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Toujours lu, ce recueil de contes d'animaux mérite une attention particulière,
par sa genèse, par la richesse des renseignements donnés sur la mentalité médiévale et par sa modernité. Il connut une telle célébrité que des moines, dit-on, préféraient sa lecture à celle de leur
bréviaire ; son succès enfin influa sur la langue française : le nom propre du malicieux goupil appelé Renart est devenu nom commun.
Une æuvre personnelle puisée aux sources populaires
Sous le titre de Roman de Renart se cache non point une oeuvre romanesque due à un auteur unique mais un vaste cycle constitué d'une pluralité de "branches" (récits en vers)
composées à différentes époque par des poètes plus ou moins doués. Dans toutes ces histoires, sur un mode majeur ou mineur, se retrouve le thème de la faim ; la lutte pour la vie justifie bien des
comportements. Le goupil joue un rôle de premier plan dans cette épopée animale : vaincu souvent par des êtres plus faibles que lui, comme la mésange, il triomphe des plus forts, tel Ysengrin le
loup, dont la force n'a d'égale que sa bêtise. Malgré ces points communs, chaque récit porte la marque de son auteur.
Une trentaine d'auteurs ou presque, ont composé ces récits ; on n'en connaît que trois : le prêtre de la
Croix-en-Brie, Pierre de Saint-Cloud qui écrivit les deux branches les plus anciennes autour de 1175, et Richard de Lison.Tous ces poètes, des clercs lettrés qui se distinguaient par leur
personnalité, leur ta1ent, leur art, ne jetaient pas le même regard sur la société contemporaine. D'où la variété de leurs oeuvres littéraires : aux récits enjoués et malicieux, destinés avant tout
à faire rire, succéderont des textes plus moralisateurs et satiriques.
Le Roman de Renart, pour reprendre les propos de L. Sudre, a été "comme une de ces vastes cathédrales
du temps, péniblement édifiée, où chaque architecte aurait laissé la marque de son style favori et chaque
génération l'empreinte de son caractère".
Production très personnelle d'artistes conscients, Le Roman de Renart reste tributaire et du folklore
et de sources littéraires. Nos auteurs ont dû puiser leur matière dans les légendes populaires ; on retrouve des motifs semblables dans les folklores français, germains, celtes et orientaux. L'ours
Brun, qui laisse un morceau de son museau dans un arbre à demi fendu, rappelle le singe du Panchatantra (fables écrit en sanskrit au IV ème siècle en Inde) dont les testicules connurent la même
mésaventure. Mais la prudence s'impose avant de parler d'influence, d'emprunt.
Beaucoup plus que de la tradition orale, nos clercs ont subi l'influence d'oeuvres littéraires, telles que
les fables antiques de Phèdre et d'Ésope, des oeuvres médiévales en latin, comme l'Ysengrimus du Flammand Nivard et de la littérature française, chansons épiques et romans courtois, qu'ils
s'amusèrent souvent à parodier.
Curieux par sa genèse, ce roman protéiforme, en dépit des sources auxquelles il se rattache, reste fruit de créations individuelles.
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L'histoire en
latin
Pendant des siècles, l'histoire fut en France un genre savant, réservé aux clercs qui, continuant la tradition de GRÉGOIRE DE TOURS (VIe siècle), écrivaient leurs æuvres en latin. Il s'agissait
surtout d'annales et de vies de princes, comme la VIE de CHARLEMAGNE (Vita Caroli) d'EGlNHARD (lXe siècle). Puis, sous l'influence des CHANSONSDE GESTE et en rapport étroit avec elles,
l'histoire évolua dans le sens de l'épopée. Les æuvres furent alors rédigées en français, mais en vers (surtout en octosyllabes). Ces poèmes historiques eurent un grand succès à la cour des
PLANTAGENET.
L'histoire en vers
Les CROISADES eurent sur l'évolution du genre historique une influence décisive. On était avide en France d'entendre des récits authentiques composés par ceux qui avaient participé aux grandes
aventures orientales. Ainsi ce sont maintenant des témoins oculaires, des combattants, qui vont raconter leurs souvenirs : cessant d'être un travail d'érudit ou un arrangement romancé des
événements, l'histoire va tout naturellement trouver sa langue définitive, la prose française. Cette transformation capitale est liée au nom de deux hommes, tous deux combattants de la IV eme
croisade, ROBERT DE CLARI, chevalier picard, et surtout VILLEHARDOUlN.
Les Chroniqueurs
:
Peut-on, avec eux, parler véritablement d' histoire au sens moderne ? En réalité VILLEHARDOUlN et,
après lui, JOINVILLE et FROISSART sont des ÇHRONIQUEURS. Leur souci essentiel est de composer le récit des événements auxquels ils ont assisté ou que leur ont racontés des témoins
oculaires. Les questions de méthode historique se posent peu pour eux et ce sont des faits contemporains qu'ils nous rapportent. Ils ne distinguent pas toujours l'essentiel de l'accessoire, et plus
d'une fois leur sens critique se trouve en défaut. Mais nous verrons d'autres tendances, plus modernes, s'esquisser parfois chez FROISSART, puis se révéler nettement avec COMMYNES.
Mais sous ce nom général de chroniqueurs, ce sont des êtres très divers qui se trouvent rangés. Le tempérament de chacun apparaît d'autant mieux qu'ils écrivent des chroniques et n'ont pas
le souci d'objectivité des historiens modernes. Quelle différence de conception, de style, entre VILLEHARDOUIN et JOINVILLE, entre JOINVILLE et FROISSART !
Villehardouin (1150-1213) et Robert de Clari
La croisade détournée
Villehardouin et Robert de Clari ont tous deux raconté la quatrième croisade, à laquelle ils prirent part.
Villehardouin fut un de ses dirigeants, Clari était un simple croisé. On sait que l'expédition ne parvint jamais à Jérusalem : ayant besoin du concours des Vénitiens, les croisés
commencèrent par prendre Zagra pour le compte de ces derniers, puis décidèrent de s'emparer de Constantinople pour mettre sur le trône le prétendant Alexis l'Ange et s'assurer une base d'opérations
solide. Finalement, après bien des péripéties, un Franc devint empereur, mais le corps expéditionnaire s'épuisa à vouloir assurer sa mainmise sur Constantinople, et les croisés durent renoncer à la
poursuite du voyage. Villehardouin s'était croisé en novembre 1199. En 1207, comme Robert de Clari, il entame le récit du beau rêve enlisé.
Robert de Clari ou le point de vue de la troupe
On sait peu de chose de Robert de Clari, Villehardouin ne le mentionne pas, et lui-même est fort discret sur son propre compte. Ce petit chevalier picard représente tous les simples
croisés déçus par l' échec de l'expédition, privés de leur part de butin par la rapacité des "hommes riches", des chefs. Les subtiles considérations politiques par lesquelles
Villehardouin cherche à justifier la politique suivie leur échappent. Clari adopte un point vue individuel et chevaleresque, insiste sur les exploits de tel ou tel, critique les
Vénitiens et le chef italien que Villehardouin a fait adopter par l'assemblée des barons, Boniface de Montserrat. Il dénonce les "horribles péchés" commis par les grands, non envers les
Grecs (nous savons que l'occupation fut très rude), mais envers leurs propres troupes. En revanche Clari nous fait vivement ressentir son émerveillement devant les merveilles de l'Orient.
Malgré la pauvreté de son vocabulaire, ses nombreuses digressions, ses descriptions enthousiastes rendent son récit extrêmement coloré et vivant.
4ème Croisade
Geoffroi de VILLEHARDOUlN (1150-2-1212) La IV eme
croisade
Maréchal de Champagne, puis de Romanie (Empire de Constantinople), il joua un rôle important, comme chef militaire et plus encore comme diplomate, dans la IV eme croisade,
conduite par le marquis Boniface de Montferrat. Cette croisade, détoumée de son but dès l'origine, aboutit en 1204 à la fondation de l'Empire latin de Constantinople, qui devait durer jusqu'en
1261. C'est à MESSINOPLE (en Thrace), fief dont il avait été pourvu, que VILLEHARDOUlN rédigea son "Histoire de la conquète de Constantinople".
Son æuvre / Ses intentions
Cette æuvre répond à une double intention : apologie, édification.
1. APOLOGIE. Partie pour la Terre Sainte, la croisade avait complètement dévié, ce qui avait scandalisé beaucoup d'âmes pieuses. Les croisés, au lieu de combattre les infidèles, s'étaient
mis d'abord au service des Vénitiens, qui leur fournissaient une flotte, puis, intervenant dans les affaires des Grecs, s'étaient emparés à deux reprises de Constantinople, établissant finalement
leur domination sur des populations schismatiques sans doute, mais chrétiennes. Il s'agit donc avant tout de montrer que, si la croisade a ainsi dévié, cela tient à des nécessités matérielles
(impossibilité de remplir les engagements financiers pris envers les Vénitiens), et à l'insubordination, à l'esprit particulariste d'un trop grand nombre de croisés.
2. ÉDIFICATION. Du même coup apparaissent les intentions morales et pieuses. L'auteur fait ressortir les fautes des hommes ainsi que la toute-puissance de la Providence
Conception du genre historique
Il s'agit donc d'une histoire
"orientée" . L'auteur plaide une cause. Mais comment conduit-il sa chronique .
C' est un recit clair et méthodique d'événements rigoureusement datés et rapportés dans leur exacte succession. Chef et plus encore diplomate, VILLEHARDOUlN voit les choses de haut et ne se
perd jamais dans le détai!. Son æuvre est donc très lucide et nettement composée. Mais elle manque généralement de pittoresque et parfois de couleur ; elle laisse une certaine impression de
monotonie.
Valeur de l' æuvre
Pourtant, outre son intérêt documentaire et historique, la "La Conquète de Constantinople" présente une grande valeur littéraire et humaine.
1. VALEUR LITTÉRAIRE. Cette chronique marque les débuts de la prose française, et du premier coup, VILLEHARDOUIN est parvenu à un style clair, empreint de noblesse, qui sait traduire
de riches réflexions psychologiques.
2. VALEUR HUMAINE. L'auteur connaît les passions des hommes (orgueil, convoitise), et la complexité de leur nature et de leurs desseins. Il a bien vu le vice qui cause l'échec de ces
expéditions lointaines : indiscipline, rivalités de personnes. Enfin il nous fait sentir avec une réelle intensité la situation si souvent tragique des croisés, trop peu nombreux, désunis, fort peu
soutenus dans le cas présent par l'idéal mystique, isolés au milieu de populations hostiles et sans cesse menacés d'un anéantissement tota!.
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Joinville (1224-1319)
La vie de saint avant Joinville
L 'hagiographie ou vie de saint est à la source de la littérature française ; la première oeuvre littéraire en langue romane que nous connaissions est "la Cantilène de sainte
Eulalie" (fin du VIII ème siècle). En 813, le concile de Tours décide de transposer les sermons en langue vulgaire. Les vies de saints en latin continuèrent du reste à se développer, mais,
parallèlement, on voit apparaître une hagiographie proprement française. Cette littérature tantôt relève du conte merveilleux (ainsi dans la Navigation de saint Brendan, adaptation latine, puis
française, d'un mythe irlandais), tantôt de l'histoire proprement dite. Le représentant le plus éminent de la vie de saint "historique" est Guernes de Pont-Sainte-Maxence, dont la Vie de
saint Thomas Becket (1174) repose à la fois sur la lecture de chroniques antérieures et sur une enquête effectuée sur place. Le point de vue de Guemes est évidemment partial, et il commet un
certain nombre d'erreurs ; mais son récit -en vers- ne manque pas de puissance et comporte, à côté des habituelles réflexions morales, des documents juridiques et politiques. Au propos
apologétique*, Guernes unit ainsi le souci poétique et la réflexion de l'historien.
* L'apologétique est un champ d'études théologique
ou littéraire consistant en la défense systématique d'une position. Un auteur s'engageant dans cette démarche est appelé un « apologiste » ou un « apologète » (ce dernier terme
ayant une connotation plus religieuse).
Joinville et saint Louis
Jean, sire de Joinville, naquit en 1224, au château de Joinville, dans le diocèse de Châlons-sur-Marne.
Attaché à la cour de Thibaut IV, comte de Champagne, il fut remarqué par Saint Louis. En 1248, il se croisa avec le roi. Cette croisade -la septième- se termina en désastre ; l'armée de Saint Louis
fut écrasée à la bataille de la Massoure -Mansourah-, le roi et ses barons furent faits prisonniers. Un épisode montre plus que tout autre les liens étroits qui régnaient entre saint Louis et
son sénéchal Joinville : celui-ci allait être égorgé au plus fort de la mêlée quand un "bon Sarrasin" lui sauva la vie en le couvrant et en criant: "Ne le tuez pas, c'est le cousin du
roi !". Ayant payé sa rançon, le roi resta en Asie pour assurer la délivrance des chevaliers encore prisonniers. Joinville ne revit la France qu'en 1254. Quand, en 1270, Saint Louis repartit
pour la croisade, Joinville, rempli de pressentiments, refusa de le suivre. Bien lui en prit : le roi mourut de la peste à Tunis. Joinville garda la faveur de ses successeurs,
Philippe le Bel excepté. Selon l'inscription placée sur son tombeau, il serait mort en 1319, sous le règne de Philippe le Long.
En 1282, Joinville avait été entendu comme témoin lors de l'enquête préalable au procès de canonisation
du roi. Celle-ci fut prononcée en 1298. Quand Joinville commence sa biographie, c'est donc pour renforcer
une légende déjà existante. L'æuvre fut achevée en 1309. Elle ne suit pas le plan chronologique : l'auteur,
dans l'incipit, indique qu'elle se divise en deux parties : "la première partie se divise comment il se gouverna...selon Dieu et selon l'Église, et au profit de son règne. La seconde... parle de
ses granz chevaleries." Joinville, qui a vécu les événements qu'il raconte, se révèle un historien sérieux et averti : il ne brode ni ne tombe dans le conte. Mais le souci apologétique,
la glorification du "saint roi" , du "bon seigneur" apparaissent constamment. Joinville ne transmet pas une légende, mais, avec des faits réels, il bâtit un mythe.
Joinville écrivain
Il est peu de prosateurs du Moyen Age qui se lisent avec autant de plaisir que Joinville. Sa composition
paraît spontanée -l'est-elle ?-, "à sauts et à gambades>" comme dira Montaigne. Il multiplie les descriptions imagées, manifeste à propos des peuples ou des lieux qu'il évoque une
inlassable curiosité. Le panégyrique n'entraîne pas la platitude : envers le roi, Joinville conserve son franc-parler. Aux longues considérations, Joinville préfère les anecdotes
significatives : son art du trait annonce Retz et Saint-Simon, méchanceté en moins.
Il est de ceux qui nous rendent -illusoirement peut-être-le Moyen Age plus proche, vivant.
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Froissart (v. 1335-1404)
Vie et æuvre
Jean Froissart, en qui nous reconnaissons aujourd'hui le plus grand historien
de la Guerre de Cent Ans, fut de son temps plus renommé pour son æuvre poétique que pour ses chroniques. Né à Valenciennes vers
1335, clerc, il mena la vie habituelle des poètes courtois ; il fut successivement le protégé de la reine d' Angleterre Philippine de Hainaut, du Prince Noir, du duc de Brabant, de Guy de Blois et
de Gaston Phébus, comte de Foix. Il voyagea en Angleterre, en France, en Italie et à travers les Flandres. Il mourut en Angleterre vers 1404.
Dans ses poèmes amoureux et allégoriques -la Prison amoureuse, le Joli Buisson de Jeunesse-, il s'affirme comme le disciple de Guillaume de Machaut. Son roman en vers, Méliador,
s'inspire de la légende de Lancelot.
C'est également en vers qu'il aurait composé la première version de ses chroniques, aujourd'hui perdue ; rien d'étonnant à cela : le passage des vers à la prose est un phénomène courant au XII eme
au XIV eme siècle, et la chronique de Froissart se distingue mal, par sa forme et par son esprit, du roman courtois traditionnel.
Froissart chroniqueur
Froissart n'en est pas moins un historien scrupuleux et sûr. Ses quatre livres couvrent la période qui s'étend de 1328, date à laquelle Philippe VI de Valois monta sur le trône de France, à
1400. Contrairement à Robert de Clari, Villehardouin, Joinville ou Commynes, Froissart n'a pas participé aux événements qu'il relate ; en général, il n'y a même pas
assisté. Il s'inspire, surtout au début, de chroniqueurs antérieurs comme Jean le Bel, qu'il copie parfois littéralement. Mais il s'affranchit de plus en plus de son modèle, menant lui même
ses enquêtes sur le terrain, interrogeant des témoins oculaires. Ainsi, quand Froissart nous raconte son voyage dans le Béarn, les événements historiques et les souvenirs personnels du
chroniqueur qui revit son enquête se conjuguent, donnant à l'épisode une allure très moderne. Par son souci du détail et la minutie de ses enquêtes, Froissart atteint ainsi à une véritable
exhaustivité : seuls sont omis quelques détails mettant en cause d'illustres personnages. Même si, sous l'influence de Guy de Blois, Froissart fut amené à remanier son æuvre dans un sens
plus favorable à la France, on peut dire également que c'est un historien objectif.
L'esprit de l'oeuvre
Mais cette objectivité n'est nullement liée à un souci philosophique ou à une réflexion politique. Froissart
paraît complètement aveugle face à la dimension nationale de la guerre. En bon serviteur de la noblesse,
celle-là même qui, à Azincourt, piétinera sa propre infanterie pour pouvoir se battre plus vite, Froissart s'intéresse avant tout aux "beaux faits d'armes". Son but est de
perpétuer "la lumière des gentils hommes". Même s'il lui arrive de blâmer certains excès, il n'a qu'indulgence pour la chevalerie. Il se montre en revanche sévère dès qu'il évoque les
révoltes bourgeoises ou populaires ; il condamne Étienne Marcel et ne trouve rien à redire à la sanglante répression exercée contre les Gantois. L'æuvre de Froissart ne connaît ni le souffle
épique ni le sens de l'histoire ; en un mot, elle exclut toute dimension collective. Mais ce qu'elle perd au niveau de l'ensemble, elle le retrouve dans la richesse du détail. Les évocations de
Froissart sont pleines de vie, de magnificence, de passion. L'univers de Froissart est un univers morcelé, individualiste, discontinu. Ni providence, ni rationalité, ni fatalité :
seul compte le jeu un peu fou des chevaliers qui, dans le joli cadre de la guerre, prétendent une dernière fois donner au rêve courtois la prééminence sur la réalité.
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Commynes (v.
1447-1511)
De l'action politique à la réflexion sur l'histoire
Né vers 1447, fils d'un fonctionnaire du duc de Bourgogne et filleul de ce dernier, Philippe de Commynes fut attaché en 1464 au service du comte de Charolais, le futur
Charles le Téméraire. Le duc le nomma conseiller et chambellan en 1467, et en 1468, il joua un rôle déterminant dans la fameuse entrevue de Péronne où Louis XI dut accepter les
conditions de Charles pour recouvrer sa liberté. Commynes profita-t-il de l'occasion pour mener aussi une négociation personnelle ? En août 1472, pour des raisons demeurées obscures, il
quitta le duc de Bourgogne et se mit au service de Louis XI. Ses biens furent confisqués par le duc mais Louis XI lui fit épouser une riche héritière qui lui apporta en dot la seigneurie d'
Argenton, dont il prit le titre. Il fut chargé par le roi de nombreuses missions diplomatiques. A part une courte éclipse à la mort de Charles le Téméraire (1477), Louis XI lui conserva
toujours sa faveur. Mais après la mort de ce dernier (1483), Commynes perdit ses charges et fut compromis dans la Guerre Folle, ce qui lui valut d'être incarcéré pendant six mois à
Loches dans une cage de fer. Puis il revint en faveur et devint le conseiller, successivement, de Charles VIII et de Louis XII. Son crédit ayant à nouveau décliné, il mourut à Argenton le
18 octobre 1511.
Les six premiers livres des "Mémmoires" de Commynes portent sur le règne de Louis XI, et les livres VII et VIII sur les guerres d'Italie. Commynes commença à rédiger son æuvre en
1489, retiré dans son château après son séjour à Loches. Il répondait officiellement au désir de l'archevêque de Vienne, Angelo Cato, qui voulait faire rédiger en latin une vaste
biographie de Louis XI. Les Mémoires auraient aidé l'archevêque dans sa tâche. En fait, nous avons bien affaire à une réflexion personnelle : le diplomate exilé se retourne vers son propre
passé et juge les événements et les hommes. Commynes ajouta les derniers livres vers 1497-1498.
Contrairement aux chroniqueurs bourguignons, qui ne tarissent pas en éloges sur le duc,
Commynes
est très sévère envers Charles le Téméraire. Insensible au faste et à la grandeur, il condamne la démesure. "Dieu ne peut envoyer plus grande plaie à un pays qu'un prince peu
entendu". L'entreprise de Charles le Téméraire a abouti à un échec. Commynes, derrière la figure grandiose du prince chevaleresque, nous fait découvrir la violence et la folie
croissantes d'un chef irréaliste et mégalomane. Sans doute le point de vue de Commynes s'explique-t-il en partie par le souci de justifier sa défection. On ne saurait comme son
admirateur Montaigne trouver dans les Mémoires "le langage doux et aggréable, d'une naifve simplicité ; la narration pure, et en laquelle la bonne foy de l'autheur reluit
évidemment, exempte de vanité parlant de soy, et d'affection et d'envie parlant d'autrui". Commynes s'emploie à tirer son épingle du jeu. Sa "destruction des mythes" pour reprendre
l'expression de J. Dufournet, n'en est pas moins convaincante. Quand il parle de son protecteur Louis XI, il ne sombre pas dans le panégyrique. Dans le personnage énigmatique du roi,
Commynes insiste sur la coexistence des vues profondes et des sentiments mesquins, du calcul et des "fantaisies" du cynisme et d'une peur superstitieuse de la mort. En
vieillissant, Louis XI cède de plus en plus aux chimères qui rongent son esprit inquiet. Heureusement -et Commynes- insiste sur ce point, le roi a su s'entourer de bons
conseillers....
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"Chroniques de Jean Froissart
:
La vie quotidienne de la haute société européenne pendant la guerre de Cent ans.
Au Moyen-Age, la société est divisée en trois ordres : celui de la chevalerie, dont Froissart nous narre les exploits, celui des clercs,
auquel il appartient, celui des travailleurs (agriculteurs, artisans etc...) qui de temps à autre se révoltent, mettant en danger l'ordre divin de la société.
Né vers 1337
Décédé après 1404
Les grands moments de la guerre de Cent ans :
Grand voyageur, homme d'Eglise et poète, Froissart est passé à la postérité grâce à ses
"Chroniques", long récit divisé en quatre livres, qui raconte les débuts de la guerre de Cent Ans, entre 1325 et 1400 environ, peu avant la date probable de la mort de
l'auteur. Froissart ne recherche ni les causes, ni les conséquences économiques ou sociales de ce conflit interminable qui opposa directement le France et l'Angleterre, mais
intéressa presque toutes les régions européennes.
Il nous livre des récits de combats, de faits divers, de révoltes, des portraits de grands personnages de son temps, dans une écriture en vieux français très riche et très travaillée, nous
donnant à voir un univers, celui de la chevalerie, où tout n'est que "Prouesse", "Fortune", et "Courtoisie".
A mi-chemin entre épopée et histoire :
La chronique, récit linéaire privilégiant l'histoire événementielle et les exploits individuels, est le genre historique habituellement pratiqué au Moyen-Âge, dans une société
dominée par la classe guerrière.
"Les chroniques" de Froissart restent à jamais un modèle du genre, car l'auteur se sert d'évènements contemporains pour servir son dessein : faire de ses héros, qu'il connaît
bien, des modèles pour les générations à venir. Froissart fait donc oeuvre de pédagogue, tout en assurant la gloire posthume de ses héros comme la sienne propre. Cependant, il ne faut
pas réduire les "Chroniques" à ce schéma simplificateur : l'auteur a beaucoup voyagé ; il a recueilli différents témoignages relatifs aux faits et aux personnes avant de se faire une
opinion et n'a pas toujours tu les traits de caractère moins flatteurs de certains de ses héros.
On peut enfin noter qu'il ne rentre dans son récit aucun préjugé nationaliste : l'auteur fait la part belle tantôt au souverain anglais, tantôt à son pire ennemi. Cette chronique reste un
témoignage unique du point de vue tant historique que littéraire sur un monde qui ne vas plus tarder à disparaître.
Extraits :
Dans le
"Prologue" , Froissart explique le but de son ouvrage et les moyens qu' il a mis en oeuvre pour le réaliser;
Afin que les prodiges et les beaux faits d' armes, qui se sont produits à l'occasion des guerres entre la France et l'Angleterre et les
royaumes voisins qui étaient leurs alliés et leurs amis, soient consignés de façon mémorable et qu' ils soient au temps présent et à l'avenir, vus et connus, moi, Jean Froissart, trésorier et
chanoine de Chimay, je veux entreprendre de les mettre en prose et rédiger, d' après les informations véridiques que j' ai eues par des hommes valeureux, des chevaliers et des écuyers qui ont
contribué à accroître l'importance desdits faits d' armes, et aussi
d' après les informations de certains rois d'armes appelés hérauts et de leurs maréchaux qui sont de droit et doivent être de justes enquêteurs.
***
Six bourgeois, mandatés par la ville, viennent remettre au roi Edouard III d' Angleterre, les clefs de Calais qui a
résisté au siège pendant onze mois.
Les six bourgeois se mirent aussitôt à genoux devant le roi et dirent enjoignant les mains : " Noble seigneur et roi, nous voici tous les six, nous qui sommes bourgeois de
Calais depuis plusieurs générations et grands négociants sur terre et sur mer : nous vous apportons les clefs de la ville et du château de Calais et nous vous le remettons pour en faire ce
qui vous plaira. Pour nous, nous mettons dans l' état que vous voyez, entre vos mains afin de sauver le reste du peuple de Calais qui a enduré tant d' épreuves. Veuillez dans votre grande
noblesse, avoir pitié de nous." Certes, il n'y avait pas sur place un seul comte, un seul baron, un seul homme valeureux qui pût, touché de compassion retenir ses larmes et parler un bon
moment. Le roi leur lança un regard féroce, car il avait le coeur si endurci et emporté par la colère qu' il ne pouvait parler ; et quand il parla, il donna l' ordre en anglais de leur couper immédiatement la tête (...). Livre 1
Froissart alla s'installer en 1388 à la cour du Béarn, invité par son mécène le
duc Gaston de Foix. Celui-ci représente pour le chroniqueur le modèle achevé du "bon " chevalier.
Le comte de Foix dont je parle, avait à l' époque où je me trouvais auprès de lui, environ cinquante ans et je vous dis que j' ai, en ma vie, vu beaucoup de chevaliers, rois, princes
et autres, mais je n' en ai jamais vu qui ait des membres si harmonieux, une si belle allure, une si belle taille, avec un si beau visage, un teint vif, une expression riante, des yeux
brillants et pleins d' intérêt pour ce qui lui plaisait de regarder. Il était si parfait en toutes choses qu' on ne saurait trop le louer. (...) C' était un chevalier plein de sagesse,
entreprenant, de bon conseil et il n' eût jamais de favori à ses côtés.
C' était un homme pieux. Livre III
******************
Notes
:
C'est à partir de son oeuvre que l'on connaît partiellement la vie de Froissart : né vers 1337 à Valenciennes, il appartint au milieu cultivé des
clercs, après avoir reçu une bonne formation intellectuelle. Il va beaucoup voyager, de cour en cour au service de différents mécènes, pour lesquels il rédigera de nombreux poèmes chantés et
dits, un long roman et ses Chroniques. De 1361 à 1369, il est en Angleterre, au service de la reine Philippa de Hainaut ; il retourne ensuite dans le Hainaut, au service du
frère de l'Empereur germanique; en 1388-1389, il est en Béarn, accueilli par Gaston de Foix... Il dut mourir entre 1400 et 1405, après avoir révisé de nombreuses fois la rédaction de ses
Chroniques.
"C'est avec Jean Froissart que la chronique acquiert vraiment ses lettres de noblesse. L'importance des discussions et des " conseils " politiques est bien mise en valeur. Cependant la
politique, pour Froissart, reste encore affaire de seigneurs et de " héros " chevaleresques. Il accorde plus d'attention aux fêtes, aux tournois, aux combats spectaculaires qu'à
l'émergence de nouvelles techniques, de nouvelles mentalités, voire de nouvelles classes sociales. ".
Littérature .. Textes et documents
Le Moyen Age et le xv/e siècle ;
col1. H. Mitterand, Nathan, 1988
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Rutebeuf ou Rustebeuf. Trouvère français du XIIIe siècle, né sans doute à
Paris ou aux environs et mort à Paris vers 1280 ou même 1290.
Ruteboeuf est le plus illustre prédécesseur de Villon : tous deux
furent des "poètes maudits". Ruteboeuf est intervenu à de très nombreuses reprises en faveur de la croisade ; en 1265, il écrit "Complainte d'Outre-mer", en 1267
"La Voie de Tunis" puis en 1268 " la Disputaison du Croisé et du Décroisé"
Il a composé cinquante-six pièces : bien qu'il ait parlé de lui dans une quinzaine d'entre
elles, il reste un personnage énigmatique.
La querelle de l'Université et les
Croisades :
On sait fort peu de chose sur Rutebeuf : on garde de ce poète champenois du XIII e siècle cinquante-six poèmes dont le plus ancien, "le Dit des
Cordeliers", remonte à 1249. Il est très sensible aux événements de son temps : l'écrivain commence son æuvre au moment où débute la querelle qui oppose maîtres séculiers contre jeunes ordres
mendiants pour le contrôle de l'Université. Très tôt, Rutebeuf prend parti pour les premiers : son poème "La Discorde des Jacobins et de l'Université de Paris" est de 1255. Mais la
querelle s'envenime et, deux ans plus tard, Rutebeuf s'insurge contre le pape dans son "Dit de maître Guillaume de Saint-Amour" et transforme sa poésie en discussions virulentes
et polémiques dans "Des règles, De la Sainte Église, Du mensonge ou Des Ordres de Paris". En vain : les ordres mendiants l'emportent. Mais le péril musulman vient remplacer la querelle
universitaire : la Terre Sainte et l'autorité de l' église sont menacées. Pendant vingt ans, Rutebeuf militera en faveur de la croisade : pour la première tout d' abord dans sa
"Complainte de Mgr Geoffroy de Sergines" qu'il compose en 1256, puis pour la deuxième dans sa "Nouvelle Complainte d'Outre-mer. "
De la complainte à la satire :
La poésie de Rutebeuf est un ensemble d' effusions personnelles, de méditations philosophiques et religieuses et de polémiques. Pourtant, ce n'est pas une
æuvre volontiers abstraite et générale comme furent celles des trouvères au XII è siècle. L'æuvre de notre poète n'appartient donc pas à la veine lyrique proprement dite ; Rutebeuf nous
offre une poésie anecdotique, sensible aux événements et aux circonstances de son temps. De plus, le poète parle souvent de lui-même en des termes d'auto-dérision. Pour Rutebeuf, la
poésie est bien plus un labeur artisanal qu'un épanchement gratuit. En maniant les
calembours, les jeux de mots savants, ce personnage médiéval se révèle donc tour à tour acerbe polémiste, pieux, chrétien, pauvre diable, certes, mais grand poète.
S'il est un grand poète, Ruteboeuf n'en reste pas moins un
chroniqueur important : dans "la Complainte de Constantinople", il montre la nécessité de la croisade : "Nous voila déjà entrés en cette voie, personne n'est assez inconscient pour ne pas le
voir : Constantinole est perdue et la Morée* se prépare à recevoir un coup si rude que notre sainte mère l'église en est ébranlée. Car il reste peu d'espoir pour le corps quand la tête est fendue.
Je ne sais qu'ajouter : si Jésus-Christ ne vient en aide à la très Sainte Terre, elle n'est pas près de connaître la joie".
* nom donné à la région du Péloponnèse, en Grèce, à partir du Moyen-Âge jusqu'au
XIXème siècle
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Extraits : La Complainte de Ruteboeuf
Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
Avec le temps qu'arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n'aille à terre
Avec pauvreté qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d'hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
En quelle manière
Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m'était à venir
M'est advenu
Pauvre sens et pauvre mémoire
M'a Dieu donné, le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient, le vent m'évente
L'amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
Rutebeuf
(1230-1285)
Adaptation en Français moderne
de la Griesche d'Hiver.
******************
Notes
:
Rutebeuf serait ainsi le premier
" poète personnel " de notre littérature. Curieux poète personnel. Il ne nous laisse rien ignorer, il est vrai, aucune de ses misères, aucun de ses vices. Il parle de son cheval, de sa
femme, de la nourrice de son enfant, de ses dettes, de ses amis. (...) Avec tout cela, nous ne savons rien de lui. (...) Aucun document d'archives ne le mentionne, aucun auteur de son temps ne le
cite ni ne le nomme. (...) La poésie de Rutebeuf relève de ce courant qui associe l' exhibition du " moi " à la satire du monde. Elle est, dirait Jean Starobinski, placée sous le signe de la
mélancolie. "
M. Zink, æuvres complètes de Rutebeuf, introduction générale, Bordas, 1989 Traduction de Jean Dufournet, Honoré Champion, 1982
"L'important, c'est qu'il vécut à Paris : la grande ville lui donna son esprit et son âme. L'incessante fermentation de cette population immense et hétérogène, barons hantant la cour du roi,
bourgeois dévots et caustiques, écoliers batailleurs et disputeurs, prompts de langue et de main, et tout ce qui s'y remuait d'idées et de passions dans le conflit des esprits et des intérêts,
étaient éminemment propres à susciter une poésie sinon très haute, du moins très vivante. ".
Gustave Lanson, Histoire de la littérature française, 1909
Mercredi 19 août 2009
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1431 - ?
La renommée de Villon ne se fonde guère que sur deux ou trois cents vers, parmi
les trois mille à peine
qui nous restent de lui : quelques poignantes réussites, au milieu d'un fatras encore (gothique) et obscur.
De la terne et monotone pesanteur du discours testamentaire que le poète parodie assez lourdement se dé-
tachent des chants pleins et purs qui s'envolent (comme, à la même époque, les parfaits rondeaux de Charles
d'Orléans) pour annoncer la renaissance lyrique du siècle suivant.
Le truand pathétique
Villon doit aussi sa célébrité à son personnage et à sa vie qu'on devine, d'après les allusions souvent ambiguës de l'æuvre, et les traditions douteuses conservées par les premiers éditeurs,
truculente et haute en couleur ; les archives judiciaires attestent qu'elle fut dangereuse et frôla le gibet.
On ignore jusqu'au véritable nom du poète : les documents de justice conservés l'appellent François de Montcorbier ou des Loges. Né à Paris en 1431, dans une humble famille, bientôt orphelin
de père., il est recueilli et élevé par Guillaume de Villon, chapelain de Saint-Benoît le Bétourné, qu'il nomme "son plus que père" et dont il emprunte le nom : il se mêle ainsi dès
l'enfance aux turbulents "escholiers" du pays latin.
Reçu "maître ès arts'" en 1452, après des études à la Sorbonne, il semble préférer les séductions d'une vie
estudiantine prolongée à l'ennui d'un établissement respectable. Impliqué en 1455 dans le meurtre d'un prêtre, il doit quitter Paris pour n'y revenir que grâce à des lettres de rémission qui lui
reconnaissent l'excuse de la légitime défense. Mais à la fin de l'année 1456, à la suite d'un vol au Collège de Navarre, il s'enfuit à nouveau, après avoir composé le Lais. Une vie errante
et obscure commence : Angers, Bourges, Blois où la protection de Charles d'Orléans lui assure un asile, Meung-sur-Loire où l'évêque d'Orléans l'emprisonne, avant que Louis XI ne le grâcie lors de
son passage dans la ville. Le poète rentre à Paris à la fin de 146 : il y écrit "Testament", connaît encore la prison, et, pour participation à une rixe, est condamné à la
pendaison. Aux Portes de la mort, il crie son angoisse dans la "Ballade des Pendus". Le Parlement, cependant, casse la sentence en janvier 1463, mais bannit de Paris pour dix ans ce mauvais
garçon par trop remuant. On ignore ce que devient alors Villon : connut-il la potence ? Se "rangea"-t-il ? Faut-il croire Rabelais qui nous le montre retiré , "à Saint Maixent en
Poitou sous la faveur d'un homme de bien, abbé du dit lieu."
Truand récidiviste, assassin, pillard et paillard, menteur et voleur, clerc déclassé mêlant des lambeaux
de science aux cris du ruisseau, des élans de piété, de tendresse et d'amitié à la menace, à l'obscénité ou à
l'injure, Villon nous apparaît comme une personnalité agitée de pulsions violentes qu'aucune solide conscience ne réprime ou ne sublime ; il se confesse humblement
:
Je suis pécheur, je le sais bien ;
Pourtant ne veut pas Dieu ma mort...
A ces bonnes résolutions se heurte la soif de jouissance, et un idéal tout païen : connaître une dame
accueillante,
Blanche, tendre, polie et attintée,
Boire hypocras, à jour et à nuitée,
Rire, jouer, mignonner et baiser,
Et nu à nu pour mieux des corps s'aiser.
I) La Ballade
des Pendus
Voici "l' ÉPITAPHE VILLON", le chef-d'æuvre du poète. VILLON, condamné à mort, s'attend à être pendu alors, du fond de son angoisse, s'élève cette
marche funèbre, ce "De profundis" au rythme obsédant. Ce n'est plus le vivant qui parle, mais le mort qu'il sera demain, avec ses frères du gibet. La vision, dans son réalisme, nous fait
frissonner et nous entendons retentir en nous cet appel d'outre-tombe. La sentence fut annulée par le Parlement, mais VILLON disparaît complètement à cette date (1463). Ainsi LA
BALLADE DES PENDUS reste pour nous son "chant du cygne" :
Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Si frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis ;
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
À lui n'ayons que faire ni que soudre.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille
absoudre
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