Samedi 15 octobre 2011 6 15 /10 /Oct /2011 17:00

 

 

1885   1972

 

 

<< Le dernier Américain à vivre la tragédie de l'Europe >>


Ezra Pound risque d'être plus connu pour ses causeries anti-américaines à la radio romaine fasciste pendant la Seconde Guerre mondiale, pour son antisémitisme, que pour ses "Cantos" - suite épique de poèmes de captivité -  Voilà une constatation accablante. On ne peut en effet passer sous silence une activité politique qui, pour avoir été souvent incohérente, n'a pas manqué cependant d'avoir des retentissements regrettables. On ne peut non plus refuser, pour des raisons idéologiques, d'aborder une oeuvre monumentale, vivant pilier de la poésie contemporaine.

 

Ezra Weston Loomis Pound   est un provincial : ses maladresses, ses emportements, ses engouements ne font que le souligner. Né dans l'Idaho, à Hailey, petite ville de 2000 habitants, le 30 octobre 1885, il appartient à une famille bourgeoise, aisée, cultivée, dans laquelle la poésie et la culture sont à l'honneur. Pound compose très tôt : à 15 ans, il décide http://www.google.fr/url?source=imglanding&ct=img&q=http://1.bp.blogspot.com/-w2k30jzV0O8/TbY_kZ97OUI/AAAAAAAAEFU/9JPBwXarRYU/s1600/pound4.jpg&sa=X&ei=2OLQTvOwHcPGswapmtjNDA&ved=0CAsQ8wc&usg=AFQjCNGRw0JXvD7qox7I8UznUronOQhS5Ad'être poète.
Tout son effort tend dès lors à inventer un mode poétique qu'il ne devrait qu'à lui seul. Il explore les possibilités que lui offrent les langues romanes, la poésie provençale, la poésie gréco-latine. Déjà apparaît la préoccupation majeure du poète, <<faire du neuf >>.


A 23 ans, il quitte définitivement l'Amérique ; en 1908, il publie à Venise son premier recueil "A Lume Spento", qu'il jette rageusement dans le Grand Canal avant de partir pour Londres. Quelques exemplaires échappent à l'engloutissement et vont faciliter ses contacts avec les milieux littéraires londoniens. Dès 1909, il côtoie les écrivains les plus célèbres : Conrad, Thomas Hardy, Henry James, W.B. Yeats : il ne lui reste plus qu'à se trouver.

 

En 1920, il fait partie du mouvement "moderniste" rattaché à "la Génération perdue". Il a été le chef de file de plusieurs mouvements littéraires : l'imagisme et le vorticisme.

* http://fr.wikipedia.org/wiki/Imagisme

* http://fr.wikipedia.org/wiki/Vorticisme

 

En 1940, il part pour l'Italie et se rapproche de Mussolini et du fascisme. Il fait la propagande de ce mouvement par l'intermédiaire de la radio italienne, ce qui lui vaut d'être interné le 21 novembre 1945 pendant treize ans par les autorités américaines qui préfèrent le déclarer  "fou"  plutôt que de concevoir qu'un Américain puisse trahir sa patrie. L'inculpation pour trahison est abandonné le 18 avril 1958 suite à une campagne menée par diverses personnes et magazines influents.

 

Le 30 juin il retourne en Italie déclarant aux journalistes : << toute l'Amérique est un asile de fous >>. Il continua jusqu'à la fin de sa vie à s'opposer au système américain  à travers divers journaux et meurt le 1er novembre 1972.

 

Quelques citations d'Ezra Pound

«L'usure est le cancer du monde que seul le scalpel du
fascisme peut extraire de la vie des nations.»


«Les soixante Juifs qui ont commencé cette guerre devraient
être expédiés à Sainte-Hélène par mesure prophylactique.»
(émission à la radio fasciste italienne, 30 avril 1942)


«Le capitalisme pue.»
(10 décembre 1943)


«Tout simplement, je veux une nouvelle civilisation.»

 

(tiré de ERZA POUND par Kerry Bolton)

 

 

Les Cantos
de
Ezra Pound
Flammarion
26.00 €


Article paru dans le N° 038
Mars-mai 2002

par Renaud Ego

*

   Les Cantos


 

La nouvelle édition, désormais complète, des "Cantos" permet de lire l'oeuvre majeure mais d'un abord ardu d'Ezra Pound. Un hymne novateur et apocalyptique en quête d'une nouvelle civilisation.


Il est peu d'oeuvres au XX ème siècle dont l'ambition fut aussi grande que celle des "Cantos" ; et il en est peu qui furent à ce point un échec, ne serait-ce qu'aux  yeux de leur auteur, et cela malgré l'influence déterminante que ce long poème épique exerça, notamment sur la poésie américaine. Avec Pound "la catastrophe côtoie la gloire" remarquait Denis Roche qui fut l'un de ses premiers traducteurs ; chez lui l'extrême générosité le dispute à l'ignominie, la lucidité poétique, à l'aveuglement politique. Mais cet échec -si c'en est un- doit avant tout se mesurer à l'aune de l'immense défi qu'il lança à la littérature : rien moins que reprendre le cours de l'Histoire, dans la prolixité des voix qui la composent, pour forger un autre chant, collectif et anonyme, qui soit aussi l'hymne d'une civilisation à venir.


La genèse des "Cantos" est indissociable d'une autre oeuvre cardinale, "Ulysse" de Joyce, dont Pound fut l'inlassable critique, l'impresario, et le premier éditeur. L'un comme l'autre firent le choix, en apparence archaïque, d'écrire une épopée ; Joyce dans le miroir de "L'Odyssée", Pound dans celui de "La Divine comédie". Joyce commence en 1914 l'épopée psychologique d'une conscience quelconque, celle d'un juif errant dans les rues d'une ville moderne ; Pound, lui, esquisse dès 1915 l'épopée anonyme du monde saisi à travers la figure multiple de quelques civilisations en proie aux forces qui les détruisent ou au contraire, en quête de perfection. Ce sera "Les Cantos", "l'oeuvre de ma vie, en vers, un long poème nouveau, vraiment LONG, sans fin".


Pour Pound, l'épopée est "un poème qui inclut l'histoire", et comme chez Dante, elle débute dans une forêt obscure. En l'occurrence, la Première Guerre mondiale où meurent quelques-uns de ses amis, comme le sculpteur Gaudier-Brzeska. Pound assigne au poème l'énorme tâche de réfléchir cette violence et d'en élucider les causes, au moment où il comprend qu'elle est le moteur véritable de l'histoire. C'est pourquoi "Les Cantos" débutent aux enfers. On y voit Ulysse, comme dans le chant XI de L'Odyssée, questionner les morts et demander au devin Tirésias de lui expliquer comment il reviendra à Ithaque. Tout le projet des "Cantos" tient dans cette parabole : par un long périple à travers l'Histoire, Pound va chercher les voies d'un autre avenir. Il y puise des exemples de sagesse et expose les innombrables situations où l'homme se fourvoie. Son extravagante  érudition le conduit à travers la Chine de Confucius, la Provence des troubadours, l'Italie de Dante et Guido Cavalcanti, l'Amérique de John Adams. Sigismond Malatesta et Confucius deviennent pour lui les modèles des princes éclairés. À l'opposé, il stigmatise les responsables à ses yeux des désordres du monde, "les politiciens", "Les pervers, les pervertisseurs du langage,/ Les pervers, qui ont placé soif d'argent/ Avant les plaisirs des sens" (Canto XIV). Puis c'est le célèbre Canto XLV où Pound extirpe ce qui lui semble être la racine du mal, celle qu'il nomme usura -l'âpreté au gain, le lucre - terme péjoratif qui désigne le  gain, le bénéfice ou le  profit -. sans fin dont le libéralisme sauvage est la forme actuelle.


Puis le projet des "Cantos" commence à se perdre. Pound qui s'installe en Italie en 1924, s'éloigne de Joyce, dénonce "la colique psychique" des pages de Work in progress. Quant à lui, il veut "voir la réalité" c'est-à-dire l'économie et se fait le chantre de théories fumeuses, comme "le crédit social" de C. H. Douglas. La tension poétique des premiers cantos se relâche dans les cycles des cantos "chinois" et "américains" qu'il écrit dans les années 30, à la fois confus et pesamment didactiques. Il se pense en chef révolté de ce parti de l'intelligence qu'il a toujours voulu constituer. Non sans paradoxe, ce pacifiste convaincu  se rapproche de Mussolini et se lance dans de vigoureux plaidoyers en faveur du fascisme qui lui valent en 1945 d'être inculpé de trahison.


Emprisonné à Pise, il y écrit les "Cantos pisans", somptueuse introspection d'un homme sur qui l'histoire s'est brisée, un homme qui n'est plus qu' "un chien sous la grêle/ une pie gonflée dans le soleil changeant" et qui chante "l'énorme tragédie du rêve dans les épaules courbées du paysan". Il y a là d'admirables pages. Certes Pound continuera jusqu'à la fin l'oeuvre de sa vie, mais sans plus croire possible l'avènement d'un paradis, comme dans La Divine comédie. Au contraire tout le portera à écrire une apocalypse.


On ne saurait juger Pound, en trop peu de mots. Joyce disait à son propos qu'il faisait "de brillantes découvertes et de criantes erreurs". Disons seulement qu'en adoptant la figure épique du "nostos" - du retour - et cherchant dans l'histoire les figures d'un autre futur, Pound s'attelait à la tâche, réactionnaire par essence, d'ériger le passé en avenir. Dès lors, il était logique qu'il trouvât dans le fascisme, cet avatar anachronique de la Rome impériale, un modèle.
Pourtant, le meilleur de Pound est aussi à chercher dans cette immense synthèse de langages et d'histoires que sont "Les Cantos". Pour près d'un tiers, ce poème est la compilation et le collage d'un matériau brut, poétiquement retaillé. Les Objectivistes (Charles Reznikoff, Louis Zukofsky, William Carlos Williams) s'en souviendront. "Les Cantos" y puisent là leur dimension impersonnelle ou anonyme, si neuve dans la poésie du XXe siècle. Ils y trouvent aussi une exceptionnelle diversité de phrasés, une scansion et un sens très neuf du vers que cet écrivain, qui croyait "en un rythme absolu", a su déployer en une composition musicale chatoyante, même si elle est d'une lecture souvent difficile.
Il est étonnant que Pound demeure encore si mal connu en France. Son long poème impersonnel est peut-être "ce livre futur" que Lautréamont appelait de ses voeux, lorsqu'il enjoignait la poésie à être faite par tous, ou que Rimbaud célébrait dans "la poésie objective" qu'il opposait à celle "horriblement fadasse" et "subjective" de son temps. Gageons que cette nouvelle édition des Cantos comblera quelque peu ce retard.


Les Cantos  Ezra Pound
sous la direction d'Yves di Manno
Traduits de l'américain par
J. Darras, Y.di Manno, D. Roche, P. Mikriammos et F. Sauzey
Flammarion

Par Cathou
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Dimanche 16 octobre 2011 7 16 /10 /Oct /2011 14:00

 

1899  1972

 

Prix Nobel de littérature en 1968, qualifié de << plus grand écrivain japonais contemporain>> président, de 1948 à 1965, du PEN-club (réunion de poètes -  essayistes - nouvellistes) de son pays, membre de l'Académie des arts, Kawabata risque de pâtir quelque peu, aujourd'hui, d'une consécration officielle aussi éclatante ; trop d'écrivains japonais du XXème  siècle ont vécu leur carrière littéraire comme une révolte parfois tragique pour que l'oeuvre n'ait pas à se défendre contre une certaine réputation de complaisance. L'image reçue de Kawabata, le solitaire, le sage qui vit encore dans l'ancien Japon, contraste, elle aussi, un peu trop facilement avec les succès de l'homme public. Mais l'oeuvre, à s'en tenir à elle, http://www.google.fr/url?source=imglanding&ct=img&q=http://www.kangchenjungamovingpictures.co.uk/blog/wp-content/uploads/2011/04/Kawabata.jpg&sa=X&ei=F4MZT5adEZSQ8gPE0OGrCw&ved=0CAsQ8wc4JA&usg=AFQjCNG8rveowY7CnAxH7JAMCf-jwHzOIwest d'une réelle grandeur : une lecture superficielle n'y découvrira que drames d'amour, effusions sentimentales, orchestration nostalgique des usages d'antan. Or, ce qui fait le prix de chaque page de Kawabata, c'est la qualité du regard, les correspondances du paysage et du sentiment, le dépouillement d'un récit sans figure voyante ni abstraction, où la beauté des choses, l'apparence des êtres parvient à rendre compte des troubles les plus profonds.


Quand Kawabata y naît le 14 juin 1899, Osaka est déjà une grande ville, sans charme particulier. Son père y exerce la médecine ; c'est, comme d'ailleurs la mère de l'écrivain, une personne d'une haute culture, versé en particulier dans la poésie chinoise. Mais l'enfant n'a pas deux ans qu'il est déjà orphelin et il sera élevé dans la ferme de ses grands-parents. Sa grand-mère meurt bientôt et il reste seul avec son grand-père maternel, malade et aveugle. Il a quinze ans à la mort de celui-ci et connaît alors l'internat. Sa première oeuvre, publiée en 1925, sera l'écho de cette enfance assombrie par les deuils ; il s'agit du "Journal d'un garçon de quinze ans", dont le thème fondamental est la solitude de l'orphelin.

 

Au carrefour de l'Orient et de l'Occident

 

Très tôt, il se sent le goût de la peinture et de la littérature, publie des nouvelles dans les journaux, dévore la littérature russe et française. Ses études supérieures, à l'Université impériaIe de Tokyo, manifestent à la fois son intérêt pour l'Occident (il acquiert une connaissance approfondie de la langue anglaise) et son attachement à la tradition nationale (sa seconde spécialité est l'histoire de la littérature japonaise). Ses études terminées, son activité littéraire s'intensifie, d'autant plus que l'héritage paternel le délivre du souci de sa subsistance. En 1924, il fonde avec d'autres écrivains un groupe qui se propose de faire profiter les lettres japonaises des divers courants http://www.shunkin.net/Auteurs/Livres/KawabataYasunari2.jpgintellectuels d'Occident (néo-romantisme, symbolisme, expressionnisme, psychanalyse, etc.). Mais si, pour certains d'entre eux, ce renouvellement passe par une rupture avec les conventions figées de la littérature
traditionnelle, ce n'est pas exactement le cas pour Kawabata, qui ne renonce pas complètement à l'esthétique ancienne et reste imprégné de religiosité bouddhique. Un récit paru en 1922, "La Petite danseuse d' Izu", est, à cet égard, caractéristique : sous la forme de notes de voyage, nous est contée une intrigue amoureuse entre un étudiant et une jeune danseuse ; mais, au-delà de l'anecdote, on y déchiffre le sentiment de la beauté éphémère, de la pureté fragile, la nostalgie d'une tradition où la danse est moins exhibition que participation à un rite.


"La Petite danseuse d' Izu" n'est encore qu'une nouvelle, quoique assez longue. Kawabata prendra l'habitude de publier ses oeuvres en feuilleton dans les journaux, et de constituer un roman à partir d'une suite de courts récits. Ce sera le cas d' "Asakusa Kurenaidan"  publié en 1925 (Asakusa est le quartier des plaisirs des confins de Tokyo). Ce sera également le cas de "Pays de neige", dont l'élaboration s'étend de 1935 à 1948. On a pu qualifier ce roman, et certains de ceux qui ont suivi, de << tragédies du sentiment humain>>. L'unité de l'oeuvre, plus encore que dans l'intrigue amoureuse (un
dilettante, Shimamura, retrouve à chacun de ses séjours en montagne une femme, Komako, qui ne pourra supporter cette discontinuité et finira tragiquement), réside dans l'intense poésie qui émane de ce pays de neige, coupé du reste du monde par un long tunnel, lieu hors du temps où naît un nouveau sentiment des choses.


Dans les années qui précèdent la Seconde Guerre mondiale, Kawabata échappe à l'agressivité nationaliste en se plongeant dans les Sûtra bouddhiques, de plus en plus pénétré de la présence de la mort dans la vie même, voyant dans toute beauté une allusion à une autre existence. Beaucoup de nouvelles de cette époque montrent comment le spectacle de la nature peut conduire à une communion au-delà de la mort. C'est ce sens religieux qu'il faut donner au thème, si fréquent dans toute l'oeuvre, de la floraison des arbres.

 

Pendant ce temps, Kawabata reste éloigné des vicissitudes historiques ; aucune trace dans son oeuvre de la campagne de Chine ; mais le désastre de 1945 l'atteint profondément : << Je n'écrirai plus, déclare-t-il alors, que http://www.shunkin.net/Auteurs/Livres/KawabataYasunari5.jpgdes poèmes voués aux morts.>> Est-ce ainsi qu'il faut interpréter "Nuée d'oiseaux blancs", roman publié en 1952 ? Il s'agit encore d'une histoire d'amour et de mort. Kikuji connaît, avec la maitresse de son père, mort récemment, une indicible plénitude amoureuse ; mais celle-ci se suicide ; sa fille Fumiko se donne à lui, mais elle sent qu'elle ne saurait être, pour Kikuji, qu'une réminiscence de sa mère, et elle disparaît. Cette trame, grossièrement résumée, ne rend cependant pas compte de l'essentiel : les deux femmes pratiquaient en expertes l'art du thé et il s'établit une correspondance constante et très délicate entre la perfection des objets, des gestes traditionnels, et les expériences sensuelles des amants, à la recherche d'une harmonie sensible, que sa perfection rendrait inaccessible à toute souillure. Ainsi, dans la multitude des notations concrètes se dessine cette intuition de l'être.


Quoique très différent, "Le Grondement de la montagne", publié deux ans plus tard (1954), témoigne de la même recherche intuitive, par l'image, des sentiments les plus profonds. La mélancolie d'un vieillard, qui sent sa fin proche et dont la vie n'a pas été heureuse, la délicate sympathie qui l'unit à sa belle-fille, jeune femme qui supporte courageusement l'infidélité de son mari : rien là de très romanesque ; tout le charme du livre est dans la succession de petites scènes, apparemment banales, mais qui sont toujours l'écho d'un état de conscience du vieillard, d'un aspect de sa mélancolie, de la délicatesse de ses sentiments. Nombreux sont les drames qui surviennent dans la famille, mais les personnages principaux vivent leur mélancolie dans la lenteur du quotidien, dans les gestes simples de la vie, comme s'ils trouvaient là - et non dans quelque décision violente - la voie d'une
secrète plénitude.

 

<< Il est facile d'entrer dans le monde des Bouddha, il est difficile d'entrer dans le monde des démons. Ce propos d'Ikkyu, moine zen, me touche au plus profond de moi-même, a dit Kawabata dans sa conférence de Stockolm. Tout artiste aspirant au vrai, au bien et au beau comme objet final de sa quête, est hanté fatalement http://www.shunkin.net/Auteurs/Livres/KawabataYasunari12.jpgpar le désir de forcer cet accès difficile du monde des démons, et cette pensée, apparente ou secrète, hésite entre la peur et la prière.>> De cette quête et de son ambivalence témoigne un court roman, paru en 1961 : "Les Belles endormies". Singulière maison de prostitution où les clients, tous très âgés, passent des nuits à contempler le corps parfait de jeunes compagnes qu'ils n'éveillent pas. Par la méditation et par le rêve, le héros y évoque les femmes qu'il a connues. Ce sommeil est bien proche de la mort, et si la quête érotique donne accès au monde des démons, les beautés parfaites qu'on y rencontre ne sauraient être tout à fait étrangères à la perfection des Bouddha.


Publié l'année suivante, "Kyoto" semble sacrifier à un romanesque un peu facile : des jumelles, orphelines dès leur enfance et que le destin a séparées, se retrouvent une fois devenues jeunes filles. Mais elles appartiennent à des milieux différents et décident d'elles-mêmes de ne plus se revoir. Cependant, le vrai sujet du roman, c'est la relation quasiment amoureuse qui unit les personnages à la ville ; ce qu'ils recherchent en fuyant la cité moderne, en se réfugiant dans les jardins, dans les monastères, dans les sanctuaires, c'est, à travers la nature et la beautéhttp://img.over-blog.com/185x300/1/35/13/57/nouvelle/kawabata-couv.jpeg.jpg préservée, le sentiment de l'intemporel.

 

On l'aura compris, dans ses romans et dans ses nouvelles, Kawabata est avant tout un poète. A l'analyse, il préfère l'intuition, à la grande fresque, le tableau intimiste, aux péripéties, la subtilité du regard. Laisser aux images les plus simples, aux gestes les plus quotidiens le soin de dire toutes les instances de l'être, voire l'intuition de l'au-delà : l'intrigue ne vaut que par les images, et les images ne sont pas un décor ; tout est signe, dans la discrétion et la plénitude.

 

Il se donne la morte le 16 avril 1972 à Zushi.

Par Cathou
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Dimanche 16 octobre 2011 7 16 /10 /Oct /2011 15:05


La double naissance





842   Serments de Strasbourg


Les  serments de Strasbourg sont les premiers documents où le latin cède la place aux langues vulgaires, le  "roman"  pour la partie occidentale de l'empire, le  "tudesque" pour la partie orientale.

Le mot  "tudesque"  vient de l'adjectif germanique tiudesc, qui signifie «populaire». Cette racine se retrouve aussi dans le mot tiudesc-Land qui signifie le «pays du peuple».  Au fil du temps, il se transformera en Deutschland, nom actuel de l'Allemagne.




Ils sont trois, Lothaire (ci contre), Louis et Charles. Les deux premiers sont frères. Lothaire, quarante-sept ans, et Louis, http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/fb/Lothar_I.jpg/180px-Lothar_I.jpgtrente-quatre, sont les fils de l'empereur Louis le Pieux et d'Ermangarde. Charles est le fruit du remariage de l'empereur avec la jeune et belle Judith de Bavière. Il a dix-neuf ans. Tous les trois sont les petits-fils de Charlemagne. Ils se font la guerre depuis deux lustres, et plus encore depuis la mort de leur père. Le Pieux semblait pourtant avoir tout prévu et réglé depuis longtemps. En 817, l' année suivant son couronnement, il a rompu avec la tradition franque du partage en instituant son premier fils, Lothaire, en futur détenteur de la couronne impériale. Ses autres fils, Louis et Pépin (ce dernier devait mourir quelques années plus tard), recevraient en lots de consolation des royaumes soumis à l' autorité de Lothaire. Entre la coutume des Francs et le rêve d'un Empire romain reconstitué, Louis 1er choisit l'unité de l' Empire et celle de l' Europe chrétienne. L'Église applaudit. Les guerriers francs et leurs chefs plient, sans enthousiasme. La naissance de Charles, l'ambition de Judith et  l'amour de Louis pour sa jeune épouse vont bouleverser le schéma. Pour doter le petit Charles et lui assurer un bel avenir, on va peu à peu rogner sur les territoires promis à Lothaire, lequel n'entend pas être dépossédé par un gamin et par une marâtre qui a ensorcelé son père. Le ton monte et, chez les princes francs, il est rare qu' on en reste aux mots. D'autant que Lothaire est pressé de ceindre la couronne promise avant qu' elle ne tombe en quenouille. Si pressé que, par deux fois, il monte une expédition, dépose son père - avec l' appui de l' archevêque de Reims - et l' envoie méditer, en compagnie de l' impératrice, derrière les murs d'un couvent. Deux fois, le vieil empereur refait surface. Intrigues, coups de main, assassinats, yeux crevés, alliances faites et défaites, mais aussi, comme personne ne l' emporte durablement, réconciliations spectaculaires, embrassades, pardons, traités, nouveaux partages. Les royaumes virtuels et leurs titulaires se font et défont. Lorsque Louis meurt à Mayence en 840, l'idée impériale est morte. Elle n'aura pas duré un demi-siècle. Elle entre dans la légende de l'Europe.

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/75/Charlemagne_et_Louis_le_Pieux.jpg/300px-Charlemagne_et_Louis_le_Pieux.jpgMais Lothaire s'y accroche encore, et pour cause. L'Église franque, elle, hésite. L'unité politique de I'Empire, garante de son unité spirituelle, c'était sa grande idée. Un empereur, un pape, une chrétienté. Mais elle vient aussi, dans les dernières années du règne de Louis le Pieux, de découvrir les bénéfices d'un pouvoir impérial affaibli et divisé ; sous Charlemagne, elle était soumise ; depuis 830, elle dirige l' essentiel des affaires politiques et l' administration d 'un monarque affaibli. Et Lothaire, le violent, le brutal, risque de replacer l' épiscopat sous le joug.

 Le sort des armes va trancher le cas de conscience des évêques et exprimer, faute d'un message plus clair, la volonté divine : le 25 juin 841, les troupes conjointes de Louis, dit le Germanique, et de Charles, qu' on sumommera le Chauve, rencontrent à Fontenoy en Puisaye, près d' Auxerre, les soldats de Lothaire. Le choc fut, disent les annales, d'une extraordinaire violence. Lothaire, défait, s' enfuit, abandonnant sur le champ de bataille les corps de la plupart de ses partisans. La guerre est finie, la parole appartient désormais aux politiques, c'est-à-dire aux clercs.

Faute de document, on doit imaginer les tractations entre les camps, les émissaires, les cartes rudimentaires, les colères des uns
et des autres et les efforts des religieux pour mettre fin au plus vite à un conflit dont les hordes païennes, les Arabes au sud, les Normands à l' ouest et au nord, les Hongrois à l'est, pourraient profiter.
Sans doute est-ce d'un groupe de ces clercs savants, formés aux écoles d'Aix-la-Chapelle, de Corbie ou de Fulda*, imprégnés de culture latine traditionnelle, qu' est venue cette idée si simple et si révolutionnaire : effectuer le partage entre Charles et Louis - Lothaire, provisoirement, est hors course, contraint d' accepter ce qu'on lui donne - selon la langue parlée par leurs sujets. Une Francia occidentalis à l' ouest, dont les habitants parlent le roman ; une Francia orientalis à l'est, de langue germanique. Entre les deux, en tampon parce http://t1.gstatic.com/images?q=tbn:9r-hKF_nmmqTGM:http://osee3.unblog.fr/files/2009/10/0a2.jpgqu' on n' est pas naïf, on réservera pour Lothaire un royaume tout en longueur et assez invivable, multilingue de surcroît, qui court de la Lombardie à l' embouchure du Rhin. En guise de consolation, Lothaire conservera la couronne impériale, réduite à un simple symbole d'unité. L'idée de la France et celle de l' Allemagne sont nées autour de l' appartenance homogène à une manière de parler.

*
fr.wikipedia.org/wiki/Fulda

Le roman est une langue doublement vulgaire : un dérivé populaire du latin populaire, celui des marchands, des esclaves et des soldats arrivés en Gaule avec la conquête romaine huit siècles plus tôt. Du mauvais latin mâché et remâché par l'usage quotidien jusqu'à n'avoir plus qu'un vague souvenir de sa naissance. Ces origines fort plébéiennes de la langue française n' ont jamais fait l' affaire des nationalistes : on n' avoue pas aisément que le génie de la langue, ce don des dieux, est né dans le ruisseau. Selon les époques, les idéologies et l' état des connaissances linguistiques, idéologues et grammairiens - c'est tout un - se sont échinés à trouver des parents plus nobles ou à imaginer des mariages augustes dont serait issu le divin enfant. Le celtique, le grec, le germain, l'hébreu. Peine perdue, immenses chantiers ouverts pour n'y découvrir qu' une poignée de cailloux, quelques mots, quelques formes grammaticales, quelques racines importées, comme il en existe dans toutes les langues, perdues dans un océan de latin bâtard et rustique, lequel traînait déjà avec lui un fantôme de grec.

Dater la naissance de la langue française parlée est donc une vaine entreprise. Chacun croit parler le latin de son père et de sa mère et chacun le transforme. Mais à un moment, vers le début du VII ème  siècle, chacun se rend compte qu'il ne comprend plus que vaguement le vieux latin des gens instruits, celui qu' on parle http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/28/Sacramenta_Argentariae_%28pars_longa%29.png/180px-Sacramenta_Argentariae_%28pars_longa%29.pngdans les églises, et moins encore celui des livres. Il a cessé de parler latin. Déjà, les évêques recommandent aux prêtres d'utiliser dans leurs prêches un latin simplifié.  Que Charlemagne et sa cour d'intellectuels rénovent les études et les lettres latines tombées en déshérence, et l' écart se creuse encore, définitivement. Les contemporains de Charlemagne ont conscience qu'il existe désormais deux langues dans la partie occidentale de l'Empire, celle de l' écrit, le latin, et celle des illettrés, de la parole, que personne encore n'appelle le français et qui s'éparpille d'ailleurs en une infinité de dialectes.

Du côté de l' écriture - latine : le sacré, le pouvoir, la justice, la littérature, les formes nobles du savoir; le tout entre les mains d 'une toute petite minorité de clercs, bilingues, seuls détenteurs de cette immense puissance, celle de tradui re en langue romane rustique la parole de Dieu, les ordres de l' administration, les décisions des juges et la mémoire de la civilisation. Du côté de la parole : la sujétion, l'espace restreint des patois, la force brutale de l'aristocratie militaire franque, l'exercice rugueux et borné de la vie quotidienne.

Le 14 février 842, Louis le Germanique et Charles le Chauve se rencontrent à Strasbourg pour sceller l'alliance d'où sortiront,
quelques mois plus tard, les traités de Verdun. Les conseillers des deux rois ont tout fait pour donner à l' événement un éclat exceptionnel. Plus que publique, la cérémonie est publicitaire. II ne s' agit pas d'un simple serment d'accord entre deux princes comme il y en a eu, comme il y en aura tant, mais d'un acte fondateur, directement inspiré par la volonté divine : la création de deux royaumes égaux que les deux demi-frères se donnent l'un à l'autre par total consentement, après le jugement de Dieu sans appel qu' est la victoire de Fontenoy.

II est donc essentiel que tous entendent et comprennent le serment échangé. lls sont donc là, présents, < <en la cité qui jadis s' appelait Argentaria, mais qui aujourd' hui est appelée communément Strasbourg >>, les conseillers qui ont préparé l'accord, les clercs qui administrent, les législateurs, les hommes de cour, mais aussi,  mais surtout, les chefs de guerre et leurs troupes. C'est à eux que s' adressent en priorité Louis et Charles. Le premier, le plus âgé. parle d' abord, en langue germanique, à ceux de son camp pour leur expliquer la force particulière du serment qu'il va prononcer : << Si toutefois, ce qu'à Dieu ne plaise, je venais à violer le serment juré à mon frère, je délie chacun de vous de toute soumission envers moi, ainsi que du serment que vous m' aurez prêté. >> Charles, en langue romane, reprend exactement les mêmes termes.

C' est après ce moment que se produit le coup de théâtre politique et linguistique préparé en coulisse. Louis le Germanique, toujours au bénéfice de  l' âge, se tourne vers les troupes de Charles et jure, en langue romane : <<Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament, dist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet. . . >>


On est obligé aujourd'hui de traduire cette première apparition du français : <<Pour l'amour de Dieu et pour le  salut commun du peuple chrétien et le nôtre, à partir de ce jour, pour autant que Dieu m' en donne le savoir et le pouvoir, je soutiendrai mon frère Charles ici présent de mon aide matérielle et en toute chose, à condition qu' il m' en fasse autant. .. >>

Et Charles prononce un serment de nature identique, en langue tudesque: <<In Goddes minna ind thes christianes folches ind unser bedhero gehaltnissi. .. >>

Vient ensuite un troisième serment, celui que  << le peuple de chacun des deux >> prononce dans sa propre langue. << Si Louis tient le serment qu' il a juré à son frère Charles et que Charles, mon seigneur, de son côté n' observe pas le sien, au cas où je ne pourrais l' en détourner, je ne lui prêterai en cela aucun appui, ni moi ni nul que j' en pourrais détourner >>.

Les Serments de Strasbourg marquent la naissance conjointe de la France et de l' Allemagne, sous le signe de la reconnaissance mutuelle de leur spécificité linguistique sur la ruine de l'idée impériale latine
fondateur.


Les Serments de Strasbourg sont primordiaux du point de vue de l'histoire linguistique, car ils sont une des premières attestations écrites de l'existence d'une langue romane en Francie occidentale (ici l'ancêtre de la Langue d'oïl) et d'un dialecte germanique.


(extrait  du Préambule : "Le Pays de la Littérature" Pierre Lepape - Edition du Seuil)

Par Cathou
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