Le second grand roman célinien, "Mort à
crédit", relate l'enfance et l'adolescence du jeune Ferdinand jusqu'en 1912.Le protagoniste n'est plus Bardamu ; il se confond
pratiquement avec Céline. L'exagération reste la règle de l'auteur : les relations parents-enfant, par exemple, n'ont jamais atteint dans la famille Destouches une dégradation
comparable à celle du roman ; et si le jeune Destouches a réellement ressenti son existence dans le passage Choiseul comme le narrateur la sienne dans l'impasse des Bérésinas, il ne faut pas
chercher plus loin l'origine de la vision misérabiliste du monde chez Céline. Un certain nombre de traits s'accusent déjà par rapport au "Voyage" : les
<< délires>>, débouchent délibérément sur un grotesque grinçan ; le style devient de plus en plus haché; surtout, la vision se
rétrécit, et la portée du roman n'est plus universelle - il lui manque la dimension métaphysique du Voyage.
Ferdinand vit une enfance hantée par la médiocrité de ses parents, qui
lui fait haïr le monde. Sans affection, il ne trouvera jamais d'équilibre.
Chaque jour nous rapproche davantage de la mort. Chaque détail de la vie nous la fait vivre plus
intensément. Céline aurait pu écrire trois romans : son enfance dans le
passage Choiseul, la vie solitaire dans l'exil anglais et l'histoire de cet inventeur mythomane qu' est Courtial des Pereires. II a préféré livrer une fresque noire au rythme régulier, au
verbe incisif, à la phrase percutante. Cela commence par un souvenir aigre qui se développe dans le délire par delà le roman populiste.
L'enfance dans I'univers médiocre des parents
Ferdinand habite dans le passage des Bérézinas à
Paris. Son père, employé d'assurances, est terrorisé par son chef de service. Sa mère tient une boutique de vieilleries qu'elle vend avec difficulté. Ses parents sont le sujet des
railleries et des mesquineries des gens du passage. Après le certificat d'études, Ferdinand doit trouver un emploi. Il a une place dans un grand magasin, mais son supérieur hiérarchique le met
dehors rapidement. Il entre chez un ciseleur. Il rapporte fièrement une affaire mais, se jóuant de lui, la femme du patron le fait accuser de vol. Ferdinand reste
coi.
Mutisme dans le pensionnat anglais
Grâce à I'oncle Édouard, il est envoyé en Angleterre dans un pensionnat minable, le Meanwell College. Il s'enferme dans le silence, aime en secret Rita, la femme du directeur qui I'emmène en
promenade avec un autre élève, handicapé mental qu'il faut tenir en laisse comme un chien. Le collège fait faillite et les élèves s'en retirent. Ferdinand viole Rita qui se noie de désespoir. Il
n'y a plus qu'à fuir, à rentrer en France. Le père hurle sur le fils. Cette fois, Ferdinand l'assomme. L'oncle Édouard emmène l'adolescent chez lui et lui trouve une pension et un emploi chez M.
Courtial des Pereires, inventeur et joumaliste.
L'attachement pour un original
Ferdinand devient son "homme du
matériel" pour la parution du Génitron, le journal des
inventeurs. Il gère l'argent que ce patron dilapide au café ou au bordel. Acculés par les dettes, ils fuient à Blème-le-Petit où ils s'installent dans une ferme abandonnée pour cultiver des
pommes de terre par l'électricité. Courtial imagine d'accueillir des pensionnaires pour en faire une "race nouvelle" de cultivateurs. Ils hébergent douze voyous qui ne tardent pas à voler dans
les fermes voisines, et à attirer les gendarmes. Les paysans sont furieux et menacent. La ferme vit la famine. Courtial se suicide. Ferdinand rentre à Paris. Il veut s'engager dans I'armée. Oncle
Édouard le couche.
Céline présentait lui-même
"Mort à crédit" comme
<< le drame de la mauvaise conscience>> :
l'enfant, accusé de tous les maux par les adultes auxquels il avait à faire, fìnissait par éprouver un sentiment de culpabilité que Bardamu avait déjà manifesté.
Extrait :
Ferdinand, souffre-douleur d'un univers médiocre
Ma mère, à force de trembler, elle avait perdu toute pudeur... Elle allait partout dans le Passage et aux environs rabâcher mes avatars... Elle sollicitait les conseils des autres parents...
de ceux qu'avaient aussi des chtourbes avec leurs moutards... qu'avaient ramassé des bûches en âpprentissage... Comment qu'ils s'étaient dépêtrés ?..
"Je suis toute prête, qu'elle ajoutait, à faire encore des sacrifices !... Nous irons, tant pis ! jusqu'au
bout !..."
Tout ça c'était bien éloquent,mais ça me sortait pas de la pétasse. J'avais toujours pas de boulot.
***
La vie dans le Passage
Les voisins, ils se passionnaient à propos de mon drame...Les clients de la boutique aussi. Dès qu'ils me connaissaient un peu, ma mère les prenait à témoin... Ça arrangeait pas les
affaires... Même Monsieur Lempreinte à la "Coccinelle" il a fini par s'en mêler... C'est vrai que mon père ne dormait plus, qu'il prenait une mine d'agonique. Il arrivait si épuisé, qu'il
chancelait dans tous les couloirs en transbordant son courrier d'un étage à l'autre... Il était aphone en plus, il avait la voix de rogomme à force de hurler ses conneries...
***
Ferdinand au Meanwell College
Moi j'avais fait la connaissance d'un petit môme bizarre, qui me poignait presque tous les soirs. Il me proposait bien d'autres trucs, l'avait des idées... Il était friand, il suçait encore
deux petits mecs... il faisait marrer toute la chambre avec ses dôleries... Il faisait le chien... Wouf ! Wouf ! qu'il aboyait, il cavalait comme un clebs, on le sifflait, il arrivait, il aimait
ça qu'on le commande... Les soirs de vraiment grande tempête, que ça s'engouffrait au plus fort, dans l'impasse, sous nos fenêtres, y avait des paris à propos du réverbère, si le vent
l'éteindrait ?
***
Les pensionnaires de la ferme à Blème-Ie-Petit
Nos pionniers eux ils prospéraient. ils profitaient de l'indépendance !... On leur imposait pas de contrainte, ils faisaient en somme tout ce qu'ils voulaient !.. même leur
discipline... eux-mêmes !... lls se foutaient des raclées terribles... Le plus petit, c'était le plus méchant, toujours le Dudule avec ses sept ans et demi !... L'aînée du troupeau ça nous
faisait presque une jeune fille : la Mésange Rimbot. la blonde aux yeux verts, avec des miches bien ondoyeuses et des nénés tout piqueurs... Madame des Pereires, qu'était pas extrêmement naïve
elle, s'en méfiait bien de la donzelle ! surtout au moment de ses règles.
Notes :
"Céline est difficile à lire : il invente un style qu'il est seul à pouvoir
maÎtriser. Rentrer dans son langage, c'est déjà voir le monde avec une autre couleur, des tons gris, noirs, affreux qui sont le réceptacIe de la lumière alors vraie, belle, crue."
- V. Malleret, Sur Céline
"Mort à crédit est une leçon amère que Céline tire de sa propre vie (...). Mais I'affabulation transforme les personnages, les situations, les scènes, le langage. (...) Ce n'est plus la jeunesse
que Céline poursuit, c'est un appendice grotesque qu'il place sur son parcours."
- Maurice Bardèche, Louis-Ferdinand Céline, Table ronde, 1988
"En fait son ambition, c'était autre chose qu'écrire : s'insurger, défendre une cause au moyen d'un langage dur et violent, dont il n'avait pas encore trouvé le secret, bref, dépasser la
littérature."
- Dominique de Roux, La Mort de Céline, Pierre Bourgeois, 1966
"Son pessimisme chargé de vitalité, son cynisme appuyé (mais les événements appuient plus fort encore), ses grandes gueulantes, ses bonnes ou mauvaises raisons, son double aspect de petit
bourgeois râleur et d'aventurier correspondent à un aspect évident du monde moderne. Son génie littéraire en aurait fait un poète dans une autre époque. (...) Encore une fois, il est très naturel
de ne pas aimer Céline. Lui non plus n'aime pas tout le monde. Le Diable et Le Bon Dieu se disputent très fort à son sujet."
- Roger Nimier, Journées de lecture, Gallimard, 1965
manière - sera obsédé par le désir de s'introduire dans << la meilleure société>>. Il fréquente à cet effet l'université de Princeton. Piètre étudiant, il
n'obtiendra jamais son diplôme et quittera l' Ivy League en 1917 pour rejoindre un camp d'entraînement militaire. De cette époque datent deux événements décisifs : il commence à écrire et il
rencontre Zelda Sayre, jeune femme de bonne famille qu'il épousera en 1920. Démobilisé sans avoir été envoyé au front, il publie son premier roman, "De ce côté du
Paradis" (1920), <<roman de formation >> dont le héros, un jeune étudiant de Princeton en quête de gloire littéraire, subit ses premières désillusions sentimentales.
Le caractère largement autobiographique de l'ouvrage, ainsi que son thème central -la femme aimée refuse d'épouser le héros parce qu' il n' est pas assez riche - annoncent les oeuvres à
venir.
ceux du
fiancé et de son rival. La fiancée est enlevée, le jour de son mariage, par Léonard, son ex-promis.
















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