Samedi 22 août 2009 6 22 /08 /2009 16:33


1533 - 1592





  Michel de Montaigne                



Une jeunesse dans la tourmente

Michel de Montaigne naît le 28 février 1533 au château de Montaigne, troisième enfant d'une famille de notables bordelais  son père, Pierre Eyquem, seigneur depuis 1519, le confie dès l'âge de deux ans à un précepteur allemand qui ne lui parle que latin, de sorte qu'il doit, après six ans, apprendre le français comme une langue étrangère. En 1540, il entre au collège de Guyenne puis à la faculté des Arts où il s'initie à la philosophie. Mais, en 1548, une révolte contre la gabelle éclate à Bordeaux : Montaigne poursuit ses études de droit à Toulouse. En 1554, il reprend la charge de son père, conseiller à la Cour des aides de Périgueux, ce dernier étant devenu maire de Bordeaux au moment des guerres de religion. Élu trois ans plus tard au parlement de Bordeaux, Montaigne y fait la connaissance d'Étienne de La Boétie à qui le liera une amitié parfaite. Les troubles religieux s'aggravant, le parlement le charge d'une mission à Paris au retour de laquelle il a l'immense douleur de perdre La Boétie, le 18 août 1563.

 La retraite et la rédaction des Essais

Alors commence pour Montaigne une période de repli et de méditation ; s'il se marie en 1565 avec Françoise de la Chassaigne, la disparition de son père trois ans plus tard et la mort de cinq de ses enfants l'affectent et l'invitent à se retirer des affaires : en 1570, il vend sa charge au parlement de Bordeaux et commence, au plus fort des guerres civiles, en 1571, la rédaction d'un ouvrage qui deviendra célèbre : les Essais. Retiré dans sa <<librairie >>, Montaigne lit les grands classiques de l' Antiquité : Plutarque devient son auteur favori, mais César ou Sénèque le passionnent également. Toutefois, il ne compte pas refaire ce que d'autres ont déjà fait avant lui : il veut se décrire et se découvrir dans une æuvre à la limite entre la réflexion philosophique, le journal intime, la rêverie et l'autobiographie. Aussi traite-t-il indifféremment de la cruauté et du sommeil, de son amour pour les livres et de sa haine du pédantisme, de l'amitié et de la mort. Cette diversité du propos souligne la fantaisie et la générosité littéraire d'un auteur qui, tel Rabelais dont il était le lecteur, n'ennuie jamais.

Outre les Essais, Montaigne a laissé un précieux  "Journal de voyage en Italie",  de nombreuses lettres ainsi que les célèbres  Sentences peintes dans sa librairie . "Certes, c' est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l' homme.  Il est malaisé d'y fonder jugement constant et uniforme.".
Montaigne

La maladie et le voyage

Après la première publication des Essais, en 1580, Montaigne entame une longue période de voyages et de cures : atteint de calculs rénaux-la fameuse  "gravelle"  qui le fait tant souffrir - il se rend en Allemagne et en Suisse. De Baden, i! descend vers le Tyrol, passe en Italie, s'arrête à Padoue, à Venise, à Ferrare. En  pèlerinage à Rome, i! apprend qu'i! est nommé maire de Bordeaux pour deux ans, ce qui lui fait hâter son retour.

La maturité politique

Ayant exercé ses fonctions de 1581 à 1583, Montaigne est réélu maire pour deux années : s'il ne parvient pas à éviter la guerre civile en Guyenne, son crédit est toutefois renforcé par la visite de l'héritier du   trône, Henri de Navarre, qui séjourne chez lui pendant deux jours avec toute sa cour. Montaigne fait tous les efforts possibles pour réconcilier ce dernier avec le maréchal de Matignon, gouverneur de  guyenne pour Henri III. Les deux hommes se rencontrent le 12 juin 1585 et parviennent à s'entendre grâce à Montaigne, qui réussit ainsi à protéger Bordeaux contre les pillages des Ligueurs emmenés par Vaillac, gouverneur de Château Trompette. Mais, ce premier ennemi évité, un autre survient contre lequel nul ne peut lutter : en juin 1585, la peste se déclare à Bordeaux et gagne rapidement les alentours de la ville.  Montaigne a la chance d'être absent et se met à l'abri avec sa mère, sa femme et sa fille. Cette période de retraite forcée lui permet de lire des historiens, comme Quinte- Curce ou Tacite. Il compose alors le troisième livre de ses Essais.

Les dernières années

En 1587, il reçoit à nouveau la visite du roi de Navarre. Montaigne songe à préparer une quatrième édition de ses Essais et se rend à Paris à cet effet, au printemps 1588. Surpris par la journée des Barricades, i! accompagne Henri III dans sa fuite vers Rouen. De retour à Paris le 10 juillet 1588, Montaigne est capturé par les rebelles de la capitale et emprisonné quelques heures à la Bastille. Montaigne regagne ensuite sa "librairie"  et 
retrouve ses lectures favorites : Hérodote, Tite-Live, Cicéron, Aristote et saint Augustin. En juillet 1590, Henri IV lui écrit et l'invite à la Cour, mais Montaigne, malade, doit décliner l'offre royale.  Il meurt subitement chez lui, le 13 septembre 1592, à l'âge de 59 ans au cours d'une messe célébrée dans sa chapelle.

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Notes :


"L'universalité des Essais est un signe de la force vivante que représente dans le monde celui qui fut tout ensemble le premier de nos grands politiques et le premier de nos grands moralistes. "

Maurice Rat, Essais de Montaigne, introduction, Gallimard, 1962.

"Au départ, il y a cette question posée à Montaigne - cette question que Montaigne pose lui-même : une fois que la pensée mélancolique a récusé l'illusion des apparences, qu'advient-il ensuite ? Que va découvrir celui qui a dénoncé autour de lui l'artifice et le déguisement ? Lui est-il permis d'accéder à l' être, à la vérité, à l 'identité intérieure, au nom desquels il jugeait insatisfaisant le monde masqué dont il a pris
congé ? Si les mots et le langage sont une marchandise si vulgaire et si vile, quel paradoxe que de composer un livre et de s'essayer soi-même en faisant oeuvre de langage ! "

Jean Starobinski, Montaigne en mouvement, Gallimard, 1983

"Pensée informe et ondoyante, passant sans trêve du mouvement à l'inertie, la pensée de Montaigne s'évaporait sans laisser de trace. Car, pensée sans substance, elle était aussi pensée sans durée. (...) Mais dès l'instant où Montaigne commence à tenir registre de sa pensée, sa pensée commence d'avoir une espèce d'histoire et par conséquent une espèce de durée. "

Georges Poulet, Etudes sur le temps humain, Plon, 1952

                 

"Les Essais"


Un gentilhomme livre ses pensées et ses expériences, et dessine ainsi le contours d'une sagesse.

"Essais" signifie "essais du jugement"  mais aussi   "essais de la vie" expérience ..
"Toute cette fricassée que je barbouille ici n'est qu'un registre des essais de ma vie (Montaigne).
Le titre évoque la modestie de l'auteur mais aussi l'originalité de l'ouvrage.


En chaque homme,"la forme entière de l'humaine condition"


Âgé de trente-sept ans, Michel de Montaigne quitte ses fonctions de magistrat à Bordeaux et se retire dans sa propriété campagnarde. Durant les vingt-deux années qui le séparent de sa mort, il consigne par écrit d'abord ses notes de lectures, ses commentaires, puis bientôt et surtout ses pensées, émaillées d'anecdotes tirées de l'expérience. Les réflexions que lui suggère le monde contemporain trahissent un esprit critique et curieux. Cette acuité du regard, Montaigne la dirige aussi sur lui-même, et de cette analyse particulière il entend tirer une plus grande connaissance de l'homme en général, car "chaque homme (...) porte en soi la forme entière de l'humaine condition".


"A sauts et à gambades"


Au fil des pages, se dégage une sagesse qui apparaît riche de mille nuances. Montaigne évoque la douleur et la mort pour suggérer qu'elles sont des créations de l'imagination que l' on peut apprivoiser ; il parle aussi de la vieillesse qui l'attend et doucement le conduit à son terme. Ailleurs, il propose des règles de pratiques de vie : se laisser guider par "mère Nature", savoir jouir pleinement de l'instant ; ailleurs encore, il confesse son amour de la vie. Mais suivre la nature, c'est aussi accepter ses limites ; "de nos maladies, la plus sauvage, c'est mépriser notre être...". Au fil des pensées, c'est en  quelque sorte l'idéal du "gentilhomme", presque de l''honnête homme" qui s'esquisse, et ce gentilhomme a les traits de Michel de Montaigne, jamais absent de ses écrits. Les thèmes foisonnent, des plus futiles aux plus essentiels : ainsi l'inconstance du monde et de l'homme, la faiblesse de l'homme mais aussi sa grandeur, la dénonciation de la torture et du colonialisme, l'éducation... pour ne citer que quelques unes des matières qui "se tiennent toutes  enchaînées les unes aux autres...". A la succession logique et construite des pensées, Montaigne préfère "l'allure à sauts et à gambades" qui donne au style sa vivacité et à la lecture son attrait.

Les Essais (1572- 1588) sont marqués par l' atmosphère d' intolérance que les guerres de Religion créaient alors dans le pays. A cette intolérance, Montaigne oppose la sagesse de l' honnête homme et le scepticisme  du philosophe.


Extraits :

Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si  mes pensée se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les  ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moi.


Nature a maternellement observé cela, que les actions qu' elle nous a enjointes pour notre besoin nous fussent aussi  voluptueuses ; et nous conviez, non seulement par la raison, mais aussi par l'appétit ; c' est injustice de corrompre ses règles. Quand je vois et César, et Alexandre, au plus épais de sa grande besogne, jouir si pleinement des plaisirs  naturels et par conséquent nécessaires et justes, je ne dis pas que ce soit relâcher son âme, je dis que c' est la roidir, soumettant par vigueur de courage à l' usage de la vie ordinaire ces violentes occupations et laborieuses pensées, sages, s'ils eussent cru que c' était là leur ordinaire vacation, cette-ci  l' extraordinaire. (...) Composer nos moeurs est notre office, non pas composer des livres, et gagner, non pas des batailles et provinces, mais l' ordre et tranquillité à notre conduite. Notre grand et glorieux chef-d'oeuvre, c' est de vivre à propos. Toutes autres choses, régner, thésauriser, bâtir, n' en sont qu' appendicules  et adminicules pour le p/us.

Essais, IlI, XIlI


Le peuple se trompe : on va bien plus facilement par les bouts, où l' extrémité sert de borne d'arrêt et de guide, que par voie, du milieu, large et ouverte, et selon l' art que selon nature, mais aussi bien moins noblement aussi, et moins  recommandablement. La grandeur de l'âme n' est pas tant tirer à mont et tirer avant, comme savoir se ranger et  circonscrire. Elle tient pour grand tout ce qui est assez, et montre sa hauteur à aimer mieux les choses moyennes que les éminentes. Il n' est rien si beau et légitime que de faire bien l' homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie ; et de nos maladies la plus sauvage c' est mépriser notre être...C' est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être. Nous cherchons d'autres conditions, pour
n'  entendre l' usage des nôtres, et sortons hors de nous, pour ne savoir quel il y fait. Si avons-nous beau monter sur des échasses, car sur des échasses encore faut-il marcher de nos jambes...
Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance.

Essais, III, XIII


Notes :

Les Essais se composent de trois livres : les deux premiers furent rédigés à partir de 1572, et publiés en  1580. En 1588, parut une édition "augmentée d'un troisième livre et de six mille additions aux deux  premiers". Montaigne annota encore de manière abondante l'un des exemplaires de Bordeaux.

Quelques-unes des sentences inscrites sur les travées de la "librairie" de Montaigne :

"Je suis homme, rien de ce qui est humain ne m'est étranger."
Térence

Les hommes sont tourmentés par les opinions qu'ils ont des choses, non par les choses elle-mêmes.".
Epitecte

"Il est matelassier. Son rôle est de capitonner les aspérités de la vie, de nous fournir des coussins pour amortir les chocs du voyage. Il est le  prince de cette suave école du sommeil qui donnera plus tard La Fontaine. Sans doute laisse-t-il de côté certains jaillissements sublimes de l'âme, les folies, sacrifices, défis. Mais il évite aussi les férocités du fanatisme qui, dans notre faible nature, accompagnent souvent les galops des certitudes."
Paul Guth

Montaigne a eu deux passions : la vérité  et la liberté. "Je festoie et caresse la vérité en quelque main que je la trouve, et m'y rend allègrement, et lui tend les armes vaincues, de loin que je la vois approcher.(...) Je suis si affadi après (si ardemment épris de) la liberté que, qui me défendrait l'accès de quelque coins des Indes, j'en vivrai aucunement (quelque peu) plus mal à mon aise."

Montaigne




Par Cathou
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Samedi 22 août 2009 6 22 /08 /2009 19:22

1547 - 1616



I:  Don Quichotte

Si le viel hidalgo Don Quichotte est un idéaliste et un rêveur impénitant, Cervantes, lui, fut un homme d'action, durement confronté à la vie, plongé dans la guerre et dans le silence des prisons.



Miguel de Cervantes Saavedra (29 septembre 1547 à Alcala des Henares - décédé le 22 avril 1616 à Madrid, est un romancier, poète et  dramaturge espagnol, universellement célèbre pour son roman DON GUICHOTTE, reconnu comme le premier roman moderne. Miguel de Cervantes est souvent considéré comme la plus grande figure de la littérature espagnole. Il  aimait à dire : « la plume est la langue de l'âme ».


Né le 29 sept. 1547
Décédé le 22 avril 161
6

Miguel de Cervantes Saavedra (portrait imaginaire, étant donné
qu'il n'existe aucun portait authentifié de l'époque)


La fin d'une époque


Pour situer Cervantès dans l'histoire littéraire et le comparer aux plus grands, il suffit de citer deux de ses contemporains : Shakespeare  (1564-1616) et Montaigne (1533- 1592). Comme eux, il fut le témoin des profonds bouleversements qui marquèrent le passage de la Renaissance au XVII ème siècle. Comme eux, il est l 'auteur de chefs-d'æuvre qui ont une place à part dans la littérature mondiale, notamment par leur originalité et leur <<actualité >>, et par leur côté précurseur. La comparaison s'arrête là ; car si la vie de Shakespeare et celle de Montaigne se confondent avec leur æuvre, et vice versa, Cervantès, lui, fut un homme d'action avant d'être un intellectuel, et il eut à se battre, dans tous les sens du terme, pour gagner sa vie, pour <<sauver sa peau >>- quitte à y perdre une main - et pour atteindre enfin la célébrité à cinquante-huit ans, celle que lui valut "Don Quichotte". On l'aura compris, sa vie fut plutôt un roman d'aventures qu'une existence studieuse consacrée à la méditation et  à l'introspection. Dans notre monde médiatisé, Cervantès aurait plus d'une fois défrayé la chronique et fait la une des journaux à sensation, au fil de ses <<exploits >>.


Le choix des armes

Avant les années 1560, on ne sait que peu de choses de la vie de Miguel de Cervantès. Il eut semble-t-il une enfance quelque peu bousculée, due aux difficultés financières de son père, apothicaire et chirurgien, forcé d'effectuer de nombreux déplacements pour son métier. Le jeune homme fréquenta sans doute l'Université, car il parle en personne concernée de la vie étudiante dans certaines de ses æuvres. De plus, grâce à son maître, l'humaniste Lopez de Hoyos, il participa à l'hommage rendu à Élisabeth de Valois, en écrivant des poèmes sur la disparition prématurée de la reine d'Espagne, fille d'Henri II. Cela prouve au moins que Cervantès fréquentait les milieux des intellectuels et des poètes, et qu'il avait des goûts littéraires assez bien arrêtés. Pourtant, il choisit de se diriger vers la carrière militaire. Il fut d'abord http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/e0/Battle_of_Lepanto_1571.jpg/260px-Battle_of_Lepanto_1571.jpgcamérier* du cardinal Giulio Acquaviva, représentant du pape en Espagne, qu'il suivit en Italie lorsque le légat rentra à Rome. Cervantès s'engagea alors
dans l'armée espagnole d'Italie, avec laquelle il participa à la fameuse bataille de Lépante (1571), qui allait lui valoir son surnom de <<Manchot de Lépante >>. Auteur d'actes héroïques, toujours présent au cæur du danger et des combats, il fut blessé à plusieurs reprises et finit par perdre sa main gauche. Avec fierté, pour bien rappeler que son infirmité <<n'avait pas été contractée dans quelque taverne >> , il ne manqua pas de rappeler ces faits d'armes dans ses æuvres. Son état ne l'empêcha pas de combattre à nouveau, participant avec son jeune frère Rodrigo à la bataille navale de Navarin (1572), contre les Turcs.

*
Dans l Eglise Catholoque, le camérier est un membre de la  Famille Pontificale, chargé du service personnel du pape.

Écrire pour survivre

 Ayant bénéficié d'un congé, il décida de rentrer en Espagne avec son frère, et c'est au cours de ce voyage (1575), probablement au large de la Camargue, qu'il fut fait prisonnier par des pirates ; emmené à Alger, il y resta captif pendant cinq ans (Récit du Captif) et commença à écrire "la Galatée", non sans avoir essayé à plusieurs reprises de s'évader. Racheté en 1580, il rentra en Espagne, n'ayant d'autre moyen d'existence que sa plume. Il écrivit des pièces de théâtre, termina et publia "la Galatée" (1585) - un http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/17/Invincible_Armada.jpg/400px-Invincible_Armada.jpgroman pastoral -, se liant aux meilleurs écrivains du moment (Calderon, Tirso de Molina, etc.). Mais son art ne suffit pas à le faire vivre, surtout qu'il s'était marié en 1584. A la recher che d'un emploi public, il réussit à obtenir le poste de com missaire à  l'approvisionnement de l'Invincible Armada*, puis il fut recouvreur d'impôts en Andalousie.
 
*
fr.wikipedia.org/wiki/Invincible_Armada

Don Quichotte en prison

En 1589, accusé d'escroquerie au détriment de l'Église, il fut excommunié et emprisonné, un sort qu'il connut d'ailleurs à plusieurs reprises, pour des affaires d'argent et, en 1605, pour une accusation infondée de meurtre. Du reste, il commença à écrire Don Quichotte <<en un lieu où toute incommodité a son siège,où tout bruit lugubre fait sa demeure>>, c'est-à-dire en prison, et plus précisément, sans doute, à la prison de Séville, où il passa sa captivité, dit la légende, dans une cage à gros barreaux. En 1605, libre, il fit paraître la première partie de L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, qui connu
un succès immédiat et permit à son auteur de n'avoir d'autre souci que la production littéraire. Dans les demières années de sa vie, il fit paraître Les Nouvelles exemplaires (1613), la seconde partie de Don Quichotte (1615), un recueil de pièces de théâtre intitulé Huit Comédies et Huit  "Entremeses"  nouveaux (1615), tandis que Les Travaux de Persilès et Sigismonde, roman de l'adieu à la vie et à la gloire, probablement terminé quelques jours seulement avant sa mort, fut publié par sa femme en 1617.


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Notes :

Voici ce que P. Guenoun (Cervantès par lui-même, Éditions du Seui!, 1971) écrit du Don Quichotte : <<æuvre multiple, parabolique, et qui porte en elle les traditions des trois Espagnes, la juive, la chrétienne et la musulmane, l'histoire du chevalier errant au sang impur et de son fidèle écuyer au sang statutaire compose ainsi la geste épicoburlesque de ces trois Espagnes imaginairement revivifiées pour donner un passe-temps au coeur mélancolique et chagrin... "

<<Soldat, prisonnier des Turcs, petit Fonctionnaire itinérant, empêtré dans ses livres de comptes, à peine a-t-il  conquis un domici!e fixe qu'il se voit harcelé par les soucis que lui causent des difficultés d' argent inextricables, ou une famille calamiteuse qui lui procure les pires déboires. C'est dans l'inquiétude qu'est conçu un chefd'oeuvre  d'équanimité. Le monde entier semble conjuré contre son recueillement et sa paix intérieure. Cervantès est l'homme de toutes les mésaventures, et dans l'ordre littéraire comme dans ses affaires privées, i! est en butte à tous les traquenards.  Comment une telle existence n'aurait-elle pas modelé son génie primesautier ?

 J. Babelon, Cervantès. Nouvelle Revue critique 1939


II : Nouvelles exemplaires

Douze nouvelles d'amour et d' aventure au temps du Siècle d'or  Espagnol  sont narrées dans une atmosphère baroque de monde à l'envers et de tromperie universelle.

En Espagne, le mot novela désigne aussi bien le roman que la nouvelle. Il  vient de novela italien qui signifiait  "mensonge, farce, tromperie, événement, conte", c' est-à-dire un genre que l'on ne trouvait que dans les bouches basses et viles.
Mais Cervantes (1547-1616) se proposa d' écrire des "Nouvelles exemplaires* ", c'est-à-dire des récits caractérisés par leur exemplarité  morale et leur contenu  édifia
nt.

*
fr.wikipedia.org/wiki/Nouvelles_exemplaires

L'Espagne du Siècle d'or

Dans "Le Curieux impertinent", nous est démontrée l'imprudence qu'il y a pour un mari à mettre à l'épreuve la fidélité de sa femme. Et dans "Le Jaloux d' Estrémadure", on voit le danger pour un presque septuagénaire de se marier avec une jeune fille de quinze ans. Ces deux maris qui ont enfreint les lois naturelles mourront désespérés. "La Petite Gitane" nous fait vivre dans le monde libre des gitans et "L'illustre Souillon"" dans les coulisses d'une auberge tolédane. L'une et l'autre se terminent par une "reconnaissance". La petite gitane et l'illustre bonne sont deux filles nobles que leurs parents finissent par retrouver. Quant à L'Amant libéral, sa prodigalité finira par avoir raison de ses amours et de sa destinée malheureuses. La plus  picaresque des nouvelles est "Rinconete et Cortadillo", l'histoire de deux jeunes vagabonds qui se font  admettre dans la confrérie des voleurs de Séville. Dans "Le Licencié de verre", le héros a la folie de se croire de verre, mais il n'en dit pas moins,  comme Don Quichotte, de bonnes vérités. Et "Le Colloque des chiens", qui ferme le recueil, est un bavardage entre chiens qui nous font faire le tour de toute une société et de toute une époque.

Le monde à l'envers

Le lecteur, habitué aux æuvres réalistes, est émerveillé par le curieux comportement des personnages, par leur invraisemblable psychologie, par leurs contradictions. Avec "les Nouvelles exemplaires", on se trouve plongé dans un monde parfois diabolique, souvent fantastique et merveilleux. Ce monde à l'envers, thème banal de la littérature baroque, est un monde dans lequel les situations insolites sont monnaie courante. Cervantes lui-même n'hésite d'ailleurs pas à confesser dans le prologue des "Nouvelles exemplaires" que son unique obsession est de divertir et de surprendre, bref de ne pas ennuyer son lecteur. En créant ce monde paradoxal des "Nouvelles exemplaires", dans lequel les alguazils* sont galants, les voleurs d'honnêtes gens, et les gitans des nobles, Cervantes veut nous signifier que tous les principes, même les plus sacrés, se valent, et que les mæurs sont relatives.

*
L'alguazil (de l'espagnol alguacilillo, lui même de l'arabe āl-ġazil (l'archer)  est le « policier » de l' arène pendant la corrida.


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Extraits :
                                                                                                        

La Petite Gitane


A peine Précieuse eut-elle achevé sa romance que de l' illustre auditoire et grave sénat qui l'écoutait une seule voix se forma et dit :

- Recommence, Précieuse, les cuartos ne te manqueront pas plus que la terre !

Il  y avait plus de deux cents personnes à regarder la danse et à écouter le chant des gitanes, et dans l'instant de la plus grande ardeur, un des lieutenants de la ville vint à passer par là et, voyant tant de gens assemblés, demanda ce que c'était : on lui répondit qu'on écoutait chanter la belle petite gitane. Le lieutenant s'approcha, car il était curieux, écouta un moment et, pour demeurer fidèle à la gravité de son état, s'en fut avant la fin de la romance. Mais la petite gitane lui avait plu à l'extrême, et il manda un sien page auprès de la vieille afin que, le soir tombé, elle allât che lui avec ses compagnes, car il voulait que sa  femme doña Clara les entendit.  A quoi la vieille répondit qu' elle irail. Le ballet, le chant s' achevèrent, on changea de lieu ; là-dessus un page fort galamment mis se présenta devant Précieuse et lui tendant un papier plié lui dit :

- Précieuse, chante la romance que voici : elle est fort belle. Je t'en donnerai d' autres de temps en temps, de sorte que tu auras renom d' être la plus grande chansonnière du monde.

- J' apprendrai celle-ci de fort bonne grâce, répondit Précieuse, et ne manquez point, monsieur, de me donner les chansons dont vous parlez, à condition qll'elles soient honnêtes. Si vous voulez que je vous les paye, accordons-nous par douzaines : douzaine chantée, douzaine payée. Car penser que je vous payerai  d' avance, cela est impossible.



L' Amant libéral


- L' histoire demande plus de loisir, répondit Léonise. Apprends pourtant qu'au bout d' une journée après notre séparation, le bateau de Yousouf revint, par un gros vent, sur l' île de Pantellaria où nous vÎmes aussi notre galiote. Mais la nôtre, sans que l' on y pût remédier, alla droit aux rochers. Mon maître, voyant sa perte si proche, vida prestement deux barils
qui étaient pleins d' eau, les boucha fort soigneusement et les attacha l' un à l'autre avec des cordes ..il me mit au milieu, se déshabilla et prenant un autre baril entre ses bras, se noua un corde autour de la ceinture et de la même corde s'attacha à mes barils. Puis courageusement, il se jeta à l' eau, m'entraînant avec lui. Je n'eus pas le coeur de me jeter, un autre Turc me poussa derrière YousouJ,  je tombai inanimée et ne retrouvai le sens que dans les  bras de deux Turcs qui me tenaient la face contre terre, vomissant toute l'eau que j' avais bue. Tout effrayée, j' ouvris les yeux et vis Yousouf à mes côtés,la tête en miettes, on m'apprit qu'il avait été donner sur les rochers et y avait terminé ses jours. Ces Turcs ajoutèrent qu'en tirant sur la corde, ils m'avaient amenée à terre à
demi noyée.



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Notes :


Comme tous les grands auteurs, Miguel de Cervantes est un écrivain extrêmement ambigu. Avec les Nouvelles exemplaires, il veut divertir le lecteur, certes, mais aussi l'édifier et le porter à la vertu. Cependant, le caractère exemplaire des Nouvelles semble douteux à de nombreux critiques.

Ainsi, le célèbre dramaturge espagnol Lope de Vega (1562-1635) écrit que "les Nouvelles de Cervantes" pourraient être exemplaires", c'est-à-dire qu'à son son avis, elles ne l'étaient pas.

De la même manière, Cristóbal Suårez de Figueroa, en 1615, deux ans après la publication des Nouvelles exemplaires, les présente "comme intrinsèquement nocives et perverses considérées d'un point de vue moral".

Ortega y Gasset (1883-1955) précise : "Cet adjectif d'exemplaire n'est pas si étrange. Ce soupçon de moralité que le plus profane de nos écrivains verse sur ses nouvelles appartient à l'héroïque hypocrisie exercée par les élites du XVIIe siècle." Qu'en penser ? Les Nouvelles exemplaires n'auraient-elles plus rien d'exemplaire ?

Mariano Baquero Goyanes, critique littéraire contemporain, nous répond qu'en  "donnant le titre de Nouvelles 
exemplaires à son recueil, Cervantes signalait à la fois une ressemblance et une différence par rapport aux nouvelles italiennes, modèles du genre. Les Nouvelles étaient bien des "novellas" au sens italien du terme, c'est-à-dire des récits courts. Mais elles ne l'étaient pas en ce qui concernait leur tonalité morale, bien sage comparée aux fictions italiennes,insolentes et osées".

Par Cathou
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Mardi 15 septembre 2009 2 15 /09 /2009 00:00

1606 - 1684


Poète et dramaturge de l'héroïsme et de la grandeur romaine, Poerre Corneille a doonné à la morale des accents sublimes.


Une gloire rapide

Issu d'une famille de magistrats, Pierre Corneille naît à Rouen en 1606. Au collège des jésuites où il poursuit d'excellentes études secondaires, il se passionne pour la morale et l'éloquence de Sénèque et Lucain, stoïciens latins ; il découvre aussi l'art de la scène, car le collège utilise la représentation théâtrale à des fins pédagogiques. La présence à Rouen de nombreuses maisons  d' édition spécialisées dans le théâtre l' oriente déjà vers sa vocation. Aussi renonce-t-il à une carrière juridique ; en 1628, il prétère acheter deux offices d'avocat qu'il conservera jusqu'en 1650, et il se consacre définitivement à l'écriture dramatique. A Mondory, directeur du théâtre du Marais, Corneille confie le Manuscrit de Mélite (ou Les Fausses Lettres). En 1629, la pièce est jouée à Paris et connaît un vif succès, dû à son comique discret qui prend pour cible le badinage de jeunes amoureux. Corneille, étonné d'une célébrité si soudaine, continue à donner des comédies d'intrigue : La Veuve (1631), La Galerie du palais (1632), La Suivante (1633) et La Place Royale (1634) ; ces pièces reprennent le schéma des amours contrariées de la pastorale. Parallèlement il écrit des tragi-comédies Clitandre (1631) et Médée (1635), mais leur ton trop pathétique s' éloigne souvent de toute vérité humaine. Avec L' illusion comique (1636), il revient à la comédie en mêlant la féerie et le burlesque et en proposant une réflexion sur la magie du théâtre. Le Cid (1637) achève de le rendre maître de la scène française, malgré la querelle des doctes*, pédants et jaloux qui y voient une atteinte à la vraisemblance. L' Académie déclare que la pièce n'est conforme ni aux règles théâtrales ni aux bienséances. Cela ne l'empêche pas de connaître un succès incomparable qui fait dire à Boileau : "Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue."

* savants, érudits

Retraite et recueillement

Après une période de réflexion, Corneille partage son temps entre Paris et Rouen où il se marie, en 1640, avec Mlle de Lampérière, avec qui il aura six enfants. Il tire désormais ses sujets d'æuvres de l'histoire romaine. Avec Horace et Cinna en 1640 et La Mort de Pompée en 1643, il analyse les rapports du pouvoir à Rome et met en scène un héroïsme empreint d'absolu. En 1644, il choisit de donner ses pièces à l'hõtel de Bourgogne, salle rivale du théâtre du Marais où les précédentes avaient été jouées. Avec Rodogune (1645) apparaît une soumission apparente aux règles du théâtre mais qui va de pair avec une prolifération de coups de théâtre. Après son élection à l'Académie française en 1647, cette tendance s'accentuera avec Héraclius (1647), Andromède (1650) et Nicomède (1651). Parallèlement, Corneille se http://storage.canalblog.com/01/26/409507/23939069_p.gifconsacre à une méditation sur  l'héroïsme religieux ; Polyeucte (1642) et Théodore, vierge et martyre (1646) révèlent la ferveur mystique de son inspiration chrétienne. Après l'échec de Pertharite (1651), il publie une traduction en vers de L'Imitation de Jésus-Christ (de 1651 à 1656). Au même moment, il réfléchit sur son art et sa dramaturgie dans trois Discours ainsi que dans des Examens de chacune de ses pièces, qui paraîtront en 1660.

(ci contre maison de Corneille à Rouen)

Les dernières tragédies

Oedipe (1659), tragédie dédiée à Fouquet, marque son retour à la scène. Désormais, il puisera son inspiration dans l' Antiquité grecque et chez les peuples barbares. Une vision romanesque fort proche de la manière tragi-comique se fait jour. Bientõt concurrencé par Racine, qui bénéficie du goût nouveau pour la simplicité des constructions dramatiques, Corneille passe en arrière-plan de la scène littéraire. Après Sertorius (1662), il reçoit une petite pension qui lui permet tout juste de vivre. Il a perdu la verve de ses premières tragédies, et Sophonisbe (1663), Othon (1664), Attila (1666) et Tite et Bérénice (1670) n'arrivent pas à supplanter la gloire du théâtre racinien. Aussi Suréna (1674), où se mêlent harmonieusement tendresse et héroïsme, vient-elle clore la carrière théâtrale de Corneille, non sans révéler pourtant encore un souffle créateur puissant qui ne sera vraiment reconnu que trois siècles plus tard.

Héroïsme et liberté

Malgré la diversité de l'æuvre cornélienne, l'héroïsme reste son thème central : l'homme est sans cesse confronté à son destin et se doit de mériter son honneur pour sa gloire. Tout l'environnement contingent de l'histoire et de la politique lui permettent de se dépasser et de justifier ses actes personnels. Aussi le héros est-il celui qui maîtrisera ses impulsions, qui refusera la fatalité aliénante, pour revendiquer sa liberté. Le stoïcisme de Corneille, loin d'être fait de contraintes, est une conduite nécessaire à acquérir pour être pleinement soi-même. Comme les jésuites qui l'ont formé, Corneille croit en l'homme et à son libre arbitre. Ainsi l' æuvre de Corneille se fonde sur une morale exaltante et généreuse, et l'originalité de ses choix dramaturgiques vient souligner une vision optimiste du monde.

Le contraste entre l' æuvre de Pierre Corneille et sa vie a toujours surpris les commentateurs : où donc ce paisible bourgeois de Rouen a-t-il bien pu poser son regard pour écrire des pièces impétueusement géniales,
? Pas sur son triste univers quotidien, en tout cas...

I) Le Cid :

Au commencement de la pièce dans un exemple de la "fausse piste" que Corneille aimait préparer à son spectateur, on apprend qu'il est certain que le Comte Gormas, père de Chimène, sera nommé gouverneur de    l' Infant. Ainsi, tout semble favoriser l'union de Chimène et de Rodrigue, que le Comte approuve. Mais, par un renversement inattendu, c'est Don Diègue, père de Rodrigue, qui reçoit cet honneur. Le Comte, furieux, dénonce son rival comme indigne du choix, et dans un accès de rage finit par souffleter le vieillard. Ce dernier, trop faible pour se défendre, demande à son fils de le venger. La scène où le jeune Rodrigue défie le Comte, grand guerrier et soutien principal du royaume, illustre bien la tension dramatique que Corneille savait prêter au dialogue.

DON RODRIGUE :
A moi, Comte, deux mots.
LE COMTE :
Parle.
DON RODRIGUE:
Öte-moi d'un doute.
Connais-tu bien don Diègue?
LE COMTE:
Oui.
DON RODRIGUE:
Parlons bas, écoute.
Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu,
La vaillance et l'honneur de son temps, le sais-tu?
LE COMTE :
Peut-être.
DON RODRIGUE
Cette ardeur que dans les yeux je porte,
Sais-tu que c'est son sang, le sais-tu?
LE COMTE:
Que m'importe!
DON RODRIGUE:
A quatre pas d'ici je te le fais savoir.
LE COMTE :
Jeune présomptueux!
DON RODRIGUE:
Parle sans t'émouvoir.
Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées
La valeur n'attend point le nombre des années.
LE COMTE:
Te mesurer à moi! qui t'a rendu si vain,
Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?
DON  RODRIGUE:
Mais pareils à deux fois ne se font point connaître
Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître.
LE COMTE:
Sais-tu bien qui je suis?
DON RODRIGUE:
Oui, tout autre que moi
Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d'effroi.
Les palmes dont je vois ta tête si couverte
Semblent porter écrit le destin de ma perte.
J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur,
Mais j'aurai trop de force, ayant assez de coeur.
A qui venge son père il n'est rien impossible :
Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.
LE COMTE:
Ce grand coeur qui paraît aux discours que tu tiens,
Par tes yeux, chaque jour, se découvrait aux miens
Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille,
Mon âme avec plaisir te destinait ma fille.
Je sais ta passion et suis ravi de voir
Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir,
Qu'ils n'ont point affaibli cette ardeur magnanime,
Que ta haute vertu répond à mon estime
Et que voulant pour gendre un cavalier parfait,
Je ne me trompais point au choix que j'avais fait.
Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse,
J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse.
Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal,
Dispense ma valeur d'un combat inégal;
Trop peu d'honneur pour moi suivrait cette victoire :
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
On te croirait toujours abattu sans effort
Et j'aurais seulement le regret de ta mort.
DON RODRIGUE:
D'une indigne pitié ton audace est suivie :
Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie?
LE COMTE:
Retire-toi d'ici.
DON RODRIGUE:
Marchons sans discourir.
LE COMTE :
Es-tu si las de vivre?
DON RODRIGUE:
As-tu peur de mourir?
LE COMTE :
Viens, tu fais ton devoir et le fils dégénère
Qui survit un moment à l'honneur de son père.

Le Cid~ II,
2





Notes :

Le système dramaturgique cornélien

Corneille met au premier plan de ses préoccupations l'admiration et la nécessité de plaire par une juste peinture de l'homme et des mæurs. Mais l'auteur n'es pas arrêté par la vraisemblance ; les personnages peuvent avoir des qualités morales démesurées puisqu'ils constituent une élite (souverains, princes, grands capitaines) et qu'i!s sont pris dans une action tragique digne, à leur hauteur. Au vraisemblable, Corneille préfère une "vérité extraordinaire" .

Le conflit cornélien

Le conflit tragique réside dans l'opposition entre "l'impétuosité des passions" et "les lois du devoir et les tendresses du sang". Mû par une situation exceptionnelle, le héros est en proie à une lutte entre la passion et le devoir (ou le sentiment naturel). Dans son choix, il a une valeur exemplaire : en lui, nous devons voir le meilleur de nous-mêmes.

L'art de Corneille

 
Les ressorts dramatiques essentiels sont les grands débats intérieurs du héros et les rebondissements ou coups de théâtre qui créent le mouvement dramatique. Parfois une poésie héroïque épique éclate, qui confère une esthétique baroque à une action tragique classique. Par son goût des formules, des maximes, Corneille atteint au sublime, révèle des valeurs absolues.



II) L'illusion comique

On a souvent comparé "L'illusion" à la palette de couleurs que l' artiste prépare avant de commencer
à peindre. Et il est vrai que tout le théatre classique y figure déjà en puissance, comme prêt à surgir de la main de l' artiste.


Un père, à la recherche de son fils disparu, s'adresse à un magicien qui évoque sous ses yeux la vie du jeune homme et montre les bienfaits de son nouveau métier, comédien.

Le théâtre français en pleine mutation

Dans les années 1630, notre théâtre est en train de devenir un art majeur. Longtemps demeuré populaire, il gagne désonnais les milieux les plus cultivés. Corneille, lui, a fait figure de pionnier. En 1636, il n'a que trente ans, mais la gloire l'a déjà désigné. Un an avant sa consécration définitive avec Le Cid, il publie L' Illusion comique, bouquet multicolore de personnages, de péripéties, de genres très différents. C'est, au seuil du classicisme, un chant euphorique, une apologie enthousiaste du métier de comédien.

Le parcours initiatique d'un jeune premier

 Pridamant, un bourgeois de Bretagne, a mis son fils Clindor en fuite à force de sévérité. Pris de remords, il parcourt l'Europe à sa recherche. Au désespoir, il s'adresse au magicien Alcandre, qui accepte d'employer son art pour évoquer sous ses yeux l'histoire de Clindor, dans une sorte de mise en scène théâtrale. On apprend ainsi que Clindor, après sa fuite, est devenu le valet de Matamore, capitaine fanfaron et extravagant, qui est aussi l'amant d'lsabelle, jeune fille au cæur sincère, et au parler vrai. Mais Clindor est un jeune homme dissipé, qui se laisse aller à la facilité de ses dons naturels de comédien. Il séduit Lyse, la servante d'lsabelle, pour lui avouer ensuite, avec un cynisme ingénu, qu'il lui préfère sa maîtresse, plus fortunée. Lyse, mortifiée, complote avec Adraste, le rival de Clindor auprès d'lsabelle, et ils projettent de lui faire donner une bastonnade en guise de leçon. Mais l'affaire tourne mal, et Clindor tue Adraste. Condamné à mort, il passe une nuit d'angoisse dans sa prison. Il y gagne la maturité qui lui manquait, et, quand lsabelle le délivre, il est enfin devenu un grand acteur. C'est ce que montre l'acte V, où Pridamant voit Clindor et lsabelle jouer une tragédie sur une scène invisible avec un talent consommé.

Extraits :

Clindor en prison.

Quel bonheur m' accompagne à la fin de ma vie !
lsabelle, je meurs pour vous avoir servie
Et de quelque tranchant que je souffre les coups
Je meurs trop glorieux, puisque je meurs pour vous.
Hélas ! que je me flatte et que j' ai d' artifice
A me dissimuler la honte d'un supplice ! (...)
Je frémis à penser à ma triste aventure ..
Dans le sein du repos je suis à la torture :
Au milieu de la nuit, et du temps du sommeil,
Je vois de mon trépas le honteux appareil ;
J' en ai devant les yeux les funestes ministres ..
0n me lit du sénat les mandements sinistres,
Je sors les fers aux pieds,  j'entends déjà le bruit
De l'amas insolent d' un peuple qui me suit,
Je vois le lieu fatal où ma mort se prépare,
Là mon esprit se trouble et ma raison s' égare,
Je ne découvre rien qui m' ose secourir
Et la peur de la mort me fait déjà mourir.
lsabelle, toi seule, en réveillant ma flamme,
Dissipes ces terreurs et rassures mon âme ;
Et sitðt que je pense à tes divins attraits,
je vois évanouir ces infâmes portraits.
Quelques rudes assauts que le malheur me livre,
Garde mon souvenir, et je croirai revivre
***
L'extravagance de Matamore

MATAMORE
Écoute : en ce temps-là, dont tantôt je parlois,
Les déesses aussi se rangeaient sous mes lois ;
Et je te veux conter une étrange aventure
Qui jeta du désordre en toute la nature,
Mais désordre aussi grand qu' on en voie arriver.
Le soleil fut un jour sans se pouvoir lever,
Et ce visible Dieu que tant de monde adore,
Pour marcher devant lui ne trouvait point d'Aurore :
On la cherchait partout, au lit du vieux Tithon,
Dans les bois de Céphale, au palais de Memnon ..
Et faute de trouver cette belle fourrière,
Le jour jusqu' à midi se passa de lumière.
CLINDOR
Où pouvait être alors la reine des clartés ?
MATAMORE
Au milieu de ma chambre, à m' offrir ses beautés.
Elle y perdit son temps, elle y perdit ses larmes ;
Mon cæur fut insensible à ses plus puissants charmes ;
Et tout ce qu' elle obtint pour son frivole amour
Fut un ordre précis d' aller rendre le jour.

Notes :

Le jeune Corneille commence à écrire pour le théâtre dans une période charnière. Il assure la transition du baroque au classicisme, ce qui permet à son esprit novateur de s'exprimer pleinement, notamment dans
L' lllusion comique.

L'idée géniale de Corneille est d'avoir choisi,  pour faire l'éloge du théâtre, l'histoire d'un garçon que rien ne prédisposait au métier des planches, sauf son propre talent : de sorte que pendant quatre longs actes, il n'est pas question une seule fois de la comédie !

"L' Illusion comique dont je parle ici est une pièce irrégulière et bizarre, et qui, par ses agréments, n'excuse point sa bizarrerie et son irrégularité."

Fontenelle

"Ce qui surprend dans "L'illusion comique", c'est l'aisance parfaite, la libre allure et le grand air du style. Du premier pas, Corneille atteignait la perfection."

Théophile Gautier

"Tout ce petit monde des comédies de jeunesse, qui se résume de manière parfaite dans les scènes de Clindor, de Lyse et d'lsabelle, le monde plus épais et plus résistant qu'habitent Matamore et le geôlier, ne sont plus ici qu'images dans un miroir. Et je ne connais pas d'euvres où l'on puisse saisir de manière plus authentique la poésie rêveuse et  passionnée de Corneille, dans des décors contournés et précieux où le baroque Louis XIII  devient architecture même du songe."

Robert Brasillach


Par Cathou
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Mardi 15 septembre 2009 2 15 /09 /2009 14:35

1622 - 1673


Un magicien qui changeait en rire la laideur du monde.


La vocation du théâtre

Jean-Baptiste Poquelin
est né à Paris en 1622, dans une famille bourgeoise. Son avenir paraît tracé : son père, qui possède la charge convoitée de tapissier du roi, et qui compte bien la transmettre à sa  descendance, lui ouvre la voie de façon somptueuse. Mais Jean-Baptiste n'en veut pas : il a la vocation du théâtre. En 1643, à l'âge de 21 ans, il choisit de rompre avec son milieu et de se faire comédien. Avec l'actrice Madeleine Béjart, il fonde alors la troupe de L'illustre-Théâtre, et prend sans doute dès cette époque le nom de scène de Molière. Après des déboires financiers qui lui valent la prison pour dettes, Molière comprend que sa troupe n'a pas une chance à Paris, et décide d'aller chercher un renom en province. C'est le début d'une longue tournée de près de douze années, que Molière met à profit pour mûrir et apprendre son métier d'acteur, d'auteur et de directeur de troupe. Après s'être illustrée à Lyon et dans le Languedoc, la troupe rencontre à Rouen Monsieur, frère du roi, qui lui accorde sa protection. Aidé par ce nom illustre, et fort de son expérience provinciale, Molière peut faire sa rentrée parisienne en octobre
1658.

La (capricieuse) protection royale

Aussitôt, la Troupe de Monsieur affronte le roi lui-même. Le 24 octobre 1658, elle joue devant  lui  le Nicomède de  Corneille : c'est un four. Mais Molière a le coup de génie de terminer la représentation, si mal commencée, par une farce de sa propre composition, "Le Docteur amoureux". Le talent comique de Molière l'emporte, et transforme miraculeusement l'échec en triomphe : Louis XIV donne à la Troupe de Monsieur la permission de jouer la comédie au théâtre du Petit-Bourbon. Suivent quinze années de création intense, au cours desquelles sont écrites les pièces qui ont forgé l'immortalité de Molière : Les Précieuses ridicules (1659), L'École des femmes (1662), Dom Juan (1665), Le Misanthrope (1666), Tartuffe (1667),Amphitryon et L'Avare (1668), Les Fourberies de Scapin (1671), Les Femmes savantes (1672). Trois années de lutte, de
1664 à 1667, contre de puissants ennemis (la cabale religieuse tente d'interdire sa comédie du Tartuffe) s'achèvent par le triomphe de Molière : en 1669, il est nommé pourvoyeur des divertissements royaux, et collabore jusqu'en 1671 avec le musicien Lulli aux somptueuses fêtes de Versailles. Il écrit à cette occasion plusieurs comédies-ballets, dont Le Bourgeois gentilhomme en 1670. La fin de sa vie est plus sombre, car le roi ne lui manifeste plus sa faveur. Écarté de Versailles, il trouve pourtant l'énergie de continuer de créer des pièces et de diriger sa troupe. En février 1673, il fait représenter la comédie-ballet du Malade imaginaire. Mais sa santé chancelle. Le 17 février, à la quatrième représentation, il est pris d'un malaise et transporté chez lui, meurt peu après.

Une règle : plaire

"C'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens." Cette phrase de Dorante dans La Critique de l'École des femmes est peut-être la clé de l'æuvre moliéresque. Aujourd'hui, le réflexe est de considérer - et d'étudier - Molière comme un homme de lettres. Or, comme le rappelle le critique René Bray, "il est d'abord et il reste jusqu'au bout un comédien." (Molière, homme de théâtre, éditions Mercure de France.) Pour chaque représentation, il n'y a qu'un impératif, qu'une règle d'or : plaire à son public, réussir à le faire rire. C'est une simple question de survie financière... La préoccupation poétique, la création littéraire ne font pas partie des soucis quotidiens de Molière, parce qu'il n'en a pas le temps. Le plus souvent, il écrit ses pièces sur commande, est soumis à des échéances, commence les répétitions avant même d'avoir fini de rédiger : le Dom Juan, reconnu  aujourd'hui comme un grand chef-d'æuvre, fut improvisé dans l'hiver de 1664, pour faire face à l'interdiction du Tartuffe, et parce que le sujet revenait subitement à la mode.
On peut cependant trouver une source authentique de création  poétique, un "message" littéraire chez Molière, et ce, paradoxalement, dans le rire lui-même. Dans une scène célèbre du Misanhrope, Alceste se fait railler par son amante Célimène.
  Au lieu d'en prendre ombrage, il répond : "Les rieurs sont pour vous, Madame, c'est tout dire, / Et vous pouvez pousser contre moi la satire." Le jugement sans appel du rire (on ne rit pas à volonté) est érigé en valeur, en critère infaillible, qui permet, de façon détournée et quelque peu inattendue, d'atteindre le vrai. Le rire, c'est le vrai : personne ne l'a mieux compris sans doute que Louis XIV lui-même, qui prit un risque politique réel en protégeant Molière contre des ennemis pourtant redoutables.





Armande Béjart (1642-1700).
fille - ou sæur ?- de Madeleine (1618. 1672), créa le rôle de Célimène. Elle épousa Molière en 1662. La légende veut que la trop grande différence  d'âge ait été difficile à supporter et fût à l'origine de la misogynie de Molière vieillissant.






CHRONOLOGIE DES OEUVRES

1655 L' Etourdi.
1656 Le Dépit amoureux.
1659 Les Précieuses ridicules.
1660 Sganarelleou le Cocu imaginaire.
1661 (février) Dom Garcie de Navarre.
(juin) L'Ecole des maris.
(août) Les Fâcheux.
1662 L' Ecole des femmes.
1663 La Critique de l' Ecole des femmes.
1664 (janvier) Le Mariage forcé.
(mai) La Princesse d' Elide.
Le Tartuffe (en trois actes).
1665 (février) Dom Juan.
(septembre) L'Amour médecin.
1666 (juin) Le Misanthrope.
(août) Le Médecin malgré lui.
1667 (février) Le Sicilien ou l'Amour peintre.
(août) LeTartuffe (en cinq actes).
1668 (février) Amphitryon.
(juillet) George Dandin.
(septembre) L'Avare.
1669 Monsieur de Pourceaugnac.
1670 (février) Les Amants magnifiques.
(octobre) Le Bourgeois gentilhomme.
1671 (janvier) Psyché.
(mai) Les Fourberies de Scapin.
(décembre) La Comtesse d'Escarbagnas.
1672 Les Femmes savantes.
1673 Le Malade imaginaire.


Notes


LE GÉNIE COMIQUE DE MOLIERE INCOMPRIS, un jugement sévère de son ami Boileau (Art poétique) :

"Étudiez la cour et connaissez la ville : / L'une et l'autre est toujours en modèles fertile. / C'est par là que Molière, illustrant ses écrits, / Peut-être de son art eût remporté le prix, / Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures, / Il  n'eût point fait souvent grimacer ses figures, / Quitté, pour le bouffon,  l'agréable et le fin, / Et, sans honte, à Térence allié Tabarin. / Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe, / Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope.

" LA MORT DE MOLIERE, vue par René Bray (Molière, homme de théâtre, Mercure de France) :

"Voilà le triomphe de Molière ! (...) Il a fait son public. (...). La lutte a été sévère ; un tempérament s'y est usé ; mais le succès n'a pas manqué. La bouffonerie sanglante du 17 février 1673 prend une couleur symbolique : Molière meurt ; mais Argan s'assied sur un trône burlesque dans un consentement de rires épanouis."

LE MIRACLE DE MOLIERE, selon Kléber Haedens (Une Histoire de la littératurefrançaise. Sfelt) :

"Écoutez Molière. Il n'est pas un théâtre de France où sa voix ne s'élève encore, chaque soir, pour nous apporter l'émotion et le rire, une délivrance heureuse, un grand massacre de poncifs et de ridicules. Lorsque le rideau tombe et que Molière se retire, il se fait dans les âmes une minute de silence. (...) Son miracle a toujours lieu."



I) Le Misanthrope



Alceste, un jeune noble qui ne peut supporter l'hypocrisie mondaine, aime la superficielle et coquette Célimène à laquelle il finira par renoncer.

                      *************

"L'ennemi du genre humain"


Alceste rencontre son ami,le courtois Philinte, dans l'antichambre de Célimène et lui fait part de sa haine des   hommes, tous hypocrites, menteurs et fat. Il commence par se faire un ennemi d'Oronte, qui sollicitait un compliment. Mais voici Célimène, entourée d'une nuée d'admirateurs, petits marquis sots et enrubannés, qui se prête à tous et ne se donne à aucun. Son grand plaisir est de faire assaut d'esprit en médisant de son entourage. Au milieu de tous ces soupirants, Alceste enrage de ne pouvoir obtenir une préférence. Mais cette jeune femme à la mode a une position fragile : ses ennemis jaloux, comme la prude  Arsinoé, rêvent de l'abattre. Ses prétendants exigent qu'ell se prononce en faveur de l'un d'eux. On découvre alors qu'elle a fait des promesses à chacun ; tous la quittent indignés. Alceste alors lui propose une retraite à deux ; Célimène hésite, refuse ; il finira seul.

Une satire de la société

Cette comédie présentée en 1666 a déconcerté un public habitué à entendre de Molière un franc comique plein de bouffonneries et de personnages mécaniques. Il semble qu'il se soit moins inspiré d'æuvres antérieures que de sa propre vie : son irritation des mæurs de la Cour, creuses, hypocrites et tapageuses, ont donné à un contemporain, Donneau de Visé, l'idée qu'on pouvait mettre des noms réels sur certains personnages ; dans ses démêlés amoureux et maritaux avec sa jeune et trop légère épouse Armande Béjart, Molière se serait pris pour modèle d'Alceste lui-même.
Que l'on juge, suivant les critères classiques, ce personnage grotesque dans ses emportements exagérés, incohérent avec lui-même dans sa passion pour une femme qui ne lui convient pas et, somme toute comique d'outrepasser la loi du juste milieu, ou qu'on l'interprète, dans un esprit plus moderne, comme la victoire tragique d'un noble idéal d'absolu, on trouvera toujours dans cet Alceste complexe, un aliment à la réflexion sur l'homme en société.


Extraits :

PHlLINTE
Vous voulez un grand mal à la nature humain !
ALCESTE
Oui,j' ai conçu pour elle une effroyable haine.
PHlLlNTE
Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,
seront enveloppés dans cette aversion ?
Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes ...
ALCESTE

Non, elle est générale, et je hais tous les hommes :
Les uns parce qu' ils sont méchants et malfaisants
Et les autres pour être aux méchants complaisants
Et n' avoir pas pour eux ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. (...)
(Acte 1, scène 1)

                                   ***
ALCESTE
(...) Vous avez trop d' amants qu' on voit vous obséder
Et mon cæur de cela ne peut s' accommoder.
CÉLIMENE
Des amants que je fais me rendez-vous coupable ?
Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable ?
Et, lorsque pour me voir ils font de doux efforts,
Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors ?
ALCESTE
Non, ce n'est pas, Madame, un bâton qu'il faut prendre,
Mais un cæur à leur væux moins facile et moins tendre.
Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux ;
Mais votre accueil retient ceux qu'attirent vos yeux,
Et sa douceur, offerte à qui vous rend les armes,
Achève sur les cæurs l'ouvrage de vos charmes.
Le trop riant espoir que vous leur présentez
Attache autour de vous leurs
assiduités ;
Et votre complaisance, un peu moins étendue,
De tant de soupirants chasserait la cohue.
(Acte n, scène 1)


  ALCESTE
Oui,je veux bien, perfide, oublier vosforfaits ;
J' en saurai, dans mon âme, excuser tous les traits, (...)
Pourvu que votre cæur veuille donner les mains
Au dessein queje fais de fuir tous les humains,
Et que dans mon désert, oùj' ai fait væu de vivre
Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre (...)
CÉLIMENE
Moi renoncer au monde avant que de vieillir,
Et dans votre désert aller m' ensevelir ? (...)

ALCESTE
Oui,je veux bien, perfide, oublier vosforfaits ;
J' en saurai, dans mon âme, excuser tous les traits, (...)
Pourvu que votre cæur veuille donner les mains
Au dessein que je fais de fuir tous les humains,
Et que dans mon désert, où j' ai fait væu de vivre
Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre (...)
CÉLIMENE
Moi renoncer au monde avant que de vieillir,
Et dans votre désert aller m' ensevelir ? (...)

(Acte V, scène 7)

Notes


Les interprétations de cette pièce ont été nombreuses mais ont souvent tendu à mettre en lumière l'aspect
sérieux et même tragique de cette comédie. Un des premiers, Rousseau a pris la défense d' Alceste, pour démontrer les effets pernicieux du théâtre. "Qu'est-ce donc que le Misanthrope de Molière ? Un homme de bien qui déteste les moeurs de son sièc1e et la méchanceté de ses contemporains, qui précisément parce qu'il aime ses semblables hait en eux les maux qu'ils se font réciproquement et les vices dont ces maux sont l'ouvrage. (...) "Cependant ce caractère si vertueux est présenté comme ridicule." -

Rousseau, lettre à d' Alembert sur les spectac1es, 1758

"J' admirai quel amour pour l' âpre vérité / Eut cet homme si fier en sa naïveté, / Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde, / Quelle mâle gaieté si triste et si profonde / Que, lorsqu' on vient d' en rire, on devrait en pleurer !" 

Musset, Une soirée perdue, 1840

Mais d'autres critiques ont insisté sur les défauts du personnage : "Il est brusque et chagrin, trop vite blessé, un peu sombre (...). Pourquoi le nier ? Il y a, à ce caractère, un envers fâcheux. Alceste a l'esprit contrariant. Il penserait se manquer à soi-même s'i! se rangeait à l'avis de quelqu'un."

Antoine Adam, Histoire de la littérature française au XVII siècle, 1952


II) Les Fourberies de Scapin



Scapin grand farceur, joue des tours pendables à deux vieux pères pour qu'ils aceptent les projets de mariage de leur fils.

Scapin doit beaucoup au type du <<zallni >> italien type de serviteur malin, parfois un peu idiot, de la commedia dell' arte, et plus particulièrement de la comédie vénitienne. 0n se souviendra que Molière a été l'élève de Tiberio Fiorilli, dit Scaramouche (1608-/696), qui dirigeait à l' époque la troupe des Italiens.

Deux amours contrariées


Argante, père d'Octave, veut casser le mariage de celui-ci avec une certaine Hyacinthe, fille pauvre et sans nom. Géronte, père de Léandre, refuse quant à lui le projet de mariage de son fils avec Zerbinette, qui est depuis sa tendre enfance aux mains d'Égyptiens, et dont il faut racheter la liberté. Ces amours contrariées incitent les deux fils à demander l' aide de Scapin. Déployant toute son habileté, celui-ci va tenter de renverser la situation en leur faveur et de gagner sur les deux tableaux. Valet de Léandre, il bénéficie de l'aide de Silvestre, qui est au service d'Octave. Par la ruse et la menace, ils parviennent à soutirer aux deux pères l' argent nécessaire pour la libération de Zerbinette, en faisant notamnment croire à Géronte que son fils est détenu sur une galère turque, d'où l'inoubliable réplique de l'acte II  <<Que diable allait-il faire dans cette galère ? >> Puis Scapin, en son <<honneur >> blessé, se venge de Géronte au cours de la célèbre scène où il l'enferme dans un sac et le roue de coups. De <<fourberies >> en roueries, la farce suit son cours jusqu'au coup de théâtre final : Argante et Géronte s' avèrent être les pères de Zerbinette et de Hyacinthe. Scapin fait semblant d'agoniser pour échapper à la vengeance des vieillards, qui, pleins d'émotion, lui pardonnent.

Un héros de la commedia dell'arte

Les Fourberies de Scapin (1671) est l'une des dernières pièces de Molière, qui revient ainsi au genre de la farce qu'il avait pratiqué au début de sa carrière. C'est une æuvre admirable de maturité et de maîtrise, dans laquelle Molière intègre son  expérience des comédies de caractères au rythme échevelé et aux coups de théâtre propres à la commedia dell'arte. Scapin est ainsi le digne héritier du <<zanni >> italien. Argante et Géronte, quant à eux, sont de vrais  <<caractères >> et leur opposition au mariage de leurs fils sert de prétexte à Molière pour déployer toute sa science comique.


Extrait


Scapin, afin d'obtenir de l'argent, fait croire à Géronte
que son fils est détenu par un Turc sur une galère

GÉRONTE. -Il faut, Scapin, il faut que tu fasses ici l'action d'un serviteur fidèle.
SCAPIN.- Quoi, Monsieur ?
GÉRONTE.- Que tu ailles dire à ce Turc qu'il me renvoie mon fils, et que tu te mettes à sa place jusqu 'à ce que j'aie amassé la somme qu'il demande.
SCAPIN.- Eh ! Monsieur, songez-vous à ce que vous dites ? Et vous figurez-vous que ce Turc ait si peu de sens que d' aller recevoir un misérable comme moi à la place de votre fils ?
GÉRONTE. - Que diable allait-il faire dans cette galère ?
SCAPIN.-Il  ne devinait pas ce malheur. Songez. Monsieur, qu'il ne m'a donné que deux heures.
GÉRONTE. - Tu dis qu'il demande...
SCAPIN.- Cinq cents écus.
GÉRONTE. - Cinq cents écus ! N'a-t-il point de conscience ?
SCAPIN.- Vraiment oui, de la conscience à un Turc !
GÉRONTE. - Sait-il ce que c'est que cinq cents écus ?
SCAPIN.- Oui, Monsieur, il sait que c'est mille cinq cents livres.
GÉRONTE.- Croit-il, le traître, que mille cinq cents livres se trouvent dans le pas d'un cheval ?
SCAPIN.- Ce sont des gens qui n' entendent point de raison.
GÉRONTE. - Mais que diable allait-il faire à cette galère ?
SCAPIN.-Il  est vrai ..mais quoi ! on ne prévoyait pas les choses. De grâce, Monsieur, dépêchez.
GÉRONTE. - Tiens, voilà la clef de mon armoire.
                            
                                ***

Scapin se venge de l'avarice de Géronte. Il le fait entrer dans un sac, prétextant qu'une troupe de soldats est à leur poursuite. En réalité, il contrefait tous les soldats et lui donne des coups de bâtons à travers le sac.

GÉRONTE  sortant la tête du sac. - Ah !je suis roué !
SCAPIN- Ah! Je suis mort.
GÉRONT-  Et. pourquoi diantre faut-il qu'ils frappent sur mon dos ?
SCAPINl   lui remettant la tête dans le sac. - Prenez garde, voici une demi-douzaine de soldats tout ensemble. (il contrefait plusieurs personnes ensemble.) <<Allons, tâchons à trouver ce Géronte, cherchons partout. N'épargnons point nos pas. Courons toute la ville. N'oublions aucun lieu. Visitons tout.
Furetons de tous les côtés. Par où irons-nous ? Tournons par là. Non, par ici. A gauche. A droite. Nenni. Sifait. >>(A Géronte avec sa voix ordinaire.) Cachez-vous bien. (( Ah !camarades, voici son valet. Allons, coquin, il faut que tu nous enseignes où est ton maître. - Eh ! Messieurs, ne me maltraitez point. - Allons, dis-nous où il est. Parle. Hâte-toi. Expédions. Dépêche vite. Tôt. - Eh ! Messieurs, doucement. (Géronte met
doucement la tête hors du sac et aperçoit la fourberie de Scapin.)



Notes


"La farce moliéresque est une heureuse  combinaison de convention et d'observation. L'observation se glisse dans les détails, la convention domine les situations et les caractères. L'unité est assurée par Scapin, le meneur de jeu. "

René Bray, æuvres complètes de Molière, présentation, Les Belles-Lettres, 1950

Conventionnel, assurément Scapin l' est. (...) D'autres valets et d'autres fourbes ont enrichi le personnage, mais aussi la fantaisie du poète. L'esquisse est cette fois extraordinairement précisée, même dans la convention. Le goût de l'aventure, l' ardeur dans l' intrigue, le courage (...) la souplesse surtout et l'infinie diversité attestent la présence de multiples traditions, et pourtant le valet est lui-même, Scapin, type vivant et inoubliable. La farce ici touche au grand art. Le mouvement y contribue. Le comique y est moins constant que dans Le Médecin malgré lui, le sujet est plus artificiel que celui de Georges Dandin ; mais l'élan imprimé à la pièce dès le début et soutenu sans défaillance jusqu'à l'apothéose du fourbe donne à Scapin une force vraiment extraordinaire. Si le théâtre est avant tout action, c'est là du théâtre pur.
                                                               
                                                                                   





Par Cathou
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Mardi 15 septembre 2009 2 15 /09 /2009 14:36
I) L'école des Femmes

Avec "L'école des Femmes", Molière s'attire l'hostilité des comédiens du roi, inquiets du succès d'un rival, des dévots et des défenseurs de la morale traditionnelle, qui vouent unanimement au bûcher l'auteur d'une pièce qui "blesse nos mystères". Molière conserve l'appui de Louis XIV, qui lui accorde une pension de mille livres et sera le parrain de son fils Louis, en janvier 1664. Cela lui permet de répondre aux attaques dont il est l'objet avec "La Critique de l'école des femmes", ou il affirme avec force, la noblesse de la comédie et la difficulté qu'il y a à "faire rire les hônnètes gens", puis avec "L'Impromptu de Versailles", dans lequel il ridiculise, en les parodiant, les comédiens de l'hotel de Bourgogne.

"L'Ecole des femmes", en 1662, constitue l'aboutissement  de l'évolution : Molière a trouvé son style. Il traîte un problème moral important, l'éducation des filles, sur lequel il prend parti, dans une grande comédie en cinq actes et en vers, dont l'intrigue est simple, la progression dramatique continue et la psychologie des personnages parfaitement originale.  L'acteur est devenu auteur.

L'intrigue :

Arnolphe, un bourgeois de quarante deux ans, qui se fait appeler M. de La Souche, veille à ce que l'éducation donnée à sa pupille Agnès la maintienne dans l 'ignorance la plus complète, afin d'en faire une femme fidèle et soumise, incapable de le tromper. Le jeune Horace vient conter ingénument à Arnolphe, ami de son père, sa rencontre avec une charmante jeune fille, cloîtrée par un certain M. de La Souche (acte I).
Arnolphe, affolé, fait parler Agnès, lui demande de jeter des pierres au jeune homme s'il revient, et décide de l'épouser au plus tôt (acteII). Arnolphe sermonne Agnès sur la sainteté du mariage et évoque les flammes  de l' enfer qui  attendent les femmes infidèles.


Cependant, Horace rapporte à Arnolphe que sa " jeune beauté " lui a lancé  "un grès",  mais enveloppé dans un billet doux (acte III). Horace, qui ne se doute toujours de rien, informe Arnolphe de son  intention d'enlever Agnès dans la nuit. Tout en préparant les formalités du mariage, le barbon* organise un guet-apens pour faire échouer l'entreprise du jeune homme (acteIV).
Horace, assommé par les serviteurs d'Arnolphe, fait le mort ; Agnès s'enfuit et le rejoint, mais Horace ne trouve rien de mieux que de la confier à un ami sur : Arnolphe. Au cours d'une scène émouvante Agnès, transfigurée par l'amour, tient tête à son tuteur, qui souffre et qui la supplie à genoux de ne pas le quitter. Heureusement  de retour d'Amérique,  le père d'Agnès survient à temps  pour donner sa fille à Horace (acte V).

* homme d'âge mur



Extrait :

AGNÈS :                        Chez vous le mariage est fâcheux et pénible,
                                     Et vos discours en font une image terrible ;
                                     Mais, las ! il le fait, lui, si rempli de plaisirs
                                     Que de se marier il donne des désirs.
ARNOLPHE :                 Ah ! c'est que vous l'aimez, traîtresse.
AGNÈS:                        Oui, je l'aime.
ARNOLPHE :                 Et vous avez le front de le dire à moi-même !
AGNES                         Et pourquoi, s'il est vrai, ne le dirais-je pas ?
 
ARNOLPHE :                Le deviez-vous aimer, impertinente ?
AGNES :                        Hélas !
                                     Est-ce que j'en puis mais ? Lui seul en est la cause,
                                     Et je n'y songeais pas lorsque se fit la chose
ARNOLPHE :                  Mais il fallait chasser cet amoureux désir.
AGNES :                        Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir ?
ARNOLPHE :                  Et ne saviez-vous pas que c'était me déplaire ?
AGNES :                       Moi ? point du tout : quel mal cela vous peut-il faire ?
ARNOLPHE :                 Il est vrai, j'ai sujet d'en être réjoui.
                                    Vous ne m'aimez donc pas, à ce compte ?
AGNÈS:                        Vous ?
ARNOLPHE:                  Oui.
AGNES :                       Hélas ! non.
ARNOLPHE:                  Comment, non ?
AGNÈS:                        Voulez-vous que je mente ?
ARNOLPHE :                  Pourquoi ne m'aimer pas, Madame l'impudente ?
AGNES :                       Mon Dieu! ce n' est pas moi que vous devez blâmer :
                                    Que ne vous êtes-vous comme lui fait aimer ?
                                    Je ne vous en ai pas empêché, que je pense.
ARNOLPHE :                 Je m'y suis efforcé de toute ma puissance ;
                                    Mais les soins que j'ai pris, je les ai perdus tous.
AGNES :                       Vraiment, il en sait donc là-dessus plus que vous,
                                    Car à se faire aimer il n'a point eu de peine.
ARNOLPHE :                 Voyez comme raisonne et répond la vilaine !
                                    Peste! une précieuse en dirait-elle plus ?
                                    Ah ! je l'ai mal connue, ou, ma foi, là-dessus
                                    Une sotte en sait plus que le plus habile homme.
                                    Puisqu'en raisonnements votre esprit se consomme,
                                    La belle raisonneuse, est-ce qu'un si long temps
                                    Je vous aurai pour lui nourrie à mes dépens ?
AGNES :                      Non, il vous rendra tout jusques au dernier double.
ARNOLPHE :                Elle a de certains mots où mon dépit redouble.
                                   Me rendra-t-il, coquine, avec tout son pouvoir,
                                   Les obligations que vous pouvez m'avoir?
AGNES :                     Je ne vous en ai pas de si grandes qu'on pense.
ARNOLPHE :               N'est-ce rien que les soins d'élever votre enfance
AGNES :                     Vous avez là dedans bien opéré vraiment,
                                  Et m'avez fait en tout instruire joliment !
                                  Croit-on que je me flatte, et qu'en fin dans ma tête
                                  Je ne juge pas bien que je suis une bête ?
                                  Moi-même j'en ai honte, et, dans l'âge où je suis,
                                  Je ne veux  plus passer pour sotte, si je puis....



II) Dom Juan

Molière
crée "Un grand seigneur méchant homme", que son mépris de l'humanité et son goût de faire le mal ont écarté  des chemins de Dieu. On est loin de la tradition du simple séducteur ; il s'agit d'un révolté qui se joue cyniquement du noeud sacré du mariage, qui brave  audacieusement le ciel en défiant  la statue du Commandeur, qui foule allègrement au pied  l'autorité  paternelle, et qui se pare hypocritement de son manteau de religion, pour se mettre du coté de la cabale des dévots.

DOM JUAN, libertin et  débauché, abandonne sa femme ELVIRE et projette d'enlever une jeune fille à son fiancé : <<Je me sens un cæur à aimer toute la terre. >>


L'intrigue :

Sauvé d'un naufrage par le paysan PIERROT, il fait la cour à CHARLOTTE, fiancée de son sauveur, ainsi qu'à MATHURINE : il promet aux deux paysannes de les épouser. Ne croyant ni au Ciel ni à l'Enfer, il tente d'acheter la conscience d'un PAUVRE, mais ce dernier refuse de jurer, et Dom Juan finit par lui donner un louis  <<pour l'amour de l'humanité >>. Avec quelle élégance il éconduit son créancier, M.  DIMANCHE  ! Mais, passant devant le tombeau d'un COMMANDEUR qu'il a tué six mois plus tôt, il l'a invité à dîner, par bravade : la statue a acquiescé d'un signe de tête ! Elle vient en effet à sa table et, à son tour, invite Don Juan, qui fait bonne contenance et accepte. MOLIÈRE, le premier, a complété le portrait du Dom Juan traditionnel en enfaisant un hypocrite de religion (acle V). Il reçoit très dévotement son père et lui laisse croire qu'il va s'amender. Mais, aussilôt après, il détrompe son inséparable valet, le crédule SGANARELLE, qui remerciait déjà le ciel de cette conversion.

Extraits :


ACTE III, SCÈNE PREMIÈRE


DOM JUAN, en habit de campagne, SGANARELLE, en médecin.


SGANARELLE.- Ma foi, Monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voilà l'un et l'autre déguisés à merveille. Votre premier dessein n'était point du tout à propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous vouliez faire.

DOM JUAN.- Il est vrai que te voilà bien, et je ne sais où tu as été déterrer cet attirail ridicule.

SGANARELLE.- Oui? C'est l'habit* d'un vieux médecin qui a été laissé en gage au lieu où je l'ai pris, et il m'en a coûté de l'argent pour l'avoir. Mais savez-vous, Monsieur, que cet habit me met déjà en considération? que je suis salué des gens que je rencontre, et que l'on me vient consulter ainsi qu'un habile homme?

DOM JUAN.- Comment donc?

SGANARELLE.- Cinq ou six paysans et paysannes en me voyant passer me sont venus demander mon avis sur différentes maladies.

DOM JUAN.- Tu leur as répondu que tu n'y entendais rien?

SGANARELLE.- Moi, point du tout, j'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit, j'ai raisonné sur le mal, et leur ai fait des ordonnances à chacun.

DOM JUAN.- Et quels remèdes encore leur as-tu ordonnés?

SGANARELLE.- Ma foi, Monsieur, j'en ai pris par où j'en ai pu attraper, j'ai fait mes ordonnances à l'aventure, et ce serait une chose plaisante si les malades guérissaient, et qu'on m'en vînt remercier.

DOM JUAN.- Et pourquoi non? Par quelle raison n'aurais-tu pas les mêmes privilèges qu'ont tous les autres médecins? Ils n'ont pas plus de part que toi aux guérisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succès, et tu peux profiter comme eux du bonheur du malade, et voir attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard, et des forces de la nature.

SGANARELLE.- Comment, Monsieur, vous êtes aussi impie en médecine?

DOM JUAN.- C'est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.

SGANARELLE.- Quoi, vous ne croyez pas au séné*, ni à la casse*, ni au vin émétique*?

DOM JUAN.- Et pourquoi veux-tu que j'y croie?

SGANARELLE.- Vous avez l'âme bien mécréante*. Cependant vous voyez depuis un temps que le vin émétique fait bruire ses fuseaux*. Ses miracles ont converti les plus incrédules esprits, et il n'y a pas trois semaines que j'en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.

DOM JUAN.- Et quel?

SGANARELLE.- Il y avait un homme qui depuis six jours était à l'agonie, on ne savait plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisaient rien, on s'avisa à la fin de lui donner de l'émétique.

DOM JUAN.- Il réchappa, n'est-ce pas?

SGANARELLE.- Non, il mourut.

DOM JUAN.- L'effet est admirable.

SGANARELLE.- Comment? il y avait six jours entiers qu'il ne pouvait mourir, et cela le fit mourir tout d'un coup. Voulez-vous rien de plus efficace?

DOM JUAN.- Tu as raison.

SGANARELLE.- Mais laissons là la médecine, où vous ne croyez point, et parlons des autres choses: car cet habit me donne de l'esprit, et je me sens en humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez les disputes, et que vous ne me défendez que les remontrances.

DOM JUAN.- Eh bien*!

SGANARELLE.- Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne croyiez point du tout au Ciel?

DOM JUAN.- Laissons cela.

SGANARELLE.- C'est-à-dire que non. Et à l'Enfer?

DOM JUAN.- Eh.

SGANARELLE.- Tout de même*. Et au diable, s'il vous plaît?

DOM JUAN.- Oui, oui.

SGANARELLE.- Aussi peu. Ne croyez-vous point l'autre vie?

DOM JUAN.- Ah, ah, ah.

SGANARELLE.- Voilà un homme que j'aurai bien de la peine à convertir. Et dites-moi un peu, encore faut-il croire quelque chose. Qu'est ce que vous croyez*?

DOM JUAN.- Ce que je crois?

SGANARELLE.- Oui.

DOM JUAN.- Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit*.

SGANARELLE.- La belle croyance, que voilà*! Votre religion, à ce que je vois, est donc l'arithmétique? Il faut avouer qu'il se met d'étranges folies dans la tête des hommes, et que pour avoir bien étudié, on en est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, Monsieur, je n'ai point étudié comme vous, Dieu merci, et personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris; mais avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons, n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre, et ce ciel que voilà là-haut, et si tout cela s'est bâti de lui-même? Vous voilà vous, par exemple, vous êtes là; est-ce que vous vous êtes fait tout seul, et n'a-t-il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour vous faire? Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de l'homme est composée, sans admirer de quelle façon cela est agencé l'un dans l'autre, ces nerfs, ces os, ces veines, ces artères, ces... ce poumon, ce cœur, ce foie, et tous ces autres ingrédients qui sont là et qui... Oh dame, interrompez-moi donc si vous voulez, je ne saurais disputer si l'on ne m'interrompt, vous vous taisez exprès, et me laissez parler par belle malice.

DOM JUAN.- J'attends que ton raisonnement soit fini.

SGANARELLE.- Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme, quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que j'aie quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut*? Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête, remuer les pieds, aller à droit, à gauche, en avant, en arrière, tourner...
Il se laisse tomber en tournant.

DOM JUAN.- Bon, voilà ton raisonnement qui a le nez cassé.

SGANARELLE.- Morbleu, je suis bien sot de m'amuser à raisonner avec vous. Croyez ce que vous voudrez, il m'importe bien que vous soyez damné.

DOM JUAN.- Mais tout en raisonnant, je crois que nous sommes égarés? Appelle un peu cet homme que voilà là-bas pour lui demander le chemin.

SGANARELLE.- Holà ho, l'homme, ho, mon compère, ho l'ami, un petit mot, s'il vous plaît.





 

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