Dimanche 20 septembre 2009 7 20 /09 /2009 15:00

1639 - 1699




Né à La Ferté-Milon en décembre 1639, JEAN RACINE se trouva orphelin dès l'âge de quatre ans. Élevé par sa grand-mère, il eut de bonne heure le spectacle de discussions familiales, passant, dit-il, sa jeunesse " dans une société de gens qui se disaient assez volontiers leurs vérités, et qui ne s'épargnaient guère les uns les autres sur leurs défauts ". De 1649 à 1653, il fut l'élève des Petites Ecoles de Port-Royal. Puis il entra au Collège de  Beauvais, où il poursuivit d'excellentes études latines et grecques.
Il semble avoir avoir été  sensible aux luttes de la Fronde, comparant aux " hommes illustres" de Plutarque  Condé  et les héros ambitieux de son temps. En 1655, âgé de seize ans, il rejoignit à Port-Royal-des-Champs sa grand-mère MARIE DES MOULINS, qui s'y était retirée auprès d'une de ses filles, la mère Agnès de Sainte-Thècle.

Racine à Port-Royal


De 1655 à 1658, il y reçut les leçons de l'helléniste LANCELOT, de NICOLE, d'ANTOINE LE MAITRE, et se prit d'une vive affection pour le médecin M. HAMON. Ces trois années ont eu sur la formation  de  RACINE une influence déterminante.

- LE JANSÉNISME *.  Élevé dans une famille janséniste. L'adolescent ne semble pas s'être passionné pour les luttes doctrinales autour du problème de la grâce ; néanmoins, en disciple fidèle, il prit le parti de ses maîtres contre les jésuites. Même après sa brouille avec les "solitaires" **, il gardera, de cette atmosphère qu'il a respirée à Port-Royal, le sentiment de la faiblesse. de l'homme agité par ses passions et entraîné vers le péché s'il n'est pas secouru par la grâce.

*
courant moral du XVIIe siècle qui a connu son apogée à la fin du siècle et qui consiste à diviser les nantis de la grâce et ceux qui ne l'ont pas, on dit de Phèdre que c'est une « chrétienne à qui la grâce aurait manqué »...

** Les Solitaires sont les hommes qui, au cours du XVIIe siècle, ont choisi de vivre une vie retirée et humble à Port-Royal-des-Champs.


L'HUMANISME. Hellénistes  ('
étude de la civilisation grecque antique remarquables, les " solitaires" ont initié le petit Racine  à la Sainte Écriture et aussi aux chefs-d'æuvre des littératures païennes. A Port-Royal, il lit la Bible, saint Augustin, Virgile et surtout les tragiques grecs. Il apprenait par cæur SOPHOCLE et EURIPIDE ; il les annotait dans les marges, admirant les  plus beaux passages, critiquant les scènes " peu tragiques " ou " languissantes " les beaux vers " à contresens " , les personnages qui ne gardent pas l'unité de leur caractère.

                    Phèdre

A une époque où l'enseignement des Jésuites se fondait essentiellement sur le latin, le futur auteur d' Andromaque,d' Iphigénie et de Phèdre eut le rare privilège de recevoir à Port-Royal cette initiation à la culture grecque si importante pour sa formation. Son âme d'artiste s'éveillait déjà : il s'essayait à la poésie religieuse et chantait avec une gaucherie naïve le paysage de Port-Royal. En dépit des interdictions de Lancelot, il se nichait, dit-on, pour lire en grec "Les Amours de Théagène et de Chariclée", un long roman d'Héliodore. Sa sensualité naissante, l'attrait du paganisme humaniste n'allaient pas tarder à précipiter la rupture entre Racine et les Messieurs de Port-Royal.

Louis XIV a inauguré en 1661 son règne personnel. La société commence à se ranger en ordre pyramidal aux pieds du monarque. Le talent littéraire peut ouvrir une voie vers les régions éclairées de ce monde hiérarchisé : Racine célèbre la convalescence du roi, reçoit une gratification, et compose pour remercier le souverain une nouvelle ode, "La Renommée aux muses". Mais c'est au théâtre que se conquiert la gloire: en 1664 est représentée par la troupe de Molière la première tragédie, "La Thébaïde ou les frères ennemis," qui met en scène, sous une forme paroxystique, la meurtrière rivalité d'Étéocle et de Polynice, fils d'Oedipe, pour le trône de Thèbes. Le succès ne répond pas à l'outrance ; en 1665  "l'Alexandre" revient à un héroïsme mêlé de galanterie, manière éclectique où Corneille se mitige de Quinault : en cette indécision,  cependant, la langue s'épure et l'analyse psychologique s'affine.                                             
                                                                      Sacrifice d'Iphigénie

Rage de réussir et de rompre : Racine, sans prévenir Molière, lui retire Alexandre pour le porter à l'Hôtel de Bourgogne. Le succès, notable, attise la prévention des anciens maîtres de Port-Royal contre lesquels le poète publie un violent pamphlet, au coeur même de la persécution qui se déchaîne contre les jansénistes.

La décennie des chefs-d'oeuvre s'ouvre en 1667 avec Andromaque, créée chez la reine : cette première tragédie vraiment racinienne, simple, pure, implacable, emporte l'adhésion de la cour, malgré l'hostilité des "Cornéliens," dont Racine relève les défis en écrivant Britannicus, pièce historique où le pouvoir amplifie les passions ; en cette même année 1669 sont joués  "Les Plaideurs", comédie qui brocarde la justice. Avec Bérénice (1670), le poète garde la ligne cornélienne pour y exhaler l'élégiaque tendresse des amours inachevées : son vieux rival fait représenter, sur le même thème, Tite et Bérénice, sans grand succès. Bajazet (1672) marque à la fois un coup d'audace (le choix d'un sujet oriental presque contemporain), et la volonté d'échapper au cadre cornélien dont la fascination inspire cependant Mithridate (1673), plein de discours politiques et d'un héroïsme aux prises avec des passions encore orientales. Reçu à l'Académie française (1673), Racine revient à la mythologie avec lphigénie (1674), que baigne une lumière homérique, et Phèdre (1er janvier 1677), brûlante d'une païenne passion.

Phèdre n'obtient qu'un demi-succès, que soulignent les applaudissements prodigués à la pièce rivale, la Phèdre de Pradon. Lassé, ayant conquis un nom, mais non un rang, Racine quitte le théâtre ; il est nommé historiographe du roi, avec Boileau, son ami intime, fonction officielle qui astreint les deux écrivains à quelques équipées derrière les armées en campagne. Il se marie : il aura sept enfants, et quatre de ses filles entreront en religion.

            Racine faisant répéter Esther

Esther (
1689) et Athalie (1691), tragédie sans amour, à sujets bibliques, destinées à l'édification spirituelle des jeunes filles de Saint-Cyr, ne constituent pas un véritable retour à la scène ; le poète, en ses dernières années, se consacre à ses devoirs familiaux et religieux. Son attachement à Port-Royal semble entraîner une certaine disgrâce. C'est au monastère qu'il est inhumé, comme le demande son testament, en 1699.


Versailles,  havre des artistes et des hommes de lettres, soleil glorieux qui illuminait l' Europe. avait aussi sa "face cachée" : celle des petits marquis, des intrigues sulfureuses et des cabales religieuses. Or Racine (sans doute moins pur que les héros de ses pièces) se sentit toujours remarquablement à l' aise dans cet univers trouble, ce qui explique sans doute en partie son destin exceptionnellement chanceux.

I) Andromaque

Une étape essentielle vers la perfection

Jean Racine
est un auteur dramatique béni des dieux. Il ne connut jamais la décadence d'un Corneille, ni les cabales d'un Molière, ni même quelques échecs ponctuels, quelques "fours" pourtant si naturels dans la vie d'un dramaturge. Sa carrière offre l'exemple d'un étonnant progrès vers la perfection d'un art et la  consécration d'un homme, et représente, en quelque sorte, la plus achevée et la plus "classique" de toutes
ses oeuvres dramatiques. Andromaque, jouée pour la première fois en 1667, est son premier chef-d'oeuvre. La pureté du langage, la force lumineuse du caractère d' Andromaque, son saisissant contraste avec l'obscurité d'Hermione font de cette tragédie un jalon essentiel vers ce qui, dix ans plus tard, deviendra la "grande" pièce de Racine : Phèdre .


Une suite d'amours déçues

Hermione est promise en mariage à Pyrrhus, fils d' Achille et roi d'Épire. Mais son futur époux la néglige pour son esclave, Andromaque, qui est aussi la veuve du roi de Troie, Hector. Les soupirs de Pyrrhus ne peuvent cependant fléchir l'ancienne reine, dévouée à son mari défunt et à son fils, Astyanax, qu'elle a pu sauver à l'insu des Grecs. Or ceux-ci, qui craignent de voir vivre l'enfant de leur ennemi, envoient Oreste, fils d' Agamemnon, pour l' arracher à sa mère et le faire mourir. Oreste, en réalité, n'a accepté cette basse mission que pour revoir Hermione, qu'il aime secrètement. Pyrrhus tient tête aux Grecs, car il espère adoucir Andromaque ; mais celle-ci reste plus distante que jamais, et, dans sa rage, Pyrrhus décide d'épouser Hermione, au désespoir d'Oreste. Aux abois, Pyhrrus imagine cependant un odieux chantage : si Andromaque refuse de l'épouser, l'enfant sera livré. La mère, pour gagner du temps, feint de céder. A cette nouvelle, Hermione demande à Oreste de tuer Pyrrhus, qui s'exécute par amour pour elle. Horrifiée ar elle-même, Hermione va se poignarder sur le cadavre du roi d'Épire. Oreste, poursuivi par les Furies en expiation de son crime, devient fou furieux.

Extrait :

PYRRHUS
Je vois ce qui la flatte :
Sa beauté  la rassure.. et malgré mon courroux,
L' orgueilleuse m'attend encore à ses genoux.
Je la verrais aux miens, Phænix, d'un æil tranquille ..
Elle est veuve d' Hector, et je suis fils d'Achille :
Trop de haine sépare Andromaque et Pyrrhus.
PHOENIX
Commencez donc, seigneur, à ne m' en parler plus.
Allez voir Hermione ; et, content de lui plaire,
Oubliez à ses pieds jusqu' à votre colère.
Vous-même à cet hymen venez la disposer ;
Est-ce sur un rival qu' il s' en faut reposer ?
Il ne l'aime que trop.
PYRRHUS .
Crois-tu, si je l' épouse,
Qu' Andromaque en son cæur n' en sera pas jalouse ?
PHOENIX
Quoi ! toujours Andromaque occupe votre esprit !
Que vous importe, ô dieux ! sa joie ou son dépit ?
Quel charme, malgré vous, vers elle vous attire ?

                         ***
CÉPHISE
Madame, à votre époux c' est être assez fidèle,
Trop de vertu pourrait vous rendre criminelle,
Lui-même il porterait votre âme à la douceur.
ANDROMAQUE
Quoi ! je lui donnerais Pyrrhus pour successeur !
CÉPHISE
Ainsi le veut son fils, que les Grecs vous ravissent,
Pensez-vous qu' après tout ses mânes en rougissent ?
Qu' il méprisât, madame, un roi victorieux
Qui vous fait remonter au rang de vos aïeux,
Qui foule aux pieds pour vous vos vainqueurs
en colère,
Qui ne se souvient plus qu' Achille était son père,
Qui dément ses exploits et les rend superflus ?
ANDROMAQUE
Dois-je les oublier, s' il ne s' en souvient plus ?
Dois-je oublier Hectot privé de funérailles,
Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
Dois-je oublier mon père à mes pieds renversé,
Ensanglantant l'autel qu' il tenait embrassé ?
(...)
CÉPHISE
Eh bien, allons donc voir expirer votrefils :
On n'attend plus que vous... Vous frémissez, madame.


Note :

"A une société dont les poètes, les auteurs de romans et de tragédies considéraient l'être aimé comme un
objet qu'il faut conquérir, Andromaque enseigna qu'il est inaccessible."

François Mauriac
 
"La pitié, ce remords ressenti par un autre que le coupable, cette rouille sur le métal des passions, cette liberté unique que Dieu a laissée aux hommes, le seul jeu entre leur départ et leur but, c'était bien le dernier mobile que Racine pouvait admettre. Ce que l' on appelle la pureté vient justement de ce qu'il a purifié les grands sentiments, haine ou amour, de ce sentiment équivoque."

Jean Giraudoux


"Je fus à la comédie ; ce fut Andromaque, qui me fit pleurer plus de six larmes.".

Madame de Sévigné

 "L'histoire de Racine, c'est l'histoire de son théâtre, depuis Andromaque où il se déclare, jusqu'à la sublime Athalie où il se tait, cette fois, pour toujours. Les héros raciniens, jetés les uns contre les autres dans une action soudaine et fulgurante, tentent, presque toujours vainement, de dominer les passions qui les dévorent. Une divinité invisible et présente les égare et leur fait pousser des cris de désespoir et de fureur."

Kléber Haedens

"Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut, au contraire, que les personnages tragiques, c'est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants."

Racine, première préface d'Andromaque


II) Britannicus

"Voici celle de mes tragédies que je puis dire que j' ai le plus travaillée", écrit Racine en préface à Britannicus. Pour composer cette æuvre, il aura lu et travaillé "le plus grand peintre de l'Antiquité",
Tacite. Inspirateur auquel il ne cesse de rendre hommage, au point de prétendre l' avoir "copié", mais dont il a su s' éloigner, non pas tant par l' intrigue, mais surtout par la superbe des
caractères".

La cruauté faite homme

L' empereur Claude est mort empoisonné par Agrippine, son fils Britannicus devrait lui succéder. Mais sa veuve Agrippine va installer sur le trône le fils qu'elle a eu en premières noces : le triste Néron. Empereur par la grâce de sa mère, Néron s'empresse de menacer l'union qu'elle s'apprête à favoriser entre Junie et Britannicus. Quand Agrippine promet son aide à Britannicus, Néron reçoit Junie, lui déclare son amour pour elle, et la menace, si elle n'accepte pas ses avances, de faire assassiner Britannicus. Elle refuse d'épouser le despote mais, effrayée par ses menaces, elle affecte à l'égard de son amant une douloureuse froideur. Seuls, ils se feront à nouveau des serments d'amour. Néron, furieux de se découvrir trompé, influencé par l'intrigant conseiller Narcisse, décide de tuer son demi-frère. Il  feint à son égard la réconciliation puis le fait empoisonner au moment même où tous le croyaient rendu au bon sens. Accablée par la mort de son amant, Junie part se cloîtrer chez les vestales, et Agrippine, dans une dernière tirade prémonitoire, accuse Néron du crime de son frère avant de lui prédire qu'il en viendra à la tuer elle-même, sa propre mère.

L'histoire lue par Racine

En 1669, après l'échec d'Andromaque, Racine semble s'essayer à un nouveau genre, celui de son grand rival
Corneille, le drame historique. Ses personnages, hérité de Tacite, seront donc les Néron, Agrippine et Britannicus de l'Empire romain. Mais ici, contrairement à Corneille, les intrigues politiques, les événements historiques, se révèlent très vite n'être rien de plus que la toile de fond des portraits et des drames psychologiques. Néron n'est pas empereur, il est avant tout un tyran qui va jusqu'au meurtre pour assouvir ses désirs. De même, Rome n'est ici qu'un décor derrière la trame morale, fuite désespérée des deux amants traqués par la folie meurtrière de Néron. Racine n'aura donc retenu de l'histoire que quelques
figures, légendaires depuis Tacite, auxquelles il va faire jouer l'une des plus sombres et des plus violentes de ses tragédies.

Extrait:

La menace de Néron

NÉRON

Je pouvais de ces lieux lui défendre l' entrée ;
Mais, Madame,je veux prévenir le danger
Oùson ressentiment le pourrait engager.
Je ne veux point le perdre. Il vaut mieux que lui-même
Entende son arrêt de la bouche qu' il aime.
Si ses jours vous sont chers, éloignez-le de vous,
Sans qu' il ait aucun lieu de me croire jaloux.
De son bannissement prenez sur vous l' offense,
Et soit par vos discours, soit par votre silence,
Du moins par vos froideurs ,faites-lui concevoir
Qu' il doit porter ailleurs ses væux et son espoir.
JUNIE
Moi ! que je lui prononce un arrêt si sévère ?
Ma bouche mille fois lui jura le contraire.
Quand même jusque-là je pourrais me trahir,
Mes yeux lui défendront, Seigneur, de m' obéir.
(Acte 11,scène 4)
                       ***
Néron, meurtrier de son demi-frère

BURRHUS

Ce dessein s' est conduit avec plus de mystère.
A peine l' empereur a vu venir son frère,
Il se lève, il l' embrasse, on se tait, et soudain
César prend le premier une coupe à la main :
"Pour achever ce jour sous de meilleurs auspices,
Ma main de cette coupe épanche les prémices,
Dit-il ; dieux, que j' appelle à cette effusion,
Venez favoriser notre réunion."
Par les mêmes serments Britannicus se lie.
La coupe dans ses mains par Narcisse est remplie,
Mais ses lèvres à peine en ont touché les bords,
Le fer ne produit point de si puissants efforts.
Madame, la lumière à ses yeux est ravie,
Il  tombe sur son lit sans chaleur et sans vie.
Jugez comhien ce coup frappe tous les esprits :
La moitié s' épouvante et sort avec des cris,
Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage
Sur les yeux de César composent leur visage.
Cependant sur son lit il demeure penché ;
D' aucun étonnement il ne paraît touché :
"Ce mal, dont vous craignez, dit-il,la violence
A souvent, sans péril, attaqué son enfance."
Narcisse veut en vain affecter quelque ennui,
Et sa perfide joie éclate malgré lui.
(Acte II, scène 3)

Notes :

L'alternative de Néron

<<Néron est l'homme de l'alternative ; deux voies s'ouvrent devant lui : se faire aimer ou se faire craindre, le Bien ou le Mal. Le dilemme saisit Néron dans son entier : son temps (veut-il accepter ou rejeter son passé ?) et son espace (aura-t-il un "particulier" opposé à sa vie publique ?). On voit que la journée tragique est ici véritablement active : elle va séparer le Bien du Mal, elle a la solennité d'une expérience chimique - ou d'un acte démiurgique : l'ombre va se distinguer de la lumière ; comme un colorant tout d'un coup empourpre ou assombrit la substance témoin qu'il touche, dans Néron, le Mal va se fixer. Et plus encore que sa direction, c'est ce virement même qui est ici important : Britannicus est la représentation d'un acte, non d'un effet. (...) "Néron se fait", Britannicus est une naissance. Sans doute c'est la naissance d 'un monstre ; mais ce monstre va vivre et c'est peut-être pour vivre qu'il se fait monstre."

Roland Barthes,Sur Racine,Le Seuil,1963

L'échec de Britannicus

<<L'année 1669, marquée, le 5 février, par le triomphe de Tartuffe, après la levée d'une interdiction qui durait depuis près de cinq ans, s' achève, le 13 décembre, sur ce qu'il faut bien nommer l'insuccès de Britannicus. (...) L'æuvre disparaît au bout de cinq séances ou peu davantage. Elle ne sera mise au rang qu'elle mérite qu'après une éclipse qui peut nous sembler aujourd'hui surprenante".

J.-P. Collinet, préface au Théâtre complet de Racine,
Gallimard, Folio, 1982




III) Bajazet


<< Quoique le sujet de cette tragédie ne soit encore dans aucune histoire imprimée,  il est pourtant très véritable. C' est une aventure arrivée dans le sérail, il n'y a pas plus de trente ans... >>

Racine. seconde préface à Bajazet.

L'amour au sérail

              Roxane
Nous sommes à Byzance, capitale de l'Empire ottoman. Amurat, le sultan, est absent. En son absence, il a laissé le pouvoir à la favorite du sérail, Roxane, qui aime Bajazet, frère du sultan. Son amour est favorisé par Acomat, le grand vizir, qui espère faire monter Bajazet sur le trône et régner par son intermédiaire. Mais Roxane veut que Bajazet l'épouse d'abord. Or celui-ci aime Atalide et est payé de retour. Bajazet  résiste à Roxane qui, furieuse, le fait arrêter et le condamne à mort. Atalide redoute que Roxane n' ordonne l' exécution de son amant : elle va tout tenter, dans l'acte II, pour convaincre ce dernier de laisser croire à Roxane qu'il  l'aime,  Bajazet s'y résout. L'acte III s'ouvre donc sur un apaisement apparent car Roxane gracie Bajazet. Mais Roxane découvre que Bajazet et Atalide continuent à s'aimer et prend la décision d'obéir aux ordres d' Amurat, qui a ordonné, par l'intermédiaire d'un messager, la mort de son frère. A chaque instant, la fureur de Roxane contre Bajazet et Atalide s'accentue : à l'acte V, le vizir Acomat finit par prendre les armes et rentrer dans le sérail pour sauver Bajazet. On apprend alors le dénouement que tout semblait annoncer : Roxane, après avoir fait assassiner Bajazet, est tuée par un  seclave du sultan Amurat. Il ne reste à Acomat que la fuite et à Atalide le suicide.

Une pièce orientale

De toutes les tragédies de Racine, Bajazet est la seule qui n' ait pas pour cadre l' Antiquité, mais s' inspire au contraire de personnages contemporains. On peut considérer que dans cette pièce la proximité du sujet dans le temps est compensée par son éloignement géographique. Le choix de Byzance illustre la fascination qu'exerce l'Orient - patrie du despotisme, de la cruauté et du fatalisme - sur les contemporains de Racine. Les coutumes des <<Turcs>> intriguent, nourrissent  l'imaginaire du public et s' accommodent très bien à la fatalité et à la violence raciniennes.


Extraits


Roxane suspecte les mensonges de Bajazet et d' Atalide

ROXANE,seule.
De tout ce queje vois que faut-il que je pense ?
Tous deux à me tromper sont-ils d'intelligence ?
Pourquoi ce changement, ce discours, ce départ ?
N'ai-je pas même entre eux surpris quelque regard ?
Bajazet interdit ! Atalide étonnée !
Ô ciel ! à cet affront m'auriez-vous condamnée ?
De mon aveugle amour seraient-ce là les fruits ?
Tant de jours douloureux, tant d'inquiètes nuits,
Mes brigues, mes complots, ma trahisonfatale
N'aurai-je tout tenté que pour une rivale ?
Mais peut-être qu'aussi, trop prompte à m'affliger,
J'observe de trop près un chagrin passager.
J'impute à son amour l'effet de son caprice.
N' eût-il pas jusqu' au bout conduit son artifice ?
Prêt à voir le succès de son déguisement,
Quoi ! ne pouvait-il pas feindre encore un moment ?
Non, non, rassurons-nous, trop d'amour m'intimide.
Et pourquoi dans son cæur retrouver Atalide ?
Quel serait son dessein, qu'a-t-ellefait pour lui ?
Qui de nous deux enfin le couronne aujourd'hui ?

                            ***

Après la mort de Bajazet, Atalide s'abandonne
au désespoir et se donne la mort

ATALIDE

Enfin, c' en est donc fait ; et par mes artifices,
Mes injustes soupçons, mes funestes caprices,
Je suis donc arrivée au douloureux moment
Où je vois par mon crime expirer mon amant.
N'était-ce pas assez, cruelle destinée,
Qu'à lui survivre, hélas ! jefusse condamnée ?
Et fallait-il encor que pour comble d'horreurs,
Je ne pusse imputer sa mort qu'à mes fureurs ?
Oui, c'est moi, cher amant, qui t'arrache la vie :
Roxane, ou le Sultan, ne te l'ont point ravie. (...)
Ah ! n 'ai-je eu de l'amour que pour t'assassiner ?

Mais c'en est trop. Il faut par un prompt sacrifice
Que ma fidèle main te venge et me punisse.
Vous,  de qui j'ai troublé la gloire et le repos,
Héros qui deviez tous revivre en ce héros,Toi. mère malheureuse, et qui dès notre enfance
Me confias son cæur dans une autre espérance.
lnfortuné Vizir, amis désespérés,
Roxane, venez tous, contre moi conjurés,
Tourmenter à la fois une amante éperdue,
(Elle se tue.) Et prenez la vengeance enfin qui vous est due.

V scène dernière

Note :

<<Tragédie de l' intrigue politique, tragédie de l'amour, tragédie de la mort, tragédie du mensonge, tragédie de l'action forcenée, Bajazet trouve son unité dans l'atmosphère du sérail, où tous ces éléments se fondent. (...) Tout est suspect et clandestin. Dans ce palais tout plein de glissements louches s'agite obscurément un peuple d' esclaves silencieux : c'est le douteux empire de la sultane".

Raymond Picard, Bajazet, préface, Gallimard, 1950

<<Extrême rigueur dans la peinture des extrêmes désordres, frénésie et pudeur extrêmes, tel est Racine ; d' autant plus audacieux qu'il est plus sûr de sa sagesse, d'autant plus exact qu'il est plus tendu, qu'il est plus tragique, Racine est le style même ; une force humaine constamment portée en son point suprême d'ardeur, la mesure de l'homme prise et non domptée".

Thierry Maulnier, Racine, Gallimard, 1936

<<[Bajazet]. c'est le côté oriental de Racine : le sérail est littéralement la caresse étouffante, l' étreinte qui fait mourir (...) comme lieu captif et captivant, agi et agissant, étouffé et étouffant, le sérail est l' espace même de l'univers racinien. (...) Sortir du sérail, c' est sortir de la vie, à moins d' accepter de vivre sans la tragédie".

Roland Barthes, Sur Racine,Seuil,1963





Par Cathou
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Lundi 21 septembre 2009 1 21 /09 /2009 10:15

1621 - 1695

La vie provinciale (162I-16S8)

De souche bourgeoise et provinciale, Jean de LA FONTAINE est né en 1621 à Château -Thierry : il y sera un jour maître des eaux et forêts, comme son père et son grand-père. Même transplanté à Paris, il reviendra souvent en Champagne, où s'est écoulée la majeure partie de sa jeunesse.


1. UN MÉNAGE DÉSUNI.
Au collège de Château -Thierry, il apprend le latin et peut-être un peu de grec. A vingt ans (1641), il se croit la vocation ecclésiastique ; mais il quitte bientôt la théologie pour le droit et reçoit le titre d'avocat au Parlement. En 1647, il épouse Marie HÉRICART, parente éloignée de Racine. Il  a 26 ans, elle en a 14  et lui apporte une belle dot. Mais leur union ne fut pas heureuse. Mlle de La Fontaine, précieuse de province, grande lectrice de romans, n'avait rien d'une femme d'intérieur. Quant à  La Fontaine, rêveur, distrait, bon vivant, il était trop amateur d'aventures galantes ; il ne parvint même pas à s'intéresser à son fils (né en 1653), qu'il oublia dès qu'il lui eut procuré une situation. Des difficultés d'argent ajoutèrent à la désunion du ménage. En 1658, La Fontaine se fixe à Paris et, progressivement, sans scandale, les deux époux vont s'éloigner l'un de l'autre.

2. LES DÉBUTS POÉTIQUES. Dès 1656, au cercle littéraire des Chevaliers de la Table Ronde, où il  rencontre MAUCROIX, PELLISSON, FURETIÈRE, TALLEMANT DES RÉAUX, La Fontaine admire les odes "héroïques " de MALHERBE et s'inspire des grâces de VOITURE. Il se nourrit de Rabelais, de Marot, de Boccace, qu'il imitera dans ses Contes ; il a un faible pour les romans précieux. Mais surtout il étudie Homère et Platon, Horace, Virgile et Ovide. Sa première æuvre imprimée était une adaptation en vers de
L'Eunuque de Térence (1654). Ainsi, juqu'à l'âge de 37 ans où il se fixe à Paris (1658), La  Fontaine n'est encore qu'un inconnu, " ignorant de son talent et accaparé par tous les agréments et tous les ennuis d'une existence de province " (Giraudoux). Pourtant l'auteur des Contes et des Fables se préparait déjà en lui. Il connaît bien le milieu bourgeois, les petites gens, la vie rustique. Il a le goût de la campagne de la vraie nature que (depuis 1652) sa charge de maître des eaux et forêts - tout
administrative qu'elle est - l'invite à mieux connaître encore.

Le protégé et l'ami de Fouquet (16S8-1661) Vers 1657, son oncle Jannart le présente au surintendant FOUQUET, rival de Colbert et protecteur des arts. Le poème d'Adonis (1658) lui vaut une pension et lui permet de figurer parmi les protégés du surintendant : Mlle de Scudéry, Scarron, Perrault, Corneille, Molière.

" LE SONGE DE VAUX ". Nouveau Marot, il s'acquitte en poésies de cour, ballades, rondeaux, madrigaux et chansons dédiés à son protecteur et à sa femme " Sylvie". A la demande du surintendant, il entreprend en 1658 "Le Songe de Vaux", description (prose et vers) des merveilles futures, et entrevues " en songe", du château de Vaux-le- Vicomte (près de Melun) que FOUQUET embellissait avec orgueil pour sa petite cour.

La Fable :

Narrative par le récit, dramatique par le dialogue qu'elle institue entre ses personnages, lyrique par le commentaire moral qui la prolonge, la fable offrait pour cette confluence un lieu privilégié. Par le merveilleux, elle rejoint l'épopée : "Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle, / Jupiter même";  de "l'ample comédie à cent actes divers", la scène s'élargit aux dimensions de l'univers ; la nature, la mort, l'amour, la fuite du temps, les douceurs de la solitude et de la retraite y suscitent mainte confidence. Tenant à la fois de la geste animalière et du théâtre en liberté, prétexte aussi à toutes sortes de divagations et de rêveries, la souple formule de l'apologue, telle que La Fontaine la recrée, conduit à cette poésie totale dont l'Épilogue du second recueil, en 1679, propose une si profonde et si moderne définition : autre Orphée, le poète se donne pour fonction de traduire "en langue des dieux / Tout ce que disent sous les cieux / Tant d'êtres empruntant la voix de la nature".  Cette mission repose sur le postulat que "tout parle dans l'univers" : "il n'est rien qui n'ait son langage". Il faudra bien longtemps avant que la poésie française, après le fabuliste, se remette à l'écoute de cette multiple et mystérieuse parole.

D'origine prosaique, le genre de l'apologue ne semblait pas promis à de si hautes destinées. Avant de se répandre dans le monde grec, il paraît avoir pris naissance en Orient. Mais la résonance qu'il rencontre partout prouve suffisamment qu'il appartient au folklore universel et répond aux archétypes del'imagination fabuleuse. Remontant à l'enfance des peuples, il a, de toute antiquité, comme Platon l'atteste, servi à l'éducation première des enfants : il suffisait, pour le rendre à la poésie, de retrouver, par delà sa sècheresse didactique, sa naiveté et sa fraicheur originelles. De Phèdre, sous le règne d' Auguste et de Tibère, à Marie de France, pendant le Moyen Age, et aux Corrozet, Haudent, Guéroult de la Renaissance, on avait déjà souvent tenté de mettre en vers le fonds ésopique. Mais il fallait la savante simplicité de La Fontaine, sa fausse nonchalance, le plaisir ingénu qu'il prend à se laisser enchanter par toutes les fictions, pour faire jaillir de la fable les sources de poésie qu'elle recèle. Sagement, il laisse à d'autres le mince mérite de l'invention, et préfère puiser dans le fonds collectif dont la tradition se perpétue depuis des temps immémoriaux. Mais il n'emprunte rien sans se l'approprier ni le rendre sien. " Poète des enfants et du peuple", par le matériau dont il se sert, il a pu apparaitre en même temps comme "le poète des philosophes", par la subtile profondeur de son art et de sa pensée. Sa naiveté n'exclut pas la finesse : elle fuit seulement l'affectation. Aussi a-t-il trouvé le difficile secret de plaire à tous, et de parler à tous les ages.  Il compte parmi les quelques auteurs qu'on apprend à goûter toujours davantage avec les années.

Les dernières années et les dernières fables (1689-1695)


Une série de fables est publiée en revue entre 1689 et 1692, qui est rassemblée en 1693 avec des inédites et celles de 1685, dans un ultime recueil, notre actuel livre XII, dédié au duc de Bourgogne fils aîné du Grand Dauphin et à ce titre héritier présomptif de la Couronne. Entretemps, La Fontaine tombe gravement malade ; on dispose d’un récit de 1718 du Père Pouget, confesseur de La Fontaine, qui assure d’une conversion de La Fontaine lors de cette maladie et d’un reniement public de ses contes devant une délégation de l’Académie. Néanmoins, cet événement ne figure aucunement sur les registres de l’Académie.

La Fontaine est enterré au cimetière du Père Lachaise depuis le transfert de sa dépouille en  1817, en même temps que celle de Molière.

 

 

LA MORT ET LE BÛCHERON

 

Un pauvre Bûcheron, tout couvert de ramée ,
sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé , marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur
Il met bas son fagot, il songe à son malheur .
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine rond ?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos
sa femme, ses enfants, les soldats , les impôts,
Le créancier et la corvée
Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
Il appelle la Mort, Elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu'il faut faire.
"C'est, dit-il, afin de m'aider
A recharger ce bois ; tu ne tarderas guère".
     Le trépas vient tout guérir,

                           Mais ne bougeons d'où nous sommes
                                   Plutôt souffrir que mourir,
                                 C 'est la devise des hommes.
                            


Par Cathou
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Mardi 29 septembre 2009 2 29 /09 /2009 15:33
1596 - 1650

Une vie



"Quod vitae sectabor iter ?"  "Quel chemin suivrai-je en cette vie ?" .Tel était le vers du poète latin Ausone que Descartes vit en l'un de ses rêves prémonitoires du 10 novembre 1619 et qu'il faut rappeler : en effet, plus qu'une simple idéologie, l'æuvre de Descartes offre un itinéraire spirituel.

     
René Descartes naquit le 31 mars 1596 à La Haye, en Touraine. Fils d'un conseiller au Parlement de Bretagne, il fit des études classiques chez les Jésuites de la Flèche. Licencié en droit à Poitiers (1616), il décide d'étudier dans "le livre du monde".

1."LE GRAND LIVRE DU MONDE" (1616-1629). Officier en Hollande sous Maurice de NASSAU, il trouve le temps d'écrire un Traité de Musique  où il explique la musique par un calcul de proportions (1618).  Au  service du duc de Bavière, en Allemagne,
à l'entrée de l'hiver 1619, il reste tout le jour dans un "poêle"  (chambre chauffée par un poêle), à "s'entretenir de ses pensées" : le 10 novembre 1619, il y aurait découvert, dans l'enthousiasme, l'idée d'une méthode universelle pour la recherche de la vérité, et fait le væu d'un pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette. Il poursuit ses voyages, non sans aventures, à travers l' Allemagne et la Hollande, retourne en France, repart pour la Suisse et l'ltalie, visite Venise, s'acquitte de son pèlerinage 1620-1625. De retour en France, il séjourne à Paris (1625-1629), se mêle à la vie mondaine, lit des romans, se bat en duel. En novembre 1628, chez le nonce du pape, il émerveille l'auditoire par sa doctrine, et le cardinal de BÉRULLE  lui fait un devoir de conscience de s'appliquer à réformer la philosophie.

2. RETRAITE PHILOSOPHIQUE EN HOLLANDE (1629-1649). Pendant 20 ans il vivra en Hollande pour y travailler en pleine liberté. Il y compose un Traité de Métaphysique, puis une Physique (Traité de la lumière) ; mais la condamnation de GALILÉE par l'Inquisition lui fait ajourner la publication de ces ouvrages qui reposaient sur l'idée du mouvement de la terre (1633). En 1637, il publie le "Discours de la Méthode", préface à trois traités scientifiques : la Dioptrique, les Météores, la Géométrie. En 1641, il expose sa métaphysique, en latin, dans ses Méditations sur la philosophie première. Le succès de sa philosophie qui ébranle l'autorité d'Aristote lui crée des ennuis avec les universités d'Utrecht et de Leyde : il est accusé de blasphème et même d'athéisme. Il complète néanmoins sa doctrine par les Principes de la Philosophie, en latin (1644). Sa réputation lui vaut une vaste correspondance avec l'Europe savante, et son intermédiaire en France est son condisciple  le P. MERSENNE  "résident de M. Descartes à Paris". Sa correspondante préférée, la princesse ÉLISABETH, fille du roi de Bohême détrôné, le consulte sur les problèmes scientifiques, mais aussi sur ses préoccupations morales. Ces réflexions sur la morale ont inspiré à DESCARTES le Traité des Passions de l'âme (1649).

3. DESCARTES EN SUÈDE (1649-1650). Invité par la reine CHRISTINE, il gagne Stockholm (sept. 1649). Mais il supporte mal le climat : les entretiens philosophiques avec la reine ont lieu à 5 heures du matin ! Il prend froid et meurt le 11 février 1650. Ses restes furent ramenés en France en 1667, sans les honneurs qu'il méritait : le cartésianisme était déjà suspect.
Le héros finit sa trajectoire dans cette atmosphère d'exil glacial propre à la légende et qui laisse sans réponse l'interrogation qui ouvrit sa carrière :" Quod vitae sectabor iter ? ".

Des éléments biographiques importants sont éparpillés dans son æuvre car Descartes est le philosophe qui dit "je" : le Discours de la méthode est ainsi plein d'une véritable biographie, où les événements de la vie intellectuelle sont explicitement situés dans une vie qui, par la cohérence inhérente à tout vécu, est le véritable fil organisateur de ce texte.

Un événement qui touche au merveilleux doit être relaté : c'est le 10 novembre 1619, alors qu'il était bloqué près d'Ulm en ses quartiers d'hiver, que Descartes eut trois songes successifs au cours desquels il eut la révélation des "fondements d'une science admirable", dont les principes devaient être à la fois simples, peu nombreux et sur le modèle des mathématiques. L'unité des différentes sciences est au cæur de cette révélation : le champ de la connaissance apparaît au jeune homme comme un espace homogène, perméable au questionnement humain, pourvu que l'homme sache respecter l'ordre selon lequel il faut l'interroger. Il est alors plein d'une espérance dont on trouve l'écho dans sa correspondance comme dans certains passages du Discours. Il se lance dans la "réduction aux mathématiques", de l'univers dont tous les aspects sont étudiés : la lumière, la physiologie, les astres, la mécanique des engins, les phénomènes naturels, tout devient gibier de connaissance, et il semble que rien ne puisse résister à cette intelligence impérieuse.

Sa vie errante prend fin en 1629, lorsqu'il s'installe en Hollande : "parmi la foule d'un grand peuple fort actif [...] j'ai pu vivre aussi solitaire et retiré que dans les déserts les plus écartés", écrit-il à la fin de la II ème partie du Discours. Là, en effet, il élabore sa métaphysique, poursuit une correspondance active avec une grande partie de l'intelligentsia européenne et surtout il peut mener à leur terme ses études en anatomie - il habite à Amsterdam tout près des abattoirs où il se procure des organes en vue de dissection.

Cette première partie de la vie de Descartes est toute dominée par un projet prométhéen : la plus haute branche, dans l'arbre de la science, est alors pour lui la médecine. Il a explicitement en vue de reculer les limites de la mort (1), en appliquant à l'étude de la vie les méthodes qui lui ont tant apporté en mathématiques  (la solution au problème de Pappus, l'étude de certaines courbes, la naissance de la
géométrie analytique). S'il s' isole en Hollande, ce n'est pas seulement par souci de son repos loin des
ennuyeux : en fait, alchimiste des temps modernes, il philosophe à la vie à la mort, en un corps-à-corps
pathétique d'où il espère sortir vainqueur afin de mener l'humanité à son destin, qui est de "devenir maître et possesseur de l'univers " comme il le dit à la fin du Discours. C'est pourquoi l'exemple qu'il choisit de développer largement dans ce texte pour illustrer sa méthode scientifique est celui du système circulatoire, la fonction du cæur et le mouvement du sang.

1) j'espère vivre plus de cent ans, écrit-il à Huygens


Cette époque est celle de l'imaginaire en liberté : il explique pourquoi le sang est rouge, la mer salée et comment fonctionne la mémoire. Lorsque les faits lui manquent, il va jusqu'à imaginer comment les choses se passeraient, si Dieu reprenait sa création.

Puis l'horizon va s'obscurcir : l'alchimiste éprouve la vanité de ses explications anatomiques appliquées
à des soins concrets. Ennemi de la controverse, il est au coeur d'un immense conflit d'idées qui, lui
semble-t-il, le menace jusque dans sa sécurité physique. Il développe alors la métaphysique seulement
ébauchée dans le Discours, entreprend de rédiger sous une forme didactique l'ensemble de sa philosophie
: ce sont les "Méditations métaphysiques et les Principes". En fait, la plus haute branche de l'arbre de la
science est devenue la morale, comme il l'avoue à l'un de ses correspondants, en 1646 : "De façon qu'au
lieu de trouver les moyens de conserver la vie, j'en ai trouvé un autre, bien plus aisé et plus sûr, qui est de ne pas craindre la mort... ".

La fin de sa vie n'est plus consacrée qu'à cette réflexion morale renouvelée du stoicisme qu'il synthétise dans "le Traité des passions". Cependant, il faut noter que sa pensée sur ces questions reste dans le droit fil de ses thèses mécanistes. Ainsi, malgré les illusions perdues, une même intuition essentielle gouverne toute son approche de l'univers, et c'est la même vigueur volontariste qui anime le créateur poète des Météores et le "généreux" du Traité des passions.



Le Discours de la Méthode

"Le Discours de la Méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences" (1637) est la première grande æuvre philosophique et scientifique en français : DESCARTES veut être accessible à  " ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure".

La fin d'un monde

Au début du XVII ème siècle, la révolution galiléenne bat son plein : la vision classique du monde est bouleversée, au rythme des découvertes scientifiques incessantes. Il devient urgent pour la philosophie de donner sens à ces transformations, c'est-à-dire d'élaborer un système de pensée cohérent, intégrant les nouvelles données scientifiques. Plus fondamentalement, il s'agit de sauver l'homme nouveau de la tentation de scepticisme qui le guette, depuis que ses anciennes  certitudes théologiques sont battues en brèche par la science. La recherche d'une source d'évidences autre que la foi religieuse est ce qui guide Descartes dans la rédaction de son Discours (1637).

A la recherche d'un fondement inébranlable

Descartes
a vingt-trois ans lorsqu'il décide de ne plus  porter crédit à l'enseignement de ses maîtres. Non qu'il soit sceptique ou cynique : au contraire, c'est la soif de certitudes, dans ce monde de l'équivoque, qui le dirige. Non pas davantage que la sagesse de ses maîtres soit toujours fausse : il est même hautement probable qu'elle soit souvent très vraie.. Mais il n'y a, dans tout cela, pas la moindre certitude. Tout le savoir n'est fondé que sur l'exemple et la coutume, c'est-à-dire sur du sable mouvant. Il  s'agit donc moins, dans le projet de Descartes, de remplacer les vieilles idées par des idées  neuves, que de substituer aux vieux fondements du savoir un fondement nouveau.

Ce fondement, Descartes le découvre dans sa célèbre formule : "Je pense, donc je suis". Si je pousse en effet jusqu'à son terme l'expérience du doute de toutes mes opinions, je me heurte à un élément indubitable : le fait que je doute, c'est-à-dire, que j'existe. Le nouveau fondement de toute connaissance sera ce Je, qui existe en tant que chose pensante. A partir de cette certitude première de sa propre existence, Descartes élabore sa fameuse méthode, constituée de quatre règles simples :

- RÈGLES POUR LA DIRECTION  DE L'ESPRIT

1. Dans sa première règle, Descartes insiste sur la nécessite qu'il y a à se garder de la précipitation : il ne faut admettre pour vrai que ce qui a le caractère de l'évidence, c'est-à-dire ce qui se présente selon desidées claires et distinctes, de telle sorte que le doute devient impossible. On peut évidemment s'interroger sur la nature de ce qui peut fonder à son tour l' évidence : cavalièrement, Descartes ici s' abstient, non seulement parce que derrière l' évidence il y a le Dieu vérace, mais aussi parce que la vérité se confond essentiellement pour lui avec le sentiment de l' évidence, chez le sujet attentif et méthodique.

2. La deuxième règle, dite règle d'analyse, prescrit la division de la question étudiée en autant de parties
qu'il sera possible de discerner.

3. La troisième, dite règle de synthèse. propose de remonter des natures simples aux natures complexes, selon un ordre que Descartes  précisera être celui des mathématiques, celui de la déduction.

4. Enfin, la quatrième, dite du dénombrement, impose que les opérations d'analyse et de synthèse soient complètes, afin d'être sûr que l'on n'a oubliè aucune partie du problème ètudiè, et que l'on n'a omis aucun moment de la déduction.

 Le "Je pense", guidé par cette méthode, distinguera opinions justes et opinions fausses avec un discernement tel que ces quatre règles restent, aujourd'hui encore,  a la  base même de la recherche scientifique.


Extraits


Comme la multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices, en sorte qu'un État est bien mieux réglé lorsque, n'en ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement  observées, ainsi, au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j'aurais assez des quatre suivants,  pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois à les observer.
Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n'eusseaucune occasion de le mettre en doute.
Le second, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre.
Le troisième, de conduire par ordre de mes pensées, en  commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés, et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.
Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.

                                                    ***

Mais, afin que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions, pendant que la raison m'obligerait de l'être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre dès lors le plus heureusement que je pourrais, je me formai une morale par provision, qui ne consistait qu'en trois ou quatre maximes dont je veux bien vous faire part.
La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre chose suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l'excès qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre....
Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses lorsque je m'y serais une fois déterminé que si elles eussent été très assurées...
Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux touchant les choses extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible. Et ceci seul me semblait être suffisant pour m'empêcher de rien désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content...


Notes

Le "projet" cartésien consiste très exactement à donner à la science physico- mathématique naissante les cadres philosophiques qui lui font défaut." -

 François Mizrachi.

"En premier lieu, quiconque veut vraiment devenir philosophe devra "une fois dans sa vie" se replier sur soi même et, au-dedans de soi, tenter de renverser toutes les sciences admises jusqu'ici et tenter de les reconstruire."

Husserl, Méditations cartésiennes.

"Je dois à M. Descartes ou à sa manière de philosopher les sentiments que j'oppose aux siens et la hardiesse de le reprendre"

Malebranche.

"René Descartes est de fait le véritable initiateur de la philosophie moderne, en tant qu'il a pris le penser pour principe. Le penser pour lui-même est ici distinct de la théologie philosophante, qu'il met de côté ; c'est un nouveau sol."

Hegel.

"La progressivité de la méthode, la nécessité de procéder par degrés et de ne jamais sauter un maillon de la chaîne des évidences continuées sont requises, pour que se dégage un ordre fait de liaisons entre choses distinctes, à la place de l'amas confus et indéfiniment grossi des opinions des uns et des autres. La méthode institue une temporalité faite de moments distincts et successivement parcourus, contre la durée commune qui forme, selon l'expression de Bergson, boule de neige. La temporalité de la méthode se spatialise, se
visualise grâce à  l'ordre de cette méthode."

Pierre Guenancia, Descartes.




Par Cathou
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Mercredi 7 octobre 2009 3 07 /10 /2009 12:07

1623 - 1662



Au milieu du XVII ème, l'abbaye de Port Royal des Champs
,
dans la vallée de Chevreuse était  placée sour la direction de Mère Agnes. Port Royal devint rapidement le haut lieu du jansénisme en accueillant des "solitaites", dont Antoine Arnauld et PASCAL. Sous l'influence des
jésuites,  l'abbaye fut persécutée à partir de 1656, et en 1710, le roi la fit raser.




Pascal est né le 19 juin 1623 à Clermont-Ferrand, où son père était Président à la Cour des Aides.  La mort de sa mère, en 1626, met un terme à l'évolution du groupe familial : le jeune Blaise va se former sous  la direction immédiate de son père, Étienne, grand magistrat et mathématicien connu, et au contact de ses deux soeurs : Gilberte, son aînée de trois ans, et Jacqueline, née en 1625. En 1631, les Pascal s'installent  à Paris.

Étienne Pascal a refusé que son fils mette le pied dans un collège. Il a assumé lui-même sa formation. Jusqu'à douze ans, l'enfant fut provoqué à réfléchir sur les événements de la vie quotidienne, point  de  départ des leçons. Le programme paternel prévoyait l'apprentissage du latin et du grec à partir de douze ans, et - couronnement de l'édifice - celui des mathématiques à partir de quinze ans. " La principale maxime dans cette éducation, écrit Gilberte dans l'admirable "Vie" de son frère, était de tenir cet enfant au-dessus de son ouvrage", c'est-à-dire d'attendre que l'élève eût l'âge suffisant pour assimiler les diverses connaissances. Mais ces prévisions furent déjouées par l'étonnante précocité de l 'enfant : voyant sans cesse son père en compagnie de savants, Blaise, doté d'une vive curiosité, décida de s'initier en cachette à ces mystérieuses mathématiques.  Muni de renseignements rudimentaires, il se serait donné un certain nombre de définitions et d'axiomes de géométrie et aurait été surpris par son père au moment où il tentait de démontrer la trente-deuxième proposition d'Euclide, c'est-à-dire le théorème selon lequel " la somme des angles d'un triangle est égale à deux angles droits" . Guidé désormais par son père, Blaise accomplit de rapides progrès dans les sciences et, à seize ans, rédigea un "Essai sur les coniques" qui suscita  un  concert d'éloges.

Au cours de sa formation, Pascal apprit aussi le latin, le grec, et sans doute l'italien "langue de culture, à cette époque". Il s'initia à la théologie, par l'étude de la Bible, des Pères, des Conciles. Il fréquentait les cercles scientifiques, l'aristocratie, les salons bourgeois, et approchait la Cour.

En 1640, Étienne Pascal est nommé Commissaire pour l'impôt en Normandie. La famille s'installe à Rouen. C'est là que, pour faciliter la comptabilité, Blaise invente la  " machine arithmétique", ancêtre de nos machines à calculer (1642-1644). A vingt ans il connaît déjà la gloire. Peu après, en 1646, à  la suite d'un accident, Étienne Pascal est soigné par deux gentilshommes acquis aux idées religieuses d'un grand écrivain spirituel du temps, Saint-Cyran. Peu à peu, toute la famille "se convertit", c'est-à-dire se voue à une vie chrétienne plus intense. Blaise entraîne son père et ses soeurs ; tous se mettent à lire Saint-Cyran et bientôt les oeuvres  d'un ami de celui-ci, Jansen, évêque d'Ypres (le fameux Jansénius, qui avait publié en 1640 une magistrale étude  sur la pensée de saint Augustin, l' Augustinus). Ils découvrent "La Fréquente communion" (1643) d'Antoine Arnauld... Toutes ces lectures les conduisent à s'intéresser à un monastère lui-même tout nourri d'augustinisme cyranien, Port-Royal, où bientôt Jacqueline entrera  comme  religieuse  (1652). 

  
                                               JANSENIUS                        


Cette conversion n'a nullement détourné Pascal des sciences. En 1647 et 1648, il renouvelle et complète les expériences de Torricelli, ce qui lui permet d'affirmer l'existence du vide et de la pression atmosphérique. Mais peu après, une maladie mal identifiée (maux de tête et d'estomac, paralysie des jambes) affecte le jeune savant. Les médecins lui interdisent pour un temps tout effort d'esprit. Il s'établit  alors à Paris. Bientôt seul, puisque son père meurt en 1651, que Jacqueline a pris le voile à Port-Royal et que Gilberte, mariée à Florin Périer, vit à Clermont, Pascal brille dans le monde, se lie au chevalier de Méré, grand joueur, grâce auquel il va jeter les bases du calcul des probabilités. Sa santé s'est améliorée, il travaille dans toutes sortes de directions, prend une part importante à la découverte du calcul infinitésimal et à celle de l'analyse combinatoire. Ce sont ces années de fièvre scientifique, de goût de la gloire, de hautes fréquentations que l'on a appelée "période mondaine" de Pascal.

La période mondaine
16SI-1654

Pascal, épuisé par le surmenage, se tourna de plus en plus vers le "divertissement " de la vie mondaine. Il fréquentait le salon aristocratique de Mme D'AIGUILLON, nièce de Richelieu, et probablement celui de Mme DE SABLÉ.

I. LES <<HONNETES GENS >>. Il se lia surtout avec le jeune duc de ROANNEZ, le chevalier de MÉRÉ et MITON. C'étaient des esprits brillants et cultivés dont la finesse et la connaissance du monde ont enrichi l'expérience de Pascal. Le chevalier de Méré surtout, auteur d'un Discours de la vraie honnêteté, avait une sorte de religion de l'<<honnêteté>>, qu'il définissait comme l'art d'<<exceller en tout ce qui regarde les agréments et les bienséances de la vie >>. Cet art relève beaucoup plus de l'instinct que de la raison. Il consiste à savoir s'accommoder aux autres tout en restant naturel. <<Il faut, dit-il, observer tout ce qui se passe dans le cæur et l'esprit des personnes qu'on entretient et s'accoutumer de bonne heure à connaître les sentiments et les pensées par des signes presque imperceptibles... Il faut avoir l'esprit bien pénétrant pour découvrir la manière la plus conforme aux gens qu'on fréquente. >> PASCAL ne pouvait que s'affiner et apprendre <<l'art de plaire >>, en cette compagnie. Il eut l'impression de découvrir un monde nouveau, étranger à son esprit mathématique, un monde où le bon sens et l'intuition sont des moyens de connaissance plus efficaces que le raisonnement géométrique.


Statue de Pascal sous la Tour Saint-Jacques
 à Paris où il aurait répété ses expériences
du Puy-de-Dome sur la pression atmosphérique
et la pesanteur de l'ai
r.


Ces <<honnêtes gens >> étaient, en matière de religion, des "indifférents"  et peut-être même des "libertins". Lorsqu'il méditera son Apologie, Pascal songera à ce milieu dont la philosophie, si différente du christianisme, visait essentiellement à réaliser une forme de bonheur terrestre par l'adaptation de l'individu à un idéal mondain.

II. ACTIVITÉS DU COEUR ET DE L'ESPRIT.
Au contact de ces mondains, Pascal semble avoir perdu de sa ferveur religieuse. La conversation tendait à la connaissance de l'homme, de son esprit et de son cæur : on cherchait des leçons de morale chez le stoïcien EPICTÈTE* et surtout chez MONTAIGNE, dont l'auteur des Pensées s'inspirera si souvent. PASCAL menait assez grand train ; certains prétendent même qu'il fut amoureux et songea à se marier. On lui attribue le Discours sur les Passions de l'Amour (vers 1652). A la même époque, il perfectionne la machine arithmétique, dont il envoie un exemplaire, accompagné d'une lettre fort remarquable, à la reine CHRlSTINE DE SUÈDE. En 1653-1654, il résout, à la demande de Méré, le <<problème des partis >> : répartition équitable des enjeux, selon les chances de gain, quand, au jeu, une partie est interrompue.

philosophe  de l’école stoïcienne.

III) LES DERNIÈRES ANNÉES (1658-1662).
 
La reprise des persécutions contre Port-Royal, l'expulsion des religieuses en 1661, l'affaire du <<formulaire>> papal condamnant l'Augustinus*, que la plupart des religieuses se résignèrent à signer, trouvèrent en Pascal le  plus intransigeant des jansénistes. Il  entra en querelle avec ARNAULD et NICOLE, partisans de la soumission. Ces discussions l'épuisaient ; son mal s'aggrava. Il vécut ses quatre dernières années dans des souffrances ininterrompues. Néanmoins il s'attachait à réaliser son idéal ae vie chrétienne ; il respectait scrupuleusement sa religion, mortifiait ses sens, pratiquait le pardon des injures. Le 29 juin 1662, il se faisait porter chez sa sæur pour laisser sa maison à un enfant malade, disant qu' <<il y avait moins de danger pour lui que pour cet enfant à être transporté >>. Sur son lit de mort, il se reprochait de n'avoir pas assez fait pour les pauvres et demandait d'être transféré aux incurables pour y mourir  <<en la compagnie des pauvres >>. Il s'éteignit à 39 ans, le 19 août 1662.

*
L'Augustinus est un ouvrage théologique écrit par Cornelius Jansen, également connu sous son nom latin de Jansenius.



LES PENSEES


La révélation du jansénisme

C'est en 1646, à l'âge de vingt-deux ans, que Pascal découvre le jansénisme. Cette religion austère et exigeante bouleverse son destin. Alors que l'ampleur de son génie mathématique semblait devoir faire de lui un des plus grands savants de l'humanité, il devient, pour servir la cause de sa foi,  un des tout premiers noms de la littérature française. Le jansénisme, en somme, fit triompher l'esprit de finesse sur l'esprit de géométrie... Pascal, en effet, consacre dès lors toutes ses forces à la défense de son ordre, très violemment attaqué au XVIIe siècle par les jésuites, puis par la papauté elle-même (en  1713, le jansénisme est condamné). Les Provinciales*, publiées de 1656 à 1657, sont ainsi un brillant outil polémique visant à discréditer les jésuites. Mais le grand projet pascalien restait la rédaction d'une "Apologie du christianisme","les Pensées", dont la force provient justement, disent certains, de leur caractère inachevé, qui ne vit jamais le jour : la maladie emporta prématurément son auteur à l'âge de trente-neuf ans. Ce qui nous reste du projet, ce sont quelques notes.

*
Les Provinciales, ou Lettres écrites par Louis de Montalte à un Provincial de ses amis et aux R.R. Pères Jésuites, constituent une série de dix-huit lettres écrites par Pascal sous un pseudonyme, Louis de Montalte. Elles sont une défense d’Antoine Arnauld, janséniste ami de Pascal, qui fut condamné en  1656 par la Sorbonne pour des opinions considérées comme hérétiques. La première lettre est datée du  23 janvier 1656 et la dix-huitième du  24 mars 1657. Une dix-neuvième lettre dont on n’a qu’une ébauche est fréquemment incluse avec les autres.

Le Dieu caché


Les circonstances de rédaction de ces "Pensées"  sont inséparables de leur esprit. Ce que nous possédons, ce sont  de simples notes de travail, jetées sur des feuilles éparses  : chercher à reconstituer un ordre est donc chimérique. Pourtant,  quelques lignes générales peuvent être distinguées : l'énigme de la nature humaine, sa misère et sa grandeur, le christianisme comme explication de cette énigme, les preuves de la religion chrétienne et l'expérience de la foi. Mais surtout, un même élan, un même esprit confèrent à ces fragments une unité de sens : "Le malheur de l'homme", dit Pascal, "est d'avoir juste assez de grandeur pour ressentir sa misère, son néant, sa  solitude. Je suis assez grand pour désirer Dieu, pas assez pour  le voir, pour l'approcher. Mon destin est de connaître Dieu "en creux", par la contemplation de son absence." Le Dieu de Pascal est un Dieu caché.





EXTRAITS :


L'homme devant le mystère de sa destinée

En voyant l'aveuglement et la misère de l'homme, en regardant tout l'univers muet, et l'homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l'univers, sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j' entre en effroi comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s' éveillerait sans connaître où il est, et sans moyen d' en sortir. Et sur cela j' admire comment on n' entre point en désespoir d' un si misérable état. Je vois d' autres personnes auprès de moi, d' une semblable nature : je leur demande s' ils sont mieux instruits que moi .. ils me disent que non. Et sur cela, ces misérahles égarés, ayant regardé autour  d'eux,  et ayant vu quelques objets plaisants, s'y sont donnés et s'y sont attachés. Pour moi, je n'ai pu  y prendre d'attache, et, considérant combien il y a plus d'apparence qu' il y autre chose que ce que je vois, j' ai recherché si ce Dieu n'aurait point laissé quelque marque de soi.

        
Misère et grandeur de l'homme

Car, enfin, qu' est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l' égard de l' infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien du tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leurs principes sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de
voir le néant d'où il est tiré, et l' infini où il est englouti.


Le Pari

Examinons donc ce point, et disons : Dieu est, ou il n'ôst pas. Mais de quel côté pencherons-nous ? (...) La raison n'y peut rien déterminer : il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l'extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l' autre ; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.

 Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un  choix ;  car vous n'en savez rien. - Non,  mais je les blâmerai d'
avoir fait, non ce choix, mais un choix ; car, encore que celui qui prend croix et l' autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier.
- Oui ; mais il faut parier (...). Lequel prendrez-vous donc ? Voyons. Puisqu' il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre : le vrai et le bien, et deux choses à engager : votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude ; et votre nature a deux choses à fuir : l'erreur et la misère.
Votre raison n' est pas plus blessée en choisissant l'un que l' autre, puisqu'il faut nécessairement
choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu' il est, sans hésiter.


Notes

"Pascal plaira toujours aux esprits libres, par une manière de croire et de ne pas croire : "il ne faut pas dire au peuple que les lois ne sont pas justes." Mais enfin il l'a dit, puisqu'il a dit qu'il ne fallait pas le dire."
Alain

"On a beaucoup épilogué sur l"'angoisse" et "l'abîme'' de Pascal. Iy  a certainement en lui le sentiment profond de la solitude et du vide universels. Ce sentiment n'a probablement rien de physique ou de  athologique (l'explication enfantine et savante !). Il y a en lui le vertige d'une intelligence trop vaste et trop lucide devant l'insondable univers, et inévitablement le tourment de Dieu. Aventure trop humaine."

Fernand Perdriel

"La foi de Pascal ressemble terriblement à un lent suicide de la raison, d'une raison coriace, acharnée à vivre, pareille à un ver qu'on ne peut tuer en un instant ni d'un seul coup. La foi chrétienne, dans son principe, est sacrifice de l' esprit, de toute sa liberté, de tout son orgueil, de toute sa confiance en soi ; par surcroît, elle est asservissement, risée et mutilation de soi."

Nietzsche

"Sans la foi chrétienne, pensait  Pascal, vous serez pour vous-même, comme la nature et l'histoire, un monstre et un chaos : nous avons réalisé cette prophétie."

Nietzsche

"Qu'a-t-on parlé du génie tremblant et terrifié de Pascal ? Car quel homme a mieux connu le paisible amour ?
François Mauriac

"Pascal, c'est le plus grand des Français ..."

Julien Green
Par Cathou
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Mercredi 7 octobre 2009 3 07 /10 /2009 13:32
1564 - 1616


William Shakespeare  naît le 23 avril 1564 (baptisé le 26) à Stratford-sur-Avon dans le Warwickshire. Sa mère, Mary Arden, est issue d’une famille de propriétaires terriens ; son père, John Shakespeare, riche commerçant de la corporation des pelletiers et gantiers jouit de suffisamment de biens et de renommée pour prétendre aux affaires publiques (promu bailli de Stratford en 1568).
William, le troisième de huit enfants, est éduqué à la Grammar School de Stratford jusqu’en 1577 quand son père, en proie à de très sérieux embarras financiers, l’en retire pour le placer en apprentissage. Les années qui suivent sont mal connues mais doivent avoir été des années de gêne, sinon de grande pauvreté. Différentes hypothèses ont été avancées quant à ses occupations d’adolescent : enfant de chœur, fréquentation de la noblesse, page, serveur de bière dans un cabaret sont des hypothèses souvent avancées. Le 27 novembre 1582, à l’âge de dix-huit ans, William épouse Anne Hathaway, de huit ans son aînée. Au cours des trois années qui suivent, ils ont trois enfants, dont les jumeaux Hamnet et Judith en 1585.


On ignore comment et où il vit avant 1592. Une tradition rapporte qu’il s’essaye comme maître d’école à la campagne et il est possible que Shakespeare écrit ses premières pièces pour des compagnies de province. En 1587, pour des raisons qu’on ignore, il se rend à Londres où il devient acteur.


La première date marquante de sa carrière littéraire semble être 1591 avec la pièce "Henri VI". En 1592, il réside à Londres, où il a déjà fait passablement parler de lui en tant qu’acteur et dramaturge, comme en attestent des allusions de l’époque. Il séjourne peut-être en Italie en 1592 et 1594, années de la désorganisation du théâtre londonien causée par la peste.


En 1593, il publie le poème "Venus et Adonis", dédié au Comte de Southampton. A partir de cette date et jusqu’en 1611, selon les uns, ou 1613, selon les autres, Shakespeare ne cesse de produire : 36 pièces, 2 longs poèmes, 154 sonnets. Il connaît succès et fortune et achète maisons et terres à Stratford et à Londres, fait le commerce de blé et de malts et passe plusieurs heures par jour dans les tavernes à boire et banqueter avec des compagnons de bohème, acteurs ou auteurs.


En août 1596, mort de Hamnet, unique fils du poète, âgé de onze ans. En 1599, sa compagnie théâtrale ouvre un théâtre baptisé « The Globe » en référence à celui qu’Hercule porte sur son dos.
1601, l’année où Hamlet est écrit, est marquée par deux faits très importants pour Shakespeare : la mort de son père et, à la suite de l’échec de la rébellion du Comte d’Essex dont il était le lieutenant, l’emprisonnement du Comte de Southampton, généreux promoteur et ami de Shakespeare. Shakespeare avait prêté main forte au complot en acceptant de réciter Richard II la veille du jour où éclata la révolte. Le parti d’Essex compara la reine à Richard, la scène de la déposition du roi devant déclencher celle d’Elisabeth. La compagnie ne fut cependant pas inquiétée lors de la découverte du complot. A partir de cette année-là, le ton des pièces devient grave, triste et amer.


En 1609, la mère de Shakespeare meurt. C’est aussi l’année de publication de ses "Sonnets". En 1610, las de la ville et du monde, il se retire à Stratford et ne quittera plus le Warwickshire que pour de rapides incursions dans la capitale.
Il semble que Shakespeare traverse une crise religieuse sur la fin de sa vie, et l’inspiration de ses derniers drames est parfois considérée comme chrétienne. De janvier à mars 1616 il rédige un testament avant de s‘éteindre le 23 avril, jour de son 52e anniversaire. On l’enterre le 25 avril à l’église de la Trinité.

 

(site Online)

 

 

 

I)  Roméo et Juliette

 

Cet amour passe pour une transgression obligées des normes. Parce qu'il concrétise la pureté et la beauté par rapport au monde de référence, qui est  de haine et de calcul, cet amour ne peut être licite.


Un amour impossible



Roméo Montaigu et Juliette Capulet sont les enfants de deux nobles familles de Vérone qui se vouent une haine immémoriale et dont les rixes quotidiennes ensanglantent les rues. Roméo s'éprend de Juliette à un bal donné chez les Capulet ; elle aussi tombe éperdument amoureuse de lui. Mais il doit prendre de grands risques en s'introduisant ce soir-là jusque sous son balcon. Ils projettent de se faire marier le lendemain
par le moine Laurent, grâce à la complicité de la nourrice de Juliette. Or Tybalt, cousin de cette demière, tue en duel Mercutio, l'ami de Roméo, alors que celui-ci tentait de les raisonner. Il s'emporte contre le meurtrier qu'il tue à son tour. Juliette pleure Roméo exilé à Mantoue pour son délit, mais ses parents, croyant la distraire de la mort de Tybalt, décident de la marier au jeune comte Pâris. Frère Laurent donne à Juliette une potion qui doit la laisser comme morte. Roméo arrive à son caveau avant qu'elle ne s'éveille et, la croyant morte, se suicide. Enfin libérée de sa drogue, elle se poignarde en découvrant le cadavre de son mari. Ce drame réconcilie les deux familles.


Aimer ou se couper du monde


Le monde de l'amour est ici présenté comme un univers de rêve, mais dont la cohérence souffre de celle du quotidien. Dans ce demier monde, les choses sont hostiles, contrecarrent sans arrêt l'épanouissement sentimental : la violence écarte de sa bien-aimée Roméo, qui est amené à tuer son cousin, puis la loi exige l'exil de l'amant loin de Juliette, enfin le père veut contraindre sa fille à trahir son serment à Roméo en épousant Pâris, et jusqu'à la nature elle-même qui, par une épidémie de peste, retarde le messager qui aurait révélé à Roméo que Juliette n'était qu'endormie, et qu'il lui suffisait d'attendre son réveil. Roméo et Juliette décrivent avec une grande vérité les tourments de l' amour passion, à tel point que ce drame est presque devenu un mythe, une réalité tellement universelle que chaque homme s'y retrouve, et s'y réfère donc, sans même souvent savoir qu'il s'agit d'une tragédie de Shakespeare.


 

 

 


Extraits :



Juliette découvre Roméo sous son balcon


JULIETTE-. Quel homme es-tu, toi qui, ainsi caché par la nuit, viens de te heurter à mon secret ?


ROMÉO-. Je ne sais par quel nom t' indiquer qui je suis. Mon nom, sainte chérie, m'est odieux à moi-même, parce qu'il est pour toi un ennemi : si je l'avais écrit là, j' en déchirerais les lettres.


JULIETTE.- Mon oreille n'a pas encore aspiré cent paroles proférées par cette voix, et pourtant j' en reconnais le son.
N' es-tu pas Roméo et un Montague ?


ROMÉO-. Ni l'un ni l'autre, belle vierge, si tu détestes l'un et l'autre.


JULIETTE-. Comment es-tu venu ici, dis-moi ? et dans quel but ? Les murs du jardin sont hauts et difficiles à gravir.
Considère qui tu es : ce lieu est ta mort, si quelqu'un de mes parents te trouve ici.


ROMÉO. - J' ai escaladé ces murs sur les ailes légères de l'amour : car les limites de pierre ne sauraient arrêter l'amour, et ce que l' amour peut faire, l' amour ose le tenter ; voilà pourquoi tes parents ne sont pas un obstacle pour moi.


JULIETTE- .S' ils te voient, ils te tueront.


(Acte U, scène 2)

Le prince de Vérone apostrophe les pères des deux amants défunts


LE PRINCE-. (...) Où sont ces ennemis ? Capulet, Montaigu, voyez quel châtiment s' abat sur votre querelle et comment par l'amour le ciel a trouvé le moyen de tuer votre bonheur. Moi aussi, pour avoir fermé les yeux sur vos discordes, j' ai perdu deux parents. Nous sommes tous punis.


CAPULET. Mon frère Montaigu, donnez-moi votre main. C' est le douaire de ma fille je ne puis demander rien de plus.


MONTAGUE- .Je puis vous donner plus.. Je vais élever à Juliette une statue d' or pur ; Vérone par son nom sera connue
et nulle figure ne sera estimée plus haut que celle de la pure et fidèle Juliette.


CAPULET- .Aussi éclatante sera celle de Roméo couché près de sa dame. Pauvres victimes de notre intimité !


LE PRINCE.- Ce matin nous apporte une paix bien sombre .. le soleil attristé ne montre point sa tête. Partez, nous reparlerons de ces infortunes. Les uns seront pardonnés, d' autres seront punis, jamais il n' y eut d' histoire plus lamentable que celle de Juliette et de son Roméo.


(Acte V, scène 3)


Traduit de l'anglais par Victor Hugo. Gamier-Flammarion, 1964


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Notes :

<<Souvenez-vous des inquiétudes qu'exprime Roméo avant d'accompagner ses camarades chez Capulet : un instinct l'avertit qu'il est condamné à une mort prématurée. Bien qu'il l'ait mal interprété, le rêve n'était point menteur qui réconfortait l'exilé à Mantoue : il est vrai que, la nuit suivante, Juliette baisera ses lèvres encore tièdes. Pour Juliette, il aura suffi que Roméo paraisse : elle saura qu'entre cet amour et la mort, il n'est point de troisième alternative. Désormais ils obéiront à l'amour comme à une irrésistible vocation. Tout ce qu'ils sont, tout ce qu'ils peuvent, ils le consacrent à ce culte. Un conseil, ils le repoussent farouchement ou le suivent avec une émouvante docilité, sans autre considération que celle des voies qui les mènent l'un vers l'autre. Nul poète n'a mieux suggéré cet envoûtement total dans un égoïsme à deux. En revanche, nul n'a mieux exalté la beauté de la passion lorsqu'elle atteint à cette pureté qui exclut toute autre préoccupation. >>

René Lalou, introduction à Roméo et
Juliette. éditions de Cluny, 1939


<<Si les jeunes amants trouvent la mort si vite après le coup de foudre initial, nous entendons bien que  Shakespeare  ne nous dit pas qu'ils sont punis, même pas qu'un destin jaloux les poursuit : c'est que, dans cette lutte du mal contre le bien - le mal étant la querelle des deux familles ennemies, les Montaigus et les Capulets, et aussi la tyrannie paternelle - ce sont les enfants qui sont vaincus.>>-

Germaine Landré, Notice sur Roméo et Juliette, Garnier
Flammarion, 1964

La mort de Roméo et Juliette est le passage à l'âge adulte : ils doivent quitter l'innocence de leur idéal s'ils veulent accéder aux lois du quotidien.


II) Richard III


Le pouvoir par le sang


A la mort du roi Édouard IV, la couronne échoit à son fils Édouard, prince de Galles. Mais celui-ci étant  trop jeune, la régence doit être assurée par son oncle Richard de Glocester, frère du roi défunt. Or ce dernier veut régner au plus tôt. Il fait donc accuser et assassiner son frère, le duc de Clarence, qui aurait pu gêner son accession au trône, puis, dans la tour de Londres, les deux princes héritiers Édouard et Richard, et  enfin les deux autres fils de la reine Élisabeth, ainsi que son frère. Finalement couronné, et soucieux de consolider sa légitimité, Richard III  épouse Anne, veuve du prince de Galles, le fils d'Henri VI, ayant pour cela assassiné les deux hommes. Mais des vassaux se soulèvent, Richard tue son ami le duc de Buckingham, soupçonné de passer à l'ennemi, et se fait lui même tuer en combattant les insurgés. Leur chef Richmond devient le nouvel Henri VII.

Un drame véridique


Richard III, 1592, est l'une des pièces les plus sanglantes de Shakespeare : même Macbeth fait figure  d'amateur comparé au duc de Glocester. Pourtant, cette tragédie ne s'est pas servie du meurtre comme d'un effet "à sensation", facile et artificiel. De fait, l'histoire est celle du règne véritable de Richard III d' Angleterre, dont Shakespeare n' a pas exagéré la sanguinaire ambition. Il fut au contraire séduit par le caractère extraordinaire d'une cruauté aussi authentique. Richard III est l'image même du mal, sacrifiant s'il le  faut ses rares amis ou complices ; et surtout habile à feindre la droiture et la bonté pour tromper ses victimes, ne laissant paraître son cynisme qu'une fois celles-ci vaincues. Il avance en toute logique, de meurtre en meurtre, jusqu'au trône et à sa  propre fin, sans profiter de ses victoires, comme un homme symbolique se perdrait dans la nécessité d'agir - tuer afin de n'être pas tué -, pour ne pas voir combien sa course est vaine. Nous serions presque tentés d'admirer cette progression implacable, dont pas une hésitation ne vient rompre la perfection, si la morale finale châtiant le héros ne venait le dénoncer à notre conscience.


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La pièce évoque la rivalité bien réelle qui opposa les familles
d'York et de Lancaster au cours de la guerre des Deux-Roses. La victoire de Richmond épousant Elisabeth cèle la réconciliation des deux fractions.
 

Extraits :


La paix signée va servir les projets de Glocester

GLOCESTER
: - (...) Voici nos tempes ceintes de victorieuses guirlandes, nos armes ébréchées pendues en trophées, nos sinistres alarmes devenues de joyeuses réunions, nos marches terribles de charmants airs de danse. La guerre au hideux visage a déridé son front et désormais, au lieu de monter des coursiers harnachés pour jeter l' effroi au coeur des ennemis, elle gambade allègrement dans une chambre de dame, au son voluptueux du luth. Mais moi, qui ne suis pas façonné pour les jeux folâtres ni pour faire les yeux doux à un miroir amoureux, moi qui suis grossièrement taillé et qui n'ai pas la majesté de l' amour pour me pavaner devant une nymphe à la coquette démarche.. moi  que la fourbe nature a frustré de belle proportion et de belle apparence, moi difforme, inachevé, envoyé avant mon heure dans ce monde des vivants, tout juste à moitié fait, tellement estropié et laid à voir que les chiens aboient quand je passe en clochant, eh bien, moi, en cette molle et chantante période de paix, je n' ai d' autre plaisir, d' autre passe-temps, que
d' épier mon ombre au soleil et de discourir sur ma difformité. Aussi, puisque je ne saurais être l'amoureux jouissant de ces jours de délices, je suis résolu à être un scélérat et à honnir les joies frivoles de ce temps.

(Acte 1,scène 1)
Traduit de I'anglais par Pierre Messiaen.
Éditions Desclée, 1941



La reine Élisabeth subit dans le désespoir les prédictions de la reine Marguerite

LA RElNE  MARGUERlTE: - (...) Eh bien, où est ton mari à présent ? Où sont tes frères ? Où sont tes deux fils ? Quelles jouissances te reste-t-il ? Qui donc te sollicite, et s' agenouille, et dit : Vive la reine ? Où sont les pairs prosternés qui te flattaient ? Où  sont les foules pressées qui te suivaient ?  Rappelle toi  tout cela, et  vois ce que tu es à présent !... Tu étais heureuse épouse, tu es la plus désolée des veuves .. tu étais joyeuse mère, tu en déplores aujourd'hui même le nom .. tu  étais suppliée, tu es suppliante ..tu étais reine, tu es une misérable couronnée d' ennuis. Tu me méprisais, maintenant  je te méprise ; . tu faisais
peur à tous ,maintenant tu as peur ; tu commandais à tous, maintenant tu n'es obéie de  personne ! Ainsi la roue de la justice a tourné, et t'a laissée en proie au temps, n'ayant plus que le souvenir de ce que tu étais, pour te torturer encore étant ce que tu es ! Tu as usurpé ma place : pourquoi n'usurperais-tu pas aussi une juste part de mes douleurs ? (...) Adieu, femme d'York ! Adieu, reine de mauvaise chance !
LA REINE ÉLISABETH: - 0 toi, experte en malédictions, arrête un peu, et apprends-moi à maudire mes ennemis.

(Acte IV, scène 4)
Traduit de 1'anglais par François- Victor Hugo. Gamier-Flarnmarion, 1964


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Notes


<<L'immoralisme de Richard ne combat ni la religion ni la morale ; il les accepte afin de s'en servir, d'en accroître son crime et sa joie dans le crime ; c'est pourquoi il s'habille d'attitudes dévotes et de citations de l'écriture sainte. "Le péché, la mort, l'enfer et tous les ministres de Satan, déclare Marguerite d'Anjou, ont mis leur marque sur Richard." Richard est au dessus de l'humanité par son goût du crime, par sa  dextérité et sa joie dans le crime, il tient du Mauvais Ange. (...)

<<N'ayant pour lui ni le droit de naissance ni la beauté, il s'imposera par l'astuce et la terreur. L'un après l'autre il renverse tous les obstacles qui lui barrent la route vers le trône. S'il y a un vice où il se complaît, c'est l'hypocrisie ; s'il y a une vertu qu'il méprise, c'est la naïveté. Il envenime la querelle entre Édouard et Clarence de façon à pouvoir faire assassiner Clarence en ayant l'air de le soutenir et en jetant tout l'odieux du meurtre sur Édouard. Il méprise Clarence pour sa naïveté. >>

 Messiaen, Richard 1Il, Desclée, 1941

<<On a dit qu'il n'avait point de conscience, si ce n'est la nuit. Comme Lady Macbeth, c'est lorsque le  sommeille tient, désarmé, que le remords, ou du moins le souvenir de ses crimes, vient le visiter. Mais en même temps, comme il est hardi dans ses desseins, comme il est brave au combat ! Si ce n'était le destin qui le poursuit (...), nous serions tentés de croire qu'il va réussir, sinon de le souhaiter. >>-

Ger
maine Landré, notice sur Richard 1Il
Gamier-F1arnmarion,1964




III) Sonnets

Le poète exprime son double amour malheureux pour un homme et une femme ; il décrit
  avec lucidité et lyrisme la complexité de la passion.

La composition de l'ouvrage - publié en 1609 - ses proportions, la mystérieuse dédicace qui l'ouvre et sa signification intime sont entourées d'une certaine énigme qui a fourni la matière d'une longue et complexe controverse académique. Le double amour évoqué a souvent  donné au recueil un caractère scandaleux.



Les deux visages de l'amour

Le recueil est composé de cent cinquante-quatre sonnets qui constituent le témoignage le plus direct et le plus complexe sur la vie affective de Shakespeare. lls mettent en scène la confrontation tragique de deux expériences : les cent vingt huit premiers sonnets sont adressés à un jeune homme noble et beau, pour lequel le poète éprouve un amour passionné. Ce premier groupe exprime tantôt le bonheur d'un amour partagé, tantôt la peur du temps destructeur, la souffrance du poète devant l'infidélité de l'ami, son dépit de se voir préférer un poète rival ou sa confiance dans le pouvoir d'éternisation de la poésie. Le jeune homme est blond, d'une beauté androgyne, et l'amour que le poète lui porte est idéalisé : il se situe sur le plan de l'esprit. C'est le visage de l' Ange. Suivent les sonnets adressés à la maîtresse qui, elle, prend la figure de la Bête. C'est une brune aux yeux noirs d'une grande liberté de mæurs. Coquette et cruelle, elle trahit le poète avec son ami. Malgré la bassesse d'une telle liaison, le poète reste attaché à sa maîtresse par une passion physique très forte. Il se soumet à l'envoûtement de ses sens et accepte sa déchéance avec dégoût, ces deux attachements étant à la fois antagonistes et complémentaires.

Raffinement de l'art et complexité de la passion

Ces sonnets de type élisabéthain se composent de trois quatrains à rimes alternées et d'un distique à rimes embrassées. Ces méditations à la fois rigoureuses et touffues se présentent comme des raisonnements, destinés à convaincre ou à exposer un problème. Shakespeare reprend les thèmes traditionnels du temps destructeur, de l'immortalisassions par la poésie, de l'absence douloureuse ainsi que l'usage, courant à l'époque, de "conceits", jeux de mots savants et paradoxaux et d'images sophistiquées ; mais il les intègre à un destin personnel. Il ne s'agit pas d'exercices académiques mais de l'expression d'un désordre profond derrière un masque de conventions qui est moins un ornement qu'un moyen d'épurer les émotions humaines et de les rendre universelles.

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Extraits




 Le poète déclare son amour à son ami


Ton aspect d' homme, auquel obéit tout aspect,
Des hommes ravit l' oeil,  des femmes l' âme étonne.
Et c' est femme d' abord que Nature te fit,
Mais en te façonnant s' éprit de son ouvrage,
Et par addition de toi me déconfit,
En t' ajoutant un rien à mes fins sans usage :
Armé pour le plaisir des femmes, fais donc mien
Ton amour, et du fruit de ton amour leur bien.


Il exprime son dépit face à la trahison de son ami avec sa
maîtresse


Qu' elle soit tienne, ami, n' est point tout mon regret ;
Je l' aimais chèrement, pourtant, on le peut dire.
(...)En te laissant l' aimer par amour pour moi-même.
Je l' aime et, te perdant, te perds à son profit :
Si je la perds, c' est toi, mon ami, qui la trouves.
En se trouvant tous deux, tous deux me sont ravis
Et pour l' amour de moi de cette croix m' éprouvent.
Mais bonheur ! mon ami n' est qu' un avec moi-même :
o douce illusion ! c' est donc moi seul qu' elle aime.


Le poète évoque le pouvoir destructeur du temps


Lorsque je vois du Temps la dure main défaire
D' un riche âge passé l' orgueil enseveli ;
Lorsque je vois raser des tours jadis altières,
Et l' airain immortel à la mort asservi ;
(. . .) Lorsque je vois ainsi fortunes échangées
Ou fortunes déchoir pour s' abÎmer un jour,
La ruine me fait ruminer la pensée
Que le Temps doit venir m' arracher mon amour,
Et ce m' est comme mort, et je n' ai de pouvoir
Que de craindre ta perte, et pleurer de t' avo
ir.

 

Il dénonce son attachement à sa maîtresse indigne


De quel pouvoir tiens-tu cette puissance extrême
De gouverner mon coeur même par tes défauts,
Qui me fait démentir l' aveu de mes yeux même,
Et jurer que soleil ne rend le jour plus beau ?
(...) Bien que j' aime chez toi ce que d' autres abhorrent,
Tu ne dois pour autant avec eux m' abhorrer :
Si ton indignité fit naître amour en moi,
D' autant plus digne suis, lors, d' être aimé de toi.


Traduit par Jean Fuzier, Éditions Jean Fuzier, Collection U2 Colin, 1970

 

 

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Notes



"L'auteur des Sonnets est - à travers ses fictions - le centre d 'un triple conflit, avec lui-même, avec  l'amant, et avec la maîtresse. L'ensemble des Sonnets lui paraît dès lors comme le drame érotique par excellence, où le poète est identifié à la nature avec ses ambiguïtés et tous ses sens possibles ; où l'aimé couvert de beauté est Éros (sur soi-même incliné) ; où la femme sombre est traitée comme déchéance de la nature. >>

 Pierre Jean Jouve,  Mercure de France, 1969


Jean Fuzier décrit en ces termes les liens entre expérience personnelle et création poétique dans les Sonnets : " Ils sont, en quelque sorte, la cristallisation ou la stylisation d'une réaction fugitive de sa sensibilité. Chaque sonnet de la séquence, état d'âme monté en épingle, dépouillé de toute infrastructure
factuelle, est délibérément coupé du courant de conscience dont il a jailli, comme du contexte  anecdotique
dans lequel il s'insère : et ce dépouillement a pour conséquence paradoxale que, privés de leur  échafaudage narratif, les états d'âme se recomposent autour de grands thèmes souvent conventionnels, et se déploient sur l'architecture la plus factice qui soit, et la plus traditionnelle. Aussi la part de l' expérience personnelle dans la création poétique des Sonnets a-t-elle été très diversement appréciée selon les époques et les critiques. >>

Jean Fuzier, éditions Fuzier, Collection U2 Colin, 1970

 

 

IV) La Tempête


La  distinction entre tragédie et comédie chez Shakespeare, tient à deux visions opposées du monde. D'un côté, un monde déchiré, chaotique, celui de l'irréconciabilité du héros avec la mort ; de l'autre, un monde ordonné et harmonieux, où la mort est pleinement acceptée comme le destin de chaque homme.



 

Un duc en exil sur une île déserte, soucieux de finir sa vie en paix, use de sortilèges pour y faire venir ses ennemis. Après les avoir mis à l'épreuve, il se réconcilie définitivement avec eux.


Une comédie de la réconciliation

Shakespeare a toujours été en conflit avec le monde. Ses terribles tragédies, notamment, ont servi à exprimer ce profond malaise. En 1611, pourtant (cinq ans avant sa mort), il décide de quitter le théâtre  dans la sérénité. C'est "La Tempête" qui scelle cet dieu aux planches, et c'est pourquoi beaucoup voient dans cette comédie de la réconciliation, le véritable testament du grand dramaturge anglais.

L'histoire d'un pardon

Prospero, duc légitime de Milan, s'est vu usurper son trône par son frère Antonio, avec l'aide du roi de Naples, Alonso. Réfugié sur une île avec sa fille Miranda, il a appris à commander aux éléments naturels, et il est devenu le maître de son nouvel univers. Grâce aux fidèles services de l'esprit Ariel, il est en mesure de réaliser un curieux stratagème, alors que le navire de ses ennemis vient de passer par hasard au large de son île :  il ordonne à Ariel  de provoquer une tempête, qui fait échouer le bateau sur la côte, puis il disperse les occupants en trois groupes. Le premier est seulement composé de Ferdinand, le fils du roi de Naples ; le second comprend Antonio, Alonso et toute une suite de nobles ; le troisième groupe enfin, parodie des deux autres, est formé d'un bouffon et d'un ivrogne aux prises avec Caliban, un indigène bestial.
Prospero, qui cherche la paix intérieur, veut se réconcilier avec ses ennemis. Pour cela, il soumet chaque groupe à des épreuves particulières : Ferdinand, qui a rencontré Miranda et en tombé amoureux, doit exécuter des tâches humiliantes pour éprouver son amour ; Alonso et Antonio, poursuivis par des spectres, se jettent dans le repentir ; quant au trio ridicule, qui projetait d'attaquer Prospero, il est mis en fuite par une meute de chiens. Tous sont finalement réunis devant Prospero, qui accorde son pardon à chacun, scellant cette réconciliation par le mariage de Ferdinand et de Miranda.

Extraits :


CALIBAN

Elle est à moi par Sycorax ma mère, cette île
Que vous me prenez. Quand vous êtes d'abord venu
Vous m'avez caressé,faisant grand cas de moi .. vous me donniez
De l'eau où vous mettiez des baies et vous m' enseigniez
A nommer la grande lumière et la plus petite
Qui brûlent le jour et la nuit.. alors je vous ai aimé
Et je vous ai montré toutes les vertus de l'île.
Les sources douces,les salines,les lieux arides et fertiles.
Que je sois maudit d'avoir ainsi fait ! Que tous les sortilèges
De Sycorax, que crapauds, escarbots, chauves-souris se posent sur vous !
Car je suis tous les sujets que vous ayez,
Moi qui fus jadis mon propre roi .. et vous me tenez ici à la bauge
Dans ce dur rocher, m' écartant cependant
Du reste de l'île.

PROSPERO

Esclave plein de mensonge,
Sensible aux coups de fouet, mais non à la bonté ! Je t' ai traité,
Ordure que tu es, avec humanité et je t' ai logé
Dans ma propre cellule jusqu' au jour où tu as tenté de violer
L' honneur de mon enfant.

CALIBAN

Haha ! Haha ! Si j' avais pu réussir !
Tu m' as empêché ; sans cela.j' aurais peuplé
Cette île de Calibans.

  ***

ANTONIO


Où est le capitaine, maître ?

LE MAITRE

Vous ne l'entendez pas ? Vous nous gâtez le travail : tenez vous
dans vos cabines, vous ne faites qu' aider à la tempête.

GONZALO

Voyons, mon brave, du calme!

LE MAITRE

Quand la mer en aura. Hors d'ici. Que fait à ces hurleurs le
nom de roi ? A vos cabines ! Silence ! Ne nous gênez pas !


GONZALO

Bonhomme, rappelez-vous pourtant qui vous avez à bord.

LE MAITRE

Nul que j' aime mieux que moi-même. Vous êtes du Conseil ; si vous pouvez commander
à ces éléments le silence et nous donner une présente paix, nous ne toucherons plus
à un cordage ; usez de votre autorité ; si vous ne le pouvez, rendez grâce d' avoir vécu
si longtemps,  et préparez-vous dans votre cabine au mauvais moment s'il doit venir.


La source essentielle de "La Tempête" est à chercher dans les détails recueillis sur le naufrage de sir George Somers aux Bermudes (25 juin 1609) ; séparé de sa flotille par un coup de vent, son navire aborda seul aux  îles Bermudes, miraculeusement indemne et sans qu'un membre d'équipage soit porté manquant.

Notes

"En les lisant (les æuvres de Shakespeare), on se croit placé devant les volumes ouverts du destin, jouets d'un souffle orageux agités par les terribles tempêtes de la vie qui en bouleversent sans cesse les feuilllets. Tous les pressentiments que j'aie jamais eus sur le genre humain et ses destinées et qui, dès ma jeunesse, m'accompagnèrent inaperçus, je les trouve exprimés et développés dans Shakespeare."
Goethe

"Caliban sert le peuple. Voyez-le agir et jugez-le. Comme le peuple, il adore tout ce qui flatte les sens, il se prosterne devant un matelot qui lui fait boire du vin, il admire le courage brutal de Stefano, il déteste le maître qui le gouverne justement."
Kreyssig

"La Tempête couronne la carrière du poète. Arrivé là, Shakespeare dit adieu au monde ; comme son héros, il brise sa baguette magique, et, jeune encore, mais plein de modération, il se réfugie dans la solitude de Stratford-sur-Avon, afin de s'y recueillir quelques années et de se préparer à la lutte suprême."
A. Mézières

"La Tempête est classée parmi les comédies. On voit bien pourquoi ; mais on voit aussi quelle part restreinte elle fait au comique. (...) C'est le climat souriant d'illusions et de mirages qui est le véritable climat de la comédie shakespearienne."
J. J.Mayoux

Par Cathou
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