détermine la suivante. D’un point de vue philosophique, l’idée est que l’on vit d’instant en instant. Ce faisant chaque instant décide du suivant. On ne doit pas être cinq pas en avant, rien qu’un seul, le suivant. Et si l’on s’en tient à cela, on est toujours dans la bonne voie. »

 

 

«Le sexe est une des neuf raisons qui plaident en faveur de la réincarnation. Les huit autres sont sans importance», disait Henry Miller. Celui qui choqua l'Amérique puritaine nous laisse une œuvre riche, brute, sensuelle et largement autobiographique. Rencontre en vidéos avec cet écrivain avant-gardiste et légendaire, disparu il y a 30 ans.

 

 

 

Henry MILLER tente de répondre à la question "pourquoi écrivez vous" : "je voudrais bien tomber dans un silence profond".

 

 

 


Tropique du Cancer

Miller raconte son séjour dans le Paris de l'entre-deux gueres et donne une vision de la ville et de la vie tout à fait nouvelle pour l'époque.

Certains lecteurs mettent en doute la crédibilité de Miller : vécut-il ou non ce qui est peint dans le Tropique http://homepage.mac.com/amateur.livres/Sites/iSale/Pictures/1243428517_0.jpgdu Cancer ? Mais il importe peu de savoir s'il a couché avec autant de femmes qu'il nous laisse l'entendre. Toute sa vie, l'auteur des célèbres Sexus, Plexus et Nexus* essaya d'écrire des romans, mais vainement.
Alors il fit de sa vie un roman, il créa Miller
; quoi de plus normal  pour un artiste  ? Comme beaucoup le feront après Iui, il tente de donner sa vision de la vie, celle d'un rebelle qui se sert des mots, d'images, et qui profite de tous les atouts d'une langue, pour se soulager.
*http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Crucifixion_en_rose

Le premier "vomissement" de Miller

"Tropique du Cancer", écrit en 1933, est le premier roman de Miller. Il y évoque sa vie à Paris de 1930 à 1933. Il cIochardise, habite chez des amis, use tant bien que mal d'expédients, mendie auprès de vagues connaissances de ses amis Fillmore et Boris. Cette vie au jour le jour ne l'empêche pas de cultiver ce qui l'obsède le plus, l'obscénité et le sexe. Que ce soit avec des inconnues de passage ou avec des prostituées que lui "offre" son ami Von Norden, Miller ne se lasse pas de faire l'amour. Il se lie d'amitié avec des souteneurs, des gens faibles et dépourvus de personnalité dont la vie est sordide ; bref, des gens qui représentent la lie de la société. Il donne l'impression de se laisser aller volontairement à la dérive, mais ne se laisse pas submerger par le désespoir et la crasse humaine. Qu'il ait faim, qu'il passe une heure avec une catin ou qu'il déambule toute une journée à Montparnasse, il est en parfaite harmonie avec le décor lugubre qu'il dépeint et qui, étrangement, ne semble pas le concerner.

Un livre vivant

"Tropique du Cancer"
n'est ni un roman, ni un poème, ni un essai, il est à la fois tout et rien de cela : c'est un vomissement. Miller dira qu'en écrivant ce livre, il s'est purgé. Avec ce que certains considèrent comme "n'appartenant pas à la littérature", c'est-à-dire la méchanceté, le mal, le sexe, il s'est fait bannir ou fleurir par la critique et les lecteurs de l'époque, mais personne n'est resté indifférent. Dans une Amérique dont Hemingway, Faulkner ou Dos Passos sont les têtes d'affiche de la littérature, Miller ouvre des  horizons nouveaux avec un style nouveau. Jamais Paris ne fut décrit de telle façon. jamais un style ne fut à la fois aussi ouvert, vivant, lyrique ; un lyrisme qui est le "persona" du drame. "Tropique du Cancer" est un livre sur l'amour, la mort, le sexe, la pauvreté, la haine, la bassesse, la richesse humaine, l'injustice, la méchanceté, l'espoir, c'est un livre vivant.

Extraits :

Aux premières pages, MiIler donne un avant-goût de son livre

Je n'ai pas d'argent, pas de ressources, pas d'espérances. Je suis le plus heureux des hommes au monde. Il y a un an, il y a six mois, je pensais que j'étais un artiste. Je n'y pense plus, je suis ! Tout ce qui était littérature s'est détaché de moi. Plus de livres à écrire, Dieu merci !
Et celui-ci alors ? Ce n'est pas un livre. C'est un libelle, c'est de la diffamation, de la calomnie. Ce n'est pas un livre au sens ordinaire du mot. Non ! C'est une insulte démesurée, un crachat à la face de l'Art, un coup de pied dans le cul à Dieu, à I'Homme, au Destin, au Temps, à la Beauté, à I'Amour !... à ce que vous voudrez. Je m'en vais chanter pour vous, chanter en détonnant un peu peut-être, mais chanter. Je chanterai pendant que vous crèverez, je danserai sur votre ignoble cadavre.

                                ***

La violence des mots au service de la haine

Il prend une bouteille de calvados sur la cheminée et me fait signe d'empoigner l'autre. "lnutile de les emporter dans le nouvel hôtel. Faut les écouler ici ! Mais ne lui fais rien boire à elle ! La salope ! je ne veux pas lui laisser même un morceau de papier-cul ! J'aimerais les ruiner tous avanl de partir ! Écoute, pisse par terre si tu veux. Je voudrais bien chier dans le tiroir de la commode !"

                                ***

Certains dénotent chez lui la vulgarité, d'autres une réalité

On aurait dit qu'elle n'avait pas couché avec un homme depuis un mois ! Je voulais faire durer le plaisir. J'en voulais pour mes cent francs. Mais elle marmonnait  toutes sortes de choses dans cette folle langue du lit qui vous touche au sang encore plus vite quand la lumière est éteinte. Je me défendais comme je pouvais, mais c'était impossible avec ses gémissements et ses halètements ininterrompus, et ses murmures de : "Vite, chéri ! Vite chéri ! Oh ! c'est bon ! Oh !Oh ! Vite, vite, chéri !" J'essayai de compter, mais c'était comme la cloche des pompiers en marche. "Vite, chéri !"

Miller va jusqu'au bout du mal, il se maudit

Je sais que je jaillis des fondateurs mythologiques de la race. L'homme qui porte la dive bouteille à ses lèvres, le criminel qui s'agenouille sur la place du Marché, l'innocent qui découvre que tous les cadavres sans exception puent, le fou qui danse le tonnerre entre les mains, le moine qui soulève les pans de son froc pour pissoter sur le monde, le fanatique qui met les bibliothèques à sac afin de trouver le Verbe - tous sont fondus en moi, tous produisent ma confusion, mon extase.

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/6c/Anais_Nin.jpg/220px-Anais_Nin.jpg
L'érotisme et le sexe chez Miller ne sont pas des provocations. Il a lu avec passion le Kâma sûtra et autres livres érotiques ou sur l'érotisme, eu une longue correspondance avec Anaïs Nin (la reine de l'érotisme américain) et les femmes détiennent dans sa vie une place importante sinon primordiale. Miller ne considérait pas le sexe comme une vulgaire coucherie qui se complait dans le salace et le voyeurisme ; il y voyait plus un lien direct entre la chair. cette "þetite mort" et le divin au sens où l'entend la philosophie bouddhiste.

fr.wikipedia.org/wiki/Anaïs_Nin

Notes ;

"La raison pour laquelle j'ai tellement insisté, dans mon oeuvre, sur I'immoraI, le méchant, le laid, le cruel est que je voulais que les autres sachent à quel point ils comptent, plus peut-être que ce qui est considéré comme bon (...)."
- H. Miller, Rolling Stones, 21 février 1975.

Sur Paris

"Un écrivain américain est né : Henry Miller qui vient d'écrire son premier livre à Paris. Livre royaI ; livre atroce, exactement le genre de livre que j'aime le plus. Le livre d'un étranger qui débarque à Paris, qui s'y perd, qui y perd pied."
- Blaise Cendrars, Orbe, numéro du 1e,janvier 1935.

Sur sa prose

"Dans le Tropique du Cancer, Miller a réussi un tour de force littéraire : iI a créé une prose dont le ton correspondait au ton du lieu et d'une époque. Si le personnage principal du Tropique, dont le nom est Henry Miller, n'a jamais existé, peu importe... Il est la voix d'un esprit qui existait à cette époque. Les esprits de la littérature sont peut-être I'unique moyen d'approcher la vérité historique."

-
Norman Mailer, Vie et débauche, voyage dans l'oeuvre d'Henry Miller, éditions Buchet/ Chastel, 1983.

 

 


Par Cathou
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Jeudi 11 février 2010 4 11 /02 /Fév /2010 15:30


1894  1961

 

 

 

 

<< Les contradictions seules sont vivantes>>, écrit Céline dans une lettre datée de 1932. L'auteur du "Voyage au bout de la nuit"  ne fournit-il pas là une des clés de sa personnalité si contrastée, lui dont l' oeuvre tout entière baigne dans l'horreur de la mort ? N'a-t-il pas poussé au paroxysme ses propres contradictions, précisément pour oublier sa condition de "pourriture en suspens", de "mort à crédit" ? Mais il a payé cher ses prises de position trop tranchées : l'exil, l'indignité nationale ont sanctionné ses erreurs. Seule la mort, par un absurde pied-de-nez du Destin, lui vaut de sortir enfin du ghetto dans lequel il s'était lui-même enfermé.

http://www.lagruyere.ch/culture/articles/images/celine.jpgRien incontestablement n'a rebuté Louis - Ferdinand Destouches (alias Céline, un des prénoms de sa mère) dans sa vocation médicale. Autodidacte, ses conditions matérielles d'études à Paris ont été difficiles, du moins au début. Confortablement installé à Rennes grâce à son mariage, père d'une fillette, il ne se satisfait pas de l'exercice bourgeois de la médecine, renonce même à un poste à la Société des Nations, divorce, assure différentes missions d'hygiéniste au Cameroun et à Detroit, pour se retrouver finalement, en 1928, médecin des pauvres dans une banlieue ouvrière parisienne. Devenu riche grâce à la littérature, il continue néanmoins d'exercer ses fonctions dans un dispensaire, et jusqu'à sa mort, ne cessera pas de donner des soins le plus souvent fort mal rétribués.

Pourquoi, dans ces conditions, le Dr Destouches s'est-il mis à écrire? Sans doute parce qu'il avait beaucoup à dire ; tout ce qu'il a pu alléguer d'autre n'est que mystification. Lui-même le reconnaît, peu de temps avant de mourir : << C'est l'histoire de tous les gens qui écrivent... C'est qu'y sont pas bien dans la vie [...] Faut déjà être détraqué, hein ! [...] On écrit par compensation [...] pour retrouver un équilibre [...]c'est un signe de maladie..>>.

Ce déséquilibre est dû en grande partie aux insuffisances de la médecine. Le Dr Destouches sait bien que son combat quotidien contre la mort des autres est voué à l'échec, que son ultime recours sera inéluctablement la morphine. Mais en tant qu'homme, il ne peut s'y résigner, et la littérature devient pour lui un besoin. La nuit, insomniaque, il écrit - non pour se divertir, mais pour dénoncer sans relâche l'absurdité fondamentale de la condition humaine. Loin de s'opposer chez Céline, médecine et littérature sont complémentaires : sa vision du monde est clinique, son oeuvre est cathartique (laxative, purgative, purificatoire).

<< La désertion de l'artiste, c'est de quitter le concret >> :
toute l' oeuvre de Céline ne sera donc que la transposition de ses << souvenirs horriblement cher payés>>.

http://louisferdinandceline.free.fr/romans/voyage/voyeo.jpg
Le chef-d'oeuvre de Céline, "Voyage au bout de la nuit"  (1932), est placé sous le signe de "la guerre et [de] la maladie, ces deux infinis du cauchemar". La guerre représente, avec la médecine, l'expérience fondamentale de Céline. Engagé en 1912, grièvement blessé en novembre 1914 au cours d'une mission pour laquelle il s'était porté volontaire, médaillé mais aussi réformé avec pension d'invalidité à 75 %, le cuirassier Destouches restera traumatisé : <<On est puceau de l'Horreur comme  on l'est de la volupté [...] je venais de découvrir d'un coup la guerre tout entière. J'étais dépucelé [...] Je ne connaissais pas encore les hommes. Je ne croirai plus jamais à ce qu'ils disent, à ce qu'ils pensent.  C'est des hommes et d' eux seulement qu'il faut avoir peur, toujours.>> Toute l'oeuvre de Céline, ses pires excès, sont en germe dans cette découverte : l'homme est lui-même le principal collaborateur de la mort.

Le héros du Voyage, Bardamu, était déjà présent dans "L' Église", pièce manquée et publiée seulement après le succès du roman. Dans ce dernier, il est chargé de revivre, stylisées, les expériences les plus malheureuses connues par l'auteur entre 1914 et 1932. La guerre dans les Flandres bien sûr, mais aussi l'Afrique, l'Amérique, puis le retour en France et l'exercice de la médecine dans la banlieue parisienne. Partout il  retrouve la guerre, sous des formes dégradées mais non moins féroces : l'exploitation coloniale, puis industrielle, les luttes mesquines entre pauvres. Chacun << hait  jusqu'au sang >> son voisin et la concierge, qui attise toutes les guerres intestines, devient le personnage central de cet  << abominable univers bien horrible>>.
Bardamu se prête remarquablement à cette dénonciation. Dans la première partie du roman surtout, il est le picaro traditionnel ; sans attache familiale, progressivement affranchi de toute morale, il se laisse pousser par les événements et se contente de fuir lorsque la situation devient intenable pour lui ; il se déplace beaucoup et sert de trait d'union entre de nombreux épisodes démystifìant clairement les comportements humains. Avec la seconde partie et l'installation en France, le personnage devient plus complexe ; Bardamu - acteur, en prenant de l'âge - se rapproche du Bardamu narrateur qui raconte son passé à la première personne ; il se rapproche surtout de Céline lui-même. Ses déplacements deviennent rares : aux errances géographiques succède une descente aux enfers de la misère humaine.

La nuit s'épaissit, et le personnage est désormais résolu à aller jusqu'au bout au lieu de fuir,  <<aidé >> en cela par celui qui expérimente pour lui les pires déchéances, son  <<double>>, Robinson. L'atmosphère s'alourdit, les aphorismes du narrateur prennent de plus en plus d'importance, la nuit pénètre même le coeur du personnage : n'est-il pas, lui aussi, coupable de complicité avec la mort, sous une forme ou sous une autre ? L'envoûtement du style célinien, relativement classique encore dans ce roman, fait partager progressivement au lecteur cette malédiction qu'est l'existence.

Servi par ce  <<lyrisme de l'ignoble>>, par les images surtout, l'univers du roman devient de plus en plus hallucinant - sans doute parce qu'il s'agit d'un univers d'halluciné : << Ce n'est pas la réalité que peint Céline >>, estime avec pertinence André Gide, <<c'est l'hallucination que la réalité provoque>>.
Obsédé par la laideur du monde, Céline l'exagère, et si le voyage de Bardamu devient de plus en plus une odyssée mythique aux confìns de la mort, l'univers du roman devient, lui, de plus en plus symbolique.
Rejetant l'art objectif, Céline revendique la subjectivité et déforme consciemment la réalité pour la rendre plus signifìante : << en ce qui concerne la hideur du fond humain, il faut se placer délibérément en état de cauchemar póur approcher le ton véritable>>. Le jour où le délire du narrateur ne sera plus simulé par l'auteur, Céline connaîtra les pires tourments.


Extrait :

Oh ! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand ! Vous êtes répugnant comme un rat…

- Oui, tout à fait lâche, Lola, je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans… Je ne la déplore pas moi… Je ne me résigne pas moi… Je ne pleurniche pas dessus moi… Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est eux qui ont tort, Lola, et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir.

- Mais c’est impossible de refuser la guerre, Ferdinand ! Il n’y a que les fous et les lâches qui refusent la guerre quand leur Patrie est en danger...

- Alors vivent les fous et les lâches ! Ou plutôt survivent les fous et les lâches ! Vous souvenez-vous d’un seul nom par exemple, Lola, d’un de ces soldats tués pendant la guerre de Cent ans ? ... Avez-vous jamais cherché à en connaître un seul de ces noms ? ... Non, n’est-ce pas ? ... Vous n’avez jamais cherché ? Ils vous sont aussi anonymes, indifférents et plus inconnus que le dernier atome de ce presse-papiers devant nous, que votre crotte du matin ... Voyez donc bien qu’ils sont morts pour rien, Lola ! Pour absolument rien du tout, ces crétins ! Je vous l’affirme ! La preuve est faite ! Il n’y a que la vie qui compte. Dans dix mille ans d’ici, je vous fais le pari que cette guerre, si remarquable qu’elle nous paraisse à présent, sera complètement oubliée... A peine si une douzaine d’érudits se chamailleront encore par-ci, par-là, à son occasion et à propos des dates des principales hécatombes dont elle fut illustrée... C’est tout ce que les hommes ont réussi jusqu’ici à trouver de mémorable au sujet les uns des autres à quelques siècles, à quelques années et même à quelques heures de distance... Je ne crois pas à l’avenir, Lola..

 

Entretien avec Louis PAUWELS :

 

http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/CPF86632261/celine.fr.html

Par Cathou
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