1645 - 1696
Jean de la Bruyère fait partie, avec Pascal et La Rochefoucauld, des auteurs qui ont essayé de caractériser <<l' honnête homme >> du XVII ème , c' est-à-dire un idéal humain acquis grâce au mérite personnel, à la maîtrise de soi et à la finesse d' esprit.
Le bourgeois de Paris devenu précepteur des Condé
Jean de La Bruyère, né à Paris en 1645, est l'aîné de huit enfants d'une famille de
la petite bourgeoisie. Après ses " humanités" à l'Oratoire de Paris, il obtient une licence de droit et devient avocat au Parlement de Paris. Sans avoir beaucoup plaidé, il observe ce milieu
des gens de justice cupides et partiaux qui heurtent son sens de l'honnêteté. A la mort d'un oncle financier, il hérite d'une partie de sa fortune, s'empresse de jeter aux orties sa robe
d'avocat et acquiert une charge de trésorier des finances de la généralité de Caen. Sa charge l'occupant assez peu, il continue à vivre à Paris, où il mène une existence de sage et se cultive pour
son plaisir. Un brusque changement de destinée va réveiller ses dons de perspicacité et d'ironie: le 15 août 1684, grâce à Bossuet, il devient précepteur du duc de Bourbon, petit-fils du
Grand Condé. S'il se prive de son indépendance, il vit en revanche au milieu des altesses, tantôt à Paris, à l'hôtel des Condé, tantôt à Chantilly, au château de Montmorency. Un vaste champ
d'observation s'ouvre à son regard. Condé est violent et autoritaire ; son fils, le duc d'Enghien, fait régner la terreur autour de lui. Quant à l'élève de La Bruyère, il est odieux. Lorque
le Grand Condé meurt à la fin de 1686, La Bruyère finit son préceptorat mais demeure attaché aux Condé en qualité de secrétaire.L'homme d'une seule æuvre : Les Caractères
La Bruyère continue à prendre des notes sur cette société qu'il observe et prépare dans le silence un livre qui, tout en le soulageant de ses rancæurs, traduit son expérience des hommes. "Les Caractères" paraissent en 1688 ; l'engouement du public pour le livre est immédiat et il sera réédité neuf fois du vivant de l'auteur. Ce succès brillant permet à La Bruyère de briguer un fauteuil à l'Académie française et d'y être élu en 1693. Mais "Les Caractères" lui valent autant d'ennemis que d'admirateurs. Les personnages qui se croient visés par les portraits sont furieux ; en outre les <<Modernes>> - hommes de lettres qui défendent le progrès et les lois naturelles, critiquent certains aspects de l'Antiquité et l'admiration aveugle pour les écrivains du passé, par opposition aux <<Anciens>> - constituent une des cibles privilégiées de La Bruyère. Dans son discours de réception à l' Académie française, celui-ci loue les <<Anciens >>, tels que La Fontaine, Boileau et Racine, et soulève une polémique venimeuse. Il est sur le devant de la scène parisienne ; allié aux dévots et à Bossuet, il critique la doctrine quiétiste*, selon laquelle la perfection spirituelle consiste en un dépouillement permanent du corps et dans un acte permanent de contemplation de l'amour de Dieu. La Bruyère prépare une nouvelle édition des Caractères lorsqu'il meurt, frappé d'apoplexie, le 11 mai 1696.
* Le quiétisme est une doctrine mystique consistant en un itinéraire spirituel de « cheminement vers Dieu ». Il vise à la perfection chrétienne, à un état de quiétude « passive » et confiante. Cet itinéraire passe par un désir continuel de « présence à Dieu », de quiétude et d’union avec Dieu aboutissant au terme du cheminement, à un dépassement mystique des étapes qui ont permis le cheminement lui-même (pratiques ascétiques et respect des contraintes de la vie liturgiques). Pour les quiétistes l'union à Dieu bien avant la mort est le but de la vie chrétienne.
Tout est dans la manière de dire
On a tendance à ne voir aujourd'hui en La Bruyère que le satiriste. C'est oublier que l'auteur des "Caractères" est à la fois un moraliste profondément religieux et un styliste hors pair. Moraliste, il s'efforce de dénoncer la vanité des passions qui aveuglent communément les hommes et de leur rappeler que la seule grandeur est celle qui s'appuie sur Dieu. En cela, il s'inscrit dans la lignée des grands moralistes du XVII ème siècle, de Pascal à La Rochefoucauld. Styliste, il a porté la langue classique à un degré de perfection - par sa rigueur, sa clarté, la variété de son expression - qu'admireront des écrivains tels que Proust, Valéry ou Gide. On peut dire qu'il est parmi les premiers à avoir donné ses lettres de noblesse au <<travail de l'écrivain >>, et que, par son souci d'une langue <<qui ne doive rien au hasard>>, il annonce la modernité littéraire. Le style des "Caractères" est d'une étonnante variété ; le ton peut être simplement amusé, amer ou indigné. L'écriture épouse des formes multiples : apologues, énigmes, apostrophes, hyperboles, ellipses. La phrase peut être longue et savamment construite, comme courte et lapidaire. Souvent, plusieurs styles cohabitent dans un seul portrait, comme pour éviter d'endormir le lecteur avec un rythme uniforme. L'écrivain apparaît enfin comme un théoricien : s'il convient selon lui d'imiter les Anciens, par lesquels tout a été dit, la manière de le dire est toujours perfectible. En fin de compte l 'art vient essentiellement du style et constitue une technique qui a ses impératifs : simplicité, naturel, clarté, rigueur du vocabulaire. Il doit s'accompagner d'une pensée juste, en accord avec la morale et avec la religion.
La Bruyère, homme de cæur
Sincèrement chrétien, La Bruyère met la bonté au-dessus de l'intelligence. Certains chapitres de son æuvre nous montrent son sens de la générosité et de la charité (Des Femmes, Du Cæur). Il aime faire le bien <<il Y a, dit-il, du plaisir à rencontrer les yeux de ceux à qui l'on vient de donner >>. Pris d'affection pour la fille de son libraire. il lui donne les bénéfices de la vente des "Caractères" pour lui constituer une dot. A plusieurs reprises dans son æuvre, il ne cache pas son émotion en face de la misère et de l'injustice
sociale : " Il ya une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères".
Extraits :
1- Le reproche en un sens le plus honorable que l’on puisse faire à un homme, c’est de lui dire qu’il ne sait pas (qu’il ignore la façon d’être ) à la cour : il n’y a sorte de vertus qu’on ne rassemble en lui par ce seul mot.
2- Un homme qui sait la cour est maître de son geste (son comportement), de ses yeux et de son visage ; il est profond, impénétrable, dissimule les mauvais offices (il ne réagit pas aux méchancetés), sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit contre ses sentiments (son gré). Tout ce grand raffinement n’est qu’un vice, que l’on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune, que la franchise, la sincérité et la vertu.
3- Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses selon les divers jours dont on les regarde ? de même, qui peut définir la cour ?
4- Se dérober à la cour un seul moment, c’est y renoncer : le courtisan qui l’a vue le matin la voit le soir pour la reconnaître le lendemain, ou afin que lui-même y soit connu.
5- L’on est petit à la cour, et quelque vanité que l’on ait, on s’y trouve tel ; mais le mal est commun, et les grands mêmes y sont petits.
6- La province est l’endroit d’où la cour, comme dans son point de vue, paraît une chose admirable : si l’on s’en approche, ses agréments diminuent, comme ceux d’une perspective que l’on voit de trop près.
7- L’on s’accoutume difficilement à une vie qui se passe dans une antichambre, dans des cours, ou sur l’escalier.
8- La cour ne rend pas content ; elle empêche qu’on ne le soit ailleurs.
9- Il faut qu’un honnête homme (qu’un homme civilisé ) ait tâté de la cour : il découvre en y entrant comme un nouveau monde qui lui était inconnu, où il voit régner également le vice et la politesse (courtoisie), et où tout lui est utile, le bon et le mauvais.
10- La cour est comme un édifice bâti de marbre ; je veux dire qu’elle est composée d’hommes fort durs, mais fort polis.
11- L’on va quelquefois à la cour pour en revenir, et se faire par là respecter du noble de sa province, ou de son diocésain.
12- Le brodeur et le confiseur seraient superflus, et ne feraient qu’une montre inutile (leur étals seraient inutiles), si l’on était modeste et sobre : les cours seraient désertes, et les rois presque seuls, si l’on était guéri de la vanité et de l’intérêt. Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs. Il semble qu’on livre en gros aux premiers de la cour l’air de hauteur, de fierté et de commandement, afin qu’ils le distribuent en détail dans les provinces : ils font précisément comme on leur fait, vrais singes de la royauté.
13- Il n’y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la présence du prince : à peine les puis-je reconnaître à leurs visages; leurs traits sont altérés, et leur contenance est avilie. Les gens fiers et superbes (hautains) sont les plus défaits (démolis), car ils perdent plus du leur; celui qui est honnête et modeste s’y soutient mieux : il n’a rien à réformer (changer).
14- L’air de cour est contagieux : il se prend à V** (s’attrape à Versailles) comme l’accent normand à Rouen ou à Falaise ; on l’entrevoit à des fourriers, en de petits contrôleurs et en des chefs de fruiterie (l’aperçoit sur les domestiques chargés de trouver un lit au Roi lors de ses déplacements, sur ceux qui gèrent les frais de route et même sur ceux qui s’occupent des desserts) : l’on peut avec une portée d’esprit fort médiocre y faire de grands progrès. Un homme d’un génie élevé et d’un mérite solide ne fait pas assez cas de cette espèce de talent pour en faire son capital (pour qu’il soit fondamental ) de l’étudier et se le rendre propre; il l’acquiert sans réflexion, et il ne pense point à s’en défaire.
Notes :Taine saisit bien l'originalité du talent de La Bruyère : " Son talent consiste principalement dans l'art d'attirer l'attention. (...) Il ressemble à un homme qui viendrait arrêter les passants dans la rue, les saisirait au collet, leur ferait oublier leurs affaires et leurs plaisirs, les forcerait à regarder à leurs pieds, à voir ce qu'ils ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir, et ne leur permettrait d'avancer qu'après avoir gravé l'objet d 'une manière ineffaçable dans leur mémoire étonnée. "
La Bruyère excelle beaucoup moins par la recherche de la densité, du brillant, du paradoxe, que par le souci de justesse, par une sorte d'honnêteté. Ses observations sont moins fulgurantes que celles de Pascal, moins excitantes pour l'esprit que celles de La Rochefoucauld ; (...) si elles portent moins la marque du génie, [elles] portent du moins celle du bon sens le plus lumineux. >>
Philippe Van Tieghem, in Histoire des littératures Gallimard 1978
"L'art de La Bruyère est de nous décrire l'homme par l'extérieur, de nous dire ce qu'il voit de lui, ce qu'il entend de sa bouche. (...) On comprend dès lors l'admiration continue de Flaubert réaliste pour l'auteur des Caractères. (...) Qu'on songe combien l'ensemble de notre littérature du XVIIe siècle est peu visuelle et, en somme, peu concrète ! ".
François Marie Arouet
II. L
LA VIE DE BOHÈME. Ensuite, durant une dizaine d'années, sa vie nous est mal connue. Il
perd la foi, mais nous ne savons ni à quel moment ni dans quelles circonstances. Il travaille pendant deux ans chez un procureur, puis connaît des moments difficiles. Comme un de ses héros,
le Neveu de Rameau, il ne mange pas toujours à sa faim, et couche parfois dans une écurie, lorsqu'il n'a pas de quoi payer sa chambre .
"Le Paradoxe sur le comédien" fut rédigé par Diderot vers
Peu d'événements extérieurs jalonnent la vie de Pierre
Carlet de Chamblain de Marivaux, qui naît à Paris en 1688, dans une famille de petite noblesse terrienne ruinée. Son père exerçait une fonction dans l'administration des finances, ce qui le
rapprocha de la bourgeoisie, classe à laquelle appartiennent les protagonistes de ses oeuvres théâtrales. Après avoir mené, semble-t-il, joyeuse vie dans le monde du théâtre, il se marie en 1717
avec Colombe Bollogne, qui meurt six ans plus tard en lui laissant une fille.
Madame de Tencin, Marivaux
Le marivaudage
Silvia, jeune fille de bonne famille, attend la venue de son prétendant,
Dorante. Leur mariage ayant été arrangé de convenance, elle ne connaît pas le jeune homme. Avec l' accord de son père,
















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