Mercredi 19 août 2009 3 19 /08 /2009 16:10

1483 ? - 1553


François  Rabelais est né en 1494, à la métairie de la Devinière, non loin de Chinon. Son père, avocat à Chinon, était un assez gros propriétaire : l'æuvre de Rabelais abonde en souvenirs du terroir familial et en allusions aux gens de justice. D'abord initié au rudiment dans l'abbaye, toute proche, de Seuilly, puis novice au couvent de la Baumette (aux portes d'Angers), il y aurait été instruit selon les méthodes scolastiques, qu'il aura en horreur .

Les années de " moinage "

De 27 à 33 ans (1521-1527), Rabelais, devenu moine, poursuit son activité studieuse, d'abord comme cordelier, puis comme bénédictin.

I. A FONTENAY-LE-COMTE,
capitale du Bas-Poitou, chez les franciscains du Puy-Saint-Martin, il se passionne pour le grec, il échange des lettres (en latin et en grec) avec GUILLAUME BUDÉ, et traduit en latin le second livre d'Hérodote. Il  fréquente un groupe de juristes passionnés d'humanisme, qui se réunissent autour d' André Tiraqueau, auteur d'un livre en latin sur les Lois du Mariage : Rabelais s'y familiarise avec le droit ; il assiste à des débats sur les droits des femmes et sur le mariage, qui trouveront leur écho dans le Tiers Livre. Mais, à la fin de 1523, notre helléniste se voit retirer ses livres de grec par ordre de la Sorbonne qui lutte contre l'étude de l'Écriture Sainte dans les textes originaux.
Protégé par son évêque GEOFFROY D 'ESTISSAC, il passe chez les bénédictins, à Maillezais, non loin de Fontenay-le-Comte.

2. A MAILLEZAIS. Rabelais, familier de l'évêque, l'accompagne dans ses déplacements à travers le Poitou, se mêlant au peuple, aux paysans dont il observe les mæurs et le dialecte : au terme  d'une jeunesse studieuse, notre moine ouvre joyeusement ses sens à la vie. Il  séjourne à l'abbaye de Ligugé, en compagnie du poète JEAN BOUCHET qui l'initie aux acrobaties verbales des rhétoriqueurs. Enfin il complète, à la Faculté de Poitiers, sa connaissance du droit, des gens de justice, des termes de jurisprudence, qui lui inspireront tant d'allusions satiriques.

Dans ces abbayes, Rabelais dut entendre bien des discussions sur les problèmes du Christianisme et de la Réforme. Il semble qu'à Fontenay-le-Comte le milieu humaniste ait été partisan d'épurer la religion catholique (Évangélisme), favorable au gallicanisme et à l'autorité royale, en face des ambitions temporelles des papes.

L'étudiant et le voyageur

I. PENDANT TROIS ANS (1528-1530), il est  difficile de suivre les déplacements de Rabelais tout à tour étudiant à Bordeaux, Toulouse, Orléans, et Paris où il dut se défroquer et prendre l'habit de prêtre séculier. Il put observer, dans le détail, la vie, les mæurs et le langage des étudiants, surtout à Paris et à Montpellier où il s'inscrivit en septembre 1530.

2. A MONTPELLIER, il étudie la médecine, pour gagner sa vie et élargir sa culture humaniste, car on étudiait alors l'anatomie, la physiologie, la physique, dans les auteurs grecs (notamment Aristote), et l'histoire naturelle dans Pline. Bachelier au bout de six semaines, RABELAIS, candidat à la licence, est chargé d'un cours et commente dans le texte grec les médecins Hippocrate et Galien : c'était une innovation importante, car on les étudiait jusque là dans une mauvaise traduction latine.

Rabelais, écrivain et médecin

A Lyon, au début de 1532, il se fait connaître en publiant avec des commentaires, un livre d'Hippocrate. Sa réputation lui permet (sans être docteur) d'être nommé médecin de l'Hðtel-Dieu où il soigne 200 malades. Dès lors, de 1532 à 1551, il exerce la médecine avec succès dans diverses villes  de France, fait plusieurs  séjours en Italie, et se consacre à ses activités d'écrivain et d'humaniste.

I. L'ÉCRIVAIN. A l'automne de 1532, il publie à Lyon, sous le pseudonyme de Maistre Alcofribas Nasier (anagramme de François Rabelais), le Pantagruel. L'ouvrage a du succès, et Rabelais en profite pour lancer, au début de 1533, un almanach bouffon, la Pantagrueline Prognostication. A l'automne de 1534, il publie le Gargantua. Puis il interrompt sa production littéraire jusqu'en 1545 où il obtient un privilège royal pour imprimer librement ses livres pendant dix ans et rédige le Tiers Livre, publié en 1546.

2. LA MÉDECINE EN ITALIE. Sa réputation de médecin lui valut la protection de l'évêque de Paris, JEAN DU BELLAY( le cousin du poète), qui l'emmena avec lui à Rome, une première fois en 1534 (janvier-mai), une deuxième fois en 1535-1536, une dernière fois pour un séjour de deux ans en 1548-1550. Son habileté de médecin lui assura aussi un séjour à Turin (1540-1543) auprès de  GUlLLAUME DU BELLAY, gouverneur du Piémont et frère du cardinal. Rabelais réalisait ainsi un de ses rêves d'humaniste ; íl a visité les ruines, enrichi sa connaissance de l'art antique, et étudié de près les mæurs de la cour pontificale dont il fera une vive satire.

Au cours de son second voyage à Rome, il obtint son absolution pour avoir quitté le froc bénédictin, et reçut l'autorisation d'entrer à l'abbaye de Saint-Maur. Cette abbaye fut sécularisée et Rabelais, se trouvant de ce fait libéré de ses væux monastiques, put reprendre en 1536 son activité de médecin, en habit de prêtre séculier.

3. LA MÉDECINE EN FRANCE. Il deviendra l'un des premiers médecins du royaume. En avril-mai 1536, il passe à Montpellier la licence et le doctorat ; en 1537 il exerce et enseigne la médecine à Lyon et à Montpellier, expliquant à nouveau Hippocrate dans le texte grec, et pratiquant dans les deux villes des dissections de cadavres, méthode nouvelle d'observation directe qui obtint un vif succès. Dans le reste de cette période de 1532 à 1550, en dehors de ses séjours en Italie, Rabelais exerça la médecine en Poitou
(1543-1546), à Lyon (1546 et 1548), dans le Midi de la France, et à Metz (mars 1546) où il s'était réfugié, de crainte d'être poursuivi pour ses ouvrages, après le supplice du protestant  Etienne Dolet.

Le curé de Meudon

En janvier 1551, Jean du Bellay fit attribuer à son  protégé la cure de St-Martin de Meudon. RABELAIS
touchait le bénéfice de sa cure, mais ne séjouma guère à Meudon ; il vivait plus volontiers à Saint-Maur auprès de son protecteur. Il  acheva la rédaction du Quart Livre publié en 1552 et aussitôt condamné par le Parlement. On perd alors la trace de l'écrivain, mort probablement à la fin de 1553 ou au début de 1554. Le Cinquième Livre, dont l'attribution à RABELAIS demeure incertaine, parut partiellement  en 1562, puis dans sa forme complète en 1564.



I) Gargantua

Faut-il placer avant la fameuse <<affaire des placards>> (17-18 octobre 1534), qui détermina une répression accrue contre les suspects de luthéranisme, la publication de Gargantua ? Les plus récentes recherches, fondées sur une étude rigoureuse du texte, conduisent à reporter la date de parution à 1535. Cette fois, Rabelais traite à sa manière le sujet des Grandes Chroniques ; l'histoire du géant lui est un prétexte pour exposer  ses idées librement. Il garde le schéma de Pantagruel en remplaçant Panurge par un moine sympathique, frère Jean des Entommeures. Gargantua deviendra le Livre 1 de l'ensemble romanesque. Un fait troublant : Rabelais quitte soudain son poste à l'Hôtel-Dieu de Lyon en janvier 1535. Est-ce par crainte de poursuites ? Il reprend  bientôt le chemin de Rome avec Jean du Bellay. A son arrivée, il s'occupe des intérêts de son ancien protecteur, sans négliger les siens, puisqu'il effectue les démarches nécessaires pour obtenir l'absolution du crime d'apostasie dont il s'était rendu coupable en quittant sans autorisation la robe bénédictine. Il est admis au monastère de Saint-Maur, dont Jean du Bellay se trouve prieur et que le pape transforme en collégiale de chanoines. Rabelais peut donc exercer désormais très régulièrement la médecine.


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Extraits :

-  Voici l' origine dérisoire de la "guerre picrocholine":

Comment entre les fouaciers de Lerné et les gens du pays de Gargantua survint la grave querelle qui  entraîna de grandes guerres.

En ce temps-là  (c'était la saison des vendanges, au début de l'automne), les bergers de la contrée étaient à garder les vignes pour empêcher les étourneaux de manger les raisins.

Dans le même temps, les fouaciers de Lemé passaient le grand carrefour, portant dix ou douze charges de
fouaces à la ville. Les bergers en question leur demandèrent poliment de leur en donner pour leur argent, au cours du marché. Car c'est un régal céleste, sachez-le, que de manger au déjeuner des raisins avec de la fouace fraîche, surtout des pineaux, des sauvignons, des muscadets, de la bicane ou des foireux pour ceux qui sont constipés, car ils les font aller long comme une pique, et souvent, pensant péter, ils se conchient : on les appelle, pour cette raison, les penseurs des vendanges.

Les fouaciers ne consentirent nullement à satisfaire leur demande et, ce qui est pire, les outragèrent gravement en les traitant de mauvaise graine, de brèche-dents, de jolis rouquins, de coquins, de chie-en-lit, de vilains drôles, de faux-jetons, de fainéants, de goinfres, de ventrus, de vantards, de vauriens, de rustres, de cassepieds, de pique-assiette, de matamores, de fines braguettes, de copieurs, de tire-flemme, de malotrus, de lourdauds, de nigauds, de marauds, de corniauds, de farceurs, de farauds, de bouviers d'étrons, de bergers de merde, et autres épithètes diffamatoires de même farine. Ils ajoutèrent qu'il ne leur appartenait pas de manger de ces belles fouaces et qu'ils devraient se contenter de gros pain bis et de tourte. A cet outrage, l'un d'eux nommé Frogier, bien honnête homme de sa personne et réputé bon garçon,
répondit calmement : "depuis quand êtes-vous devenus taureaux, pour être aussi arrogants" ? Diable ! D'habitude vous nous en donniez volontiers, et maintenant vous refusez. Ce n'est pas agir en bons voisins, nous ne vous traitons pas ainsi quand vous venez ici acheter notre beau froment avec lequel vous faites vos gâteaux et vos fouaces. Et encore, nous vous aurions donné de nos raisins par-dessus le marché. Mais, par la Mère de Dieu, vous pourriez bien  vous en repentir et avoir affaire à nous un de ces jours.
A ce moment-là nous vous rendrons la pareille, souvenez vous-en".

Alors Marquet, grand bâtonnier de la confrérie des fouaciers, lui dit: "vraiment, tu es fier comme un coq, ce matin, tu as trop mangé de mil hier soir ! Viens là, viens là, je vais te donner de ma fouace !" !

Alors Frogier s'approcha en toute confiance, tirant une pièce de sa ceinture en pensant que Marquet allait lui déballer des fouaces ; mais celui-ci lui donna de son fouet à travers les jambes, si sèchement qu'on y voyait la marque des noeuds. Puis il tenta de prendre la fuite.

Ch. XXV, adaptation sous la dir. de G. DEMERS (Le Seuil
)

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L’écrivain décrit l’ " Abbaye de Thélème ", qu'il fait bâtir " au contraire de toutes les autres " : pas de murs, pas d'horloge, des constructions splendides et richement décorées, disposant de tous les luxes du confort et du raffinement de l'époque, accueillant les jeunes garçons en même temps que les jeunes filles. Tout à Thélème s'oppose à l'ascétisme qu'on associe d'ordinaire à la vie monacale: la règle morale de l'abbaye est d’ailleurs " Fais ce que voudras ".


L’abbaye de Thélème, Gargantua, chapitre LVII (1534).


Toute leur vie était dirigée non par les lois, statuts ou règles, mais selon leur bon vouloir et libre-arbitre. Ils se levaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur venait. Nul ne les éveillait, nul ne les forçait ni à boire, ni à manger, ni à faire quoi que ce soit... Ainsi l'avait établi Gargantua. Toute leur règle tenait en cette clause :


FAIS CE QUE VOUDRAS,


car des gens libres, bien nés, biens instruits, vivant en honnête compagnie, ont par nature un instinct et un aiguillon qui pousse toujours vers la vertu et retire du vice; c'est ce qu'ils nommaient l'honneur. Ceux-ci, quand ils sont écrasés et asservis par une vile sujétion et contrainte, se détournent de la noble passion par laquelle ils tendaient librement à la vertu, afin de démettre et enfreindre ce joug de servitude; car nous entreprenons toujours les choses défendues et convoitons ce qui nous est dénié.

Par cette liberté, ils entrèrent en une louable émulation à faire tout ce qu'ils voyaient plaire à un seul. Si l'un ou l'une disait : " Buvons ", tous buvaient. S'il disait: "Jouons ", tous jouaient. S'il disait: " Allons nous ébattre dans les champs ", tous y allaient. Si c'était pour chasser, les dames, montées sur de belles haquenées, avec leur palefroi richement harnaché, sur le poing mignonne- ment engantelé portaient chacune ou un épervier, ou un laneret, ou un émerillon; les hommes portaient les autres oiseaux.

Ils étaient tant noblement instruits qu'il n'y avait parmi eux personne qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d'instruments harmonieux, parler cinq à six langues et en celles-ci composer, tant en vers qu'en prose. Jamais ne furent vus chevaliers si preux, si galants, si habiles à pied et à cheval, plus verts, mieux remuant, maniant mieux toutes les armes. Jamais ne furent vues dames si élégantes, si mignonnes, moins fâcheuses, plus doctes à la main, à l'aiguille, à tous les actes féminins honnêtes et libres, qu'étaient celles-là. Pour cette raison, quand le temps était venu pour l'un des habitants de cette abbaye d'en sortir, soit à la demande de ses parents, ou pour une autre cause, il emmenait une des dames, celle qui l'aurait pris pour son dévot, et ils étaient mariés ensemble; et ils avaient si bien vécu à Thélème en dévotion et amitié, qu'ils continuaient d'autant mieux dans le mariage; aussi s'aimaient-ils à la fin de leurs jours comme au premier de leurs noces.

Gargantua, livre LVII (1534).

Version modernisée.

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II) Pantagruel

Parodiant la Bible, MAITRE ALCOFRIBAS commence par exposer en plusieurs pages la généalogie de son héros depuis le commencement du monde ; puis il nous conte la naissance de PANTAGRUEL un jour de grande sécheresse : "Et parce qu'en ce propre jour naquit Pantagruel, son père lui imposa tel nom : car Panta, en grec, vaut autant à dire comme tout, et Gruel, en langue hagarène (= arabe), vaut autant comme altéré. Voulant inférer qu'à l'heure de sa nativité le monde était tout altéré, et voyant, en esprit de prophétie, qu'il serait quelque jour dominateur des altérés".

Situation pénible entre toutes, que Rabelais a su traiter avec un comique irrésistible, par le contraste entre la douleur et l'explosion de joie du bon géant. Peut-être a-t-il voulu se moquer des discussions scolastiques sans valeur réelle pour la vie pratique, ou des dissertations littéraires sur la mort. En tout cas c'est le gros bon sens pratique de Gargantua, - et en définitive la nature - qui l'emporte dans ce débat entre ce qu'on doit à la MORT et ce qu'on doit à la VIE.

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Extrait :

Quand Pantagruel fut né, qui fut bien ébahi et perplexe ? ce fut Gargantua son père. Car, voyant d'un côté sa femme Badebec morte, et de l'autre son fils Pantagruel né, tant beau et tant grand, ne savait que dire ni que faire, et le doute qui troublait son entendement(1) était à savoir s'il devait pleurer pour le deuil de sa femme, ou rire pour la joie de son fils. D'un côté et d'autre, il avait arguments sophistiques(2) qui le suffoquaient, car il les faisait très bien in modo et figura(3) , mais il ne les pouvait souldre(4) , et par ce moyen, demeurait empêtré comme la souris empeigée(5), ou un milan pris au lacet. " Pleurerai-je disait-il. Oui,car pourquoi ? Matant bonnefemme est morte, qui était la plus ceci, la plus cela qui fût au monde. Jamais je ne la verrai, jamais je n'en recouvrerai une telle : ce m'est une perte inestimable. 0 mon Dieu ! que t'avais-je fait pour ainsi me punir ? Que n'envoyas-tu la mort à moi premier(6) qu'à elle ? car vivre sans elle ne m'est que languir. Ha ! Badebec, ma mignonne, m'amie, ma tendrette, ma savate, ma pantoufle, jamais je ne te verrai. Ha pauvre Pantagruel, tu as perdu ta bonne mère, ta douce nourrice, ta dame très aimée. Ha ! fausse(7) mort, tant tu m'es malivole(8) , tant tu m'es outrageuse, de me tollir(9) celle à laquelle immortalité appartenait de droit".

Et, ce disant, pleurait comme une vache, mais tout soudain riait comme un veau , quand Pantagruellui venait en mémoire. " Ho ! mon petit fils, disait-il, mon peton, que tu es joli ! et tant je suis tenu(10) à Dieu de ce qu'il m'a donné un si beau fils, tant joyeux, tant riant, tant joli. Ho, ho, ho, ho ! que je suis aise ! buvons. Ho ! laissons toute mélancolie ; apporte du meilleur, rince les verres, boute(11) la nappe, chasse ces chiens, souffle ce feu, allume la chandelle, ferme cette porte, taille ces soupes(12),  envoie ces pauvres, baille-leur ce qu'ils demandent, tiens ma robe que je me mette en pourpoint pour mieux festoyer les
commères".


1/ Intelligence - 2/ Logiques - 3/ Selon les  méthodes des logiciens - 4/ Résoudre - 5/ Prise dans la poix - 6/ Avant -
7/ Trompeuse -  8/ Malveillante - 9/ Enlever - 10/ Reconnaissant - 11/ Mets - 12/ Tranche de pain trempée dans le bouillon.






Par Cathou
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Jeudi 20 août 2009 4 20 /08 /2009 10:00

1483 - 1546


De la liberté du chrétien :



Les traités jugés "hérétiques d'une figure marquante du XVIe siècle sont à l'origine de la Réforme.

                                 
Martin Luther
1483  1546


L'homme est en contradiction avec lui-même :

Pour comprendre le paradoxe initial de l'homme à la fois libre et serf, Luther  a bâti sont  traité sur deux postulats. Après s'être référé à la Bible pour asseoir sa théorie, il consacre 16 paragraphes à la liberté de "l'homme intérieur" puis 12 paragraphes à la servitude de "l'homme extérieur".

L'homme  intérieur est un être spirituel qui ne vit que par la parole divine, dont il doit s'imprégner ; cette parole étant celle de l'Ancien et surtout du Nouveau Testament. Sa foi lui procure sa liberté, car elle le lie à Dieu. Elle est un critère de justice et de vérité. De plus, le chrétien, comme Dieu, est à la fois prêtre et roi : il reste donc maître
de toutes choses, c'est-à-dire fondamentalement libre.

L'homme extérieur est esclave de sa condition charnelle. La foi étant seule salvatrice, les "oeuvres" - c'est à dire les actions que le chrétien accomplit pour gagner le salut - si elles sont faites sans foi, deviennent mauvaises et même blâmables dans la mesure où l'homme se justifie par elles.

Un homme droit accomplit donc ces oeuvres de façon désintéressée par amour de Dieu et par amour de son prochain. Tous les actes de la vie extérieure ne peuvent en aucune façon toucher l'âme, c'est-à-dire l'homme intérieur.


Une doctrine mise à la portée du peuple :

Ce traité fait partie des trois grands écrits dits   "réformateurs" de Luther.  Il fut publié en 1520, d'abord en latin, puis cinq jours plus tard, en allemand. Envoyé au pape Léon X, ce texte laissa celui-ci fort perplexe. En effet, une procédure d'excommunication de l'auteur était en cours. Pourtant, si Luther y exprimait sa conception du christianisme de façon moins agressive que dans ses écrits antérieurs, il le faisait toujours sur le ton polémique. Le but de Luther était de diffuser une nouvelle doctrine par un ouvrage écrit en langue vulgaire, c'est-à-dire en allemand compréhensible par les masses. Un peu comme moraliste, il joue le rôle de conseiller auprès du lecteur chrétien tout en poursuivant son combat contre l'abus de pouvoir du pape.

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Extraits :



Pourquoi l'homme intérieur est-il libre ?


Troisièmement. Si nous considérons l'homme intérieur et spirituel pour voir dans quelles conditions il est un Chrétien juste et libre et mérite ce nom, il est évident qu'aucun élément extérieur ne peut le rendre libre ni juste, quelque nom qu'on lui donne, car sa justice et sa liberté, inversement sa malice et sa sujétion ne sont ni corporelles ni extérieures. Que sert à l' âme que le corps soit indépendant, robuste et sain, qu'il mange, boive et vive comme il veut ? inversement, en quoi l' âme pâtit-elle si le corps est captif, malade et épuisé, s' il a faim, soif et souffre contrairement à son désir ? Aucune de ces choses ne pénètre jusqu' à l' âme pour la libérer ou la réduire en servitude, la rendre juste ou mauvaise.

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Luther justifie sa théorie de I'homme extérieur en s'appuyant sur les textes


En voici assez au sujet des oeuvres en général et de celles qu'un Chrétien doit pratiquer dans son propre corps. Parlons maintenant davantage des oeuvres qu' il doit pratiquer dans ses rapports avec les autres hommes. Car l' homme ne vit pas seulement à l'intérieur de son corps, mais il vit aussi parmi les autres hommes sur la terre. Aussi ne peut-il se passer des oeuvres dans ses rapports avec eux, il est toujours amené à leur parler, il a affaire à eux, encore qu' il n'ait besoin d' aucune de ses oeuvres pour se justifier et faire son salut. Aussi doit-il avoir l' esprit tout à fait libre à l'égard des oeuvres et ne viser qu'à obliger autrui et à lui rendre service grâce à elles, il ne doit rien se proposer d'autre que satisfaire aux besoins d' autrui : c' est là mener une vie vraiment chrétienne, alors on se met à l'oeuvre  avec une foi et une charité ardentes comme saint Paul l' enseigne aux  Galates.


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Les oeuvres doivent être des actes d'amour


Et aussi le Christ (Math.17,24) : comme le denier de l'impôt était exigé de ses disciples, il discutait avec saint Pierre pour savoir si les enfants des rois n'étaient pas dispensés de l' obligation de payer l' impôt, et saint Pierre lui répondit que si, il lui donna l'ordre de se rendre au bord de la mer et dit : "Pour ne pas les scandaliser va à la mer, tire le poisson que tu pêcheras, prends-le et dans sa bouche tu trouveras un denier que tu donneras pour moi et toi." C'est un bel exemple pour illustrer cet enseignement que donne le Christ en se nommant et en nommant les siens des fils de rois qui n'ont besoin de rien et néanmoins il se soumet volontairement, il est prêt à servir et à payer l'impôt.

Or, dans la même mesure où toutes ses oeuvres et toutes celles de ses chrétiens leur sont nécessaires pour leur salut, elles sont toutes au contraire de services librement rendus par amour et pour l'édification d'autrui.

Garnier Glammarion  1992


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Notes :


<<Toute la théologie de Luther est dominée par un dualisme analogue au dualisme platonicien du monde empirique et du monde des idées, et dont le dualisme anthropologique de l'homme extérieur et de l'homme intérieur est un des exemples les plus remarquables. Au-delà de ce dualisme anthropologique apparaît, chez Luther, un dualisme universel, celui de Dieu et du monde divin et éternel d'une part, du monde d'ici-bas, extérieur et corporel de l'autre. (...) La connaissance de Dieu est double, générale et propre. >>

Thébald Süss, Luther, P.U.F, 1969

<<Si Luther n'avait pas rencontré le scandale sur sa route, il aurait probablement abouti à la même doctrine de  la justification : celle-ci était mûre dès 1515, alors qu'il n'avait prêté encore aucune attention aux turpitudes du haut clergé. Mais il n'aurait trouvé ensuite aucun engagement dans la révolte et dans le schisme : ni chez ses frères en religion, ni dans la jeunesse  étudiante,  ni dans la noblesse allemande ; il n'aurait trouvé lui-même aucune gloire à s'obstiner ni aucune satisfaction à blasphémer. Si la papauté de la Renaissance n'avait pas à se reprocher une responsabilité dans l'hérésie d'un homme, elle encourait par contre une responsabilité formidable dans le déchirement d'un peuple et dans la dissolution de la chrétienté. >> .

Ivan Gobry, Martin Luther, Éditions de la Table Ronde, 1991


 
Par Cathou
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Jeudi 20 août 2009 4 20 /08 /2009 10:33

1509 - 1564


On oublie trop souvent que Jean Calvin, une des figures marquantes de la Réforme, fut aussi un grand écrivain, notamment par sa contribution à la création du français moderne.
C' est évidemment à Genève que le souvenir de Calvin est le plus présent (au Monument de la Réformation, par exemple). Mais dans sa ville natale, Noyon (Oise), un musée lui est consacré.


Études et religion

Jean Calvin est né à Noyon, en Picardie, le 10 juillet 1509. Très tôt orphelin de mère, il fut éduqué par son père qui, lorsqu'il eut douze ans, le pourvut, comme ses deux frères, d'un bénéfice ecclésiastique, une http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/44/Jean_Calvin.png/150px-Jean_Calvin.pngsorte de bourse engageant son bénéficiaire à remplir plus tard une fonction dans l'Église. A quatorze ans, Jean Calvin fut envoyé à Paris pour y étudier, d'abord au collège de la Marche, où il eut comme maître
Mathurin Cordier, un des fondateurs de la pédagogie moderne ; il passa ensuite au collège Montaigu, un fief de la scolastique, dont le directeur, Noël Beda, avait fait condamner en Sorbonne Lefèvre d'Etaples, Luther et Érasme. Il étudia ensuite le droit à Orléans. Ces études lui apportèrent la rigueur, la logique et la clarté, et peut-être l'excès de juridisme, qui allaient caractériser sa théologie. Licencié en 1532,l ibéré de la tutelle de son défunt père, il revint à Paris pour y entreprendre des études littéraires. C'est à cette époque sans doute qu'il s'ouvrit aux idées de la Réforme, qui circulaient dans le pays depuis une dizaine d'années (en France, le premier martyr luthérien fut brûlé en 1523). Calvin étudia les lettres au collège des Lecteurs royaux (le futur Collège de France) et publia un "Commentaire" du "De clementia" de Sénèque, un essai très érudit, mais qui ne faisait encore aucune allusion à la nouvelle doctrine réformée.

Conversion et exil

En 1533, les noms de Jean Calvin et de son ami Nicolas Cop, recteur de la Sorbonne, figuraient sur la liste des suspects et des persécutés. Cop, au cours d'un sermon, avait pris ouvertement position en faveur des idées évangéliques ; ce sermon avait sans doute été écrit par Calvin et constituerait donc le premier écrit http://t1.gstatic.com/images?q=tbn:Z7eBY6dE-jK6oM%3Ahttp://drjamesgalyon.files.wordpress.com/2008/10/calvin-young.jpgreligieux du grand réformateur. Cop et Calvin durent quitter Paris. Ce dernier se réfugia tout d'abord à Angoulême, puis à Noyon, après s'être arrêté à Nérac, chez Marguerite de Navarre, où se réunissaient des poètes, des humanistes et des évangélistes. Les luthériens jouissaient encore d'une tolérance relative ; mais, en 1534, après l'affaire des Placards, François Ier institutionnalisa la persécution contre les réformés. Après avoir rédigé le traité Sur "le Sommeil des âmes" (publié en 1542), Calvin dut quitter la France, se fixant à Bâle, au début de 1535.
L' Académie de Genève. fondée par Calvin.fut et reste le centre des études théologiques des protestants
de langue française .. elle fut même pendant longtemps un passage obligé pour tous les pasteurs français.


L' Institution de la religion chrétienne

Calvin avait commencé à Angoulême "l'Institution de la religion chrétienne" (première version latine en 1536, première version française en 1540) et il termina son æuvre maîtresse en quelques mois à Bâle. Cet ouvrage était le premier exposé exhaustif et cohérent de la pensée de la Réforme. Ce texte, qu'il remania et augmenta sans cesse (vingt-six éditions de son vivant), passa de six chapitres à quatre livres. Interdit en France, brûlé en public par le bourreau, il connut pourtant un succès prodigieux. Par sa clarté et sa rigueur, il constitue aussi un monument de la littérature française, son auteur étant reconnu comme un des créateurs du français moderne.

La Rome protestante

Décidé à renoncer définitivement à son pays natal, Calvin prit le risque de séjourner à Paris pour y régler des affaires de succession. Puis il prit la route de Strasbourg ; cependant, à cause de la guerre qui opposait François Ier à Charles-Quint, il dut faire halte à Genève, où Guillaume Farel, chef spirituel des réformés de Genève, parvint à le persuader de rester auprès de lui ; et il y resta effectivementjusqu'à la fin de sa vie, hormis un bref exil. On était en 1536 ; Calvin n'avait donc que vingt sept ans, mais il imposa sa personnalité et sa foi, comme professeur, comme prédicateur et comme organisateur de l'Église réformée de Genève. Il rédigea une "Confession de foi", résumé de son catéchisme (connu sous le nom de Catéchisme de Genève), qui fut acceptée par le Conseil de la ville et diffusée de maison en maison, avec pour mission pour les chefs de famille de la faire respecter. Mais Calvin ne fit pas l'unanimité et leva contre lui le Conseil de Genève lorsqu'il proposa d'exclure de la Sainte Cène les fidèles ayant refusé de signer la Confession. Le conflit s'aggrava encore entre les pasteurs et les autorités, à un tel point que Calvin et Farel durent s'exiler (1538). Quand il revint à Genève trois ans plus tard, à la demande d'une délégation genevoise, Calvin obtint toute liberté pour restaurer la discipline réformée, bien décidé à faire de Genève la  "Rome protestante". Il fit adopter les "Ordonnances ecclésiastiques", base de l'organisation des Églises calvinistes, et parvint à imposer ses vues aux bourgeois, en particulier dans le domaine moral.  Il défendit ses idées par la polémique, n'hésitant pas à recourir à la force : en 1541, il fit exiler le directeur du Collège de Genève, et en 1553, il laissa condamner Michel Servet. En 1559, il fonda l' Académie de Genève, dont Théodore de Bèze fut le premier recteur. Malade depuis plusieurs années, il mourut en 1564 et fut enterré dans un cimetière de Genève, en un lieu resté inconnu.


Hormis les ouvrages que nous avons cités, Jean Calvin a laissé essentiellement des traités portant sur des questions particulières de doctrine ; citons le Petit Traité de la Sainte Cène, le Traité des reliques, le Petit Traité montrant ce que doit faire un homme entre les papistes, La Restitution du christianisme, sans parler des sermons, d'une traduction de la Bible (Bible de Genève) et d'une correspondance.

<<Il appartenait à Calvin de mettre en forme le message luthérien, de le repenser dans une mentalité latine, de le structurer en une langue claire et forte et d'organiser les communautés naissantes à Genève et en France.Avec lui, les brumes de l'aube se dissipent, les doctrines prennent corps. L' enfance de la Réforme est tenninée. >>

- J. Cadier, Calvin, PUF, 1966

<<La sévérité de Calvin est l'expression de son zèle pour la vérité et même de sa sollicitude religieuse pour la victime. (...) De nos jours, chacun de nous condamne l'intolérance de Calvin et nous sommes frappés de stupeur de voir brûler un homme jusqu'aux cendres pour une question de religion, mais nous n'hésitons pas à réduire des villes entières en poussière pour le salut de notre civilisation. >>

- R. Bainton, Michel Servet, hérétique et martyr, 1897



*************

Cet ouvrage est le texte fondamental du protestantisme français. Calvin cherche à y rassembler, dans un exposé cohérent et rationnel, tous les éléments de la nouvelle doctrine.


En 1534, à la suite de l'affaire des Placards - des affiches attaquant la messe ont été collées jusque dans les appartements de François Ier -  des protestants sont persécutés et brûlés. Pour défendre ses co- religionnaires, Calvin publie une petit -livret - expliquant la nature de la religion réformée.


INSTITUTION DE LA RELIGION CHERETIENNE


  Page de la  couverture du
         traîté



Quatre livres pour une doctrine :

Dans le premier livre, Calvin affirme le rôle des Ecritures en tant que source unique de la foi, rejetant par là l'autorité doctrinale de l'Eglise.  Avec l'aide du Saint-Esprit, la volonté divine peut être directement accessible, au croyant.

Dans le deuxième livre, il expose une conception radicale du Péché originel et de la Chute. L'homme, esclave de la concupiscence, est irrémédiablement pêcheur. "Serf-arbitre", il ne peut rien faire lui même pour son salut, mais  doit l'attendre  de la Grâce divine.

Dans le troisième livre, Calvin expose la doctrine essentielle de la prédestination. Avant même le Péché originel, Dieu a choisi les élus et les damnés. Cette prédestination est arbitraire et éternelle ; les artifices - confession, oeuvres, indulgences, Purgatoire - inventés par l'Eglise catholique pour permettre aux hommes de gagner le salut sont sans effet. Les élus ont la certitude intérieur d'être prédestinés parce qu'ils ont été touchés par la foi.

Dans le dernier livre, il traite du rôle de l'Eglise "réformée". L'auteur attaque en particulier l'organisation hiérarchique de l'Eglise catholique, qui a corrompu le sens de l'Eglise primitive. Il rejette les voeux monastiques, réduit les sacrements à deux : le baptême et la Cène.

Le petit livre destiné à circuler sous  le manteau deviendra, au fil du temps, une véritable somme, et l'ouvrage en langue française le plus lu en Europe.


Un protestantisme radical et sévère :

L'ouvrage de Calvin reprend les éléments essentiels du protestantisme, tels qu'ils furent définis par Luther, en en radicalisant certains aspects, comme la doctrine de la prédestination "arbitraire" ou la critique de la liturgie catholique. Le fil conducteur de sa doctrine réside dans un retour à la lettre des Ecritures et à une interprétation débarrassée de toute adjonction "humaine" ultérieur. Ainsi la pratique de la confession est rejetée purement et simplement, car elle ne figure pas dans la Bible. De même, Calvin se réfère à la condamnation de l'idolâtrie par l'Ecriture sainte pour interdire le culte des images.

D'une manière générale, le calvinisme rejette la liturgie catholique, considérée comme un ensemble de rites superstitieux et vides de sens, pour fonder son culte sur la prédication et la participation des fidèles.



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Extraits :




Dans l' <<épître au Roi>> qui ouvre l' Institution, Calvin se fait
I'avocat du protestantisme


Mais je retourne à vous, Sire. Vous ne vous devez  émouvoir de ces faux  rapports, par lesquels nos adversaires
s' efforcent de  vous jeter en quelque crainte et terreur :  c' est à savoir, que ce nouvel Évangile, ainsi l' appellent-ils, ne cherche autre chose qu' occasion  de séditions et toute impunité de mal faire. Car Dieu n' est  point  Dieu de division, mais de paix  ;  et le  Fils de Dieu n' est  point ministre de péché, qui est venu pour rompre el détruire les oeuvres du diable. Et quant  à nous, nous sommes injustement  accusés de telles entreprises, desquelles nous ne donnâmes jamais le moindre soupçon du monde. Et il est bien vraisemblable que nous, desquels jamais a élé ouïe une seule parole séditieuse, et desquels la vie a toujours été connue simple et paisible, quand nous vivions sous vous ,Sire, machinions de renverser les royaumes !


***


"L'autorité de l'Écriture ne vient pas de I'autorité de l' Église..."


Il y a une erreur par trop commune, d' autant qu' elle est  pernicieuse : c' est  que l' Écriture sainte a autant d' autorité que l 'Église, par avis commun, lui en octroie.  Comme si la vérité éternelle el inviolable de Dieu était appuyée sur la fantaisie des hommes ! Car voici la question qu' ils émeuvent non sans grande moquerie du Sainl-Esprit  :  Qui est-ce qui nous rendra certains que cette doctrine soit sortie de Dieu ? (...)  Ainsi ces vilains sacrilèges,  ne tâchant qu' à élever une tyrannie débordée sous ce beau titre d' Église,  ne se soucient guère en quelle absurdité ils s' enveloppent...


***


A la fin du chapitre XXI du livre III, Calvin résume la doctrine de la prédestination


Nous disons donc, comme l'  Écriture le montre évidemment, que Dieu a une fois décrété  par son conseil éternel et immuable,  lesquels il voulait prendre à salut, et  lesquels il voulait  vouer à la perdition. Nous disons que ce conseil, quant  aux élus,  est fondé en  sa miséricorde sans aucun regard de la dignité humaine ; au contraire, que l'entrée de la vie est forclose à tous ceux qu'il veut livrer à la damnation ; et que cela se fait par son jugement occulte et incompréhensible, bien qu'il soit juste et équitable.

Davantage nous enseignons que la vocation des élus est comme une montre et un témoignage de leur élection.. (...) Or comme le Seigneur marque ceux qu'il a élus, en les appelant et justifiant, aussi au contraire, en privant les réprouvés de la connaissance de sa Parole, ou de la  sanctification de son Esprit, il démontre par tel signe quelle sera la fin et quel jugement est préparé.



*****************

NOTES :

 
Dans ses pages sur la littérature de la Renaissance (Histoire des littératures, vo1.3, Gallimard, 1978), Albert-Marie Schmidt salue en Calvin le créateur <<de la prose française moderne, miracle de propriété et de rigueur. >>

Même si Calvin prônait la soumission de l'autorité spirituelle à l'autorité politique, il réussit à instituer à Genève, par le biais de ses Ordonnances, un véritable régime théocratique.

"Pour Calvin, la religion est une affaire de toute la vie. (...) Chacun est appelé par Dieu à une æuvre particulière et il doit, à la place où il a été mis, travailler pour la gloire divine. Toutes les professions sont légitimes et appartiennent à un ensemble que Dieu dirige. Il n'y a pas de clergé mis à part. Tout croyant est prêtre pour s'approcher de Dieu et lui rendre témoignage. Le signe de cette élection est cette joie au travail, cette reconnaissance aimante envers Dieu, cet amour du prochain qui constituent la vie religieuse dans le monde. Cette intégration de la religion à la vie (...) a formé des hommes courageux, entreprenants, passionnément attachés à la liberté, ouverts sans crainte vers l'avenir".

 J. Cadier, article calvinisme
Encyclopædia Universalis 1968




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Par Cathou
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Jeudi 20 août 2009 4 20 /08 /2009 14:48


1524 - 1585


En 1562, les guerres de Religion éclatent en France. Le "prince des poètes" prend la plume pour en déplorer les conséquences calamiteuses et dénoncer les protestants.


Pierre de Ronsard
1524  1585



I)  Discours des misères de ce temps :

      
Ronsard politique 


  Le massacre des protestants à Vassy, en 1562, marque le début des guerres de Religion en France. Cette même année, Ronsard, poète officiel à la cour, prend la plume pour déplorer les troubles qui déchirent la France et pour attaquer la Réforme.

Le "Discours à la reine"   est dédié à Catherine de Médicis. Avec une pathétique éloquence, Ronsard
" dénonce la guerre civile qui menace l'unité du royaume et exhorte la régente à rétablir la paix. Dans
Continuation du discours", Ronsard fulmine contre les protestants, non sans adresser un appel vibrant  à Théodore de Bèze. Autrefois poète et humaniste, celui-ci est devenu le bras droit de Calvin, ayant la charge, avec le prince de Condé, d'organiser les troupes réformées. Ronsard  l'engage à renoncer aux armes et à la théologie. Mais, non contents  de rester sourds à ses appels, les protestants répondent au poète par la calomnie.

La plume de Ronsard se fait alors féroce : en 1563, dans sa "Réponse....  aux injures et calomnies de je ne sais quels prédicants et ministres de Genève, " il compare l'un de ses adversaires à un "loup-garou" qu'il faut exorciser. Auparavant,  dans les "Rencontres au peuple de France", Ronsard fait la part des choses : les protestants sont certes condamnables ; mais le peuple, les prélats, et même certains princes, en faisant montre d'une faiblesse coupable, ont aussi leur part de responsabilité dans le dérèglement des moeurs.

      Un engagement de courte durée

La  véhémence des "Discours" de Ronsard ne doit pas porter à surévaluer son engagement politique. Par tempérament, le poète de l'amour et de la douceur de vivre était peu enclin aux excès du fanatisme. S'il critique les protestants, c'est  moins pour défendre l'Eglise catholique - il reconnaît qu'une réforme modérée serait salutaire - que par patriotisme et par haine de la discorde. La virulence de ses écrits n'atteint son comble que lorsqu'il doit répondre à des attaques personnelles. Dès 1565, cependant, il exprime dans des vers sa réticence à troubler son "repos/pour papaux [ou]  pour huguenots"



****************

Extraits :



Dans sa Réponse... aux injures, Ronsard s'emporte contre I'auteur anonyme d'un libelle calomniateur et le compare à un "loup-garou "


Le voici, je le vois : écumant et bavant,
Il se roule en arrière, il se roule en bavant,
Affreux, hideux, bourbeux ; une épaisse fumée
Ondoie de sa gorge enflammes allumée ;
Il a le diable au corps ; ses yeux cavés dedans
Sans prunelle et sans blanc,reluisent  comme ardents  [feux follets]
Qui par les nuits d'hiver errent de sur les ondes
Abreuvant dans les eaux leurs  flammes vagabondes ;
Il a le museau tors et le dos hérissé
Ainsi qu'un gros mâtin [chien] des dogues pelissé
[écorché par des dogues].

***

Dans la Continuation du discours, le poète appelle Théodore de Bèze à déposer les armes, au nom de I'amour de la patrie


De Bèze,je te prie, écoute ma parole
Que tu estimeras d'une personne folle ;
S'il  te plaît toutefois de juger sainement
Après m' avoir ouï  tu diras autrement.
La terre qu'aujourd'hui tu remplis toute d'armes,
Y faisant fourmiller grand nombre de gendarmes,
Et d'avares soldats, qui du pillage ardant,
Naissent dessous ta voix (...) :
De Bèze, ce n' est pas une terre Gothique,
Ni une région Tartare, ni Scythique
C'est celle où tu naquis, qui douce te reçut
Alors qu'à Vézelay ta mère te conçut,
Celle qui t'a nourri, et qui t'a fait apprendre
La science et les arts dès ta jeunesse  tendre,
Pour.lui faire service et pour en bien user,
Et non, comme tu fais, afin d'en abuser.

***

Dans le Discours à  la reine, Ronsard demande à Catherine de Médicis d'user de son autorité pour mettre fin à la guerre civile


Las ! Madame, en ce temps que le cruel orage
Menace les Français d'un si piteux naufrage,
Que la grêle et la pluie et la fureur des cieux
Ont irrité la mer des vents séditieux,
Et que l'astre jumeau ne daigne plus reluire,
Prenez le gouvernail de ce pauvre navire,
Et malgré la tempête et le cruel effort
De la mer et des vents, conduisez-le à bon port.
La France à jointes mains vous en prie et reprie,
Las qui sera bientôt et proie et moquerie
Des princes étrangers, s'il ne vous plaît en bref
Par votre autorité apaiser ce méchef.


**********************


Notes :


<<En défendant le catholicisme, Ronsard écrit-il par conviction ? Ses adversaires contemporains l' ont nié. Selon eux, le poète était trop intelligent pour croire au catholicisme, et c'était donc par intérêt personnel qu'il le  défendait (...). Mais ces jugements ne tiennent pas compte de certains faits. D'abord, Ronsard a toujours professé le catholicisme. Si, dans sa jeunesse, il a  "goûté du miel empoisonné" des doctrines de la Réforme, un " bon démon " lui arracha ce" breuvage" avant qu'il l'ait avalé  (v. Remontrance,vers 211-214).>>

Malcolm Smith, introduction aux
Discours des misères de ce temps,
Droz, Genève, 1979



<<Le succès des Discours fut phénoménal. Les réformés même avouent que Ronsard, en défendant le catholicisme, " (...) a plus fait lui seul que toute la Sorbonne ", et qu'il jouit d'une" faveur (...) envers le peuple bas"
(v. Pineaux, Polémique protestante contre Ronsard).

Les catholiques font des affirmations semblables. Selon Jacques Velliard, " un seul pamphlet de Ronsard fit bien plus pour réfuter les erreurs des hérétiques que tous les tomes de tous les théologiens" (Laudatio Funebris).

Grâce surtout aux Discours, la réputation de Ronsard franchit les frontières de la France.



II) Les Amours

Dans ce recueil de poèmes lyriques, Pierre de Ronsard chante l'amour à travers les femmes qu'il a aimées avec une sensibilité et un style sans pareils pour l'époque.

     L'éternel féminin :     

En avril 1545, lors d'une fête à   Blois, Ronsard veut enrichir la langue française. Il use de vieux mots, en emprunte aux dialectes provinciaux,  en forme de nouveaux à l'aide de suffixes courants. Il obéit aussi à deux tendances de son temps : la multiplication des adverbes en "ment" et celle des verbes composés avec des prépositions.  Incontestablement, pour Ronsard, le lyrisme est la langue de l'amour par excellence, d'où les soucis de richesse, de mouvement, de musique qu'il manifeste dans sa poésie.

Il n'hésite pas à employer des mots familiers et des mots nobles, des expressions rares et des termes populaires pour recréer le sentiment d'une vie bouillonnante. Il refuse tout ce qui est arrêté, figé. Il se réfère au grec et au latin pour la mythologie ou les noms propres (Laomédon, Pandore, Ixion, etc) ou à l'italien pour les constructions familières de cette langue. Pour Ronsard, métaphores, allégories, comparaison sont des figues sans lesquelles la poésie est nue.

 

****************

Extraits :
                                 

XVI                          
Te regardant assise auprès de ta cousine,
Belle comme une Aurore, et toi comme un Soleil,
Je pensais voir deux fleurs d' un même teint pareil,
 Croissantes en beauté, l'une à l'autre voisine.


La chaste, sainte, belle et unique Angevine,Vite comme un éclair sur moi jeta son oeil.
Toi, comme paresseuse et pleine de sommeil,
D' un seul petit regard  tu ne m' estimas digne.

Tu t'entretenais seule au visage abaissé,
Pensive toute à toi, n'aimant rien que toi-même,
Dédaignant un chacun d'un sourcil ramassé,

Comme une qui ne veut qu'on la cherche ou qu'on l' aime.
J' eus peur de ton silence, et m'en allai tout blême,
Craignant que mon salut n'eût ton oeil offensé.

                              
V


Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l'Aube de ses pleurs au point du jour l'arrose ;

La grâce dans sa  feuille, et l'amour se repose,
Embâmant les jardins et les arbres d' odeur ;
Mais battue ou de pluie, ou d' excessive ardeur,
Languissante elle meurt,  feuille à feuille déclose.

Ainsi en ta première et  jeune nouveauté,
Quand la Terre et le Ciel honoraient ta beauté,
La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de  fleurs,
Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses.
                                 
                                        
                                                                              
I                          

  Soit qu' un sage amoureux ou soit qu'un sot me lise,
  Il  ne doit s' ébahir voyant mon chef grison,
  Si je chante d' amour : toujours un vieil tison
  Cache un germe de  feu sous une cendre grise.
                                    
 Le bois vert à grand-peine en le soufflant s' attise,
 Le sec sans le souffler brûle en toute saison.
La Lune se gagna d' une blanche toison,
Et son vieillard Tithon l'  Aurore ne méprise.
                                    
Lecteur,je ne veux être écolier de Platon
Qui la vertu nous prêche, et ne  fait pas de même,
Ni volontaire Icare ou lourdaud Phaëthon,
                                 

Perdus pour attenter une sottise extrême ;                 
Mais sans me contrefaire ou voleur ou charton,
De mon gré je me noie et me brûle moi-même.

                                                       **************

Notes :




Quelques dates
 
Septembre 1524 : naissance de Pierre de Ronsard au château de La Possonnière.

1552 : parution de la première édition des Amours.

1578 :
parution de la cinquième et dernière édition des Amours contenant les Sonnets pour Hélène.

Décembre 1585 : Ronsard meurt en son prieuré de Saint-Cosme. "De ses propres aventures, de sensations
et émotions personnelles, Ronsard a su dégager une poésie de caractère général, qui est la poésie même de l'humanité. (...) Par sa prodigieuse aptitude à passer "du grave au doux, du plaisant au sévère", par la variété savante de sa rythmique, par le nombre et l'éclat de ses images, par le mouvement lyrique dont son
æuvre abonde, par l'étendue, la vigueur et l'influence prolongée de son effort artistique, il reste un poète de premier ordre et, comme on l'a dit justement, " l'un des trois ou quatre grands maîtres de la littérature française."

Laumonier


"Contrainte plutôt que joie, cet amour ne rompt pas la solitude. La dame est une méduse, une sirène, un  rocher. L'altière Cassandre, Marie la paysanne, ingénue et rouée, Hélène l'insensible, qui méprise l'amour, sont toutes des inhumaines, au cæur nonchalant, revêche et rigoureux. Ronsard en effet chante surtout
l' amour impossible, le seul possible en littérature."

Françoise Joukovsky


III)  Sonnets pour Hélène

Expression de l'amour non partagé d'un homme mûr pour une jeune fille, ces sonnets et ces stances comptent parmi les oeuvres les plus parfaites du "prince des poètes".


Amour impossible et éternel féminin :

Cent trente sonnets ; telle est l'ampleur de l'oeuvre poétique que Pierre Ronsard, alors âgé et malade, consacra à l'inspiratrice des "Sonnets pour Hélène", fille d'honneur de Cathérine de Médicis. Invité par la reine elle-même à célébrer la jeune Hélène de Surgères, restée inconsolable de la perte de son fiancé, tué lors de la troisième guerre de religion, le poète se prit vite à son propre jeu,  et ses écrits reflètent le désespoir d'un amour  impossible ;  à la belle vertueuse, Ronsard s'adresse tout à tour avec tendresse et hardiesse, retrouvant pour chanter Hélène toute la fougue des "Amours de Cassandre", rédigées un quart de siècle plus tôt ! Oeuvre de la maturité, les "Sonnets pour Hélène"  sont comme un aboutissement de l'oeuvre aux mille tons de ce poète épris de beauté plastique, celle-ci restant le thème majeur des "Amours" (Amours de Cassandre, Amours de Marie, Sonnets pour Astrée, Sonnets pour Hélène et Amours diverses).

"Qu'est-ce parler d'Amour,sans point faire l'amour,
Sinon voir le Soleil sans aimer sa lumière" ?


"Carpe diem..." :

Carpe diem (quam minimum credula postero) est une locution latine extraite d'un poème de Horace qui est habituellement traduite par « Cueille le jour présent, en te fiant le moins possible au lendemain ».

Pour ce chantre de l'impossible communication entre les êtres, la cause semble être perdue d'avance, d'autant que la vertu d'Hélène, qui ne peut qu'attirer son amant vers une aventure spirituelle, ramène l'amour du poète à une quête initiatique... Mais Ronsard sublime l'hostilité de son  inspiratrice et célèbre l'insensible, utilisant les "concetti" (traits d'esprit) qui étaient alors à la mode tout en y mêlant des exhortations ; c'est cette réalité terriblement quotidienne qui a valu à certains sonnets une célébrité mérité - quel écolier n'a appris celui qui commence ainsi : "Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle..."
L'évocation de la "vieille accroupie" dépasse ici la complaisance littéraire : on y devine un Ronsard désabusé, et don le ton agacé se démarque toujours davantage de son ancienne volupté de souffrir. Pressé de vivre au crépuscule de son existence, le poète reprend avec bonheur le thème épicurien du "Carpe diem" (cueille  le jour qui passe) d'Horace, et fait des "Sonnets pour Hélène" le plus émouvant plaidoyer sur le vieillissement.

Extraits :

Hélène I'insensible


Puisqu'elle est tout hiver, toute la même glace,
Toute neige, et son coeur tout armé de glaçons,
Qui ne m 'aime sinon pour avoir mes chansons.
Pourquoi suis-je si fol que je ne m'en délace ?
De quoi me sert son nom, sa grandeur et sa race,
Que d'honnête servage et de belles prisons ?
MaÎtresse. je n' ai pas les cheveux si grisons,
Qu 'une autre de bon coeur ne prenne votre place.
Amour, qui est enfant, ne cèle vérité.
Vous n 'êtes si superbe, ou si riche en beauté,
Qu'i faille dédaigner un bon coeur qui vous aime.
Rentrer en mon avril désormais je ne puis :
Aimez-moi. s 'il vous plaÎt, grison comme je suis,
Et je vous aimerai quand vous serez de même.


L'automne d'un poète


Adieu. belle Cassandre, et vous. belle Marie.
Pour qui je fus trois ans en servage à Bourgueil :
L'une vit, l'autre est morte, et ores de son oeil
Le Ciel se réjouit dont la terre est marrie.
Sur mon premier avril, d'une amoureuse envie
J' adorai vos beautés ..mais votre fier orgueil
Ne s' amollit  jamais pour larmes ni pour deuil,
Tant d'une gauche main la Parque ourdit ma vie.
Maintenant en Automne encores malheureux.
Je vis comme au Printemps de nature amoureux.
Afin que tout mon âge aille au gré de la peine.
Ores que je dusse être affranchi du harnois.
Mon maÎtre Amour m' envoie à grands coups de carquois
Rassiéger Ilion pour conquérir Hélène.

La beauté n'est que vent


Quand vous serez bien vieille. au soir à la chandelle.
Assise auprès du feu. dévidant et .filant.
Direz chantant mes vers en vous émerveillant :
<<Ronsard me célébrait du temps que j' étais belle. >>
Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.
Je serai sous la terre, et fantôme sans os
Par les ombres myrteux  je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez. si m' en croyez, n'attendez à demain :
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.


***************


NOTES :



" Ces différents visages de femmes [Cassandre, Marie, Hélène] n'ont d' individualité que littéraire. (...) Toutes, elles furent au service de la poésie, et Ronsard sans vergogne les traite en sujets littéraires :

Quel sujet plus fertile saurai-je mieux choisir
Que le sujet qui fut d'Homère le plaisir,
Cette toute divine et vertueuse Hélène ?

N' en concluons pas qu' elles ne furent que des prétextes. Chaque fois, le miracle poétique semble avoir confondu la jeune vivante et le halo de mythes dont l'imagination de Ronsard l'entourait. Rêve et réalité, elles sont la vie, recréée par la poésie, de même qu'il est poète et amoureux, au-delà de la banale  sincérité."

Françoise Joukovski, Les Amours, préface, Gallimard, 1974


"Contrainte plutôt que joie, cet amour ne rompt pas la solitude. La dame est une Méduse, une Sirène, un rocher. L' altière Cassandre, Marie la paysanne,  ingénue et rouée, Hélène l'insensible, qui méprise l'amour, sont toutes des inhumaines, au " cæur nonchalantrevêche et rigoureux ". Ronsard en effet chante l'amour impossible, le seul possible en littérature. Dotées de dangereux pouvoirs, ces cruelles mêlent la flamme et la glace, l' obscur et la lumière, et  entraînent le malheureux poète au-delà des contraires, dans une totale révolution".

Par Cathou
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Jeudi 20 août 2009 4 20 /08 /2009 15:10

1522 ?  -  1560



Joachim du Bellay, est un poète  Français, né vers 1522 dans le Maine et Loire, au chateau  de la Turmelière, et mort en 1560 à Paris.  Sa  rencontre avec Pierre de Ronsard,  fut à l'origine de la formation de la Pléiade ; groupe de poètes auquel Du Bellay donna son "manifeste" 
(
déclaration écrite et publique par laquelle un gouvernement, un homme ou un parti expose une décision, un programme ou une position, le plus souvent politique ou esthétique),  la " Défense et illustration de la langue française". Son œuvre la plus célèbre, "Les Regrets" est un recueil de sonnets d'inspiration élégiaque et satirique, écrit à l'occasion de son voyage à
Rome de 1553 à 1557.

Issu d'une famille de noblesse ancienne (famille de cardinaux, de diplomates et de gouverneurs), le jeune Joachim est orphelin de père et de mère avant qu'il n'ait 10 ans. Il est confié à la tutelle de René, son frère aîné. Ce dernier le néglige. Si l'on en croit les propres affirmations de Joachim du Bellay, il a une enfance triste, solitaire à la Turmelière dans le manoir paternel. Il devient un adolescent fragile qui apprend à se recueillir dans la solitude des forêts et à rêver sur les bords de la Loire. Néanmoins, il se rend régulièrement dans un autre domaine familial, le château de Gizeux, propriété de la famille du Bellay située dans le grand Anjou historique.



Les Regrets :


Pendant son séjour à Rome, un poète français, déçu et souffrant, critique la Renaissance italienne et aspire au retour dans sa patrie.



                                                                           

Mélancolique séjour


C' est vers la fin de son séjour que du Bellay entreprend d'écrire ces sonnets ; comme une antithèse des  Antiquités. Il a trente-cinq ans. Depuis six ans, il accompagne en Italie son cousin, le cardinal du Bellay, ambassadeur de France auprès du pape. Joachim est intendant de la maison du cardinal. Passé les éblouissements que lui procurent la vue des monuments romains, la splendeur de la Ville éternelle, chargé de
besognes qui ne conviennent pas à ses goûts, spectateur des bassesses des courtisans du pape, il se met à détester cette vie qui lui est faite. Il sait qu'en France d'autres ont profité de son absence pour le  remplacer auprès des Grands et qu'il est oublié. Surtout, il est plein de nostalgie en songeant à la vie paisible et rustique de son pays, l'Anjou, à son bon sens qui s'oppose au monde romain, rocailleux, sournois et intrigant.  Il en perd le goût d'écrire : "De la postérité je n'ai plus de souci, / Cette divine ardeur, je ne l'ai plus aussi, / Et les muses de moi, comme étranges, s' enfuient." Il ne peut s'empêcher, se dispenser d'écrire, mais il ne veut pas se donner trop de peine en composant ses sonnets.  Il livre ses impressions comme elles viennent :

"Je me plains à mes vers si j'ai quelque regret,
Je me ris avec eux, je leur dis mon secret."


Une satire amère


Volontiers satiriques, quatre-vingt-deux sonnets décrivent la vie à Rome, la vie de tous les jours et le  déroulement historique des événements.  Du Bellay raconte son voyage, son retour en France et sa désillusion : la cour de François Ier est semblable à celle des prélats de l'Église. Sa seule consolation est l'immense amour qu'il porte à Madame, soeur du roi, Marguerite de Navarre, l'épouse du duc de Savoie, à qui il dédie la demière partie du recueil, consacrée aux portraits de ses contemporains.


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Extraits



Las ! où est maintenant ce mépris de Fortune ?
Où est ce coeur vainqueur de toute adversité,
Cet honnête désir d' immortalité,
Et cette honnête flamme au peuple non commune ?

Où sont ces doux plaisirs qu' au soir, sous la nuit brune,
Les Muses me donnaient, alors qu' en liberté,
Dessus le vert tapis d' un rivage écarté,
Je les menais danser aux rayons de la lune

Maintenant la Fortune est maÎtresse de moi,
Et mon coeur, qui voulait être maÎtre de soi,
Est serf de mille maux et regrets qui m' ennuient.

De la postérité je n'ai plus de souci,
Cette divine ardeur, je n' en l' ai plus aussi,
Et les Muses de moi, comme étranges, s' enfuient.
                                                                         
                                                                    (Regrets, VI)


Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestui-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d' usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m' est une province, et beaucoup d' avantage ?

Plus me plaît le séjour qu'on bâti mes aïeux
Que des palais romains le front audacieux ;
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise ,fine,

Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin le douceur angevine.

                                                                 (Regrets XXXI)

Marcher d' un grave pas et d' un grave souci
Et d' un grave souris à chacun faire fête,
Balancer tous ses mots, répondre de la tête,
Avec un Messer non ou bien un Messer si ..
Entremêler souvent un petit E cosi,
Et d' un son Servitor contrefaire l' honnête ;
Et, comme si l' on eût sa part en la conquête,
Discourir sur Florence, et sur Naples aussi ;

Seigneuriser chacun d' un baisement de main,
Et, suivant la façon du courtisan romain,
Cacher sa pauvreté d' une brave apparence :

Voilà de cette cour la plus grande vertu
Dont souvent, mal monté, mal sain et mal vêtu,
Sans barbe et sans argent, on s' en retourne en France.

                                                  (Regrets, LXXXVI)


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Humaniste, Du Bellay  s’est rendu à Rome avec son oncle le cardinal Jean Du Bellay. Il va être très déçu par les courtisans et par les ruines de la ville. Il décrit cela dans son recueil  Les Antiquités de Rome (1558). Sous les dehors trompeurs d’un guide de curiosités à l’usage du visiteur, se cache l’amer constat de la vieillesse, de la mort et de la déréliction.

Ce séjour au pays d'Horace et de Pétrarque le séduisit d'abord, puis le déprima profondément. D'une santé fragile, isolé par la surdité dont il était atteint, et surtout nostalgique de son Anjou natal, il ne put apprécier la beauté de Rome sans amertume : le spectacle des ruines le plongea dans une sombre méditation sur le déclin de toute chose, qui lui inspira le recueil les " Antiquités de Rome", publié à son retour en France, en 1558, sous le titre complet de : "Premier Livre des Antiquités de Rome", contenant une description générale de sa grandeur et comme une déploration de sa ruine.

Ce recueil de 32 sonnets, d'une tonalité grave et presque solennelle, reprend un motif traditionnel de la poésie consacrée à Rome, puisqu'il chante la gloire passée de la Rome antique, contrastant violemment, aux yeux du poète, avec la Rome dans laquelle il évolue, celle des papes, où il ne voit que luxure, bassesse et compromission. Du Bellay sut pourtant renouveler ce thème, en élargissant l'objet de sa déploration à la disparition fatale de toute chose créée, ce qui donne lieu à une méditation sincère et émouvante sur le temps destructeur et sur la vanité de l'existence.



Nouveau venu, qui cherches Rome en Rome
Et rien de Rome en Rome n’aperçois,
Ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois,
Et ces vieux murs, c’est ce que Rome on nomme.

Vois quel orgueil, quelle ruine et comme
Celle qui mit le monde sous ses lois,
Pour dompter tout, se dompta quelquefois,
Et devint proie au temps, qui tout consomme.

Rome de Rome est le seul monument,
Et Rome Rome a vaincu seulement.
Le Tibre seul, qui vers la mer s’enfuit,

Reste de Rome. Ô mondaine inconstance !
Ce qui est ferme est par le temps détruit,
Et ce qui fuit au temps fait résistance.


Du Bellay - Les Antiquités de Rome


Comparés aux "Antiquités de Rome", les "Regrets" sont, aux yeux de leur auteur, un projet poétique plus modeste, car plus intime : ce n'est plus Rome qui occupe ici le devant de la scène, mais sa mélancolie et ses «regrets», saisis au jour le jour. Composés dans une langue simple qui délaisse les artifices de la rhétorique et le style élevé, les sonnets du poète exilé représentent aujourd'hui encore la part la plus lue et la plus appréciée de l'oeuvre de du Bellay.

Resté de son vivant dans l'ombre de son ami Ronsard, du Bellay se distingue nettement de lui par son inspiration plus sincère, intime et pessimiste.

Notes



Les Regrets sont autant un document historique en ce qu'ils décrivent précisément les mæurs et les gestes d'une époque dans un lieu donné qu' un monument littéraire parce qu'ils sont à l'origine de tout un courant littéraire dont sont empreints les écrivains d'aujourd'hui.

Du Bellay a inventé un genre littéraire, le "regret" qui s'attache à exprimer poétiquement  ''l'estrangement'', l'indifférence, le divorce entre les choses et soi, le monde et soi, et entre soi et soi-même. Il se démarque ainsi de tous  les auteurs alors connus : "Et moins veux-je imiter d'un Pétrarque la grâce / Ou la voix d'un Ronsard pour chanter mes regrets (...) / Aussi veux-je (...) que ce que je compose / soit une prose en rime ou une rime en prose / Et ne  veux pour cela de laurier mériter." -

Joachim du Bellay


Au reste, Les Regrets sont très vivants : cent quarante-cinq personnages animent les sonnets. A leur suite, une foule de figurants, de courtisans, de passants, d'artisans est décrite pour marquer la vie dans  l'écoulement des jours.

"L'organisation des Regrets est fort simple. De la déploration, du regret proprement dit, on passe à l'observation, puis à la satire. Satirisant, on passe d'Italie en France. Et "la France regrettant", et la France regardant, on passe de la satire à l'éloge."

Yvonne Bélenger, Du Bellay, ses regrets qu' il fit dans Rome




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Par Cathou
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