L'image que I'homme a laissée chez ses contemporains est contradictoire
: militant courageux pour les uns, Bertolt Brecht a été perçu par d'autres comme un paysan rusé capable de se jouer de tous. Son oeuvre a suscité la ferveur enthousiaste, mais s'est attiré aussi
les anathèmes les plus furieux. Pourquoi ce désaccord ? Brecht, par sa vie et son oeuvre, est au coeur même des luttes politiques et esthétiques de notre siècle.
Les combats de
l'homme
Né en 1898 à Augsbourg, ce fils de directeur d'une fabrique de papier a vingt ans à la fin de la Première Guerre mondiale. Jeune étudiant en médecine, il découvre, en 1918, la réalité de la
guerre. Le pacifisme de sa "Légende du soldat mort", écrite à cette époque, lui vaudra d'être sur la liste noire de Hitler lors du putsch manqué par celui-ci à Munich en 1923.
Désormais, sa vie sera celle d'un homme engagé, mêlé à toutes les phases importantes de I'histoire de son pays.
A Augsbourg, il soutient d'abord la révolution spartakiste* qui, en 1919, éclate en Bavière. Installé à Munich en 1920 et ayant abandonné ses études de médecine pour se
consacrer au théâtre, à la musique et au journalisme, il se joint à ces nouveaux révoltés que sont les expressionnistes : ses poèmes sentent le soufre anarchiste et nihiliste. A Berlin, à
partir de 1924, où il s'est établi avec sa première femme Marianne Zoff, il s'associe aux efforts de ceux qui, par l' <<agit-prop**>> , essaient d'amener au théâtre
et à la musique les classes sociales les plus défavorisées. Quand la crise économique touche durement l'Allemagne - on compte près de 5 millions de chômeurs en 1931 -, il est au premier rang des
adversaires du national-socialisme. Dès 1932, il figure dans la liste des <<écrivains décadents>> publiée par le journal nazi <<Der Völkischer Beobachter >>. Le lendemain de l'incendie du Reichstag, le 28 février 1933, il
doit s'enfuir avec sa seconde femme Hélène Weigel. Il gagne Prague, Vienne, Zurich, puis Paris, avant de s'installer finalement au Danemark, d'où il ne cesse de dénoncer les progrès du fascisme
en Europe. En 1935, il est déchu par Hitler de sa nationalité.
*mouvement
d’extrême-gauche marxiste révolutionnaire, actif en Allemagne pendant la Première guerre mondiale et le début de
la révolution allemande.
** Le théâtre d'agit-prop est un théâtre populaire, en ce sens qu'il s'adresse aux "prolétaires", mais également politique : un instrument d'agitation et de
propagande.
Devant l'avance des troupes hitlériennes, il repart en 1939 : Suède, Finlande,
Californie. Là en octobre 1947, il doit se rendre à la convocation que lui a adressée la Commission des activités anti-américaines ; il parvient à déjouer les pièges des enquêteurs. Mais ne
pouvant supporter la vague maccarthyste, il quitte peu après l'Amérique pour la Suisse, d'où, en 1949, il va monter "Mère Courage" à Berlin-Est. Il décide alors de s'établir dans
cette ville divisée et d'apporter son soutien au nouveau régime d'inspiration communiste. Collaboration qui exclut toute soumission : en 1953, il critique publiquement la répression du
soulèvement ouvrier de Berlin-Est, puis certaines options de la politique culturelle de la R.D.A. Cela ne l'empêche pas, en 1954, d'être appelé à siéger au conseil artistique du ministère de la
Culture. En 1956, peu avant sa mort, il publie une "Lettre au Bundestag"de Bonn contre le réarmement de
l'AllemagneFédérale. Il meurt subitement le 14 août 1956.
Chronique de la guerre de Trente Ans, vue à travers les vicissitudes
d'une vaillante cantinière, mère de trois enfants qu'elle perdra I'un après I'autre, avant que la paix la prive aussi de son métier.
Les coulisses de la
guerre
Pendant la guerre de Trente Ans, du printemps 1624 jusqu'à l'hiver 1636, la cantinière Anna Fierling suit avec sa roulotte, de pays en pays, à travers I'Europe, des troupes de soldats
<<vêtus de trous, nourris d'ordures >>.ElIe leur procure de la farine, des chaussures et,<<pour le cafard >>,de l'eau-de-vie. On l'appelle Courage parce que, disent ses fils,<<elle a eu peur de perdre son bien et qu'elle a traversé le feu des canons de Riga avec cinquante miches de pain dans sa
roulotte>>. Robuste et sensuelle, Anna s'est, pour survivre, armée de cynisme et de
rapacité. La guerre est son gagne-pain :<<Si elle ne rapportait pas, les petites
gens comme nous ne la feraient pas >>,explique t-elle. Elle a trois enfants, tous
de père différent. En âge d'être soldats, ses deux fils, dont l'un est intrépide, l'autre un peu bête mais honnête, s'engagent, contre sa volonté. Sa fille, Catherine, est muette. L'innocence et
la bonté d'âme de l'infirme font peur à Anna. SeIon une sagesse très brechtienne, chacun des trois enfants mourra victime de sa vertu - l'un de son courage, l'autre de son honnêteté naïve, la
troisième de son grand coeur.<<Enviez ceux qui en sont quittes !
>>-chante l'un des personnages.
Une vision satirique du courage
A travers dialogues et chansons d'un humour sombre, toujours percutants,
Brecht fait le procès du courage : ainsi la vaillance de la cantinière n'est dictée que par son instinct de survie et son âpreté au gain ; quant aux prétendus <<exploits
>>de son fils, ils lui valent d'abord la gloire, mais ensuite, lorsque la paix est en vue, la condamnation à mort et l' exécution. Le jeune soldat est en effet coupable d'avoir
accompli <<un exploit de trop >.
Extraits
:
Chanson du premier tableau de Mère
Courage
Mon capitaine assez de batailles
Tes fantassins, laisse-les souffler
La Mère Courage, pour la piétaille
A des chaussures qui tiennent aux pieds.
Couverts de gale, rongés de vermine,
Ils traînent tes canons sans renâcler
Si à la mort faut qu'ils cheminent,
Ils veulent au moins de bons souliers.
Le printemps vient, debout chrétiens !
La neige a fondu sur les morts.
Et tout ce qui se traîne encore
repart en guerre sur les grands chemins.
***
Mère Courage expose sa sagesse à son ami Le Cuisinier
COURAGE. Ça doit être un bien mauvais capitaine.
LE CUISINIER. Il est glouton,mais pourquoi mauvais capitaine ?
COURAGE.Parce qu'il lui faut de braves soldats. S'il savait faire un bon plan de bataille, il n' aurait pas besoin de braves, des soldats suffiraient. D'ailleurs partout où on trouve de grandes
vertus, on peut être sûr qu'il y a quelque chose qui va de travers.
LE CUISINIER- .Je croyais que c' était bon signe les grandes vertus.
COURAGE.Non, c'est signe que quelque chose va de travers. Pourquoi ? lmagine que le capitaine est un sot, il conduira ses hommes dans un cul-de-sac. lls devront déployer du courage pour ne pas y
laisser leur peau. Si le chef est un avare qui lésine sur le nombre de soldats à recruter, il faudra que tous ses gens soient d'une force herculéenne du premier au dernier. Si c' est
un Jean-Foutre qui ne se soucie pas de ses hommes, ils seront forcés de se conduire avec la prudence du serpent. S'il les accable de ses exigences, ils ne tiendront qu'à force de fidélité. Tout
cela, ce sont des vertus dont on n' a pas besoin dans un pays ordonné, avec un roi et des capitaines à la hauteur.
Berceuse de Mère Courage pour sa fille morte sous la
mitraille
Dors mon amour
Fais dodo mon trésor
On crie chez la voisine,
Chez nous on câline
Tu vas dans la soie,
Dans la robe d'un ange
Retaillée pour toi.
***
Cette pièce sur la guerre a curieusement été écrite un an à peine avant la
Seconde Guerre mondiale, en 1938 -39, alors que son auteur vivait en exil. Parue en allemand en 1950, Mère Courage a été mise en scène pour la première fois à Zurich, puis à
Berlin, avec le Berliner Ensemble. L'année suivante, c'est Germaine Montero qui incarne avec succès la cantinière de Brecht au TNP de Jean Vilar. Si pour certains, comme pour le théoricien du
théâtre Bernard Dort, la pièce annonce la Seconde Guerre mondiale - <<un enlisement, un effritement, la perte quotidienne de nos grands espoirs historiques, I'échec de la révolution
>>(Bertolt Brecht, Les Cahiers de I'Herne, vol. II,1979) - pour d'autres, comme le metteur en scène Antoine Vitez, c'est un point de vue pacifiste un peu désuet, lié à la guerre de 14,
qui triomphe ici : <<La pièce de Brecht, dit-iI, est pessimiste et pleine de tendresse pour cette figure de Mère Courage qui incarne en fin de compte le courage du pauvre, le courage d'
Arlequin, le courage du lièvre comme dit Aragon (courageux comme un lièvre). Vous n'avez pas vu comme iI court le lièvre ? Quel effort iI fait pour fuir ? >>
Dans les bas-fons de Londres, Mackie, sorte de Casanova de la pègre, enlève Polly, fille de
Peachum, roi des faux mendiants pour l'épouser. Peachum se venge et tente de faire exécuter son gendre par leur <<ami>> commun, le chef de la police Brown.
Chantée pour la première fois le 31 août 1928 à Berlin auTheater am Schiffbauerdam, sur une musique de KurtWeill, la Complainte de Mackie le Surineur,
par laquelles'ouvre la pièce de Brech, a, depuis, fait le tour du monde.
Une épopée
des bas-fonds
<<Foire à Soho. Les mendiants mendient, les voleurs volent, les putains font les putains. >> Dès les premiers mots de sa pièce, Brecht plante le décor
: celui d'un monde où le crime relève du quotidien et où les criminels sont de simples professionnels. Dans ce décor, l'affrontement de deux anciens complices qui se transforment en ennemis :
Mackie, bandit en gants blancs, tel que l'imagination populaire le rêve - plus cruel et impitoyable qu'un requin, mais capable de faire tourner la tête à toutes les femmes, aux jeunes filles les
plus innocentes comme aux prostituées, et Peachum, l'hommes d'affaires qui, sans jamais se séparer de sa Bible, a fait de la mendicité un business.
A la veille des fêtes du couronnement, Peachum organise avec sa horde de miséreux un défilé de faux mendiants. Mackie, Peachum et Brown, le chef de la police, s'entendent comme larrons en foire
jusqu'au moment où Mackie enlève la fille de Peachum pour l'épouser. Alors tout se gâte. Peachum demande à Brown la tête de Mackie - et l'obtient. En même temps, une tragi-comédie de la jalousie
se déroule. Jalousie des femmes qui aiment Mackie, c'est-à-dire de Polly, dont le mariage a lieu dans une écurie entièrement meublée d'objets volés, et de Jenny, la fière putain, qui n'hésitera
pas à livrer son amant à la police. Tout devrait logiquement s'achever sur l'exécution de Mackie, si une sorte de miracle ne produisait un happy end plutôt burlesque.
Cynisme et romantisme
Conçue par Brecht comme un << essai de théâtre épique >>, où des dialogues alternent avec des complaintes, des ballades et des choeurs, la pièce nous offre effectivement une
sorte d'épopée des bas-fonds, avec quelques figures héroïques (Mackie, Jenny-des-Corsaires). Démythifiant la charité, elle démonte les mécanismes par lesquels pauvres et riches se roulent
mutuellement. Mais le cynisme des propos tenus n'empêche pas un certain romantisme à la Charlie Chaplin : tendresse et amour fou sont ici combattus par le destin, mais l'authenticité de ces
sentiments n'est pas mise en cause.
Extraits
:
S'adressant à son << employé>> Filch, Peachum énumère différents
types de déguisements capables de susciter la pitié :
Équipement A : victime du progrès des moyens de transport. L'alerte paralytique toujours gai (il mime le personnage), toujours insouciant, à peine assombri par un moignon. Équipement B : victime
de l'art de la guerre. L'insupportable trembloteur importune les passants, travaille par le dégoût qu'il inspire (il mime le personnage), dégoût que la vue de ses nombreuses décorations atténue à
peine. Équipement C : victime de l'essor industriel. Le pitoyable aveugle ou la haute école de l'art mendicitaire (il mime le personnage, en s'avançant à tâtons vers Filch. Au moment où il se
heurte à Filch, celui-ci, effrayé, pousse un cri. Peachum s'arrête aussitôt et le toise d'un air stupéfait, et il se met à hurler) : Il a pitié ! Jamais, au grand jamais, vous ne ferez un bon
mendiant !
***
Chanson de Polly, séduite par Mackie
Un jour pourtant, par un grand soleil fou, Il en vint un qui ne m'a rien demandé. Il est entré sans un mot, il a accroché son chapeau à un clou, Et je ne savais plus ce queje faisais. Et comme il n'avait pas d'argent Et comme il n'était pas charmant, Comme son col même le dimanche n'était pas blanc, Qu'il ne savait pas plaire aux dames et n' était pas galant, Je ne lui ai pas dit : non. Je n 'ai pas gardé la tête haute, Je n'ai pas parlé de choses et d'autres. Ah, la nuit était pleine d'étoiles Mais le bateau n 'a pas mis les voiles. On ne pouvait pas en rester là, Il n 'y avait plus qu'à se mettre au lit sans façons. Savoir perdre la tête : tout est là.
***
Pour convaincre Brown, chef de la police, d'arrêter Mackie, Peachum
le menace de troubler les fêtes du couronnement.
Si les vrais malheureux arrivent... S'ils se tenaient en rangs serrés sur le parvis del'église, ce
ne serait pas un spectacle très réjouissant...Vous savez ce que c'est qu'un lupus, Brown ? Eh bien, imaginez côte à côte cent vingt pauvres bougres affligés d'un lupus ! La reine ne doit
voir que des visages rayonnants, Brown, pas des visages rongés par le lupus. Et tous ces infirmes groupés près du grand portail ! II faut éviter ça à tout prix, Brown. Vous me direz que la police
peut venir à bout de tous ces pauvres gens.
Au fond, vous n' en êtes pas si sûr, avouez-le. Mais, même dans ce cas-là, imaginez l'impression que cela fera si la police est obligée de matraquer six cents pauvres infirmes !
Brecht s'est inspiré ici de "L'Opéra des gueux",
ouvrage de John Gay, écrivain anglais du XVIII ème siècle. La pièce est l'une des plus connues du dramaturge - grâce en partie à la musique de Kurt Weill dont il a été fait de très
nombreux enregistrements. Une nouvelle version des complaintes et bal1ade a été établie après la Seconde Guerre mondia1e, en 1946, avec des allusions directes à Hitler et au
nazisme.
L'ouvrage a été porté plusieurs fois à l' écran. La première version cinématographique date de 1931, c'est
celle du célèbre cinéaste allemand Georg W. Pabst, qui a réalisé un film remarquable et utilisé la musique de Kurt Weill. C'est une oeuvre assez fidèle à l'esprit de Brecht, bien que ce dernier
en ait été mécontent et ait fait un procès aux producteurs. Dans la version française, réalisée simultanément, les rôles principaux sont tenus par Albert Préjean, Florelle et Gaston
Modot.
Trente ans plus tard, en 1962, Curd Jürgens a incarné à son tour le personnage de Mackie dans un long-métrage assez médiocre du metteur en scène allemand Wolfgang Staudte.
Ernest Hemingway appartient à ce que Gertrude Stein a appelé
<<la génération perdue>> *, c'est à dire la génération des Américains nés à peu de chose près avec le siècle et jetés dans la tourmente de
la Première Guerre mondiale avant d'avoir pu connaître une existence normale.
Les survivants en étaient revenus désaxés et désabusés. Partis pour une
croisade, pensaient-ils, ils ne virent en Europe que massacres absurdes au lieu de batailles épiques, et que victimes pitoyables au lieu de héros. Ils leur fut dorénavant impossible de croire aux notions de gloire, d'honneur et de
patrie. Les romanciers de cette génération rejetèrent donc toutes les valeurs traditionnelles et perdirent la foi en tout idéal. Ils exprimèrent leur désarroi et leur désenchantement un peu à la
manière de ces autres << enfants du siècle>> qu'avaient été les romantiques français, mais sur un tout autre mode et sans lyrisme. Peu à peu, cependant, leurs plaies
morales se refermèrent et Hemingway, en particulier, s'est attaché à redonner sens et valeur à la condition humaine. Son oeuvre suit une courbe qui va d'un scepticisme désespéré
aux affirmations d'un stoicisme à la Montherlant et même d'une foi retrouvée en l'amour et en la fraternité de tous les êtres.
Cette épreuve fut d'autant plus traumatisante pour Hemingway
qu'il sortait d'une famille très bourgeoise et très pieuse du Middle-West. Il est né le 21 Juillet 1899 à Oah Park (Illinois). Son père était gynécologue et sa mère avait renoncé
à sa carrière de cantatrice pour l'épouser. Elle se rattrapa en les dominant, lui, et leurs enfants. Le couple habitait à Oak Park, petite ville cossue de la banlieue de Chicago. Le jeune
Hemingway y passa toute son enfance, dans une atmosphère très puritaine d'où il pouvait cependant s'échapper chaque été lorsque toute la famille allait passer des vacances
au milieu des bois qui entourent le lac des Wallons au nord du Michigan. C'est là qu'il fit son apprentissage de chasseur et de pêcheur, ainsi qu'il l'a raconté dans les contes qui ont pour héros
le jeune Nick Adams, qui n'est autre que lui-même.
A l'inverse de Fitzgerald, de Dos Passos et même de Faulkner,
Hemingway n'alla jamais à l' Université et se donnait volontiers des airs d'autodidacte, mais il fit néanmoins de très solides études à l'excellente High School d'Oak Park avant
de se lancer dans le journalisme. Il fut pendant plusieurs mois reporter au <<Kansas City Star >> qui était à cette époque un des meilleurs quotidien des États-Unis. C'est
alors, prétendait-il, qu'il apprit à écrire, en appliquant soigneusement les règles qu'imposait le rédacteur en chef :<< Faites des phrases courtes. Faites des introductions brèves. Servez-vous d'un anglais vigoureux. Soyez
affirmatif et non négatif.. >>
Lorsque les États-Unis entrèrent en guerre, Hemingway voulut
s'engager pour se battre en Europe et voir de près ce qui s' y passait, mais, sa vue étant mauvaise, il n'obtint de partir que comme conducteur d'ambulance, et il fut affecté à la Croix Rouge
italienne. Il subit pourtant l'épreuve du feu, car, le 8 juillet 1918, au petit jour, à Fossalta di Piave, un obus autrichien tomba sur un groupe d'hommes dont il faisait partie alors
qu'il distribuait du chocolat et des cigarettes en première ligne. Un des hommes fut tué et un autre très grièvement blessé. Hemingway, lui même touché, le chargea sur son dos et
essaya de gagner l'arrière.
Il fut par deux fois atteint par un tir de mitrailleuse avant d'arriver au
poste de secours. On dut extraire de ses jambes une vingtaine d'éclats d'obus. Il passa plus de trois mois dans un hôpital de Milan. Il s'éprit à ce moment-Ià d'une jeune infirmière
américaine qui lui servit de modèle pour Catherine Barkley dans "L' Adieu aux armes". Il aurait voulu l'épouser, mais elle lui préféra un officier italien. Cet échec
I'affecta d'autant plus qu'il souffrait de désordres nerveux - d'insomnies torturantes en particulier - depuis sa blessure. Il essayait de s'en guérir en lisant beaucoup - et aussi en
buvant - pour oublier I'effrayante rencontre avec la mort qu'il avait faite à Fossalta et qu'il décrivait en ces termes dans une lettre à un ami :<< J'ai senti mon âme, ou quelque chose comme ça, qui quittait mon corps, comme lorsqu'on tire un mouchoir de soie de sa poche par un coin. Elle tournoya autour de moi,
puis revint, rentra de nouveau dans mon corps, et je cessez d'être mort. >>
Comme beaucoup de jeunes gens de sa génération, Hemingway eut du mal à se réadapter. Il rompit avec ses parents qui ne le comprenaient pas, reprit du travail
comme journaliste, se maria et alla s'installer à Paris dès 1921. Il voulait écrire et s'imposa une discipline rigoureuse, qu'il a décrite dans son livre de souvenirs de cette époque,
"Paris est une fête". Guidé par Gertrude Stein et le poète Ezra Pound, i! s'efforça d'atteindre à un style aussi laconique que possible dans des récits très concis dont il publia sans grand
succès un recueil en 1925 sous le titre "De nos jours". Il ne réussit à percer que lorsque parut en 1926 son premier roman, "Le Soleil se lève aussi"
**.
Le second roman de Hemingway,"L' Adieu aux armes" ***, est tout aussi désespéré. Il y aborde, avec dix ans de recul, le sujet de cette guerre qui I'avait si
profondément marqué. Le titre, emprunté à un poème patriotique anglais, est ironique, car on y voit tout au long que la guerre n'a aucun sens et que I'amour ne vaut pas mieux. Le héros, en effet,
le lieutenant Frederick Henry, ambulancier américain dans I'armée italienne, comme Hemingway, après avoir conclu une paix séparée, c'est-à-dire déserté et être passé en Suisse
avec une jeune infirmière anglaise, Catherine Barkley, qui I'a soigné à Milan et qu'i! aime d'un grand amour sans phrases, s'aperçoit bientôt que le Destin auquel il croyait avoir échappé I'a
pris à son piège. Après quelques mois de grand bonheur dans la pureté de la neige sur les montagnes, la jeune femme meurt ainsi que son bébé dans une maternité de Lausanne des suites d'un
accouchement difficile, et le livre s'achève sur une vision du héros partant sans but, le dos courbé sous la pluie.
Hemingway lui-même n'a pas connu pareille épreuve. Il a réussi
à oublier I'horreur de la guerre et l'absurdité de la vie en s'adonnant à deux divertissements, les courses de taureaux et à la chasse, auxquels il a consacré "Mort dans l'après-midi"
(1932) et "Vertes collines d'Afrique" (1935).
L'engagement
politique
Après le succès de ses premiers romans et son second mariage, Hemingway s'installa en 1928 à Key West, à I'extrême pointe de la Floride, et plus tard à Cuba, près de La Havane,
pour bien marquer son désir de rester en marge des États-Unis. C'était I'époque de la <<crise>>, mais les problèmes sociaux ne I'intéressaient pas.
La guerre civile espagnole fait rage et le fascisme menace.
Hemingway, sans hésiter, se range du côté des démocraties et, pour défendre la cause Républicaines espagnoles, écrit le texte d'un film documentaire : << La Terre
espagnole >>, et une pièce de théâtre : << La Cinquième colonne >> (1938).
Il écrit à chaud un roman ou il utilise ses souvenirs récents, sans leur
donner le temps de se décanter, comme Malraux l'a fait dans" l'Espoir ". Ce fut "Pour qui sonne le glas" **** (1940) : <<Nul homme n'est une île complète en soi-même ; chaque homme est un morceau du continent, une partie du Tout...>>
Quand éclate la Seconde Guerre mondiale, Hemingway se
contenta de patrouiller pendant plusieurs mois sur son yacht dans la mer des Antilles, avec l'espoir de détruire ou de capturer un sous marin allemand, mais en 1944, il se fit envoyer en
Europe comme correspondant de guerre et prit part à ce titre à plusieurs missions aériennes au-dessus de l' Allemagne et au débarquement en Normandie. Il suivit les troupes et parfois
même devança les alliées et entra, l'un des premiers dans Paris. Bien qu'il eût matière pour écrire, il traversa une période de stérilité dont la fin fut marquée par la publication en 1949
"d' Au delà du fleuve et sous les arbres". Le livre connut un succès médiocre.
Pour reconquérir son titre de champion (c'est ainsi qu'il voyait sa carrière),
il écrivit un court récit : "Le Vieil homme et la mer (1952). Ce fut son chant du cygne. Après ce récit, Hemingway tourna en rond, à bout de souffle
et à court d'imagination. Il revisita les lieux où il avait été heureux. Il n'avait plus la force d'écrire, ni de vivre. Désespéré, il y mit un point final en se tuant d'une balle
dans la tête le 2 Juillet 1961.
Un vieux pêcheur, qui n'a rien attrapé depuis longtemps, fait soudain
la prise de sa vie... et lutte tragiquement pour la ramener au port.
On a souvent dit - abusivement - que le Vieil Homme,
c' était Hemingway lui-même. La barbe que l' auteur portait à la fin de sa vie, et qui lui donnait vraiment une tête de vieux pêcheur, aida certainement à cet
amalgame...
Une fin
tragique
Le matin du 2 juillet 1961, un coup de feu retentit dans la maison d'Hemingway. L'écrivain s'est suicidé avec son fusil de chasse. Rien pourtant ne semblait justifier ce geste :
son art, largement reconnu, son livre "Le Vieil Homme et la mer" couronné par le prix Nobel en 1954, étaient là pour le démentir. Mais selon certains, ce livre
justement, écrit huit ans avant la tragédie, et narrant le dernier combat d'un homme sur le décIin, contenait déjà le message d'adieu qu'on chercha vainement autour du
cadavre.
La pêche de la dernière chance
Le vieux Santiago est un marin malchanceux : voilà quatre-vingt-quatre jours
qu'il n'a pris aucun poisson. Même Manolin, le gamin qui travaillait avec lui, est contraint par ses parents d'embarquer sur un autre bateau.
Mais il reste attaché au vieux, et tandis qu'il voit celui-ci repartir seul, à I'aube du quatre-vingt-cinquième jour, pour la pêche du dernier espoir, il reste confiant. Le vieux, de fait, est
décidé à forcer sa chance : il a choisi d'aller très loin, au grand large, là où les autres ne vont pas, là où vivent les très gros poissons. Et là-bas, enfin, le sort le favorise : un énorme
espadon de six mètres se laisse prendre à son hameçon. Le vieux et le poisson vont combattre dans la solitude de la mer pendant trois jours et trois nuits. Le fil qui les relie dans une même
souffrance va créer une curieuse intimité, le vieux parlera à son poisson, l'appellera même son "frère". Mais il reste que l'un des deux doit mourir : ce sera le poisson. Le vieux a-t-il vaincu
sa malchance ? Hélas, sur le chemin du retour, des requins le harcèlent sans relâche, et ne laissent de sa superbe prise qu'une misérable carcasse. C'est un homme brisé que Manolin accueille au
port.
La solitude est un thème cher à Hemingway. Mais ici, elle
prend une dimension nouvelle, réellement physique. La mer fait plus qu' éloigner les autres, elle les efface littéralement. Allégorie pour exprimer la souffrance de l' écrivain
?...
Extraits
:
Il appelait l' océan la mar, qui est le nom que les gens lui donnent en
espagnol quand ils l' aiment. On le couvre aussi d' injures parfois, mais cela est toujours mis au féminin, comme s' il s'agissait d'une femme. Quelques pêcheurs parmi les plus jeunes, ceux qui
emploient des bouées en guise de flotteurs pour leurs lignes et qui ont des bateaux à moteur, achetés à l'époque où les foies de requin se vendaient très cher, parlent de l'océan en disant el
mar, qui est masculin. lls en font un adversaire, un lieu, même un ennemi. Mais pour le vieux, l'océan c' était toujours la mar, quelque chose qui dispense ou refuse de grandes faveurs ; et si la
mar se conduit comme une folle, c' est parce qu' elle ne peut faire autrement : la lune la tourneboule comme une femme.
***
"Si le gosse était là, il pourrait me frictionner la main, il me plierait le
poignet, pensait-il. Bah ! ça finira bien par se remettre en place."
Tout à coup, avant même de voir l'inclination de la corde se modifier, il
sentit quelque chose de nouveau dans la tension de la ligne. Pesant de toutes ses forces sur le fil, le vieux se donnait de la main gauche de grands coups contre la cuisse. La ligne,
lentement, arrivait.
- Le voilà qui monte. dit-il. Allez, main, allez, crénom !
Lentement, régulièrement la ligne montait ; soudain l'océan se souleva en
avant de la barque et le poisson apparut. ll n' en finissait pas de sortir ; l'eau ruisselait le long de ses flancs ; il étincelait dans la lumière ; sa tête et son dos étaient violet foncé ; le
soleil éclairait en plein ses larges rayures lilas. ll avait un nez très long, aussi long qu'une batte de base-ball, et pointu comme une épée. Le poisson émerga tout entier, puis, avec l'aisance
d' un bon nageur, replongea. Le vieux eut le lemps d' apercevoir la grande queue en forme de faux qui s' enfonçait, tandis que la ligne recommençait à galoper.
***
Alors, il décrocha la barre du gouvernail, la prit à deux mains et se
remit à cogner dans tous les sens. Mais les requins se pressaient contre la poupe. Tantôt l'un derrière l'autre, tantôt ensemble, ils s'élançaient sur le poisson, arrachant des morceaux de chair
que l' on voyait briÌler à travers l' eau quand ils se retournaient pour revenir à la charge. Un dernier survint, qui s'attaqua à la tête. Le vieux comprit que tout était fini. II brandit la
barre et l' abattit sur la mâchoire même du requin qui était comme coincée dans les cartilages de la tête du poisson. II cogna deux fois, trois fois, dix fois. La barre se rompit. II continua à
cogner avec le morceau cassé. ll le sentit entrer dans la bête ; déduisant de cela qu' il était très pointu, il frappa encore. Le requin lâcha prise et se tordit. C' était le dernier de la meute.
ll ne restait plus rien à manger pour personne.
Notes
:
"On n'a jamais écrit un bon livre avec des symboles déterminés d'avance
puis fourrés dedans. Les symboles de ce genre ressortent comme le raisin dans le pain aux raisins (...) J'ai essayé de créer un vrai vieil homme, un vrai jeune garçon, une vraie mer, un
vrai poisson et de vrais requins. Mais si je les ai faits assez réels et fidèles, ils signifieront bien des choses. Le plus dur est de rendre quelque chose absolument vrai et quelquefois plus
vrai que la réalité."
- Hemingway dans une interview du Time "
"ll ne faut pas s'attendre à trouver dans Le Vieil Homme et la
mer un renouvellement thématique quelconque. L'effort humain, la solitude, le sens de la vie, la présence de la mort : ces thèmes noués et dénoués tout au long de l'oeuvre de
Hemingway sont encore présents ici. La seule différence, peut être, consiste en ceci qu'ils sont tous poussés à l'extrême, de la façon la plus
radicale."
- Jorge Semprun
"En mettant les choses au mieux, le fait d'écrire implique une vie solitaire. Les organisations destinées aux écrivains portent remède à la solitude de l'écrivain, mais je me demande si elles
améliorent son oeuvre. Sa stature publique s'en accroît tandis qu'il se dépouille de sa solitude, mais souvent son oeuvre se dégrade. Car il fait son oeuvre seul, et s'il est assez bon écrivain
pour cela, il doit chaque jour affronter l' éternité, ou l'absence de cette éternité (...)."
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