Vendredi 12 février 2010 5 12 /02 /Fév /2010 14:01



Le second grand roman célinien, "Mort à crédit", relate l'enfance et l'adolescence du jeune Ferdinand jusqu'en 1912.Le protagoniste n'est plus Bardamu ; il se confond pratiquement avec Céline. L'exagération reste la règle de l'auteur : les relations parents-enfant, par exemple, n'ont jamais atteint dans la famille Destouches une dégradation comparable à celle du roman ; et si le jeune Destouches a réellement ressenti son existence dans le passage Choiseul comme le narrateur la sienne dans l'impasse des Bérésinas, il ne faut pas chercher plus loin l'origine de la vision misérabiliste du monde chez Céline. Un certain nombre de traits s'accusent déjà par rapport au "Voyage" : les << délires>>, débouchent délibérément sur un grotesque grinçan ; le style devient de plus en plus haché; surtout, la vision se rétrécit, et la portée du roman n'est plus universelle - il lui manque la dimension métaphysique du Voyage.
                                                

Ferdinand vit une enfance hantée par la médiocrité de ses parents, qui lui fait haïr le monde. Sans affection, il ne trouvera jamais d'équilibre.


Chaque jour nous rapproche davantage de la mort. Chaque détail de la vie nous la fait vivre plus http://louisferdinandceline.free.fr/romans/mort/moreo.jpgintensément. Céline aurait pu écrire trois romans : son enfance dans le passage Choiseul, la vie solitaire dans l'exil anglais et l'histoire de cet inventeur mythomane qu' est Courtial des Pereires. II a préféré  livrer une fresque noire au rythme régulier, au verbe incisif, à la phrase percutante. Cela commence par un souvenir aigre qui se développe dans le délire par delà le roman populiste.

L'enfance dans I'univers médiocre des parents

Ferdinand habite dans le passage des Bérézinas à Paris. Son père, employé d'assurances, est terrorisé par son chef  de service. Sa mère tient une boutique de vieilleries qu'elle vend avec difficulté. Ses parents sont le sujet des railleries et des mesquineries des gens du passage. Après le certificat d'études, Ferdinand doit trouver un emploi. Il a une place dans un grand magasin, mais son supérieur hiérarchique le met dehors rapidement. Il entre chez un ciseleur. Il rapporte fièrement une affaire mais, se jóuant de lui, la femme du patron le fait accuser de vol. Ferdinand reste coi.

Mutisme dans le pensionnat anglais

Grâce à I'oncle Édouard, il est envoyé en Angleterre dans un pensionnat minable, le Meanwell College. Il s'enferme dans le silence, aime en secret Rita, la femme du directeur qui I'emmène en promenade avec un autre élève, handicapé mental qu'il faut tenir en laisse comme un chien. Le collège fait faillite et les élèves s'en retirent. Ferdinand viole Rita qui se noie de désespoir. Il n'y a plus qu'à fuir, à rentrer en France. Le père hurle sur le fils. Cette fois, Ferdinand l'assomme. L'oncle Édouard emmène l'adolescent chez lui et lui trouve une pension et un emploi chez M. Courtial des Pereires, inventeur et joumaliste.

L'attachement pour un original

Ferdinand devient son
"homme du matériel" pour la parution du Génitron, le journal des inventeurs. Il gère l'argent que ce patron dilapide au café ou au bordel. Acculés par les dettes, ils fuient à Blème-le-Petit où ils s'installent dans une ferme abandonnée pour cultiver des pommes de terre par l'électricité. Courtial imagine d'accueillir des pensionnaires pour en faire une "race nouvelle" de cultivateurs. Ils hébergent douze voyous qui ne tardent pas à voler dans les fermes voisines, et à attirer les gendarmes. Les paysans sont furieux et menacent. La ferme vit la famine. Courtial se suicide. Ferdinand rentre à Paris. Il veut s'engager dans I'armée. Oncle Édouard le couche.

Céline présentait lui-même "Mort à crédit" comme << le drame de la mauvaise conscience>> : l'enfant, accusé de tous les maux par les adultes auxquels il avait à faire, fìnissait par éprouver un sentiment de culpabilité que Bardamu avait déjà manifesté.

Extrait :

Ferdinand, souffre-douleur d'un univers médiocre

Ma mère, à force de trembler, elle avait perdu toute pudeur... Elle allait partout dans le Passage et aux environs rabâcher mes avatars... Elle sollicitait les conseils des autres parents... de ceux qu'avaient aussi des chtourbes avec leurs moutards... qu'avaient ramassé des bûches en âpprentissage... Comment qu'ils s'étaient dépêtrés ?..
"
Je suis toute prête, qu'elle ajoutait, à faire encore des sacrifices !... Nous irons, tant pis ! jusqu'au bout !..."
Tout ça c'était bien éloquent,mais ça me sortait pas de la pétasse. J'avais toujours pas de boulot.

                                 ***

La vie dans le Passage

Les voisins, ils se passionnaient à propos de mon drame...Les clients de la boutique aussi. Dès qu'ils me connaissaient un peu, ma mère les prenait à témoin... Ça arrangeait pas les affaires... Même Monsieur Lempreinte à la "Coccinelle" il a fini par s'en mêler... C'est vrai que mon père ne dormait plus, qu'il prenait une mine d'agonique. Il arrivait si épuisé, qu'il chancelait dans tous les couloirs en transbordant son courrier d'un étage à l'autre... Il était aphone en plus, il avait la voix de rogomme à force de hurler ses conneries...

                                 ***

Ferdinand au Meanwell College

Moi j'avais fait la connaissance d'un petit môme bizarre, qui me poignait presque tous les soirs. Il me proposait bien d'autres trucs, l'avait des idées... Il était friand, il suçait encore deux petits mecs... il faisait marrer toute la chambre avec ses dôleries... Il faisait le chien... Wouf ! Wouf ! qu'il aboyait, il cavalait comme un clebs, on le sifflait, il arrivait, il aimait ça qu'on le commande... Les soirs de vraiment grande tempête, que ça s'engouffrait au plus fort, dans l'impasse, sous nos fenêtres, y avait des paris à propos du réverbère, si le vent l'éteindrait ?

                                ***

Les pensionnaires de la ferme à Blème-Ie-Petit

Nos pionniers eux ils prospéraient. ils profitaient de l'indépendance !... On leur imposait pas de contrainte, ils faisaient en somme tout ce qu'ils voulaient  !.. même leur discipline... eux-mêmes !... lls se foutaient des raclées terribles... Le plus petit, c'était le plus méchant, toujours le Dudule avec ses sept ans et demi !... L'aînée du troupeau ça nous faisait presque une jeune fille : la Mésange Rimbot. la blonde aux yeux verts, avec des miches bien ondoyeuses et des nénés tout piqueurs... Madame des Pereires, qu'était pas extrêmement naïve elle, s'en méfiait bien de la donzelle ! surtout au moment de ses règles.

Notes :

 

 

"Céline est difficile à lire : il invente un style qu'il est seul à pouvoir maÎtriser. Rentrer dans son langage, c'est déjà voir le monde avec une autre couleur, des tons gris, noirs, affreux qui sont le réceptacIe de la lumière alors vraie, belle, crue."
- V. Malleret, Sur Céline

"Mort à crédit est une leçon amère que Céline tire de sa propre vie (...). Mais I'affabulation transforme les personnages, les situations, les scènes, le langage. (...) Ce n'est plus la jeunesse que Céline poursuit, c'est un appendice grotesque qu'il place sur son parcours."
 - Maurice Bardèche, Louis-Ferdinand Céline, Table ronde, 1988

"En fait son ambition, c'était autre chose qu'écrire : s'insurger, défendre une cause au moyen d'un langage dur et violent, dont il n'avait pas encore trouvé le secret, bref, dépasser la littérature."
- Dominique de Roux, La Mort de Céline, Pierre Bourgeois, 1966

"Son pessimisme chargé de vitalité, son cynisme appuyé (mais les événements appuient plus fort encore), ses grandes gueulantes, ses bonnes ou mauvaises raisons, son double aspect de petit bourgeois râleur et d'aventurier correspondent à un aspect évident du monde moderne. Son génie littéraire en aurait fait un poète dans une autre époque. (...) Encore une fois, il est très naturel de ne pas aimer Céline. Lui non plus n'aime pas tout le monde. Le Diable et Le Bon Dieu se disputent très fort à son sujet."
 - Roger Nimier, Journées de lecture, Gallimard, 1965

Par Cathou
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Samedi 13 février 2010 6 13 /02 /Fév /2010 17:09

 

1896  1940

 

 

 

 

 

Françoise SAGAN trace le portrait de l'écrivain américain Francis Scott FITZGERALD.

 

 

 

Pour Fitzgerald, le luxe et la vie dorée des << folles années vingt >> finirent par devenir un enfer.


Un auteur <<culte >>


Alors que Hemingway ou Faulkner sont admirés pour leur technique romanesque, Fitzgerald fait l'objet d'un culte qui doit peu à la littérature. Ses admirateurs voient avant tout en lui un acteur et un témoin privilégié des << golden twenties >>, épris d'un mode de vie clinquant, excessif et, somme toute, décadent, une sorte d'artiste maudit aristocratique dont la vie, de Ritz en fêtes somptueuses, des villas de la Côte d'Azur aux maisons de repos en Suisse, ne fut qu'un long suicide...

 

L'enfant chéri de la <<génération perdue >>


Francis Scott Fitzgerald est né le 24 septembre 1896 à Saint-Paul, Minnesota, dans une famille catholique d'ascendance Irlandaise aisée sans être particulièrement riche. Très tôt, le jeune homme - tout comme Proust, d'une certaine http://images.google.fr/url?source=imgres&ct=img&q=http://graphics8.nytimes.com/images/2007/10/04/timestopics/fitzgerald.jpg&usg=AFQjCNH6miN9x1MgQSoc1RER4Q7VScmV7Amanière - sera obsédé par le désir de s'introduire dans << la meilleure société>>. Il fréquente à cet effet l'université de Princeton. Piètre étudiant, il n'obtiendra jamais son diplôme et quittera l' Ivy League en 1917 pour rejoindre un camp d'entraînement militaire. De cette époque datent deux événements décisifs : il commence à écrire et il rencontre Zelda Sayre, jeune femme de bonne famille qu'il épousera en 1920. Démobilisé sans avoir été envoyé au front, il publie son premier roman, "De ce côté du Paradis" (1920), <<roman de formation >> dont le héros, un jeune étudiant de Princeton en quête de gloire littéraire, subit ses premières désillusions sentimentales. Le caractère largement autobiographique de l'ouvrage, ainsi que son thème central -la femme aimée refuse d'épouser le héros parce qu' il n' est pas assez riche - annoncent les oeuvres à venir.
Le livre obtient un très grand succès : non seulement il apporte à son auteur l'aisance matérielle à laquelle passionnément il aspire, mais iI fait de lui le porte-parole de cette <<génération perdue >>, avide de plaisirs et d'insouciance, qui accède à l'âge adulte pendant l'entre-deux-guerres. Le titre du roman fait référence au sentiment d'exclusion, d'inutilité, que ressent une partie de la jeunesse américaine au lendemain de la guerre 14 -18. Poursuivant sur sa lancée, Fitzgerald, qui écrit des nouvelles pour des journaux, publie deux recueils, "Flappers and Philosphers" (1920) et "Les Enfants du Jazz" (1922) et un roman  "Les Heureux et les damnés"(1922).

 

Les heureux et les damnés


Riches et célèbres, apparemment heureux - ils ont une fille en 1921 - les Fitzgerald mènent la belle vie : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/23/Zelda_Fitzgerald_portrait.jpg/220px-Zelda_Fitzgerald_portrait.jpgNew York, Hollywood, Paris, Côte d' Azur - où l'on fuit la prohibition. Entraîné par Zelda, (ci contre) qui éprouve un besoin maniaque de faire la fête - symptôme chez elle d'une profonde instabilité -le couple vit au-dessus de ses moyens : vie dispendieuse et escapades en Europe ont tout d'une fuite en avant. Fitzgerald boit de plus en plus. En 1925, il publie malgré tout "Gatsby le Magnifique", son chef-d'oeuvre, bien que le livre n'ait pas obtenu un grand succès public. Cette histoire d'un homme riche et romantique, transi d'amour pour une écervelée, que la vacuité de la <<bonne société >> finit par anéantir, semble refléter la propre existence de Fitzgerald, que menace, derrière le clinquant et les paillettes, un gouffre.


La déchéance


Le gouffre ne tarde pas à s'ouvrir. D'excentricités en infidélités, Zelda sombre tout à fait dans la folie. En 1930, quelques mois après le crash de Wall Street - faillite collective qui annonce celle, personnelle, des Fitzgerald - elle doit être internée. Ayant accompagné sa femme dans un sanatorium suisse, Fitzgeral décrit, à partir de cette expérience, l'un de ses plus beaux romans, "Tendre est la nuit" (1934). Sur fond de fêtes et de Riviera, le livre raconte l'histoire d'un jeune psychiatre américain que l' amour d'une jeune femme riche et déséquilibrée conduit à la déchéance. Nul besoin de souligner, une fois de plus, le caractère autobiographique de l'oeuvre. "Tendre est la nuit",  toutefois, est un échec. La faveur du public - et de la critique - a déserté Fitzgerald, comme si l'intérêt pour l'auteur fétiche des <<golden twenties >> s' était évanoui avec celles-ci. Rentré définitivement aux États-Unis, Fitzgerald  tente une dernière fois sa chance comme scénariste à Hollywood, alors que Zelda est
internée dans un asile. Un grand écrivain fait rarement un bon scénariste, et Fitzgerald n'échappe pas à cette règle, d'autant qu'il semble avoir perdu le goût de vivre. Il trouve néanmoins la force de commencer un ultime roman, au titre significatif, "Le Dernier Nabab", qui raconte la grandeur et la décadence d'un producteur de cinéma. Ou le rêve  n'accède jamais à la réalité << puisque rien ne demeure fixe>>. Ultime constat d'un homme qui, à sa manière, était le philosophe d'une époque et d'une mentalité ; dernier regard d'un écrivain qui a fait de l'histoire de son temps une fiction exemplaire au point de symboliser encore aujourd'hui les années folles de <<l'Américain way of live>>.   L'ouvrage sera publié, inachevé, en 1941.

 

Usé par l'alcool, Fitzgerald  meurt d'une crise cardiaque le 21 décembre  1940, âgé seulement de 44 ans, à la veille de Pearl Harbour : comme s' il avait tenu à mourir en même temps qu'une époque... L'histoire connaît un épilogue tragique lorsque, en 1948, Zelda périt dans l'incendie de son asile.

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c3/F._Scott_and_Zelda_Fitzgerald_grave.png/300px-F._Scott_and_Zelda_Fitzgerald_grave.png

 

La tombe de Zelda et Scott à Rockville, Maryland, avec la dernière phrase de Gatsby le Magnifique gravée dans la pierre : « Car c'est ainsi que nous allons, barques luttant contre un courant qui nous ramène sans cesse vers le passé. »

 

 

<<Son talent était aussi naturel que les dessins poudrés sur les ailes d'un papillon. Au début il [Fitzgerald] en était aussi inconscient que le papillon et, quand tout fut emporté ou saccagé, il ne s'en aperçut même pas. Plus tard, il prit conscience de ses ailes endommagées et de leurs dessins, et il apprit à réfléchir, mais il ne pouvait plus voler car il avait perdu le goût du vol et il ne pouvait que se rappeler le temps où il s'y livrait avec effort. >>

- Ernest Hemingway, Paris est une fête, Gallimard, 1964

 
<<Les collèges, la psychanalyse, l'alcool, le cinéma, l'Europe, composent, dans les romans de Scott Fitzgerald, un cocktail violent dont le goût nous séduit. Mais c'est là leur charme superficiel. Au coeur de l' oeuvre se trouve le problème du mal, conçu par une conscience de jeune provincial catholique, que la vie nocturne de New York affole. La damnation guette ces jeunes gens et ces jeunes filles comblés de tous les dons, de la beauté et de la fortune. L' argent ouvre les portes de l'enfer. Gatsby le Magnifique, Dick Diver de "Tendre est la nuit", Anthony Patch, sont des héros pascaliens. Leur drame est de poursuivre un bonheur dont ils ont reconnu la vanité, - drame qui fut celui de Scott lui-même, éternel désenchanté, dont la silhouette élégante d'un Musset de la prohibition se dresse à l'horizon du jazz age. >>

- Michel Mohrt, dans Histoire des littératures, vol. 2, Gallimard, 1968

 


 

Par Cathou
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Samedi 13 février 2010 6 13 /02 /Fév /2010 17:40

 

Les fêtes somptueuses qu'offrait Gatsby étaient toutes destinées à la femme qu'il aimait. Son rêve s'achèvera dans la tragédie.

 

"Gatsby le Magnifique" est le roman de la maturité. Il a été écrit à vingt-neuf ans. Jusque là, Francis Scott Fitzgerald n' avait utilisé son expérience qu' à l' état brut (L'Envers du Paradis, 1920, The Beautiful and Darnned, 1922).Avec "Gatsby le Magnifique" (1925), il reconstruit son expérience, devenant ainsi un grand romancier.
"Dans Gatsby le Magnifique, triomphe l' art de la litote. Tout est perçu senti, sans que rien, semble-t-il, n' ait été dit." - A. Le Vot.

 

Les fêtes de West Egg


http://imados.fr/history/2/gatsby-le-magnifique_couv.jpgNick Carraway, un jeune célibataire, vient de s'installer à West Egg, dans la très riche banlieue de New York.
A West Egg vivent les nouveaux riches aux fortunes rapidement bâties dans la fièvre spéculatrice de l'après-guerre. Parmi ceux-ci, un certain Jay Gatsby, voisin immédiat de Carraway, qu'un mystère entoure. Qui est-il ? D'où vient sa fortune ? A-t-il vraiment tué un homme, comme on le dit ? Vient-il d'oxford, comme il l'affirme lui-même ? Et surtout, pourquoi toutes ces fêtes offertes aux noctambules de New York ? Fêtes auxquelles seul Gatsby, restant toujours sobre, semble ne pas participer. Souvent - Carraway l'a observé -, il a le regard
perdu de l'autre côté de la baie, vers East Egg où vivent les héritiers aux fortunes établies de longue date. Lointaine cousine de Carraway, Daisy, femme adorable et frivole, réside avec son mari dans l'une des plus belles demeures d'East Egg.


La fin du rêve de Gatsby


Un jour, Gatsby adresse une étrange requête à Carraway : pourrait-il l'inviter à goûter avec sa cousine Daisy ? Et se fait jour alors le rêve de Gatsby : retrouver la jeune fille adulée qu'i! avait aimée, jeune officier à Louisville. Devenu riche, il est revenu la chercher. Une liaison s'établit de nouveau entre Gatsby et Daisy, tandis que le mari de celle-ci la trompe avec la femme d'un garagiste. Un après-midi, à New York, une querelle éclate entre Tom, Daisy et Gatsby. A l'issue de celle-ci, Gatsby prend sa voiture et repart avec Daisy vers West Egg. Partie à vive allure, la voiture heurte une femme sur le chemin, la femme du garagiste, et la tue sur le champ. La voiture ne s'est pas même arrêtée. Daisy conduisait, mais seul Gatsby le sait. Fou de douleur, le garagiste se venge et tue Gatsby dans sa piscine. Ni fleurs, ni couronnes, la fête est finie et l'enterrement se déroule dans la plus grande solitude ; Daisy n'a pas même envoyé un mot. Le rêve du héros achoppe sur la réaIité la plus crue au terme de ce roman, tout de retenue et de demi-teintes. Un chef d'oeuvre.

 

La destinée de Gatsby ne peut se comprendre que dans le contexte particulier de fraude et de corruption qui suivit la première guerre mondiale aux États- Unis. La prohibition sévit, et avec elle le trafic d' alcool mené par les bootleggers. Le personnage de Meyer Wolfsheim incarne le milieu new yorkais, et iI est curieux de remarquer que Jay Gatsby porte les mêmes initiales qu' un célèbre "requin" de la finance américaine de

l/' époque : Jay Gould.

 

Extraits :


Les lumières s' avivent à mesure que la terre accomplit l' embardée qui la détourne du soleil : à présent l' orchestre joue une musique jaune-cocktail et le choeur des voix monte d' un ton. De minute en minute, le rire devient plus facile, s' épanche avec plus de prodigalité, s' écoule comme une coupe qu' un mot joyeux suffirait à renverser. Les groupes changent plus rapidement, s' enflent de nouveaux arrivés, se dissolvent  et se reforment, le temps de prendre haleine .. déjà on voit des vagabondes, filles confiantes qui font la navette ici et là, au milieu des gens plus corpulents et plus pondérés, deviennent pendant un instant vibrant et gai le centre d' un groupe, puis, animées par leur triomphe, s' éloignent en glissant sur l'océan changeant des visages, des voix et des couleurs, sous la lumière qui change sans cesse. Soudain une de ces gypsies, vêtue d'une robe qui la transforme en une tremblante opale, cueille un cocktail dans l'atmosphère, l'avale d'un trait pour se donner courage et, agitant les mains comme le danseur Frisco, danse seule sur la plate-forme de toile. Un silence se fait .. l'obligeant chef d' orchestre altère pour elle le rythme et les chuchotements se propagent comme une onde quand circule la nouvelle, fausse d' ailleurs, que c' est la doublure de Gilda Gray, l' étoile des Folies. La fête a commencé.


                                ***


Sous les lilas dépouillés et dégoutants d' eau, une grande torpédo s' avançait dans l' allée. Elle s' arrêta. Daisy leva vers moi son visage qu' illuminait un sourire radieux, sous une sorte de tricorne lavande.
"Est-ce ici, absolument, que tu vis, mon très cher ?" Dans la pluie, les amusantes modulations de sa voix me fouettèrent comme un tonique. II me fallut en suivre un moment le son, montant et descendant, avec l' ouïe seule, avant que les mots me parvinssent. Une mèche humide balafrait sa joue comme un trait de peinture bleue la main que je saisi pour l' aider à mettre pied à terre était mouillée de gouttes luisantes. "Es-tu amoureux de moi ? fit-elle tout bas à mon oreille .. si ce n' est pas ça, explique-moi pourquoi il fallait que je vienne toute seule.

 

- Ça, c'est le secret du manoir à l'envers. Dis à ton chauffeur d'aller passer une heure bien loin d' ici.
- Revenez dans une heure, Ferdie."
(...) Nous entrâmes.A mon incommensurable surprise, le salon était désert.
"Ma parole, ça c' est trop fort !
- Qu'est-ce qui est trop fort ?"
Elle tourna la tête. On frappait à coups légers et solennels sur la porte d' entrée. J' allai ouvrir. Aussi pâle qu' un mort, les mains au fond des poches de son veston comme des poids, Gatsby se dressait les pieds dans une flaque d' eau, me regardant au fond des yeux d' un air tragique.


Notes :



Gatsby le Magnifique n'eut pas un grand succès aux  Etats-Unis à sa sortie, mais iI vaiut à Francis Scott Fitzgeraid I'éloge d'illustres aînés :

"Je I'ai lu trois fois. Et ce n'est pas le moins du monde sous le coup de I'éloge que vous me décemez que j'affirme que Gatsby m'a intéressé et passionné plus qu'aucun des romans nouveaux, anglais ou américains, ne I'ont fait  depuis nombre d'années."

- T. S. Eliot, lettre à Francis Scott Fitzgeraid


"Vous avez toutes sortes de raisons d'être fier de ce livre. C'est un livre extraordinaire, qui suggère toutes sortes de pensées et d'états d'esprit. Vous avez adopté exactement la bonne méthode pour le raconter, celle d'utiliser un narrateur qui est plus un spectateur qu'un acteur : ceci place le lecteur à un point d'observation situé à un niveau plus élevé que celui auquel se tiennent les personnages et à une distance qui donne de la perspective."

- Maxwell Perkins


"Gatsby le Magnifique est au premier chef une critique du monde des apparences, une méditation sur l'iIlusion."
- B.Poli

Par Cathou
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Dimanche 14 février 2010 7 14 /02 /Fév /2010 14:24

 

1899  1936

 

 

Sous les éclats divers et scintillants d'un génie étrangement séduisant, une cohérence profonde se dessine dans le destin de ce poète dont toute l'oeuvre, lyrique, dramatique, musicale ou graphique affirme un invincible attrait pour tous les visages de la liberté et de la vérité : la beauté, la création artistique, l'amour, l'ardeur de vivre et le refus de tous les masques de la mort.

 

Fédérico Garcia Lorca naquit le 5 juin 1898 à Fuente Vaqueros, une bourgade près de Grenade. Ses parents  sont de souche andalouse.   << Toute mon enfance - dit-il lui-même - est  villageoise : bergers, campagne, ciel, solitude.>> Ayant renoncé à la musique où il excelle, il entreprend, adolescent, des études de  lettres et de droit. En 1919 il s'installe à Madrid, à la fameuse Residencia de Estudiantes, que fréquente l'élite intellectuelle. Il y fait http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/0b/Lorca_%281914%29.jpg/220px-Lorca_%281914%29.jpgdes rencontres décisives : Buñuel, Dali,  Rafael Alberti, Pedro Salinas, Gerardo Diego, Moreno Villa. Très vite, par ses dons éblouissants de poète et de musicien, il devient l'un des jeunes artistes les plus en vue. Dès 1920 il écrit pour le théâtre. De son enfance il gardait aussi un goût passionné pour le théâtre de marionnettes. Sa première oeuvre date de 1918 : "lmpressions et paysages", inspiré par des voyages en Andalousie et en Castille ; ces proses lyriques, dans le sillage des grands écrivains de l'époque - Azorín et Juan Ramón Jimebez surtout - laissent déjà affleurer d'étonnantes images. Représentations théâtrales et poèmes se succèdent, dans une effervescence joyeuse de la création, jusqu'à la grande crise sentimentale des années 1926-1929 dont le poète ne s'arrachera que par un travail acharné. Pour discipline il s'impose << la joie à tout prix >>.  Tous ceux qui ont connu Lorca ont été fascinés par le charme étrange qui émanait de lui, un mélange à la fois de joie sans fin et de désespoir insondable. << Une décharge de sympathie quasi électrique, un sortilège, une irrésistible atmosphère de magie... >> voilà les termes, par exemple, qu'emploie Rafael Alberti pour l'évoquer. En octobre 1928 il prononce, à Grenade, une admirable conférence, <<imagination, inspiration et évasion >>, qui donne à son propre univers poétique un éclairage intense :

 

"En poète authentique que je suis et que je serai jusqu'à la mort, je ne cesserai de me fouetter avec les disciplines, dans l'espérance du jet de sang vert ou jaune que je ferai jaillir un jour de mon corps forcément, par l'effet de la foi... La poésie ne veut pas d'adeptes, mais des amants. Elle s'entoure de ronces et de piquants de verre pour déchirer les mains de ses amoureux tendues vers elle."

 

Le mois suivant, à Madrid, il prononce une autre conférence sur les "berceuses enfantines", où l'on trouve l'écho vivace des chants et des légendes qui avaient charmé son enfance.
En juin 1929, il part pour les États-Unis; il s'installe d'abord à New York, puis dans le Vermont, au bord du lac Eden Mills : << Paysage prodigieux, mais d'une tristesse infinie.>>. Harlem, le jazz, la civilisation  américaine ébranlée par la Grande Crise, le déracinement, l'exil, les remous de passions sans espoir, tout cela se traduit dans de brûlants poèmes. Dans une interview, il dira plus tard de Wall Street :


<<Nulle part au monde on ne sent aussi fort l'absence totale de l'esprit.. Horrible. Rien ne peut d'onner idée de la solitude qu'y éprouve un Espagnol, et encore plus un homme du sud. Si tu tombes, par exemple, on te marchera dessus, si tu glisses à l'eau on te jettera des papiers gras à la figure. Voilà les gens de New York, les multitudes qui s'accoudent aux parapets des embarcadères>>.

 

L'année suivante, de passage à Cuba, il y prononce plusieurs conférences. De retour en Espagne en 1930, dans l'agitation politique qui précède la venue de la République (1931), Lorca reprend sans répit récitals de danses et de chants, publications de poèmes, conférences, lectures de pièces de théâtre. Il crée alors un théâtre ambulant, "La Barraca",  destiné à faire connaître, à travers les provinces d'Espagne, les grands Chefs-d'oeuvre classiques.


"Noces de san", créé le 8 mars 1933 à Madrid, inaugure une période triomphale. Le poète est au comble de la gloire. Un séjour de quelques mois en Argentine, où la grande actrice LoIa Membrives interprète ses pièces, s'achève en apothéose.

 

L'Espagne qu'il retrouve en avril 1934 connaît une agitation sociale et politique croissante. L'activité poétique et dramatique de Lorca s'oriente de façon de plus en plus décisive : << Je suis et  je serai toujours du côté des pauvres>>. Représentations théâtrales et lectures de poèmes se poursuivent sans trêve. Le 4 novembre 1934, chez des amis, il lit pour la première fois l'admirable  "Chant funèbre pour Ignacio Sánchez Mejías", consacré à son camarade, l'illustre torero, mort le II août précédent dans une corrida aux arènes de Manzanarès.


Lorca, désormais au sommet de la gloire, semble voir rejaillir en lui d'inépuisables sources d'inspiration lyrique et dramatique. En poésie, décidé à revenir à des formes plus contraignantes, il projette une suite de "Sonnets de l'amour obscur". Au théâtre, il déclare vouloir mettre en lumière les problèmes sociaux auxquels la victoire du Front populaire aux élections de février 1936 a donné une actualité fiévreuse. J'espère pour le théâtre - dit-il alors - la venue de la lumière d'en haut, celle du << paradis>>. Lorsque le public d'en haut descendra au parterre, tout sera résolu.

 

A la veille de l'éclatement de la guerre civile, il dirige les répétitions de  "Lorsque cinq ans auront passé"  et termine "La Maison de Bernarda Alba".


Un mois après le soulèvement de Franco, Lorca, revenu dans sa famille a Grenade, est arrêté par les phalangistes. Il fut exécuté à l'aube du 19 août 1936. Deux mois plus tard dans un journal républicain, une complainte écrite par Antonio Machado dénonçait le crime :


Ils ont tué Federico
quand la lumière apparaissait [...]
Le crime a eu lieu à Grenade, sa Grenade !

 

Extraits de poèmes ...

 


La femme adultère


Je la pris près de la rivière
Car je la croyais sans mari
Tandis qu'elle était adultère
Ce fut la Saint-Jacques la nuit
Par rendez-vous et compromis
Quand s'éteignirent les lumières
Et s'allumèrent les cri-cri
Au coin des dernières enceintes
Je touchai ses seins endormis
Sa poitrine pour moi s'ouvrit
Comme des branches de jacinthes
Et dans mes oreilles l'empois
De ses jupes amidonnées
Crissait comme soie arrachée
Par douze couteaux à la fois
Les cimes d'arbres sans lumière
Grandissaient au bord du chemin
Et tout un horizon de chiens
Aboyait loin de la rivière


****


Âme absente

 

Ni le taureau ni le figuier ne te connaissent,

ni les chevaux ni les fourmis de ta maison.

Ni l'enfant ni le soir ne te connaît

parce que tu es mort pour toujours.


Ni l'arrête de la pierre ne te connaît,

ni le satin noir où tu te défais,

ni ton souvenir muet ne te connaît

parce que tu es mort pour toujours.


L'automne viendra avec ses conques,

raisins de nuages et cimes regroupées,

Mais nul ne voudra regarder dans tes yeux

parce que tu es mort pour toujours.


Parce que tu es mort pour toujours,

comme tous les morts de la Terre,

comme tous les morts qu'on oublie

dans un amas de chiens éteints.


Nul ne te connaît plus. Non. Pourtant, moi, je te chante.

Je chante pour des lendemains ton allure et ta grâce.

La maturité insigne de ton savoir.

Ton appétit de mort et le goût de sa bouche.

La tristesse que cachaient ta joie et ta bravoure.


Il tardera longtemps à naître, s'il naît un jour,

un Andalou si noble, si riche d'aventures.

Je chante son élégance sur un ton de plainte

et je me souviens d'une brise triste dans les oliviers.


****


La veillé du corps

 

 

La pierre est un front où gémissent les songes
sans eau courbe ni cyprès glacés.
La pierre est une échine pour porter le temps
avec arbres de larmes, rubans et planètes.


Moi, j'ai vu des pluies grises se jeter vers les vagues,
en levant leurs tendres bras criblés,
pour ne pas être capturées par la pierre offerte
qui disloque leurs membres sans absorber le sang.


Parce que la pierre prend semences et nuages,
squelettes d'alouettes et loups de pénombre,
mais ne donne aucun son, ni cristal, ni flamme,
seulement des arènes, encore des arènes,
des arènes sans murs.


Déjà, Ignacio le bien-né git sur la pierre.
Et tout est fini. Qu'y a-t-il? Contemplez son apparence.
La mort l'a couvert de souffles blafards
et lui a façonné une tête de sombre minotaure.


Et tout est fini. La pluie emplit sa bouche.
L'air pris de folie s'échappe de sa poitrine creuse,
et l'Amour, imprégné de larmes de neige,
se chauffe, là-haut, au-dessus des troupeaux.

Par Cathou
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Dimanche 14 février 2010 7 14 /02 /Fév /2010 16:54

 

 

La fiancée se prépare au mariage. Mais celui qu'elle va épouser n'est pas l'homme qu'elle aime. Son amour va à Léonard, à qui, autrefois, elle a dû renoncer. Le soir de ses noces, elle se laisse enlever,
entraînant, sans le vouloir, son fiancé et son amant dans la mor
t.

 

Une danse d'amour et de mort


<< Mais ma fille, qu'est-ce qu'une noce ? Les fleurs ? Les  gâteaux ? Non. C'est un grand lit brillant avec un homme et une femme. >> L'affirmation d'une sagesse bien populaire dans la bouche d'une servante, au début de la pièce, est démentie par la suite : dans ces noces-là, il n'y aura pas de lit mais deux cercueils, http://ecx.images-amazon.com/images/I/41H9VS7CW1L._SL500_AA300_.jpgceux du fiancé et de son rival. La fiancée est enlevée, le jour de son mariage, par Léonard, son ex-promis.
Le fiancé les poursuit, mais trouve la mort au cours d'un duel fatal aux deux hommes. Le triangle classique - la femme, I'amant, le mari - n'a ici rien à voir avec celui d'un adultère. La femme est chaste. Si elle a décidé de se marier, c'est pour oublier Léonard et refaire, comme lui, sa vie. Le seul responsable de la tragédie est un sentiment invincible.
<< Quand les choses arrivent à nos centres, personne ne peut les arracher >> dit Léonard en enlevant la fiancée. Une conception fataliste liant l'amour à la mort domine ici : Léonard n'est-il pas un parent de ceux qui, autrefois, ont assassiné le père et les frères du fiancé ?

 

Un triptyque d'une fausse naïveté


Très courts, les trois actes et sept tableaux de "Noces de sang" (1933) constituent un triptyque à la Giotto, avec la styIisation des personnages et les contrastes du décor. Des dialogues laconiques alternent avec des chants - berceuses et ritournelles d'un lyrisme à la fois précieux et sombre. Tout dans le cadre - couleurs, écheveau de laine rouge, torrents ou forêt obscure - est symboIique. Mais s'il n'y a aucune connotation réaliste dans
le trio composé par la fiancée et les deux rivaux, certains personnages, en revanche, évoquent un contexte social précis : la mère du fiancé est une paysanne que sa morale traditionnelle fait vivre repliée sur le passé, le cimetière où dorment son mari et ses fils assassinés. Le père du fiancé ne pense qu' aux
richesses de la terre : << Ce qu'il faut, ma fille, c'est acheter, tout acheter. Si j'avais eu des fils, j'aurais acheté tout ce plateau, jusqu'au ruisseau... >>.

 

Extraits :

 

Arrivée à la noce de Léonard, le cousin chéri et redouté de la fiancée


LA SERVANTE.Léonard et sa femme sont déjà là. Ils ont été comme le tonnerre aussi vite qu'à cheval. La femme est arrivée morte de peur.
LE PÈRE. - Ce gars-là cherche un malheur : il a le sang mauvais.
LA MÈRE. - Le sang de sa famille. Cela a commencé avec son bisaïeul, le premier de la lignée qui ait tué un homme, et ça se perpétue dans sa maudite engeance. Manieurs de couteaux, gens au rire sournois...
LE PÈRE.- Nous n' allons pas parler de ça...
LA MÈRE. -J'ai mal jusqu'au bout des veines. Je ne vois en eux tous que leurs mains, pareilles à celles qui ont tué mes deux hommes. Tu me crois folle ? Eh bien, si je le suis, c' est de n' avoir pas crié autant que j' en avais besoin. J' ai dans la poitrine, toujours prêt à sortir, un cri que je maîtrise et cache sous ma mante. Car une fois qu' on a emmené les morts, les vivants doivent se taire. Il n 'y a que ceux qui n' ont rien à voir dans l' histoire qui aient le droit de clabauder.


                             ***

Dans une sorte d'intermède poétique, la lune apparaît sous la forme d'un bûcheron au visage blanc et s'adresse aux branches


LA LUNE. - Je ne permets plus les ombres,
Mes rayons auront jeté
Jusqu'au dedans des troncs sombres
Une rumeur de clartés.
Le doux sang sur ma face
Et les joncs réunis
Que balance la nuit...
Qui se cache ? Allez-vous-en...
Non. Pas d'abri. Leur mort est prête.
Je fais briller sur leurs têtes
Une fièvre de diamants.

 


                             ***

 

La fiancée explique son geste à la mère du fiancé


Je suis partie ! (avec angoisse.) Toi aussi tu serais partie ! J'étais brûlée, couverte de plaies dedans et dehors. Ton fils était un peu d'eau dont j'attendais des enfants, une terre, la santé. Mais l'autre était un fleuve obscur sous la ramée, il m'apportait la  rumeur de ses joncs, sa chanson murmurait. Je courais avec ton fils qui, lui, était tout froid comme un petit enfant de l'eau, et l'autre, par centaines, m'envoyait des oiseaux qui m'empêchaient de marcher et qui laissaient du givre sur mes blessures...

 

Traduction de Marcelle Auclair, Gallimard, 1947

 

 

Notes :

 

Dans sa biographie de Lorca, Marcelle Auclair, traductrice et amie du poète, explique que la trame de la pièce s'inspire d'un fait divers qui a eu lieu pendant I'été de I'année 1928, près d' Almería : fiancé et invités d'une noce avaient attendu en vain la fiancée, partie en fait avec son cousin dont on découvrit plus tard le cadavre. L'histoire avait même donné naissance à une complainte locale. Lorca, qui a trouvé cette histoire dans un journal, y revient souvent et finit par écrire en 1932 "Noces de sang" en une semaine - trois cahiers format écolier. La pièce fut créée à Paris en juin 1938 au Théâtre de l' Atelier, avec Germaine Montero.


<<Federico, écrit Marcelle Auclair, préférait dans son drame cette scène où la lune et la mort sont les éléments et les symboles de la fatalité. (...) Il] se trouvait dans son élément, dans la hantise de la mort violente. >> Pour elle, <<les héros de García Lorca sont en état de crise, chacun est tout entier en proie à un sentiment primaire, mais irrésistible, comme la faim, la soif, la naissance et la mort. Ce n'est pas de la littérature, mais la vie prise au piège de la sensibilité. >>

 

-Marcelle Auclair, Enfances et mort de García Lorca, Le Seuil, 1968

 


Par Cathou
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