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1689 - 1755
Charles-Louis de Secondat, baron de
Montesquieu, nait le 18 janvier 1689, près de Bordeaux, à la Brède, autre baronnie ; et son destin social est tracé dès sa prime
jeunesse : il héritera de la charge de son oncle, président au Parlement de Bordeaux. Noble et parlementaire : même s'il sait prendre ses distances, il restera attaché à ces deux états et à une
certaine conception de leur rôle dans une monarchie équilibrée.
Dès le XVIII ème siècle, Voltaire et Helvétius voient là l'explication de ce qu'ils appellent ses "
préjugés".
C'est méconnaitre la distance que parcourut et l'horizon qu'embrassa cet authentique homme des Lumières.
Ce que nous savons de son éducation, de sa formation intellectuelle, de ses premiers travaux en porte déjà témoignage. Il fut élève des oratoriens*, qui dispensaient une éducation " moderne"
où l'histoire et la philosophie cartésienne avaient leur place. Ce qu'il nous a dit de sa formation ultérieure révèle son esprit critique et les sources de son inspiration : "Au sortir du
collège, on me mit dans les mains des livres de Droit : j'en cherchais l'esprit, je travaillais, je ne faisais rien qui vaille". Son séjour à Paris, de 1705 à 1713, fut pour lui d'une grande
importance ; il semble avoir fait dès lors la connaissance de Fontenelle, et d'autres esprits audacieux de ce temps. Reçu en 1714 conseiller au Parlement de Bordeaux, Montesquieu dépasse
d'emblée sa fonction et se montre un citoyen au fait des problèmes de l'époque, qu'il adresse au Régent un projet pour éteindre les dettes de l'État, ou qu'il disserte sur la politique des Romains
en matière de religion. Enfin, il est reçu en 1716 au sein de l'académie de Bordeaux, et ses contributions montrent qu'il s'y occupe de sciences dans un esprit moderne : combat contre les préjugés
et recours à l'expérience.
* L' Oratoire de l' Amour Divin ou Confédération des oratoriens de Saint
Philippe Néri est une société de vie apostolique sans voeux catholique,
fondée à Rome par saint Philippe Néri
au XVI ème siècle. Le petit oratoire du fondateur, où se réunissait le groupe d'origine, avait donné son nom à la société. Elle fut érigée de manière canonique par le pape Grégoire XIII le 15 juillet 1575, en tant que société de
prêtres séculiers, sans vœux, mais vivant en commun, dans le but de travailler à la sanctification de ses membres et à celle de son prochain par la prédication et l'enseignement. Sa règle fut
approuvée par Paul V en 1612.
I) Les Lettres Persanes
Le roman par lettres, genre auquel appartient les
"Lettres persanes", est très à la mode au début du XVII ème siècle : la forme épistolaire, en effet, permet de recourir au pathétique sans que la personnalité
de l' auteur devienne écrasante, comme le réclament à l' époque les bienséances littéraires.
Un écrivain et un penseur
politique
A en croire les historiens, la gloire de Montesquieu ne vient pas de son oeuvre littéraire, mais vient plutôt de sa pensée politique, incarnée dans son livre "L' Esprit des
lois" (1748). Face à cela, les galantes "Lettres persanes", parues en 1721, apparaissent plutôt comme une oeuvre de jeunesse, très réussie certes, mais sans autre ambition
que de séduire. Pourtant, derrière le raffinement des atmosphères et la fine critique des moeurs, on reconnaît déjà, de façon discrète mais réelle, les premiers germes de la pensée politique
du Montesquieu de la maturité.
La faillite d'un sérail
Usbek est un Persan contraint momentanément de quitter sa patrie pour des motifs politiques. Accompagné de son ami Rica, il profite de son exil pour partir découvrir la lointaine Europe. Malgré le
dépaysement occasionné par ce voyage exceptionnel, Usbek ne peut s'empêcher d'être rongé d'inquiétude : ses femmes, qui représentent l'orgueil de sa vie, sont restées en Perse enfermées au sérail,
n'ayant pour seuls gardiens que des eunuques et leur propre vertu. Or, le voyage promet d'être très long, sans doute plusieurs années : comment être sûr du comportement des femmes ? Pour se
tranquilliser, Usbek entretient avec la Perse une abondante correspondance, dans laquelle alternent récits du voyage et questions sur le sérail. De fait, en Europe, les deux voyageurs vont de
surprise en surprise quant aux mæurs et coutumes des habitants : c'est l'occasion d'écrire des lettres très riches. Rica nous dresse de savoureux portraits, tandis qu'Usbek préfère méditer sur les
faiblesses des régimes politiques européens. Mais voilà que les nouvelles du sérail deviennent alarmantes : les femmes perdent toute discipline, et même toute pudeur. Des hommes sont surpris à
rôder dans le sérail. Usbek décide de rentrer au plus vite, mais il ne trouvera qu'un sérail ravagé par la haine et noyé dans le sang.
De cet esprit, les "Lettres persanes" témoignent de façon
éclatante. Ce que révèlent les correspondances des Persans venus à la rencontre de l'Occident, c'est l'audace mesurée d'esprits libérés, à un moment historique où se pose dans toute son acuité le
problème d'une rupture philosophique et idéologique avec le monde ancien. Rupture philosophique éclatante, dont témoigne la Lettre 97, hymne à la gloire du rationalisme. Kant
énoncera ainsi à la fìn du siècle la devise des Lumières : ose penser par toi-même, et ainsi prendre possession du monde par la connaissance. L'esprit de Rica, encore plus que celui d'Usbek
(Montesquieu joue sur cette dualité), est tenté à la fois par le scepticisme et une récusation de l'ordre des religions révélées, ce qui ne met pas en cause, du reste, une foi "déiste"*.
Rupture idéologique, en second lieu : les Lettres persanes furent reçues d'abord, à leur publication, comme une æuvre de satire religieuse, sociale, et politique. Le mot de satire est
faible, du reste, si l'on en juge par les attaques contre l'Église catholique, dont Montesquieu ne nie pas le rôle civilisateur, mais récuse les ambitions temporelles et leurs prolongements
catastrophiques. Le ton désinvolte et caustique utilisé par les " Persans" est plus remarquable encore que les attaques, traditionnelles à l'époque, contre les conséquences de la Révocation de
l'Édit de Nantes.
*Le déisme, du latin deus (dieu) est une croyance ou une doctrine qui affirme l'existence d'un Dieu et son influence dans l'univers, tant dans la création que dans le fonctionnement de ce dernier. La
relation de l'homme avec Dieu est directe (notamment par la prière spontanée ou la réflexion). Le Déisme prône une « religion naturelle - ou religion des philosophes» qui se vit par l'expérience individuelle et qui ne repose pas sur une tradition particulière.
Extrait :
Il y a ici des philosophes qui, à la vérité, n'ont point atteint jusqu'au faîte de la sagesse orientale : ils
n'ont point été ravis jusqu'au trône lumineux ; ils n'ont ni entendu les paroles ineffables dont les concerts des anges retentissent, ni senti les formidables accès d'une fureur divine ; mais,
laissés à eux-mêmes, privés des saintes merveilles, ils suivent dans le silence les traces de la raison humaine.
Tu ne saurais croire jusqu'où ce guide les a conduits. Ils ont débrouillé le Chaos et ont expliqué, par une mécanique simple, l'ordre de l'architecture divine. L'auteur de la nature a donné du
mouvement à la matière : il n'en a pas fallu davantage pour produire cette prodigieuse variété d'effets que nous voyons dans l'Univers.
Que les législateurs ordinaires nous proposent des lois pour régler les sociétés des hommes ; des lois aussi sujettes au changement que l'esprit de ceux qui les proposent, et des peuples qui les
observent ! Ceux-ci ne nous parlent que des lois générales, immuables, éternelles, qui s'observent sans aucune exception avec un ordre, une régularité et une promptitude infinies, dans l'immensité
des espaces.
Et que crois-tu, homme divin, que soient ces lois ? Tu t'imagines peut-être qu'entrant dans le conseil de l'Éternel tu vas être étonné par la sublimité des mystères ; tu renonces par avance à
comprendre, tu ne te proposes que d'admirer.
Mais tu changeras bientôt de pensée : elles n'éblouissent point par un faux respect ; leur simplicité les a fait longtemps méconnaître, et ce n'est qu'après bien des réflexions qu'on en a vu toute
la fécondité et toute l'étendue.
La première est que tout corps tend à décrire une ligne droite, à moins qu'il ne rencontre quelque obstacle qui l'en détourne; et la seconde, qui n'en est qu'une suite, c'est que tout corps qui
tourne autour d'un centre tend à s'en éloigner, parce que, plus il en est loin, plus la ligne qu'il décrit approche de la ligne droite.
Voilà, sublime dervis, la clef de la nature ; voilà des principes féconds dont on tire des conséquences à perte de vue. La connaissance de cinq ou six vérités a rendu leur philosophie pleine de
miracles et leur a fait faire presque autant de prodiges et de merveilles que tout ce qu'on nous
raconte de nos saints prophètes.
"Lettres persanes" N° 97
Lettre de Rica à son ami Ibben
Les habitants de Paris sont d' une curiosité qui va jusqu' à l' extravagance. Lorsque j' arrivai, je fus regardé comme si j' avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants,
tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j' étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi : les femmes même faisaient un
arc-en-ciel, nuancé de mille couleurs, qui m' entourait ; si j' étais aux spectacles, je trouvais d' abord cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n' a été tant vu que moi.
Je souriais quelquefois d' entendre des gens qui n' étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux: "il faut avouer qu' il a l'air bien persan." Chose admirable ! je trouvais
de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées ; tant on craignait de ne m' avoir assez vu.
Lettre du premier eunuque à Ibben
Lorsque mon premier maître eut formé le cruel projet de me confier ses femmes, et m' eut obligé, par des séductions soutenues de mille menaces, de me séparer pour jamais de moi-même, las
de servir dans les emplois les plus pénibles, je comptai sacrifier mes passions à mon repos et à ma fortune. Malheureux que j' étais ! mon esprit préoccupé me faisait voir le dédommagement et non
pas la perte : j' espérais que je serais délivré des atteintes de l'amour, par l' impuissance de le safisfaire. Hélas ! on éteignit en moi l'effet des passions, sans en éteindre la cause ; et, bien
loin d' en être soulagé, je me trouvai environné d' objets qui les irritaient sans cesse. (...) Dans ce temps de trouble, je n' ai jamais conduit une femme dans le lit de mon maître,je ne l'ai
jamais déshabillée, que je ne sois rentré chez moi la rage dans le cæur, et un affreux
désespoir dans l'âme.
***
Lettre d'Usbek
"Qui est cet homme, lui dis-je, qui nous a autant parlé des repas qu' il a donnés aux grands, qui est si familier avec vos ducs, et qui parle si souvent à vos ministres, qu'on me dit être d' un accès si difficile ?
(...) - Cet homme, me répondit-il en riant, est un fermier ; il est autant au-dessus des autres par ses richesses qu' il est au-dessous de tout le monde par sa naissance ; il aurait la meilleure
table de Paris, s'il pouvait se résoudre à ne manger jamais chez lui. Il est bien impertinent, comme vous voyez ; mais il excelle par son cuisinier : aussi n'en est-il pas ingrat, car vous
avez entendu qu' il l' a loué tout aujourd'hui." (...) "Mais, si je ne vous importune pas, dites-moi qui est celui qui est vis-à-vis de nous, qui est si mal habillé ; qui fait quelquefois des
grimaces, et a un langage différent des autres ; qui n'a pas d' esprit pour parler, mais qui parle pour avoir de l' esprit ? - C' est, me répondit-il, un poète, et le grotesque du genre
humain.
Notes :
"Les Lettres persanes eurent d'abord un succès si prodigieux que les libraires mirent tout en usage
pour
en avoir des suites. Ils allaient tirer par la manche tous ceux qu'ils rencontraient : "Monsieur, disaient-ils,
faites-moi des Lettres persanes."
Montesquieu
"Être vrai partout", telle est la règle que s'est donnée Montesquieu. "Le genre de la lettre permettait à
Montesquieu de passer avec désinvolture d'un sujet à l'autre et de présenter tour à tour des aspects variés de son souple talent."
P.-G. Castex
"On lira plus volontiers les Lettres persanes, aimable satire des mæurs parisiennes où l'on retrouve le libertinage très sec de la Régence. Le jeu est, cependant, un peu prolongé et nos deux
Persans en voyage s'étonnent parfois de bien peu de chose. Il ne s' agit nullement dans cet ouvrage plein d'esprit de l'une des aventures essentielles de l'esprit humain."
Kléber Haedens
"A la fin des Lettres persanes, le lecteur n'aura pas seulement assisté à la confrontation de la morale de Paris et de celle d'Ispahan. Il aura fait en esprit le tour du monde. Il aura
parcouru tous les lieux illustres de l' histoire : la Judée, la Grèce, Rome. Et, découvrant la relativité des absolus qu'on révère en divers lieux et en divers temps, il aura senti la nécessité de
s'élever à l'universel".
Jeant Starobinski
II) L'esprit des
lois
Montesquieu veut créer la science des lois positives, en montrant qu'au sein de la prodigieuse confusion des lois de tous les pays et de toutes les époques,
l'esprit humain peut discerner un ordre. " Ce n'est point le corps des lois que je cherche, mais leur âme" , et encore : " il faut toujours en revenir à la nature des choses". Ainsi
toute loi, même odieuse, même absurde en apparence, si elle n'est pas fondée en raison, a du moins sa raison d'être. C'est la démarche même de toute science : éliminer le hasard, expliquer par un
principe commun des faits disparates ; substituer aux causes individuelles et accidentelles (caprice du législateur, fantaisies criminelles des tyrans) des causes générales et nécessaires telles
que la nature de la constitution politique, la nature du climat, etc... ; éliminer également les explications métaphysiques (intervention de la Providence). Ainsi certains ont pu reprocher à
Montesquieu de légitimer, en faisant intervenir la nature des choses, des institutions injustes et tyranniques ; mais tout comprendre n'est pas tout accepter, ni même tout excuser.. S'il
garde généralement la sérénité du savant, l'auteur ne cache pas ses préférences : au contraire, il marque constamment son mépris pour le despotisme et dénonce avec vigueur tous les abus . Il
écrit à propos de l'esclavage : " Comme tous les hommes naissent égaux, il faut dire que l'esclavage est contre nature, quoique dans certains pays il soit fondé sur une raison naturelle" ;
et à propos de la torture : "J'allais dire qu'elle pourrait convenir dans les gouvemements
despotiques... ; j'allais dire que les esclaves chez les Grecs et chez les Romains... Mais j'entends la voix de la nature qui crie contre moi".
Lorsque "L' Esprit des lois " paraît en 1748, toute
l'Europe pensante l'attend depuis longtemps.
L'attitude des autorités est relativement bienveillante. Mais l'attaque vient principalement des gens d'Église. C'est à leur répondre qu'est destinée la "Défense de L'Esprit des lois"
(1750). Accusé de "spinozisme" (dans le langage du temps, de matérialisme), à cause de sa conception de la relativité des lois ; de ne pas reconnaître la religion révélée, parce qu'il n'examine le
fait religieux que par rapport au bien que l'on en tire dans l'État entier, Montesquieu se défend vigoureusement. Mais il n'est pas polémiste et prend ses distances par rapport au parti
philosophique naissant. Il consent même à corriger son texte en vue de l'édition définitive qu'il prépare.
Il ne lui reste au fond, dit-il avec sérénité qu'à apprendre à être malade et à mourir. Il réédite les Lettres persanes, et revient à des curiosités anciennes avec l'Essai sur le goût
(1755), destiné à compléter l'article "Goût" du tome VII de l'Encyclopédie (1755). Aussi n'est-il pas étranger à la grande æuvre de la
philosophie triomphante, malgré ses prudences et sa discrétion. Il était décidé à se retirer à La Brède. Il fait à Paris un dernier voyage pour y tomber malade et y mourir le 10 février
1755.
Extraits :
CE QU'EST L'ESPRIT DES LOIS
La loi, en général, est la raison humaine, en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre ; et les lois
politiques et civiles de chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s'applique cette raison humaine. Elles doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites, que
c'est un très grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre. . Il faut qu'elles se rapportent à la nature et au principe du gouvernement qui est établi, ou qu'on veut établir ;
soit qu'elles le forment, comme font les lois politiques ; soit qu'elles le maintiennent, comme font les lois civiles. Elles doivent être relatives au physique du pays ; au climat glacé, brûlant ou
tempéré ; à la qualité du terrain, à sa situation, à sa grandeur ; au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs, ou pasteurs ; elles doivent se rapporter au degré de liberté que la
constitution peut souffrir ; à la religion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs mæurs, à leurs manières. Enfin elles ont des rapports
entre elles ; elles en ont avec leur origine, avec l'objet du législateur, avec l'ordre des choses sur lesquelles elles sont établies. C'est dans toutes ces vues qu'il faut les considérer.
C'est ce que j'entreprends de faire dans cet ouvrage. J'examinerai tous ces rapports : ils forment tous ensemble ce que l'on appelle l'esprit des lois.
L' Esprit des lois, I, 3
RÉGIMES POLITIQUES, POUVOIRS, ET LIBERTÉ
La démocratie et l'aristocratie ne sont point des États libres par leur nature. La liberté politique ne se trouve que dans les gouvernements modérés. Mais elle n'est pas toujours dans les États
modérés ; elle n'y est que lorsqu'on n'abuse pas du pouvoir ; mais c'est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu'à ce qu'il trouve des
limites. Qui le dirait ! la vertu même a besoin de limites. Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir Une constitution peut
être telle que personne ne se contraint de faire des choses auxquelles la loi ne l'oblige pas, et à ne point faire celles que la loi lui permet.
L' Esprit des lois, VI, 4
LA PENTE DU DESPOTISME
Après tout ce que nous venons de dire, il semblerait que la nature humaine se soulèverait sans cesse contre le gouvernement despotique. Mais, malgré l'amour des homes pour la liberté,
malgré leur haine contre la
violence, la plupart des peuples y sont soumis. Cela est aisé à comprendre. Pour former un gouvernement
modéré, il faut combiner les puissances ; les régler, les tempérer, les faire agir ; donner, pour ainsi dire, un lest à l'une, pour la mettre en état de résister à une autre ; c'est un chef-d'æuvre
de législation, que le hasard fait rarement, et que rarement on laisse faire à la prudence. Un gouvernement despotique, au contraire, saute, pour ainsi dire, aux yeux ; il est uniforme partout :
comme il ne faut que des passions pour l'établir, tout le monde est bon pour cela.
L'Esprit des lois V, 14
UNE POLITIQUE HUMAINE ET
RATIONNELLE
Quelques aumônes que l'on fait à un homme nu dans les rues ne remplissent point les obligations de l'État,
qui doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable, et un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé [...]. Les richesses d'un État supposent
beaucoup d'industries. Il n'est pas possible que dans un si grand nombre de branches de commerce, il n'y en ait toujours quelqu'une
qui souffre, et dont par conséquent les ouvriers ne soient dans une nécessité momentanée. C'est pour lors que l'État a besoin d'apporter un rompt secours, soit pour empêcher le peuple de souffrir,
soit pour éviter qu'il ne se révolte : c'est dans ce cas qu'il faut des hôpitaux, ou quelque règlement équivalent, qui puisse prévenir cette misère. Mais quand la nation est pauvre, la pauvreté
particulière dérive de la misère générale ; et elle est, pour ainsi dire, la misère générale. Tous les hôpitaux du monde ne sauraient guérir cette pauvreté particulière ; au contraire,
l'esprit de paresse qu'ils inspirent augmente la pauvreté générale, et par conséquent la particulière.
L' Esprit des lois XXIII, 29
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1636 - 1711
BOILEAU est le type même de l'homme de lettres. Il a consacré toute son activité, toute son ardeur combative à la littérature et à la défense de son idéal poétique fondé sur la raison
et la vérité. Ce sont les dates de publication de ses ouvrages qui jalonnent l'histoire de sa vie.
Défenseur du bon sens, du naturel et de la vérité en poésie, Boileau dresse le tableau et donne les lois de la bonne littérature, celle de l'honnête homme.
UNE VOCATION : Quinzième enfant d'un greffier
au Parlement, NICOLAS BOILEAU naquit à Paris, à côté du Palais de Justice, le ler novembre 1636. De son vivant et au XVIIIe siècle, on l'appelle généralement DESPRÉAUX, du nom
d'une terre de famille. L'enfant connaît à peine sa mère, qui meurt en 1638. Il est élève au Collège d'Harcourt et au Collège de Beauvais (à Paris), étudie la théologie, puis le droit. A
vingt ans le voici avocat ; mais, quoiqu'il soit "né d'aïeux avocats" et "fils, frère, oncle, cousin, beau-frère de greffier", le barreau ne le tente pas plus que l'état ecclésiastique. Dès
1653 il écrit des vers, appelé par une vocation irrésistible. A la mort de son père (1657), la modeste aisance que lui assure sa part d'héritage lui permet de satisfaire ses goûts. Son tempérament
le porte d'abord vers la poésie satirique.
LE SATIRIQUE (1657 - 1668) La verve satirique ne tarira jamais chez Boileau, mais, dans la première période de sa vie littéraire, il cultive exclusivement ce genre, à l'imitation
d'HORACE, de JUVÉNAL et, chez nous, de MATHURIN RÉGNIER . Il collabore avec Furetière, ainsi que son frère aîné Gilles Boileau, au "Chapelain décoiffé", qui paraît en 1665. Ce pamphlet
attaque, sous la forme d'une parodie en vers de quelques scènes du Cid, le poète CHAPELAIN (1598-1674), véritable tyran des lettres depuis que Colbert l'avait chargé de désigner les auteurs à
pensionner (1663).
Boileau fréquente alors le sceptique La Mothe le Vayer, chez qui il rencontre MOLIÈRE ; il se lie aussi avec LA FONTAINE, peut-être dans un de ces cabarets littéraires où on le
voit souvent, et avec le jeune RAClNE.
Il conçoit à cette époque son "Dialogue des héros de roman", parodie des grands romans précieux dont il n'envisage la publication qu'après la mort de Mlle de Scudéry, "ne voulant
pas donner de chagrin à une fille qui, après tout, avait beaucoup de mérite". En 1666 il donne les Satires 1 à VII, que suivent en 1668 les Satires VIII et IX. Dès cette
date il est célèbre, mais son talent incisif et son franc-parler lui valent bien des inimitiés.
L'art de bien écrire
L'Art poétique, véritable manifeste du classicisme français, est une doctrine littéraire dont les préceptes visent surtout à magnifier l'idée du beau. Tout poète ou écrivain doit atteindre cet
idéal de beauté en suivant les cinq principes suivants.
En un, imiter la nature : "Le faux est toujours fade, ennuyeux, languissant ; / Mais la nature est vraie et d'abord on la sent. / Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable
(...) / Que la Nature donc soit votre étude unique."
En deux, suivre la raison ; loin des fantaisies de l'imagination et de la sensibilité, l'artiste n'entend qu'un mot d'ordre : "Aimez donc la raison (...)"
En trois, chercher le Bien qui se confond avec le Beau, condition indispensable pour plaire et être utile au lecteur : "Le vers se sent toujours des bassesses du cæur."
En quatre, imiter les Anciens car ils ont subi l'épreuve du temps et qu'il est préférable de renouveler un sujet déjà traité plutôt qu'inventer du nouveau.
En cinq, parvenir à la perfection de la forme afin d'assurer à l'æuvre l'immortalité : "Sans la langue,
en un mot, l'auteur le plus divin / Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain."
Un polémiste dogmatique
Homme de plume et de verve, qui a ses humeurs, ses "bêtes noires" et ses protégés, Boileau ne ménage pas ses contemporains sauf les écrivains qui, comme lui, sont épris du
naturel et de la raison, en particulier Molière et Racine ; ceux là sont ses amis. Mais son goût, parfois trop étroit, ne fut pas infaillible : dans le chant I, il médit beaucoup de
Ronsard, et nulle part il ne souffle mot du grand La Fontaine. Par son dogmatisme, il a enfermé la poésie dans un bon sens codifié, qui a, hélas, donné l'illusion aux poètes en herbe
que la poésie pouvait s'apprendre ! Celui que les romantiques appelleront le "fossoyeur" des lettres passe pour un versificateur à cheval sur les règles de la grammaire et du style.
Pourtant, quand il énonce
les grands principes de l'élaboration de l'æuvre d'art, Boileau donne raison à Voltaire : "L'Art poétique de Despréaux est sans contredit le poème qui fait le plus d'honneur à la langue
française."
Quand Nicolas Boileau-Despréaux publie son "Art poétique" en 1674, la fortune de la doctrine de Malherbe, dont il se réclame, est déjà assise depuis quinze ans. S'il n'invente pas les
règles classiques, Boileau a le mérite de les définir sous une forme versifiée plaisante.
Extraits :
L'Art poétique est un poème didactique composé de quatre chants Chant I : conseils généraux sur l'art d'écrire et histoire de la poésie
française.
Chant II : étude des petits genres poétiques.
Chant III : étude des grands genres : épopée. tragédie. comédie.
Chant IV : mæurs de l'écrivain et mission morale de l'æuvre d'art.
CHANT I
Quelque sujet qu'on traite, ou plaisant, ou sublime,
Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime :
L'un l'autre vainement ils semblent se haïr
La rime est une esclave, et ne doit qu'obéir.
Lorsqu'à la bien chercher d'abord on s'évertue,
L'esprit à la trouver aisément s'habitue ..
Au joug de la raison sans peine elle fléchit,
Et loin de la gêner, la sert et l'enrichit.
Mais lorsqu'on la néglige, elle devient rebelle,
Et pour la rattraper le sens court après elle.
Aimez donc la raison : que toujours vos écrits
Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix. (. ..)
Enfin Malherbe vint, et le premier en France,
Fit sentir dans les vers une juste cadence,
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,
Et réduisit la muse aux règles du devoir.
Par ce sage écrivain la langue réparée
N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée.
Les stances avec grâce apprirent à tomber
Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.
Tout reconnut ses lois ; et ce guide fidèle
Aux auteurs de ce temps sert encore de modèle.
Marchez donc sur ses pas ; aimez sa pureté
Et de son tour heureux imitez la clarté.
***
CHANT IV
(...) Mais aussi pardonnez si, plein de ce beau zèle,
De tous vos pas fameux, observateur fidèle,
Quelque fois du bon or je sépare le faux,
Et des auteurs grossiers j'attaque les défauts ;
Censeur un peu fâcheux, mais souvent nécessaire,
Plus enclin à blâmer que savant à bien faire. (...)
Quelque sujet qu'on traite, ou plaisant, ou sublime
Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime :
L'un l'autre vainement ils semblent se haïr ;
La rime est une esclave, et ne doit qu'obéir.
Lorsqu'à la bien chercher d'abord on s'évertue,
L'esprit à la trouver aisément s'habitue ;
Au joug de la raison sans peine elle fléchit,
Et, loin de la gêner, la sert et l'enrichit.
Mais lorsqu'on la néglige, elle devient rebelle,
Et pour la rattraper le sens court après elle.
Aimez donc la raison : que toujours vos écrits
Empruntent d'elle seule et leur lustre et leurs prix.
Notes :
Boileau est nommé historiographe du roi Louis XIV, charge qu'il partage avec son ami Racine. 1669 : il fait son entrée à la cour avec le Discours sur la satire. 15 avril 1684 : il
entre à l'Académie française sous la pression de Louis XIV.
1680 : la querelle des Anciens et des Modernes éclate. Les Modernes attaquent et remportent de belles victoires. Perrault publie en 1687 "Le Siècle de Louis le Grand" où
il critique les Anciens. Boileau mais aussi La Bruyère et La Fontaine réagissent et contre-attaquent en prenant la défense des Anciens. En 1693, Boileau frôle même
l'esclandre en pleine séance d'Académie. Seul le Grand Arnauld, en 1694, parviendra à calmer les esprits et tentera une réconciliation entre les deux chefs de file, Boileau et
Perrault. Cette querelle aura au moins permis aux partisans de l'Antiquité d'éclairer et de préciser davantage les canons de l'art classique : le culte de l'Antiquité et l'épreuve du temps,
l'art de la simple nature et du juste milieu.
"Sans feu, sans verve et sans fécondité, Boileau copie ; on dirait qu'il invente : comme un miroir, il a tout répété." Marmontel.
"Un Parisien casanier, au sourire aigu, rompant avec les ennuyeux, pourchassant les ridicules, écrasant les
médiocres a guidé notre littérature. Tout écrivain libre et fier a Boileau pour complice." - Kléber Haeden
Dimanche 11 octobre 2009
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1634 - 1696
Une ascension rapide
Marie-Madeleine Pioche de La Vergne est née à Paris en
1634. Son père, gentilhomme de petite noblesse, lui transmet son goût passionné pour la littérature et lui donne les meilleurs professeurs, comme le célèbre grammairien Ménage, avec lequel elle
restera toujours amie. Après la mort de son père en 1649, sa mère se remarie avec Renaud de Sévigné, oncle de la marquise de Sévigné. Une grande amitié naît entre la marquise et Mademoiselle
de La Vergne dont on garde le témoignage grâce à leur correspondance. Liée d' autre part avec Henriette d' Angleterre dont elle devient la confidente, Marie- Madeleine, dès sa jeunesse, fréquente
la cour de Louis XIV. Très tôt, elle a accès à la meilleure société parisienne et devient une habituée de l'hôtel de Rambouillet où elle rencontre les hommes de lettres les plus renommés de son
temps : Huet, Segrais et, bien sûr, Ménage. Plus tard encore, elle y assiste à des lectures de Racine ou de Corneille. On retrouve d'ailleurs l'influence de ces deux auteurs dans l'analyse de
l'amour chez Mme de La Fayette, pour qui la raison a un rôle important à jouer dans la maîtrise de la passion. Lorsqu'en 1655, après son mariage avec le comte de La Fayette, elle s'installe
en Auvergne, elle reste en contact avec le monde littéraire grâce à ses nombreuses lectures.
Femme de lettres et femme du monde
Mais Mme de La Fayette préfère malgré tout la ville. Monsieur de La Fayette reste à la campagne, tandis qu'en 1660 elle s'installe définitivement à Paris, rue de Vaugirard.
Elle peut y satisfaire son goût pour l'action et les relations mondaines. Elle se consacre à l'éducation de ses deux fils, intervient dans des affaires de justice pour son mari. Femme du monde et
femme de tête aimant agir et diriger, Mme de La Fayette est aussi rêveuse ; et, pour se divertir, elle écrit en 1661 "La Princesse de Montpensier", nouvelle inspirée des amours
d'Henriette d' Angleterre avec le comte de Guiche. Cette æuvre est publiée en 1662 sous le nom de Segrais ; et c'est encore sous le nom de celui-ci qu'elle publie en 1670-1671 "Zaïde",
roman héroïque et galant. Il était alors hors de coutume pour une femme du monde de se dire auteur. En outre, l'écriture, pour Mme de La Fayette, reste un amusement. Le roman à cette époque
n'était considéré que comme un divertissement mondain. Ses premières æuvres contiennent en effet beaucoup de la tradition précieuse, ne serait-ce que par l'imprévu et le nombre des péripéties.
D'autre part, peu sûre de son talent, Mme de La Fayette désire garder son secret, à tel point qu'elle va jusqu'à nier la rédaction de certaines de ses æuvres.
Mme de La Fayette et
l'amour
Malgré cet apparent détachement pour la création littéraire, elle compose l'un des plus beaux romans d'amour de l'époque classique, "La Princesse de Clèves", qui parut en 1678. Parce qu'elle
a le souci de la justesse, non celui du succès et de la gloire, son écriture va jusqu'à changer. Cette æuvre doit pourtant à la préciosité ses épisodes romanesques, l'idéalisation des personnages
et le vocabulaire. La nouveauté est dans la précision de l'analyse psychologique qui fait de La Princesse de Clèves le premier roman moderne. On a attribué à La Rochefoucauld une grande
participation à ce roman. Les deux écrivains étaient très liés depuis 1665. Véritables amis, ils s'influencèrent mutuellement ; et c'est sans doute de lui qu'elle apprit la concision qui donne tant
de pureté à son æuvre. On y retrouve aussi l'esprit janséniste commun aux deux auteurs et qui révèle une méfiance et une peur constantes de l'amour. Pour Marie-Madeleine, la passion est source de
désordre et de chagrin .L'amour, dit-elle,est <<une chose incommode>> ; il s' oppose au bonheur et à la tranquillité.
La solitude des dernières années
Mme de La Fayette apparaît finalement comme un personnage assez désabusé face au monde et à l'amour. Les sentiments de la "Princesse de Clèves" pour son mari ressemblent fort à ses
propres sentiments pour M. de La Fayette, pour qui elle avait plus d'estime que d'amour et de qui elle se détacha très vite. Pourtant, malgré sa réputation, elle n'était ni sèche ni insensible,
mais aimait la sérénité de la solitude. Ses activités
extérieures, ainsi que la littérature lui firent oublier sa mauvaise santé de toujours. Mais bientôt la vieillesse et la disparition de ses amis rendent plus douloureuse sa maladie. Elle s' était
retirée de la cour à la mort de Madame en 1670, puis la disparition de La Rochefoucauld en 1680, celle de son mari en 1683 accentuent sa retraite dans son hôtel de la rue de Vaugirard. Elle se
consacre alors à la rédaction d' oeuvres historiques (Histoire d' Henriette d'Angleterre, 1684 ; Les Mémoires de la cour de France, pour les années 1688 et 1689, publiés en 1731). Elle meurt en
1693, un an après le décès de son ami de toujours, Gilles Ménage.
Extraits :
Le portrait de Mademoiselle de
Chartres
Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et
l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de belles personnes. Elle était de la même maison que le vidame de
Chartres, et une des plus grandes héritières de France. Son père était mort jeune, et l'avait laissée sous la conduite de madame de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient
extraordinaires. Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans revenir à la cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à l'éducation de sa fille ; mais elle
ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté ; elle songea aussi à lui donner de la vertu et à la lui rendre aimable. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de ne parler
jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Madame de Chartres avait une opinion opposée ; elle faisait souvent à sa fille des peintures de l'amour ; elle lui montrait ce
qu'il a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenait de dangereux ; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs
domestiques où plongent les engagements ; et elle lui faisait voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la vertu donnait d'éclat et
d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance. Mais elle lui faisait voir aussi combien il était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance de soi-même,
et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée.
Cette héritière était alors un des grands partis qu'il y eût en France ; et
quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avait déjà proposé plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui était extrêmement glorieuse, ne trouvait presque rien digne de sa fille ; la voyant
dans sa seizième année, elle voulut la mener à la cour. Lorsqu'elle arriva, le vidame alla au-devant d'elle ; il fut surpris de la grande beauté de mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris
avec raison. La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle ; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient
pleins de grâce et de charmes.
Notes :
Mme de La Fayette nie être l' auteur de son roman dans une lettre au chevalier de Lescheraine datée du 13 avril 1678 : <<Un petit livre qui a
couru il y a quinze ans et où il plut au public de me donner part, a fait qu'on m'en donne encore à la Princesse de Clèves. Mais je vous assure que je n'y en ai aucune et que M. de La
Rochefoucauld, à qui on l'a voulu donner aussi, y en a aussi peu que moi ; il en fait tant de serments qu'il est impossible de ne le pas croire, surtout pour une chose qui peut être avouée sans
honte. Pour moi, je suis flattée que l' on me soupçonne et je crois que j' avouerais le livre, si j' étais assurée que l' auteur ne vînt jamais me le redemander. >>
<<A l'hôtel de Nevers, on l'appelait "le brouillard ". Personne ne sait pourquoi. Les témoignages de ses amis la montrent distante, peu expansive et plutôt triste. " Jamais elle
n'a été sans cette divine raison qui était sa qualité principale", dit Mme de Sévigné. Quand on veut la complimenter, c' est toujours son sérieux ou son mérite que l'on vante, rarement
son charme. Sa santé fragile l' oblige d' ailleurs à de perpétuels ménagements. Elle aime à rêver et à baigner dans la paresse. (...) Il semble qu'une sorte de langueur sévère, de
sérieux chimérique, soit son atmosphère favorite, et c'est peut-être à quoi fait allusion "le brouillard ". >>
B. Pingaud, Mme de La Fayette par elle-même,
Éd. du Seuil, 1959
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1627 - 1704
L'ascension prodigieuse d'un esprit marquant de son siècle "moraliste", dont l'influence sur le monde
intellectuel ne s'est toujours pas démentie et dont l'æuvre reste d'actualité.
Une vocation précoce : Né à Dijon, en 1627, d'une famille
de magistrat, JACQUES-BÉNIGNE BOSSUET reçut d'abord une éducation classique (latin et grec) au collège des Jésuites de sa ville natale. A 15 ans, il entre au collège de Navarre, à Paris, où,
pendant de longues années, il étudiera la philosophie et la théologie. Depuis l'âge de 8 ans, i! se destinait au sacerdoce, et ses dons oratoires l'incitaient déjà à
recueillir, dans saint Thomas et les Pères de l'Église, tout ce qui pouvait servir à la
prédication. Néanmoins, il fréquenta quelque temps le monde, applaudissant CORNEILLE, écrivant des vers précieux, gratifiant l'Hôtel de Rambouillet d'un sermon improvisé à onze heures du soir, ce
qui aurait fait dire à VOITURE qu'il n'avait jamais ouï prêcher " ni si tôt ni si tard ". Mais, très vite, BOSSUET va
rompre avec le siècle : ordonné sous-diacre à Langres (1648), il écrit, à 21 ans, une "Méditation sur la Brièveté de la Vie" où s'annoncent déjà, pour le fond et parfois pour la forme, les
variations sur la Mort qui feront la beauté de ses "Sermons" et de ses "Oraisons Funèbres" ; la même année, il exprime, dans une "Méditation sur la félicité des saints"
l'essentiel de ses idées sur le rôle de la Providence. Reçu docteur en théologie, il est ordonné prêtre en 1652 : dès lors, l'histoire de sa vie se confond avec celle de ses activités d'homme
d'Eglise.
Bossuet à Metz (1652 - 1659) Archidiacre de Sarrebourg (1652), puis de Metz (1654), il revient souvent à Paris pour assister, à Saint-Lazare, aux conférences de
SAINT VINCENT DE PAUL sur la prédication : son éloquence, tumultueuse à ses débuts (il s'adressait aux soldats et aux pauvres), devient plus simple et plus familière. Saint Vincent de Paul
l'encourage également à développer les æuvres charitables dans Metz désolé par la guerre. Enfin, BOSSUET soutient une controverse courtoise avec les protestants, qu'il voudrait ramener dans
le sein de l'Église : il publie, en 1655, "la Réfutation du catéchisme de Paul Ferri", ministre protestant. Dans cette période de Metz, il a relu la Bible et les Pères, et noté sur des
cahiers les passages les plus frappants : c'est là qu'il puisera désormais les citations qui tiennent une si grande place dans son éloquence.
Sermons :
On divise l' æuvre en deux périodes : "les Sermons de Metz " (1652-1658) et "les Sermons de Paris" (1659-1669). Il faut remarquer l' évolution du style de Bossuet entre ces
différents textes ainsi que le choix des sujets traités. Par ses nouvelles préoccupations, il participera à la naissance d' un grand mouvement de charité mené par saint Vincent de Paul.
Prêches de toute une vie
Pilier de l'æuvre de Bossuet, "les Sermons" sont constitués des notes que Bossuet jetait sur un papier avant de monter en chaire. Après 1669,
Bossuet ne prononça plus de sermons qu'occasionnellement, sauf lorsqu'il se retira dans son diocèse de Meaux, période dont on ne possède presque rien car le vieil orateur ne prenait plus de
notes, se fiant seulement à son génie.
Ordonné prêtre, Bossuet se rend à Metz où il commence véritablement ses sermons. On considère généralement que les Sermons de Metz ne sont que des exercices préliminaires qui ne
présentent pas, loin s' en faut, le meilleur de l' æuvre de Bossuet. Il faut attendre pour cela l'influence de saint Vincent de Paul qui, l'ayant appelé auprès de lui à Paris, lui fera
découvrir
une éloquence simple et forte qui sera dorénavant l'apanage de Bossuet. Cette nouvelle éloquence s'illustre à travers le premier sermon parisien : "Sermon sur l'éminente dignité des
pauvres dans l'Eglise" (1659). Mais c'est surtout lors de son "Sermon sur le mauvais riche ou sur l'impénitence finale" et de son "Sermon sur la providence" lors du carême de 1662
qu'il prêche au Louvre devant le roi et la cour que Bossuet révèle son talent et sa puissance oratoire.
Bossuet, un précurseur social
Tout d'abord influencé par le Maître théologien Nicolas Cornet dont il prononcera plus tard l'oraison funèbre, Bossuet s'est préparé très jeune à la prédication. "Les Sermons" sont
l'expression d'une curiosité intellectuelle et d'un talent prodigieux. Bossuet a lu la Bible et les æuvres des pères de l'Église, de Tertullien, de saint Thomas d'Aquin et de saint
Augustin. Bossuet prêche en général devant un public mondain, et bientôt devant le roi et la cour lors des carêmes et des avents, et traite des grands sujets sociaux, qui constituent
les préoccupations quotidiennes du peuple et les devoirs des riches et des puissants face aux pauvres et aux démunis.
Extraits :
Le Sermon sur l'éminente dignité des pauvres dans l'Église est
sans doute un des plus célèbres :
Dans cette maison des pauvres, dans cette assemblée qui se fait pour eux,
on ne peut rien méditer de plus convenable que ces vérités chrétiennes ; et comme les prédicateurs de l' Évangile son les véritables avocats des pauvres, je m' estimerai bien heureux de parler
aujourd' hui en leur faveur. Tout le ciel s' intéresse dans cette cause, et je ne doute pas, Chrétiens, que je n' obtienne facilement son secours par l'intercession de la sainte Vierge... [Ave]
Encore que ce qu' a dit le Sauveur Jésus, que les premiers seront les derniers, et que les derniers seront les premiers, n' ait son entier accomplissement que dans la résurrection générale, ou les
justes, que le monde avait méprisé, rempliront les premières places, pendant qu les méchants et les impies, qui ont eu leur règne sur la terre, seront honteusement relégués aux ténèbres extérieures
; toutefois ce renversement admirable des conditions humaines est déjà commencé dès cette vie, et nous en voyons les premiers traits dans l'institution de
l'Église.
***
Le Sermon du mauvais riche a sans doute été traité en 1662, après une
période de disette très dure pour les pauvres :
C' est pourquoi les hommes se trompent lorsque, trouvant leur conversion si pénible pendant la vie, ils s'imaginent que la mort aplanira ces difficultés, se persuadant peut-être qu'il leur sera
plus aisé de se changer, lorsque la nature altérée touchera de près à son changement dernier et irrémédiable. Car ils
devraient penser, au contraire, que la mort n'a pas un être distinct qui la sépare de la vie ; mais qu'elle n'est autre chose, sinon une vie qui s' achève.
***
On pense que le Sermon sur la Providence a été rédigé en 1665, au
moment du carême :
Ainsi nous devons entendre que cet univers, et particulièrement le genre humain, est le royaume de Dieu, que lui-même règle et gouverne selon des lois immuables ; et nous nous appliquerons
aujourd'hui à méditer les secrets de cette céleste politique qui régit toute la nature, et qui, enfermant dans son ordre l'universalité des choses humaines, ne dispose pas avec moins d'égards
les accidents inégaux qui mêlent la vie des particuliers que ces grands et mémorables événements qui décident de la fortune des empires.
Grand et admirable sujet, et digne de l'attention de la cour la plus auguste du monde ! Prêtez l'oreille, ô mortels, et apprenez de votre Dieu même les secrets par lesquels il vous gouverne (..
.).
Édition critique de l'abbé J. Lebarq, revue et augmentée par Ch. Urbain et E. Levesque,
Hachette et Cie, 1914
Notes :
De tout temps, les Sermons de Bossuet ont fait naître l'admiration : <<Une particularité
digne de notre attention, c'est l'accent personnel si prononcé dans la plupart de ces discours ; c'est, je ne dis pas le ton de sincérité (il est de toutes les époques chez Bossuet), mais le
ton d'enthousiasme, qui est surtout frappant au début de sa prédication. Manifestement il est ravi, au lendemain de son ordination sacerdotale, d'être le ministre de la religion que Dieu même
a instituée, d'être le héraut* d'une si belle et si sainte doctrine : c' est de tout son cæur et de toutes les énergies de son âme qu'il est prêtre et prédicateur".
* Un héraut, ou héraut d'armes, est un officier de l'office d'armes, chargé de faire certaines
publications solennelles, ou de porter des messages importants.
<<On le voit : partis de la terre, nous voguons en plein ciel. C'est par un coup de
son génie coutumier que le catholicisme a tiré de son fond dogmatique cette psychologie qui utilise les ressorts les plus vivaces du cæur de l'homme, ne quitte jamais le terrain des réalités
positive".
Gonzague Truc, Bossuet et le classicisme religieux, Denoël & Steel
<<L'étude de Bossuet est une nourriture substantielle : son langage expressif, abondant et fier est fait de doctrine, d'idées fortes et de réflexions pénétrantes inspirées par un
admirable bon sens. Aussi, est-il, de tous les maîtres du dix-septième siècle, celui qui trahit le plus son âme dans ses écrits".
H.M. Bourseaud, Histoire et description des manuscrits et des éditions originales des æuvres de Bossuet, Slatkine Reprints, Genève,
1971
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1697 - 1763
L'Abbé Prévost, que son
existence dispersée obligeait à écrire pour vivre, composa presque sans s'en rendre compte un chef-d'oeuvre universel : Manon Lescaut
Le désordre
Les jours de l'abbé Prévost furent des plus tumultueux ; c'est au fil d'emplois nombreux, de procès, d'exils et de retours en France, qu'il parvint à publier une æuvre monumentale
(elle compte plus de 200 volumes). Antoine-Francois Prévost naît en 1697 ; fils d'un procureur du roi, il fait ses études chez les jésuites, jusqu'en 1721, date d'une profession de foi
équivoque puisqu' elle est faite "avec restriction
mentale" , et des premières querelles avec ses
maîtres. Prêtre versatile aux sermons admirés, détesté par ses supérieurs, l' abbé Prévost prêche à Évreux, à Paris. Viennent les disputes, la rupture avec l'ordre : en 1728,
Prévost quitte son cloître et s'enfuit ; un mandat d'arrêt est lancé contre lui. Réfugié à Londres, il devient le précepteur du fils d'un grand commerçant, mais doit bientôt fuir quand ce
dernier s'aperçoit que Prévost a du goût pour sa fille. L'affaire le mène en Hollande, où l'attend le plus libertin des exils. Il se perd en procès contre ses éditeurs, se ruine avec
une maîtresse, fait même un séjour en prison pour contrefaçon d'un billet à ordre. Il ne rentrera en France qu'en 1740, réintégré dans les ordres par le pape, pour y connaître un certain
succès, il est lu, se fait des amitiés dans les salons parisiens ; il rencontre Voltaire,fréquente les philosophes et les francs-maçons. A nouveau, comme poursuivi par la plus
noire des fatalités, il se retrouve ruiné ; les voyages, fuites à peine déguisées, recommencent. Seules les dix dernières années de sa vie connaîtront le calme et le confort, les rencontres
apaisées avec J-J. Rousseau. En 1763, quand l'abbé s'éteint, il est l'écrivain le plus lu et le plus connu de ses contemporains.
L'amour voué à sa perte
Tumultueux, homme d'Église et libertin, l' abbé Prévost fut un polygraphe fécond. Des volumes entiers de traductions (de Cicéron, de littérature anglaise), d'autres consacrés à
l'histoire ou encore aux voyages, son æuvre ne connaît pas de frontières. Mais, si elle a une terre de prédilection, c'est d'évidence la mise en scène de la passion amoureuse. L' amour est l' objet
qui réunit ses huit principaux romans, et tous reprennent le récit d'un amour irrésistible mais qui sera vaincu. L' économie des romans est alors semblable ; théâtrale, elle met en scène le bonheur
des amants puis le tragique de la séparation. Rien d'autre n'est dit, la scène, noyée dans des intrigues différentes, restera la même. L'amour échoue : il donne sens à la vie des personnages, puis
la leur dérobe. Contre ce tragique, la foi religieuse n'est d'aucun secours, elle n'est qu'une halte entre deux passions.
Prévost, entre deux siècles
Rompu aux us anglais, Prévost lança à Londres un périodique, Le Pour et le Contre. Il s'agissait d'une feuille brève, qui prétendait exposer un sujet, sans prendre
parti. Elle devint vite l'occasion de mani- festes. Prévost s'y expliquait, s'y racontait souvent. Mais ces pages révèlent un autre pan de son oeuvre,
celle d'un homme engagé dans les polémiques qui préparent la fin d'un
règne. Ami de Voltaire, Prévost le soutient, le publie. Mais le philosophe le trouve trop frileux, peu enclin à mener trop loin la polémique. L'abbé souffre d'être écartelé entre deux
époques, celle d'un classicisme dont il se défait dans ses romans, et celle des bouleversements politiques, à laquelle il se dérobe. Entre des romans d'apprentissage, associés à la tragédie
classique des passions impossibles, et des vues critiques tempérées par la foi et les retours vers l'Église, l'entreprise de Prévost restera indécise : les philosophes dénonceront son
conservatisme, les religieux son libertinage. Son second grand roman, Cleveland (1739), incarne au mieux ce doute. Vaste utopie politique qui mène le fils de Cromwell à fonder une communauté
chez les lndiens, le roman s'achève, là encore, sur l' échec, la mort et le couvent. Comme si, à terme, le projet politique se trouvait lui aussi gagné par cette mécanique du désespoir qui habite
toutes les aventures de l' abbé Prévost.
Notes :
Le marquis de Sade, lecteur de l' abbé libertin : <<Quelles larmes que celles qu'on verse à la lecture de ce délicieux ouvrage !
Comme la nature y est peinte, comme l'intérêt s'y soutient, comme il augmente par degrés, que de difficultés vaincues ! Que de philosophie à avoir fait ressortir tout cet intérêt d'une fille
perdue ; dirait-on trop en osant assurer que cet ouvrage a des droits au titre de notre meilleur roman ? Ce fut là où Rousseau vit que, malgré des imprudences et des étourderies, une héroïne
pouvait prétendre encore à nous attendrir, et peut-être n'eussions-nous jamais eu Julie, sans Manon Lescaut. >>
Sade, Idées sur les romans
<<Rien n'est plus concerté et plus méthodique que cette descente au royaume des ombres ; cet écrivain des Lumières s'est placé lui-même sous le signe d'Orphée. S'il a exalté l'aventure, la
chasse au bonheur, s'il a magnifié la mélancolie, la folie amoureuse ou les abîmes du deuil, c' est moins en précurseur du roman noir ou de la confession préromantique qu'en métaphysicien du
sentiment. Lecteur de Pascal, de Nicole et de Malebranche, il est obsédé par la fatalité de l'erreur passionnelle, par les puissances de l' imagination trompeuse, par l'impossibilité du
bonheur ; et c' est le malheur de vivre qu'il exprime sur la lyre d'Orphée : écrivain des Lumières sans doute, mais écrivain religieux pour qui les Lumières ne seraient rien si elles n'éclairaient
pas le Mal. >>-
Jean Sgard, <<Prévost >>, Encyclopædia Universalis
Manon Lescaut
Un noble chevalier et une jeune femme légère :
Issu d'une grande famille, le chevalier des Grieux est en train d'achever ses études lorsqu'il rencontre une jeune inconnue dont il s'éprend passionnément, Manon Lescaut. Les
deux amants vivent cachés à Paris ; mais cédant à l'appât du luxe, Manon répond aux avances d'un puissant fermier général. Accablé par cette trahison, le jeune chevalier part pour le séminaire. Un
an plus tard, cependant, Manon le reconquiert. Les deux amants vivent d'expédients plus ou moins honnêtes et manquent chroniquement d'argent. Manon entreprend de recourir à la générosité du fermier
général, faisant passer le chevalier des Grieux pour son frère. Mais l'escroquerie est découverte et les deux amants sont jetés en prison.
Un destin malheureux :
A peine sortis de la prison dont ils se sont échappés, Manon et le chevalier des
Grieux reprennent leurs escroqueries, désormais auprès du fils du fermier général. De nouveau arrêtés, toujours par le fermier général, cette fois en connivence avec le père du chevalier, Manon
et des Grieux se retrouvent en prison. Grâce à des manæuvres de son père, le chevalier est gracié tandis que Manon doit être déportée en Louisiane avec les filles de mauvaise vie. Toujours
aussi épris, des Grieux accompagne Manon en Louisiane. Le répit sera bref, car bientôt un duel du chevalier avec un nouveau soupirant de Manon oblige les deux amants à fuir dans le désert où,
épuisée, Manon meurt dans les bras de des Grieux.
D'abord chronique alerte des mésaventures d'un jeune chevalier et de sa frivole maîtresse, dans un style très XVIII ème siècle, le récit prend un tour différent lorsque s'accumulent les
malheurs sur les amants maudits, et la fin pathétique qui voit mourir la jeune Manon transfigure le récit et lui donne la dimension d'un grand roman d'amour.
Extrait :
Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir, c' est-à-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable
refusa constamment de s' arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me confessa qu'il lui était impossible d'avancer davantage. Il était déjà nuit. Nous nous assîmes au milieu d'une vaste
plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous mettre à couvert ; son premier soin fut de changer le linge de ma blessure, qu'elle avait pansée elle-même avant notre départ. Je m'opposais
en vain à ses volontés. J'aurais achevé la satisfaction de me croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa propre conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je
reçus ses soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu'elle eut satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas son tour ! Je me dépouillai de tous mes habits, pour lui faire
trouver la terre moins dure en les étandant sous elle. Je la fis consentir, malgré elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer de moins incommode. J' échauffai ses mains par
mes baisers ardents et par la chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d' elle, et à prier le Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. 0 Dieu ! que
mes væux étaient vifs et sincères ! et par quel rigoureux jugement aviez-vous résolu de ne pas les exaucer !
Pardonnez, si j' achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n' eut jamais d' exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse
dans ma mémoire, mon âme semble reculer d' horreur, chaque fois que j' entreprends de l' exprimer. Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et
je n' osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m' aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu' elle les avait froides et tremblantes. Je les
approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix faible, qu' elle se croyait à sa dernière heure. Je ne
pris d' abord ce discours que pour un langage ordinaire dans
l'infortune, et je n'y répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais, ses soupirs fréquents,
son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N' exigez point de moi
que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d'elle des marques d' amour, au moment même où elle expirait. C'est tout ce que j' ai
la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable évènement.
Notes :
Antoine François Prévost d'Exi!es, dit l'abbé Prévost (1697-1763), a écrit de nombreux romans
de mæurs et d'aventures et traduit les auteurs anglais dont Richardson. La Véritable Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut est tirée d'un long roman plein de péripéties,
Mémoires et aventures d'un homme de qualité (1728-1731).
"Pour la première fois on trouvait en "Manon Lescaut" un roman aussi intéressant par ses péripéties qu'un roman d'aventures, aussi émouvant qu'une tragédie, aussi étudié dans ses caractères
qu'un roman d'analyse ; réaliste non seulement par l'étude exacte des mæurs contemporaines, mais par l'étude d'un problème moral qui, pendant plus d'un siècle, va dominer la littérature, celui de
la lutte entre le plaisir et la passion, et des droits et du pouvoir de cette passion..."
E. Lasserre (1930)
"La réalité suffit, terrible, vulgaire, avec le parfum à bon marché des faits divers, où des êtres ordinaires
sont poussés au crime ou aux malheurs les plus atroces. L'abbé Prévost démocratise les héros d'Eschyle ou de Sophocle. Il retire aux rois et aux reines le monopole des horreurs et les met à la
portée de toutes les bourses : Manon Lescaut, c'est la nuit du quatre août du roman : elle abolit l'accès privilégié des grands de la tragédie."
Paul Guth
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