Dimanche 11 octobre 2009 7 11 /10 /2009 15:01

1645 - 1696


Jean de la Bruyère  fait partie, avec Pascal et La Rochefoucauld, des auteurs qui ont essayé de caractériser <<l' honnête homme >> du XVII ème , c' est-à-dire un idéal humain acquis grâce au mérite personnel, à la maîtrise de soi et à la finesse d' esprit.


Le bourgeois de Paris devenu précepteur des Condé

Jean de La Bruyère,
né à Paris en 1645, est l'aîné de huit enfants d'une famille de la petite bourgeoisie. Après ses " humanités" à  l'Oratoire de Paris, il obtient une licence de droit et devient avocat au Parlement de Paris. Sans avoir beaucoup plaidé, il observe ce milieu des gens de justice cupides et partiaux qui heurtent son sens de l'honnêteté. A la mort d'un oncle financier, il hérite d'une partie de sa fortune,  s'empresse de jeter aux orties sa robe d'avocat et acquiert une charge de trésorier des finances de la généralité de Caen. Sa charge l'occupant assez peu, il continue à vivre à Paris, où il mène une existence de sage et se cultive pour son plaisir. Un brusque changement de destinée va réveiller ses dons de perspicacité  et d'ironie: le 15 août 1684, grâce à Bossuet, il devient précepteur du duc de Bourbon, petit-fils du Grand Condé. S'il se prive de son indépendance, il vit en revanche au milieu des altesses, tantôt à Paris, à l'hôtel des Condé, tantôt à Chantilly, au château de Montmorency. Un vaste champ d'observation s'ouvre à son regard. Condé est violent et autoritaire ; son fils, le duc d'Enghien, fait régner la terreur autour de lui. Quant à l'élève de La Bruyère, il est odieux. Lorque le Grand Condé meurt à la fin de 1686, La Bruyère finit son préceptorat mais demeure attaché aux Condé en qualité de secrétaire.

L'homme d'une seule æuvre :   Les Caractères


La Bruyère continue à prendre des notes sur cette société qu'il observe et prépare dans le silence un livre qui, tout en le soulageant de ses rancæurs, traduit son expérience des hommes. "Les Caractères" paraissent en 1688 ; l'engouement du public pour le livre est immédiat et il sera réédité neuf fois du vivant de l'auteur. Ce succès brillant permet à La Bruyère de briguer un fauteuil à l'Académie française et d'y être élu en 1693. Mais "Les Caractères" lui valent autant d'ennemis que d'admirateurs. Les personnages qui se croient visés par les portraits sont furieux ; en outre les  <<Modernes>> -  hommes de lettres qui défendent le progrès et les lois naturelles, critiquent certains aspects de l'Antiquité et l'admiration aveugle pour les écrivains du passé, par opposition aux  <<Anciens>> - constituent
une des cibles privilégiées de La Bruyère. Dans son discours de réception à l' Académie française, celui-ci loue les <<Anciens >>, tels que La Fontaine, Boileau et Racine, et soulève une polémique venimeuse. Il  est sur le devant de la scène parisienne ; allié aux dévots et à Bossuet, il critique la doctrine  quiétiste*, selon laquelle la perfection spirituelle consiste en un dépouillement permanent du corps et dans un acte permanent de contemplation de l'amour de Dieu.  La Bruyère prépare une nouvelle édition des Caractères lorsqu'il meurt, frappé d'apoplexie, le 11 mai 1696.

* Le quiétisme est une doctrine mystique consistant en un itinéraire spirituel de « cheminement vers Dieu ». Il vise à la perfection  chrétienne,  à un état de quiétude « passive » et confiante. Cet itinéraire passe par un désir continuel de « présence à Dieu », de quiétude et d’union avec Dieu aboutissant au terme du cheminement, à un dépassement mystique des étapes qui ont permis le cheminement lui-même (pratiques ascétiques et respect des contraintes de la vie liturgiques). Pour les quiétistes l'union à Dieu bien avant la mort est le but de la vie chrétienne.



Tout est dans la manière de dire


On a tendance à ne voir aujourd'hui en La Bruyère que le satiriste. C'est oublier que l'auteur des "Caractères" est à la fois un moraliste profondément religieux et un styliste hors pair. Moraliste, il s'efforce de dénoncer la vanité des passions qui aveuglent communément les hommes et de leur rappeler que la seule grandeur est celle qui s'appuie sur Dieu. En cela, il s'inscrit dans la lignée des grands moralistes du XVII ème siècle, de Pascal à La Rochefoucauld. Styliste, il a porté la langue classique à un degré de perfection - par sa rigueur, sa clarté, la variété de son expression - qu'admireront des écrivains tels que Proust, Valéry ou Gide. On peut dire qu'il est parmi les premiers à avoir donné ses lettres de noblesse au <<travail de l'écrivain >>, et que, par son souci d'une langue <<qui ne doive rien au hasard>>, il annonce la modernité littéraire. Le style des "Caractères" est d'une étonnante variété ; le ton peut être simplement amusé, amer ou indigné. L'écriture épouse des formes multiples : apologues, énigmes, apostrophes, hyperboles, ellipses. La phrase peut être longue et savamment construite, comme courte et lapidaire. Souvent, plusieurs styles cohabitent dans un seul portrait, comme pour éviter d'endormir le lecteur avec un rythme uniforme. L'écrivain apparaît enfin comme un théoricien : s'il convient selon lui d'imiter les Anciens, par lesquels tout a été dit, la manière de le dire est toujours perfectible. En fin de compte l 'art vient essentiellement du style et constitue une  technique qui a ses impératifs : simplicité, naturel, clarté, rigueur du vocabulaire. Il doit s'accompagner d'une pensée juste, e
n accord avec la morale et avec la religion.

La Bruyère, homme de cæur

Sincèrement chrétien, La Bruyère met la bonté au-dessus de l'intelligence. Certains chapitres de son æuvre nous montrent son sens de la générosité et de la charité (Des Femmes, Du Cæur). Il aime faire le bien <<il Y a, dit-il, du plaisir à rencontrer les yeux de ceux à qui l'on vient de donner >>. Pris d'affection pour la fille de son libraire. il lui donne les bénéfices de la vente des "Caractères" pour lui constituer une dot. A plusieurs reprises dans son æuvre, il ne cache pas son émotion en face de la misère et de l'injustice
sociale : " Il ya une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères".


Extraits :

De la cour

1- Le reproche en un sens le plus honorable que l’on puisse faire à un homme, c’est de lui dire qu’il ne sait pas (qu’il ignore la façon d’être ) à la cour : il n’y a sorte de vertus qu’on ne rassemble en lui par ce seul mot.

2- Un homme qui sait la cour est maître de son geste (son comportement), de ses yeux et de son visage ; il est profond, impénétrable, dissimule les mauvais offices (il ne réagit pas aux méchancetés), sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit contre ses sentiments (son gré). Tout ce grand raffinement n’est qu’un vice, que l’on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune, que la franchise, la sincérité et la vertu.

3- Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses selon les divers jours dont on les regarde ? de même, qui peut définir la cour ?

4- Se dérober à la cour un seul moment, c’est y renoncer : le courtisan qui l’a vue le matin la voit le soir pour la reconnaître le lendemain, ou afin que lui-même y soit connu.

5- L’on est petit à la cour, et quelque vanité que l’on ait, on s’y trouve tel ; mais le mal est commun, et les grands mêmes y sont petits.

6- La province est l’endroit d’où la cour, comme dans son point de vue, paraît une chose admirable : si l’on s’en approche, ses agréments diminuent, comme ceux d’une perspective que l’on voit de trop près.

7- L’on s’accoutume difficilement à une vie qui se passe dans une antichambre, dans des cours, ou sur l’escalier.

8- La cour ne rend pas content ; elle empêche qu’on ne le soit ailleurs.

9- Il faut qu’un honnête homme (qu’un homme civilisé ) ait tâté de la cour : il découvre en y entrant comme un nouveau monde qui lui était inconnu, où il voit régner également le vice et la politesse (courtoisie), et où tout lui est utile, le bon et le mauvais.

10- La cour est comme un édifice bâti de marbre ;  je veux dire qu’elle est composée d’hommes fort durs, mais fort polis.

11- L’on va quelquefois à la cour pour en revenir, et se faire par là respecter du noble de sa province, ou de son diocésain.

12- Le brodeur et le confiseur seraient superflus, et ne feraient qu’une montre inutile (leur étals seraient inutiles), si l’on était modeste et sobre : les cours seraient désertes, et les rois presque seuls, si l’on était guéri de la vanité et de l’intérêt. Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs. Il semble qu’on livre en gros aux premiers de la cour l’air de hauteur, de fierté et de commandement, afin qu’ils le distribuent en détail dans les provinces : ils font précisément comme on leur fait, vrais singes de la royauté.

13- Il n’y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la présence du prince : à peine les puis-je reconnaître à leurs visages; leurs traits sont altérés, et leur contenance est avilie. Les gens fiers et superbes (hautains) sont les plus défaits (démolis), car ils perdent plus du leur; celui qui est honnête et modeste s’y soutient mieux : il n’a rien à réformer (changer).

14- L’air de cour est contagieux : il se prend à V** (s’attrape à Versailles) comme l’accent normand à Rouen ou à Falaise ; on l’entrevoit à  des fourriers, en de petits contrôleurs et en des chefs de fruiterie (l’aperçoit sur les domestiques chargés de trouver un lit au Roi lors de ses déplacements,  sur ceux qui gèrent les frais de route et même  sur ceux qui s’occupent des desserts) : l’on peut avec une portée d’esprit fort médiocre y faire de grands progrès. Un homme d’un génie élevé et d’un mérite solide ne fait pas assez  cas de cette espèce de talent pour en faire son capital (pour qu’il soit fondamental ) de l’étudier et se le rendre propre; il l’acquiert sans réflexion, et il ne pense point à s’en défaire.

Notes :

Taine saisit bien l'originalité du talent de La Bruyère : " Son talent consiste principalement dans l'art d'attirer l'attention. (...)  Il ressemble à un homme qui viendrait arrêter les passants dans la rue, les saisirait au collet, leur ferait oublier leurs affaires et leurs plaisirs, les forcerait à regarder à leurs pieds, à voir ce qu'ils ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir, et ne leur permettrait d'avancer qu'après avoir gravé l'objet d 'une manière ineffaçable dans leur mémoire étonnée. "

 La Bruyère excelle beaucoup moins par la recherche de la densité, du brillant, du paradoxe, que par le souci de justesse, par une sorte d'honnêteté. Ses observations sont moins fulgurantes que celles de Pascal, moins excitantes pour l'esprit que celles de La Rochefoucauld ; (...) si elles portent moins la marque du génie, [elles] portent du moins celle du bon sens le plus lumineux. >>

Philippe Van Tieghem, in Histoire des littératures Gallimard 1978

"L'art de La Bruyère est de nous décrire l'homme par l'extérieur, de nous dire ce qu'il voit de lui, ce qu'il entend de sa bouche. (...) On comprend dès lors l'admiration continue de Flaubert réaliste pour l'auteur des Caractères. (...) Qu'on songe combien l'ensemble de notre littérature du XVIIe siècle est peu visuelle et, en somme, peu concrète ! ".


Par Cathou
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Lundi 12 octobre 2009 1 12 /10 /2009 14:21
1694 - 1778

Par son talent et son goût pour la polémique. Voltaire eut une influence exceptionnelle sur ses contemporains ; pour nous, il reste l'auteur de ces chefs d'æuvre que sont les contes philosophiques comme Candide et Zadig.

François Marie Arouet

Ses æuvres ne sont plus beaucoup lues, excepté certains contes philosophiques comme "Candide", mais il est l'un des plus grands auteurs français et, pour le monde entier, il reste un défenseur des droits de l'homme. Ce personnage hors du commun, Voltaire, s'appelait en réalité François Marie Arouet, né à Paris. Très tôt, il se tourna vers la littérature ; encore adolescent, il écrivait des contes en vers, de odes, des épitres, des satires, parfois distribués sous le manteau. Mais sa virulence et son goût de la dénonciation et de la vérité lui valurent vite des ennuis. Ainsi, pour quelques vers corrosifs pourtant non signés, il dut s'exiler une première fois, à Sully-sur-Loire, puis il fut emprisonné à la Bastille pendant onze mois (1717-1718). Il y écrivit "Oedipe", une tragédie qui fut son premier succès et le persuada de sa réussite ; il se mit à travailler avec ardeur, sans oublier de s'enrichir par quelques bons placements, et il prit le pseudonyme de Voltaire - du nom d'un domaine ayant appartenu à sa mère.

Le prix de la liberté

Etre passionné, mais hypersensible et de faible santé, jalousé à cause de ses succès et de son talent, persécuté à cause de sa causticité, Voltaire fut une victime de son goût de la vérité et de la liberté, mais aussi de son esprit sarcastique. En 1726, pour échapper à une nouvelle peine de prison, il se retrouva exilé en Angleterre ; séduit par la tolérance et la politique libérale de ce pays, il en rapporta de nombreuses idées et un matériel important pour les æuvres à venir, qui allaient le consacrer dès son retour en France : Brutus (1730, tragédie), Histoire de Charles XII (1731), Zaïre (1732, tragédie) et surtout les "Lettres philosophiques" (ou Lettres anglaises, 1734). Dans cet ouvrage, il critique la société française, réfractaire à tout changement, l'opposant à la société libérale anglaise. Aussitôt publié en France, le livre fut brûlé, et Voltaire dut trouver refuge à Cirey-sur-Blaise, à la frontière de la Lorraine, au château de la marquise du Châtelet. Il y passa une dizaine d'années, entrecoupées de nombreux déplacements ; il menait une vie mondaine, mais sans ralentir ses activités
intellectuelles, nombreuses et fécondes : Le Mondain (1736), qui
raconte sa vie libertine, Éléments de la philosophie de Newton (1738), Discours de l' homme (1738) ; il se consacrait également à l'histoire, un genre en vogue à l'époque et qu'il renouvela, préparant Le Siècle de Louis XIV (1751) et L' Essai sur les mæurs (1745-1756), une histoire générale de la civilisation depuis Charlemagne. Et tout cela sans oublier la tragédie : Alzire (1736), une défense de la tolérance, et Mahomet (1741), une condamnation du fanatisme.

De cour en cour

En 1744, rentré à Paris, il fut à nouveau reçu à la cour et nommé "fournisseur" des fêtes royales, puis historiographe de Louis XV et membre de l' Académie française. Voltaire avait désormais la célébrité et la fortune, mais il avait aussi conscience de se disperser dans des mondanités, qu'il ne dédaignait d'ailleurs pas. La censure allait à nouveau l'éloigner de Paris, en 1747, cette fois à cause de Zadig. Deux ans plus
tard, c'était la mort de la marquise du Châtelet, qui fut en réalité son seul grand amour. Cette femme disparue, il pouvait quitter la France et s'installer à Berlin, à la cour de Frédéric II de Prusse, où il  resta pendant deux ans. Mais de nouvelles controverses le brouillèrent avec son hôte et l'obligèrent à partir précipitamment, en 1753 ; il reprit cette vie qu'il taxa de "juif errant", passant de principauté en principauté.

Les Délices

Il finit par fixer son choix sur Genève où il acheta un château, une ferme, des vignes ; il acquit une maison aux Délices, une autre à Lausanne, et d'autres à Ferney, en France voisine. C'est là qu'il dut se réfugier en 1758, car les Genevois n'appréciaient guère son anticalvinisme et son théâtre, et furent choqués par l'article "Genève" de l' Encyclopédie (écrit par d'Alembert mais nettement inspiré par Voltaire). Selon ses propres mots, il était alors  "l'aubergiste" de l'Europe, accueillant de nombreux visiteurs illustres entretenant une correspondance avec l'Europe entière et se découvrant une passion pour la justice. Parmi les oeuvres de cette période encore plus fertile
que les précédentes, il faut citer, parmi les contes et romans : Candide (1759), L' Ingénu (1767) et L' Homme aux quarante écus (1760) ; parmi les tragédies ;  Tancrède (1760) ; parmi les travaux historiques : Précis du siècle de Louis XV (1768) ; et en philosophie : le Dictionnaire philosophique, qui passa d'une centaine d'articles en 1764 à plus de six cents en 1772. Tout cela sans oublier les innombrables lettres, articles, épîtres et autres pièces en vers. Voltaire était couvert d'honneurs mais ne s'accordait aucun répit, laissant l'épuisement le gagner. Après une vingtaine de jours de lit, il mourut le 30 mai 1778 et n' eut pas le loisir de répondre à la dernière censure dont il fut victime, le clergé parisien lui ayant refusé des obsèques religieuses. En 1792, ses cendres furent transférées  au Panthéon.

I) Candide :

Voltaire est un philosophe contesté mais célèbre quand il commence à écrire des contes. Il a soixante-cinq ans au moment de la publication de "Candide", et il s' est fait connaître  par des æuvres plus sérieuses : théâtre, philosophie, poésie. C' est au retour de son séjour chez Frédéric II en 1758 qu' il écrit en secret "Candide". Il ne reste comme trace de ce travail souterrain qu'un seul manuscrit dit "manuscrit La Vallière".


"Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes"

Candide,
jeune bâtard élevé au château de Thundertentronckh en Westphalie, a appris du précepteur Pangloss la formule optimiste :
"Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles." Mais chassé de ce paradis pour avoir flirté avec la fille de la maison, Cunégonde, il va découvrir, au cours d'un capricieux voyage, les horreurs de la guerre, de l'égoïsme, de l'Inquisition portugaise. Avec un nouveau compagnon, Cacambo, il arrive dans un pays de rêve, l'Eldorado, où les hommes vivent heureux dans une société idéale. Mais par vanité, chargés d'or et de pierres précieuses, ils repartent sous prétexte de chercher Cunégonde. Les horreurs de la vie les assaillent à nouveau : ils découvrent l'esclavage, se font voler leurs biens, repartent en Europe, en France, en Angleterre,
 à Venise où tout n'est que vice et misère. Pendant ses aventures, Candide a eu l'occasion de remettre en cause l'optimisme de Pangloss. Arrivé à Constantinople, Candide rencontre par miracle Cunégonde vieillie et tous les compagnons de ses aventures. Devenu philosophe, il devient le chef de cette société qu'il engage à travailler sur une petite terre : "il faut cultiver son jardin."

Un conte philosophique


Ce conte de trente chapitres comporte d'une part une prise de position philosophique contre l'optimisme, d'autre part une féroce et lucide satire politique, religieuse et sociale. Voltaire en effet s'en prend, avec un certain parti-pris au philosophe et savant allemand Leibniz, qu'il ridiculise dans la célèbre formule du précepteur Pangloss, incorrigible bavard, incapable d'adapter sa réflexion aux faits.
C'est sur le mode satirique que Voltaire s'en prend aux institutions de son temps. Il est particulièrement scandalisé par l'intolérance religieuse, par l'incurie des privilégiés et par les ravages de la guerre. Il exprime ses indignations d'une façon contenue et efficace grâce à son inimitable ironie. Personnages odieux et ridicules se succèdent dans un ballet aux accents grinçants qui nous rappellent le pessimisme de l'auteur malgré l'apaisement de la leçon finale.

Extraits :

En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n' ayant plus que la moitié de son habit, c' est-à-dire d' un caleçon de toile bleue .. il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. "Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l' état horrible où je te vois ? - J' attends mon maître, Monsieur Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. - Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t'a traité ainsi ?- Oui, Monsieur, dit le nègre, c'est l'usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois dans l' année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe ;  je me suis trouvé dans les deux cas. C' est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait : "Mon, cher
enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux ;  tu as l'honneur d' être esclave de nos seigneurs blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère." Hélas ! je ne sais pas si j' ai fait leur fortune, mais ils n' ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches hollandais qui m' ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste, mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m' avouerez qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière plus horrible.

                     ***

Toute  la petite société entra dan ce louable dessein.. chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre  rapporta beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide, mais elle devint une excellente pâtissière. (...) et Pangloss disait quelquefois à Candide : "Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles .. car enfin, si vous n' aviez pas été chassé d' un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de Mlle Cunégonde, si vous n' aviez pas été mis à l'Inquisition, si vous n' aviez pas couru l'Amérique à pied, si vous n'aviez pas donné un bon coup d' épée au baron, si vous n' aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d' Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. - Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin.

Notes :

Comme plusieurs oeuvres de Voltaire, le conte fut publié sans nom d'auteur (par Cramer, de Genève). On l'attribua tout de suite à Voltaire qui prit un malin plaisir à démentir ces bruits : "Il faut avoir perdu la tête pour m'attribuer cette coïonnerie", tout en étant flatté du succès rapide de son ouvrage, réédité plusieurs fois et traduit en anglais et en italien la même année. La censure fut impuissante à en freiner la diffusion.
Le genre littéraire du conte philosophique est une invention de Voltaire. Il permet le mariage heureux de la réalité et de la fiction, du divertissement primesautier et de la réflexion profonde sur un thème philosophique ou social.

Voltaire écrivit plus de vingt romans et contes ; parmi lesquels : Zadig ou la Destinée (1747), Micromégas (1752), L'lngénu (1768), L'Homme aux quarante écus (1768), La Princesse de Babylone (1768), etc.
Balzac qualifia Candide de "diamant de notre intelligence nationale". "Le début de Candide est demeuré pour moi la lecture la plus revigorante : je me le récite souvent, telle une prière à la langue française et à l'esprit français. il n'y en aura jamais de plus parfaite." .

Roger Peyretitte

Voltaire en Angleterre : La découverte d'un peuple travailleur, libre et respectueux de l'intelligence, l'aide à prendre conscience de sa pensée ; il y acquiert le sens de l'æuvre philosophique, essai ou pamphlet, et découvre l'efficacité sociale de l'humour. "Les Lettres Philosophiques" sont une date par la révélation de la prose voltairienne, claire, pétillante, perpétuellement ironique et porteuse d'idées.

En Angleterre cet écrivain exilé, qui se souvient d'avoir été bâtonné et embastillé, s'initie aux libertés parlementaires auprès de Bolingbroke, lord Peterborough, Walpole ; hôte du négociant FALKENER  il découvre les bienfaits du commerce et de l'industrie, il étudie les sectes religieuses et fréquente des  libres penseurs ; il s'entretient avec SWIFT, l'auteur de Gulliver, qui publie un journal satirique ; avec les poètes Pope, Gay, Young ; avec les philosophes Berkeley et Clarke ; il admire Locke et Newton ; il applaudit les drames de Shakespeare.

II. LES LETTRES ANGLAISES (1734).

Bien qu'elles n'apportent rien d'absolument nouveau sur l'Angleterre, les Lettres Anglaises sont au XVIII ème siècle un livre capital par  l'esprit philosophique qui en fait l'unité, et par la leçon qui s'en dégage.

1. C'EST UNE OEUVRE DE PROPAGANDE : elle montre les bienfaits de la liberté, du point de vue religieux, politique, philosophique, scientifique et littéraire ; de cette liberté résultent l'amélioration de la vie et le progrès des lumières. La plupart des idées qui seront chères au philosophe de Ferney sont déjà dans ce petit livre.

2. C'EST UNE OEUVRE SATlRIQUE, une critique permanente, directe ou déguisée, de la société rançaise, avec son intolérance, son despotisme, ses privilèges et ses préjugés : l'auteur ne voulait pas seulement philosopher mais suggérer des réformes. La XXV ème lettre* Sur les Pensées de Pascal révélait la portée profonde du livre : en réaction contre les bases théologiques et chrétiennes de la société française, VOLTAIRE proposait une notion purement humaine et laique du bonheur terrestre. L'entreprise était dangereuse. VOLTAIRE retarda tant qu'il put la publication des "Lettres Philosophiques". Mais la traduction parue en Angleterre (1733) et une contrefaçon de l'édition clandestine de Rouen provoquèrent une lettre de cachet, (3 mai 1734). Aussitôt l'auteur s'enfuit en Lorraine ; l'imprimeur est mis à la Bastille ; le livre est condamné au feu par le Parlement, comme "propre à inspirer le libertinage le plus dangereux pour la religion et la société civile". Mais cinq éditions s'épuisent dès 1734.

*
Voltaire, Lettre philosophique XXV.

Je vous envoie les remarques critiques que j'ai faites depuis longtemps sur les Pensées de M. Pascal. Ne me comparez point ici, je vous prie, à Ézéchias, qui voulut faire brûler tous les livres de Salomon. Je respecte le génie et l'éloquence de Pascal ; mais plus je les respecte, plus je suis persuadé qu'il aurait lui-même corrigé beaucoup de ces Pensées, qu'il avait jetées au hasard sur le papier, pour les examiner ensuite : et c'est en admirant son génie que je combats quelques-unes de ses idées. Il me paraît qu'en général l'esprit dans lequel M. Pascal écrivit ces Pensées était de montrer l'homme dans un jour odieux. Il s'acharne à nous peindre tous méchants et malheureux. Il écrit contre la nature humaine à peu près comme il écrivait contre les jésuites. Il impute à l'essence de notre nature ce qui qu'à certains hommes. Il dit éloquemment des injures au genre humain. J'ose prendre le parti de l'humanité contre ce misanthropes sublime ; j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si malheureux qu'il le dit ; je suis, de plus, très persuadé que, s'il avait suivi, dans le livre qu'il méditait, le dessein qui paraît dans ses Pensées, il aurait fait un livre plein de paralogismes éloquents et de faussetés admirablement déduites. Je crois même que tous ces livres qu'on a faits depuis peu pour prouver la religion chrétienne, sont plus capables de scandaliser que d'édifier. Ces auteurs prétendent-ils en savoir plus que Jésus-Christ et les Apôtres ? C'est vouloir soutenir un chêne en l'entourant de roseaux ; on peut écarter ces roseaux inutiles sans craindre de faire tort à l'arbre. J'ai choisi avec discrétion quelques pensées de Pascal ; je mets les réponses au bas. C'est à vous à juger si j'ai tort ou raison.



Par Cathou
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Mardi 13 octobre 2009 2 13 /10 /2009 15:52
1713 - 1784

Aîné d'une famille de sept enfants, Diderot naquit à Langres en octobre 1713. Son père, maître coutelier, était un artisan aisé. On destinait l'enfant à l'état ecclésiastique : il devait succéder à un oncle chanoine et fut tonsuré dès l'âge de douze ans. Chez les Jésuites de Langres, c'est un élève brillant, mais indiscipliné. Puis il va poursuivre ses études à Paris, probablement au Collège d'Harcourt, et devient maître ès arts en 1732.

LA VIE DE BOHÈME.
Ensuite, durant une dizaine d'années, sa vie nous est mal connue. Il perd la foi, mais nous ne savons ni à quel moment ni dans quelles circonstances. Il  travaille pendant deux ans chez un procureur, puis connaît des moments difficiles. Comme un de ses héros, le Neveu de Rameau, il ne mange pas toujours à sa faim, et couche parfois dans une écurie, lorsqu'il n'a pas de quoi payer sa chambre .
Il tâte de divers métiers, rédige moyennant salaire les sermons d'un digne ecclésiastique, enseigne les mathématique ! - sans les savoir ! - après quoi nous le retrouvons précepteur chez un financier ; il aurait songé aussi à devenir comédien. Bref, cette bohème parisienne,c'est pour le jeune Langrois l'apprentissage de l'indépendance et de la vie, apprentissage pénible parfois, mais aussi précieux : Diderot acquiert alors de l'expérience et toutes sortes de connaissances. C'est également à cette époque qu'il se lie avec  ROUSSEAU (sans doute en 1742) et fait, par son intermédiaire, la connaissance de GRIMM.

DIDEROT EN MÉNAGE. En 1743 il épouse une lingère, Antoinette Champion, en dépit de la vive opposition de son père qui va même jusqu'à le faire enfermer dans un couvent ; mais Denis s'échappe et court rejoindre sa "Nanette " !  Union mal assortie d'ailleurs, et qui ne sera pas heureuse. En revanche une fille, Angélique, qui na
ît en en 1753, lui donnera de douces joies.

I) Le Neveu de Rameau

Un personnage haut en couleur (Lui) rencontre Diderot (Moi). Suit un éblouissant dialogue, où s'affrontent la morale guindée d'un homme qui a réussi socialement et l'immoralité cynique du bohème marginal.

Cette æuvre, dont les contemporains de Diderot ont fait peu de cas, a connu un destin extraordinaire. Le premier éditeur de Diderot, Naigeon, omet mystérieusement de la publier. Goethe, le premier, s' intéresse
à une copie de l' æuvre et la traduit en 1805 : mais le manuscrit disparaît. Seize ans plus tard. on publie une traduction du texte allemand, puis d' autres versions incertaines,  jusqu' à ce que Georges Monval, en
1890, découvre chez un bouquiniste, par un incroyable hasard, une copie autographe qui a permis la redécouverte du texte authentique.





Un singulier personnage


Rameau, neveu du célèbre compositeur, rencontre Diderot dans un café. Il est en veine de confidences : il se désole d'avoir perdu, pour une insolence de trop, une bonne place de bouffon parasite chez Bertin, un riche financier qui entretient une médiocre artiste, la petite Hus. Il  prétend, pour scandaliser son interlocuteur bien-pensant, que le génie et l'honnêteté sont sources de malheur pour les proches et pour l'humanité  et qu'il vaut mieux se laisser guider en tout par le plaisir. L'éducation des filles doit être faite en ce sens, car le bonheur consiste à flatter des vices naturels. D'ailleurs, il est passé maître en la matière en se faisant bouffon chez Bertin, et en atteignant le sublime dans l'ignominie. "Moi" a beau se récrier et défendre la satisfaction morale que donne une bonne
action, Rameau prétend que toutes les actions humaines tendent à se "mettre quelque chose sous les dents", c'est-à-dire à acquérir richesse honneur et pouvoir. Le monde est une universelle pantomime.

Lui et moi

Cette oeuvre a d'abord une profonde originalité formelle. Diderot l'a défjnie comme une satire, c'est-à-dire, au sens latin du terme, un mélange d'idées et de thèmes où l'auteur laisse libre cours à sa fantaisie. Le procédé du dialogue, interrompu par quelques descriptions, permet à l'auteur de présenter la thèse morale et son antithèse à travers deux personnages qui ne sont peut-être que deux tendances de Diderot.
Cette opposition se retrouve dans toute la pensée philosophique du XVIII ème siècle : c'est celle de la nature et de la culture. Rameau défend la nature telle quelle, avec ses besoins et ses vices fondamentaux, origine de l'ingéniosité humaine. Diderot parie, comme tout le parti encyclopédiste, sur la bonté de la nature et les perfectionnements qu'y apporte la civilisation, sur l'effort vers le bien, sur le rôle de l'éducation, sur le progrès.


Extraits :

Un après-dîner, j' étais là, regardant beaucoup, parlant peu, et écoutant le moins que je pouvais, lorsque je fus abordé par un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n' en a pas laissé manquer. C' est un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison. Il faut que les notions de l' honnête et du déshonnête soient bien étrangement brouillées dans sa tête, car il montre ce que la nature lui a  donné de
bonnes qualités sans ostentation et ce qu' il en a reçu de mauvaises sans pudeur. (...) Rien ne dissemble  plus de lui que lui même. (...) Aujourd' hui, en linge sale, en culotte déchirée, couvert de manteaux , presque sans souliers, il va la tête basse, il se dérobe, on serait tenté de l' appeler pour lui donner l'aumô ne. Demain, poudré, chaussé, bien vêtu, il marche la tête haute, il se montre, et vous le prendriez à peu près pour un honnête homme. Il  vit au jour la journée. Triste ou gai, selon les circonstances.

                                           ***

MOI- (...) Quiconque a besoin d' un autre est indigent et prend une position. Le roi prend une position devant sa maîtresse et devant Dieu ;  il fait son pas de pantomime. Le ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de valet ou de gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse vos positions, en cent manières plus viles les unes que les autres, devant le ministre. L' abbé de condition, en rabat et en manteau long, au moins une fois la semaine. devan le dépositaire de la feuille des bénéfices. Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux est le grand branle de la terre ;  chacun a sa petite Hus et son Bertin.
LUI- Cela me console. Mais tandis que je parlais, il contrefaisait à mourir de rire les positions des personnages queje nommais.

                               ***

LUI- (...) Il  me faut un bon lit, une bonne table, un vêtement chaud en hiver, un vêtement frais en été, du  repos, de l'argent et beaucoup d'autres choses, que je préfère de devoir à la bienveillance plutôt que de les acquérir par le travail.
MOI- C'est que vous êtes un fainéant, un gourmand, un lâche,  une âme de boue.
LUl- Je crois vous l'avoir dit.
MOI- Les choses de la vie ont un prix sans doute, mais vous ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir. Vous dansez et vous continuerez de danser la vile pantomime.
LUl- Il  est vrai. Mais il m'en a peu coûté et ne m'en coûte plus pour cela. Et c' est par cette raison que je ferais mal de prendre une autre allure qui me peinerait et que je ne garderais pas.

Notes :

Quelques dates :

Bien que cette æuvre ne soit pas datée, on peut situer approximativement la date à laquelle l'épisode est censé se passer, grâce à certaines allusions d'actualité : avril 1761.
1805 : Édition du Neveu de Rameau dans la traduction allemande de Goethe.
1890 : Découverte du manuscrit autographe.

Les personnages

Ce sont des personnages réels de l'époque :
Diderot (1713-1784) et sa fille chérie, Angélique.
Jean-Philippe Rameau (1683-1764), compositeur, oncle du suivant.
Jean-François Rameau (1716-?), bohème, auteur d'un poème burlesque autobiographique, La Raméide (1766).


"Ce dialogue éclate comme une bombe au beau milieu de la littérature française, et il faut une extrême attention pour être bien sûr de discerner au juste ce qu'atteignent les éclats, et comment ils portent." - Goethe, lettre à Schiller, 21 décembre 1804

"Relu Le Neveu de Rameau. Quel homme, Diderot ! quel fleuve, comme dit Mercier ! ... Voltaire est immortel et Diderot n'est que célèbre. Pourquoi ? Voltaire a enterré le poème épique, le conte, le petit vers, la  tragédie. Diderot a inauguré le roman moderne, le drame et la critique d'art. L'un est le dernier esprit de l'ancienne France, l'autre est le premier génie de la France nouvelle."
Edmond et Jules de Goncourt, Joumal, 11 avril 1858

II) Paradoxe sur le comédien

Pour être convaincant et crédible, le comédien doit être "insensible" ; tel est le paradoxe que Diderot explique dans un dialogue spirituel et étincelant.

"Le Paradoxe sur le comédien"  fut rédigé par Diderot vers
1769, puis remanié à plusieurs reprises jusqu'en 1777. Ces
années furent les plus fertiles dans la carrière de l' écrivain.

Observer et imiter :

Diderot venait d'écrire une première mouture de Jacques le Fataliste, il se passionnait pour tout ce qui touchait à l' esthétique, il avait notamment écrit l' article sur le Beau pour L'Encyclopédie, dont il fut rappelons-le, le directeur. Il fréquentait les peintres, donnait des comptes rendus d'expositions, notamment dans la "Correspondance littéraire" de Grimm. C' est d'ailleurs dans cette revue qu'il faut chercher l'origine du Paradoxe sur le comédien ; Diderot y avait en effet parlé du célèbre comédien et auteur dramatique anglais David Garrick, qui fondait son jeu sur l' observation et l' imitation des comportements humains et de la nature.  Le Paradoxe sur le comédien se présente sous la forme d'un dialogue, spirituel et plein de verve, dont le "premier interlocuteur"  exprime les opinions de l'auteur.

La lucidité contre l'instinct

Pour émouvoir le spectateur, le comédien doit-il jouer d'instinct ou, au contraire, faire preuve d' "insensibilité", c'est-à-dire dominer le personnage qu'il interprète ?  Telle est la question posée par Diderot à propos du comédien, mais aussi de l' artiste en général et de l'homme dans sa conduite. A l' époque, on estimait que le bon comédien (ou tragédien) ne pouvait toucher le public que s'il vivait les émotions, les  sentiments et les passions qu'il exprimait. Opposé à cette opinion, Diderot s'explique ainsi : dans la réalité, nous pouvons très bien être insensibles à la douleur d'une personne, quel que soit son degré de sincérité ; cela signifie donc que ce n'est pas sa sincérité qui exprime et transmet ses émotions. Pour cela, elle devrait avoir les talents et les outils du comédien. D'où l'avis de Diderot selon lequel le comédien doit opérer une sorte de dédoublement pour donner l'illusion de la vérité. Il  doit s'inventer un "archétype" et faire preuve de qualités de bon sens, de jugement et de lucidité. Il doit acquérir une technique et un métier sûrs, pour pouvoir à tout moment dominer la situation.  Au contraire, sa sensibilité et son instinct peuvent le tromper, et tromper le spectateur ; le comédien risque d'être inégal, sublime un jour, médiocre un autre jour. Il en va de même pour le poète et pour l' artiste, qui ne peuvent créer sous le choc d'une grande douleur.

Extraits :

A propos du vrai et du naturel au théâtre

LE PREMIER.
- (...) Réfléchissez un moment sur ce qu'on appelle au théâtre être vrai. Est-ce y montrer les choses comme elles sont en nature ? Aucunement. Le vrai en ce sens ne serait que le commun. Qu'est-ce donc que le vrai de la scène ? C'est la conformité des actions, des discours, de la figure, de la voix, du
mouvement, du geste, avec un modèle idéal imaginé par le poète et souvent exagéré par le comédien. Voilà le merveilleux. Ce modèle n'influe pas seulement sur le ton ; il modifiejusqu'à la démarche, jusqu' au maintien .De là vient que le comédien dans la rue ou sur la scène sont deux personnages si différents, qu'on a peine à les reconnaître. (...) Une femme malheureuse, et vraiment malheureuse, pleure et ne vous touche point : il y a pis, c'est qu'un trait léger qui la défigure vous fait rire ; c'est qu'un accent qui lui est propre dissone à votre oreille et vous blesse ; c'est qu'un mouvement qui lui est habituel vous montre sa douleur ignoble et maussade ; c'est que les passions outrées sont presque toutes sujettes à des grimaces que l'artiste sans
goût copie servilement, mais que le grand artiste évite.

                                               ***

Le comédien doit obéir à son texte et à son personnage

LE PREMIER
.- Un grand comédien n'est ni un pianoforte, ni une harpe, ni un clavecin, ni un violon, ni un violoncelle ; il n'a point d'accord qui lui soit propre ; mais il prend l'accord et le ton qui conviennent à sa partie, et il sait se prêter à toutes. J' ai une haute idée du talent d'un grand comédien : cet homme est rare, aussi rare et peut-être plus que le grand poète. (...)
 LE SECOND-. Un grand courtisan, accoutumé, depuis qu 'il respire, au rôle d'un pantin merveilleux, prend toutes sortes de formes, au gré de la ficelle qui est entre les mains de son maître.
LE PREMIER.- Un grand comédien est un autre pantin merveilleux dont le poète tient la ficelle, et auquel il indique à chaque ligne la véritable forme qu'il doit prendre.
LE SECOND- .Aussi un courtisan, un comédien, qui ne peuvent prendre qu'une forme, quelque belle, quelque intéressante qu' elle soit, ne sont que deux mauvais pantins ?
LE PREMIER Mon dessein n' est pas de calomnier une profession que j'aime et que j'estime ; je parle de celle du comédien. Je serais désolé que mes observations, mal interprétées, attachassent l' ombre du méprís
à des hommes d'un talent rare et d'une utilité réelle, aux fléaux du ridicule et du rire, aux prédicateurs les plus éloquents de l'honnêteté et des vertus, à la verge dont l'homme de génie se sert pour châtier les méchants et les fous. Mais tournez les yeux autour de vous, et vous verrez que les personnes d'une gaieté continue n'ont ni de grands défauts, ni de grandes qualités ; que communément les plaisants de profession sont des hommes frivoles, sans aucun principe solide ; et que ceux qui, semblables à certains personnages
qui circulent dans nos sociétés, n' ont aucun caractère, excellent à les jouer tous.a

Le 1er octobre 1770, il fit paraître dans la Correspondance littéraire un article - intitulé <<Garrick ou les
acteurs anglais >>-  qui était en fait une ébauche du Paradoxe. L' ouvrage terminé ne fut publié qu' en 1830,
donc bien après la mort de son auteur. A l' époque  où Diderot écrivit ce texte, le théâtre était en pleine
mutation ; le drame bourgeois était en train de supplanter la tragédie et la comédie. Et l'intérêt du public
pour la scène ne cessait de croître.

Notes :

<<En résumé, où l' on en veut à Diderot, c'est de juger péremptoirement d'un métier qu'il ne connaît pas, de trancher follement en spectateur sur une matière où j' ai entendu un grand acteur - Charles Dulin - dire sagement : " On agrippe un personnage par où l' on peut ", et surtout d' affirmer malhonnêtement ou  avec une légèreté impardonnable chez un philosophe : " Le théâtre est une ressource, jamais un choix. ". >>
P. Valde, comédien et metteur en scène, cité par M. Blanquet, Librairie théâtrale, 1958


<<Une sensibilité est indispensable au comédien : la sensibilité de l' auteur. La sienne, sans doute, lui est des plus utiles. Sans elle, il ne saurait, de toute évidence, être lui-même sensible à l'autre, mais tant d'acteurs croient pouvoir suppléer par ce qu'ils appellent leur sensibilité - et qui n'est que de la sensiblerie - à l' absence de sensibilité de certains auteurs, que je me demande si on doit tenir cette sensibilité-là pour l'élément essentiel du jeu dramatique - contre Diderot - ou - avec lui - comme l'ennemie publique n°1 du comédien. >>
Bernard Blier, comédien

<<Je ne crois pas à l'insensibilité du comédien, mais pas davantage aux vertus d'une sensibilité que ne contrôlerait pas un véritable sens critique. >>

Jean-Pierre Aumont, comédien




Par Cathou
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Jeudi 15 octobre 2009 4 15 /10 /2009 13:32

1688 - 1743

Connu surtout de nos jours pour ses pièces de théâtre souvent mises en scène, Marivaux fut, en son temps, pour la préciosité de son style, l'objet de maintes critiques.


Une vie effacée

Peu d'événements extérieurs jalonnent la vie de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, qui naît à Paris en 1688, dans une famille de petite noblesse terrienne ruinée. Son père exerçait une fonction dans l'administration des finances, ce qui le rapprocha de la bourgeoisie, classe à laquelle appartiennent les protagonistes de ses oeuvres théâtrales. Après avoir mené, semble-t-il, joyeuse vie dans le monde du théâtre, il se marie en 1717 avec Colombe Bollogne, qui meurt six ans plus tard en lui laissant une fille.
Celle-ci entre au couvent, destin rappelant  celui de l'héroïne de son roman "La Vie de Marianne", par chagrin, disent les nombreux détracteurs de son père, de voir celui-ci se mettre en ménage avec une jeune femme, Gabrielle Angélique de La Chapelle, avec qui il vivra jusqu' à sa mort. Ruiné par la banqueroute de Law, il doit faire de  la littérature son gagne-pain. Il  obtiendra peu de reconnaissance de son talent de son vivant, le Théâtre-ltalien, où ses pièces étaient cependant jouées avec succès, étant une scène secondaire. Il  fut élu à 55 ans à l' Académie française.

Marivaux journaliste

Le thème du narcissisme faisant obstacle à l'amour vrai apparaît dans une anecdote racontée dans Le
Spectateur français, où la critique a voulu voir un épisode autobiographique : un amoureux, revenant
auprès de la fille dont il aime la beauté simple et naturelle, la trouve en train d'étudier toutes ses attitudes devant  un miroir ; il la quitte, dégoûté de l' amour et de la société.

Le caractère fragmentaire de l' article de journal convenait tout à fait à  Marivaux, que rebutait la  construction achevée et définitive. Il  écrivit des articles pour le Mercure de France, réunis plus tard sous le titre  Le Spectateur français (1723), ainsi que deux autres séries d'articles, L'Indigent philosophe (1727) et Le Cabinet du philosophe (1734). Dans ces ouvrages se dessinent les conceptions littéraires et sociales de Marivaux, qui pense, contrairement à Rousseau, que l'homme naît mauvais et que la société doit ensuite le polir et le rendre aimable, notamment par l'apprentissage du langage. Le "spectateur" reste par ailleurs fort conservateur, ne mettant fondamentalement en cause ni l'organisation sociale ni l'institution  religieuse, mais se présentant plutôt comme un moraliste selon qui la bonté et la générosité doivent suffire à mettre fin aux injustices. Dans la querelle entre les Anciens et les Modernes, Marivaux prend résolument parti pour ces derniers, comme le démontrent également ses oeuvres de jeunesse "L'Iliade travestie"  et "Télémaque travesti"  qui sont des parodies d'Homère.


Romans de formation



Les deux grands romans inachevés de Marivaux, "La Vie de Marianne" et  "Le Paysan parvenu", paraissent à  quelques années d'intervalle (1731 et 1734). Dans la tradition du roman picaresque espagnol (le Gil Blas de Lesage parut de 1715 à 1735), le romancier dénonce une société où le seul moyen de s'élever socialement, pour une orpheline ou pour un paysan, dépend de la protection de riches personnes du sexe opposé. Contrairement à Lesage, cependant, Marivaux ne s'attache pas à la description de milieux sociaux ni au récit d'aventures pittoresques, mais plutôt à l'analyse du sentiment amoureux et de l'inconstance, particulièrement dans La Vie de Marianne. L'apprentissage que doivent faire les personnages a donc moins trait à la maîtrise des lois de la société qu' à  la connaissance du coeur humain, ce qui préfigure les romans de formation du XIX ème  siècle telle Wilhelm Meister de Goethe.

                                ***

Le théâtre de Marivaux : jeux de langage et de séduction

Marivaux fit jouer ses comédies au Théâtre- Italien, d'abord parce que les comédiens français lui montrèrent peu d'enthousiasme, ensuite parce qui les Italiens lui permettaient plus de liberté et qu 'ils possédaient en Silvia Benozzi  l'interprète idéale de ses héroïnes.

Madame de Tencin, Marivaux
fréquenta son salon

Outre une première tragédie racinienne, Annibal, et des pièces de théâtre à thème social prônant l'égalité de l'homme et de la femme (La Colonie) ou une forme de justice sociale (L'île des esclaves), Marivaux écrivit un grand nombre de comédies où le thème amoureux domine. Les titres de ses principales comédies (La Surprise de l'amour, Le Jeu de l'amour et du hasard, Les Fausses Confidences) pourraient s'appliquer à toutes ses oeuvres théâtrales, qui toutes décrivent "la surprise de l'amour", qui prend au dépourvu un être s' étant  juré de ne jamais aimer. C' est un jeu entre l'amour, qui ouvre à l'autre, l'amour-propre, qui tente de préserver la singularité du "moi", le hasard qui fait naître homme ou femme, maître ou valet, les fausses  confidences, par lesquelles on cherche à provoquer l' autre mais qui finissent par trahir les sentiments de celui qui les fait. L' obstacle à l' amour n'est jamais extérieur comme chez Molière, mais bien intérieur, les parents ne s' opposant jamais au bonheur de leurs enfants. Les paroles de sagesse populaire proférées sous forme de maximes par les valets de même que la loi propre à la comédie poussent les personnages vers le dénouement heureux que constitue le  mariage, les réconciliant avec la morale sociale.

Le marivaudage

Marivaux, surnommé  "le Néologue"  par Voltaire, fut surtout l'objet de critiques et de railleries, de son temps et bien longtemps après sa mort, en raison de son style, particulièrement celui des comédies. Ce style n'a rien de précieux selon l'auteur, qui raille au contraire la vacuité du langage des précieuses. Il se présente comme une recherche du mot qui ne blessera ni l'autre ni soi-même, en recourant à la métaphore et à la périphrase pour ne pas avoir à dire le premier le fatidique "je t'aime". Ce langage de la séduction tentant d'éviter les barrières dressées par l'amour-propre constitue la modernité de Marivaux, dont l'héritage se fera sentir dans le théâtre de Musset et, plus près de nous, dans celui de Giraudoux.

Notes :

"De fait, au fond des  scènes d'aveu qui dominent le théâtre, il y a toujours un peu de comédie et de jeu, qu'on joue à soi-même en même temps qu'au partenaire, un jeu où se rencontrent la connaissance et l' ignorance, le camouflage inconscient et la conscience du camouflage. (...) Chaque pièce, chaque scène d'aveu combine différemment ces alliages microscopiques : savoir, ne pas savoir, savoir qu'on ne sait pas, dérober qu'on sait et cacher qu'on le dérobe..." -

Jean Rousset, Formeet signification, José Corti, 1982


"Le marivaudage est la concession réciproque que se négocient la sphère du désir, qui exige inconstance, méprise, stratagème et la sphère de l' ordre social, de la conservation de l'institué, de la loi. Le marivaudage, avec ses dénégations, ses équivoques, ses aveux indiscrets, reconnaît qu'il doit y avoir transaction entre les deux, traduction, pour aboutir au moment public de la gaieté partagée, du oui qu'ils se consentent, dans la surface de fête, de rire, de comédie" .

Michel Deguy, La Machine matrimoniale ou Marivaux, Gallimard,1981

L'expression populaire (( faire une scène )) indique bien l' aspect théâtral que peut revêtir le discours amoureux : (( Tout partenaire d'une scène rêve d' avoir le dernier mot. Parler en dernier, .. conclure ", c'est donner un destin à tout ce qui s'est dit, c'est maîtriser, posséder, dispenser, assener le sens. )) -

Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, Seuil, 1977





Par Cathou
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Jeudi 15 octobre 2009 4 15 /10 /2009 14:56

Le style de Marivaux, tout de légèreté, vante les plaisirs de l'amour et de la séduction. Il symbolise l' esprit de la société galante au début du XVIII ème  siècle. Familier des brillants salons de Mme de Lambert, Mme de Tencin et Mme Geoffrin, Marivaux, ruiné par la banqueroute de Law, va tenter de vivre de sa plume. Romancier et journaliste. il est parvenu à la postérité par son æuvre dramatique, une trentaine de pièces, légères et élégantes comédies écrites principalement de 1722.

I) Le jeu de l'amour et du hasard

Un stratagème au service de l'amour :

Silvia, jeune fille de bonne famille, attend la venue de son prétendant, Dorante. Leur mariage ayant été arrangé de convenance, elle ne connaît pas le jeune homme. Avec  l' accord de son père,
M. Orgon, elle imagine d'échanger les rôles avec sa servante Lisette : elles se feront passer l'une pour l'autre, ce qui permettra à Silvia d'examiner Dorante à loisir et de décider si le parti lui convient. Mais Dorante a eu exactement la même idée : dans une lettre au père de Silvia, il l'avertit qu'il échangera les rôles avec son valet Arlequin.  M. Orgon accepte complaisamment ce <<jeu >> qui doit permettre aux jeunes gens de se choisir selon les affinités de leur cæur, et non selon les apparences. Le reste de la pièce est alors une suite de quiproquos et de surprises : Silvia éberluée par les manières et le langage d'un valet en costume de maître ; Arlequin qui s'éprend de Lisette, pseudo-Silvia, etc. Jusqu'au dénouement attendu où tous les masques tombent : Sylvia épousera Dorante et Lisette, Arlequin.


L'éveil et la progression des sentiments :

"Le Jeu de l'amour et du hasard " séduit par la finesse des répliques, la cocasserie des situations, la subtilité de l'analyse psychologique, le charme et la drôlerie des personnages.
Marivaux sait saisir avec grâce et naturel l'éveil de l' amour dans le cæur des protagonistes ; le spectateur se délecte en suivant la progression des sentiments de Silvia et de Dorante, qui passent de la déception à la colère, et de la contrariété à la surprise. Les obstacles ne sont que passagers : dès la première ligne, on est assuré que l' amour triomphera. Cependant, par-delà la comédie d'amour, Marivaux se révèle un homme de l'Ancien Régime. En effet, la moralité sous-jacente au Jeu, c'est que les maîtres sont maîtres et que les valets restent valets. Ainsi, ce qui permet à Silvia et à Dorante de se reconnaître, malgré leur déguisement, c'est leur <<condition >> commune : constituant comme leur essence, elle se dévoile dans leur langage et leurs manières, ramenant chacun à la place qui est la sienne dans l' ordre social.

Extraits :

Arlequin, déguisé en Dorante, fait une entrée remarquée

ARLEQUIN -
Ah ! Te voilà, Bourguignon ! Mon porte-manteau et toi, avez-vous été bien reçus ici ?
DORANTE - ll n' était pas possible qu' on nous reçût mal, monsieur.
ARLEQUIN - Un domestique là-bas m' a dit d' entrer ici, et qu' on allait avertir mon beau-père qui était avec ma femme.
SILVIA - Vous voulez dire Monsieur Orgon et sa fille, sans doute, monsieur?
ARLEQUIN - Eh ! oui, mon beau-père et ma femme, autant vaut. Je viens pour épouser, et ils m' attendent pour être mariés ; cela est convenu ; il ne manque plus que la cérémonie, qui est une bagatelle.
SILVIA - C' est une bagatelle qui vaut bien la peine qu' on y pense.
ARLEQUIN - Oui, mais quand on y a pensé, on n'y pense plus.
SILVlA, bas à Dorante - Bourguignon, on est homme de mérite à bon marché chez vous, ce me semble ?

                                              ***

Silvia est charmée malgré elle par un <<valet >>

SILVIA, à part.
- Mais en vérité, voilà un garçon qui me surprend, malgré que j' en aie ... (Haut.) Dis-moi, qui es-tu, toi qui me parles ainsi ?
DORANTE - Le fils d' honnêtes gens qui n' étaient pas riches.
SILVIA - Va,je te souhaite de bon cæur une meilleure situation que la tienne, et je voudrais pouvoir y contribuer ; la fortune a tort avec toi.
DORANTE - Ma foi, l' amour a plus tort qu' elle ; j' aimerais mieux qu' il me fût permis de te demander ton cæur, que d' avoir tous les biens du monde.
SILVIA, à part. - Nous voilà, grâce au ciel, en conversation réglée. (Haut.) Bourguignon, je ne saurais me fâcher des discours que tu me tiens  ; mais je t' en prie, changeons d' entretien. Venons à ton maître. Tu peux te passer de me parler d' amour, je pense ?
DORANTE.- Quitte donc ta figure.
SILVIA. - Ah ! je me fâcherai  ; tu m'impatientes. Encore une fois, laisse là ton amour.
SILVlA, à part. -A la fin,je crois qu'il m'amuse... (Haut.) Eh bien, Bourguignon, tu ne veux donc pas en finir ? Faudra-t-il que je te quitte ? (A part) Je devrais déjà l' avoir fait.

Notes :


"Les termes   "marivaudage"  et " marivauder"  se manifestent pour la première fois vers 1760. (...) Dans un article d'histoire littéraire sur Marivaux, par exemple, Jean Fabre définit ainsi le marivaudage : .. une façon de faire et de dire l'amour ".

John Kristian Sanaker, Le Discours mal apprivoisé, Essai sur le dialogue de Marivaux,
Solum Vorlag, Oslo, 1987


"Des ressorts psychologiques mis en æuvre ici, un, il est vrai, a été rencontré plusieurs fois : la peur de la femme ou de la jeune fille devant le prétendant inconnu, sa crainte à l'égard du mariage lui-même qui représente pour elle l'aliénation sans retour. Mais tous les prédécesseurs de Marivaux avaient esquivé
le second, le conflit d'un amour naissant aux prises avec le préjugé".

 Frédéric Deloffre et Françoise Rubellin, Le Jeu de l' amour et du
hasard, notice, dans Théâtre complet de Marivaux, Bordas, 1989.


"Dorante est une âme d'une juvénile clarté et spontanée : aussitôt qu'il a acquis une certitude sur ses sentiments, il cesse d'abuser Silvia, alors que celle ci se détermine à pousser l' épreuve bien au-delà. (...) Le spectateur du XX ème  siècle, que n'émeut plus l'idée de " mésalliance ", doit bien prendre la mesure du sacrifice que Dorante consent à la jeune fille : épouser une soubrette représente, en 1730, une véritable déchéance".

Maurice Descotes, Les Grands rôles du théâtre de Marivaux P.U.F. 1972

II) Les fausses confidences

"Les Fausses Confidences", comédie en trois actes, fut représentée au Théâtre-Italien le 16 mars 1737 avec un succès fort mitigé, sept ans après  "Le Jeu de l'amour et du hasard". Avec cette dernière, elle est  considérée comme un des chefs- d'æuvre de Marivaux et a une place de choix dans le répertoire de la Comédie- Française.


Un intrus chez Araminte

Dorante, un jeune homme qui n'a point de bien, est amoureux de la riche veuve Araminte. Conseillé par son valet Dubois, il  se fait engager comme secrétaire par cette femme malgré l'opposition de la mère de celle-ci, Mme Argante. Dubois commence ses manigances auprès d'Araminte en lui recommandant de se débarrasser de Dorante, follement amoureux d'elle. Araminte va devoir lutter entre sa compassion pour Dorante qui, à son insu se transforme en amour, et ses intérêts qui l'invitent à suivre l'avis de sa mère. Un portrait d'Araminte, mis exprès chez Dorante et prétendument découvert par Dubois, instruit tout le monde de l'amour de Dorante. Araminte se plaint à Dubois de son zèle mais est obligée de prendre une décision, car elle ne peut garder un secrétaire amoureux. Pressée par ces circonstances artificiellement créées, irritée des instances de sa mère, qui envisageait pour elle un mariage brillant, elle se décide à "faire la fortune" de Dorante en l'épousant malgré leur différence sociale.

Une comédie légèrement grinçante

Cette pièce très subtile offre deux intérêts majeurs : le premier ressortit au thème si souvent traité de la "surprise de l'amour". On suit, pas à pas, le comportement de la jeune veuve Araminte que Dubois oblige quasiment à tomber amoureuse . Le rôle de Dubois est loin d' être innocent : il use avec jubilation de son intuition psychologique et de son pouvoir de persuasion. Sous couvert d'aider Araminte de ses avis, il la
pousse par ses "fausses confidences" dans ses derniers retranchements. Dorante, complice de Dubois, pourrait être confondu avec un simple coureur de dot si ses inquiétudes et l'aveu final qu'il fait à Araminte de leur supercherie ne le lavaient de ce soupçon. Le second intérêt de la pièce relève d'une étude des mæurs d'une société en mutation, non dénuée de certains traits de satire. Nous sommes chez une femme riche qui envisage de se marier pour éviter un procès. Chacun songe à soi. Marion, la camériste sacrifiée, doit renoncer avec le sourire à son beau rêve d'épouser Dorante pour ne pas perdre sa place. L'intérêt personnel régit tous les actes.

Extraits :

Acte 1, scène 14

DUBOIS-.
Si je le connais, Madame ! si je le connais ! ah ! vraiment oui ;  et il me connaît bien aussi. N'avez-vous pas vu comme il se détournait, de peur que je ne le visse ?
ARAMINTE-.  Il est vrai, et tu me surprends à mon tour. Serait il capable de quelque mauvaise action, que tu saches ? Est-ce que ce n' est pas un honnête homme ?
DUBOIS-. Lui ! il n'y a point de plus brave homme dans toute la terre, il a, peut-être, plus d'honneur à lui tout seul que cinquante honnêtes gens ensemble. Oh ! c' est une probité merveilleuse ;  il n'a peut-être pas son pareil.
ARAMINTE  Eh ! de quoi peut-il donc être question ? D' où vient que tu m' alarmes ? En vérité,j' en suis toute émue.
DUBOIS- 
Son défaut, c' est là. (il se touche le front.) C' est à la tête que le mal le tient.
ARAMINTE. - A la tête ?
DUBOIS- . Oui, il est timbré, mais timbré comme cent.
ARAMINTE.  Dorante ! il m' a paru de très bon sens. Quelle preuve as-tu de sa folie ?
DUBOIS-. Quelle preuve ? Il y a six mois qu' il est tombé fou il y a six mois qu' il extravague d' amour, qu' il en a la cervelle brûlée, qu'il en est comme un perdu  ; je dois bien le savoir, car j' étais à lui, je le servais, et c' est ce qui m'a obligé de le quitter ; et c' est ce qui me force de m' en aller encore ; ôtez cela, c'est un homme incomparable.

                                                ***

Acte III,scène 12

ARAMINTE. - Vous donner mon portrait ! Songez-vous que ce serait avouer que je vous aime ?
DORANTE.- Que vous m' aimez, Madame ! Quelle idée ! Qui pourrait se l' imaginer ?
ARAMINTE, d'un ton vif et naïf.
- Et volà pourtant ce qui m' arrive.
DORANTE,se jetant à ses genoux. - Je me meurs !
ARAMINTE  Je ne sais plus où  je suis : modérez votre joie ; levez vous Dorante.
 DORANTE se lève et dit tendrement. - Je ne la mérite pas cette joie qui me transporte ; je ne la mérite pas, Madame ; vous allez me l'ôter, mais n'importe, il faut que vous soyez instruite.
ARAMINTE étonnée. - Comment ! Que voulez-vous dire ?
DORANTE. Dans tout ce qui s' est passé chez vous, il n'y a rien de vrai que ma passion, qui est infinie, et que le portrait que j' ai fait. Tous les incidents qui sont arrivés partent de l' industrie d' un domestique qui savait mon amour, qui m' en plaint, qui, par le charme de l' espérance du plaisir de vous voir, m' a pour ainsi
dire forcé de consentir à son stratagème : il voulait me faire valoir auprès de vous.

Notes :

Marivaux a presque toujours écrit pour le Théâtre-Italien. Il  sut ainsi redonner à cette troupe qui lui plaisait un éclat qu'elle avait perdu au début du siècle. Pour le lecteur du XX  ème  siècle ; la troupe des "Italiens" reste indissolublement liée au nom de Marivaux, alors qu'aux yeux des amateurs du XVII ème siècle, ce théâtre avait un prestige moindre que le Théâtre-Français.

Marivaux n'a donc jamais connu de succès brillant de son vivant. Ses contemporains lui reprochaient la monotonie de ses sujets, tel le marquis d'Argens qui remarquait:  "il y a un défaut dans ses pièces, c'est qu'elles pourraient être presque toutes intitulées La Surprise de l'amour", et leur trop grande subtilité psychologique que Voltaire raillait en disant qu'il pesait  "des æufs de mouche dans des balances de toile d'araignée".

Marivaux a pourtant créé une forme originale d'analyse des rapports amoureux à leurs débuts. La simplicité classique s'offusquait de ce propos, "mélange le plus bizarre de métaphysique  subtile et de locutions triviales, de sentiments alambiqués et de dictons populaires".

La Harpe

C'est cette subtilité extrême de la description des premiers émois amoureux qu'on a baptisée marivaudage". Ce terme, dont la valeur péjorative est destinée à critiquer le maniérisme et l'affectation exagérée de cette analyse, définit le "créneau" étroit auquel Marivaux doit son renom actuel de moraliste et de fin psychologue.

Par Cathou
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    

Présentation

Rechercher

Syndication

  • Flux RSS des articles

Images Aléatoires

  • 280px-Montesquieu_Defense.jpg
  • neveu-de-rameau-manuscrit.jpg
  • 280px-Balzac-lucien.jpg
  • Statue_de_Britannicus.jpg
  • robert-de-clarri.jpg
  • t_chabert-3.jpg

Texte Libre











   

référencement gratuit

Meilleur du Web : annuaire des meilleurs sites Web.






DANTE


                                                                                                      Béatrice Portinari



Dante par Giotto








Première page de la Divine Comédie


************************************************




SOPHOCLE





Sophocle

                                                                                                            


     
       

                      

                                                                                                       Antigone





pythagore                                                       PythagoreLe Banquet







Platon par Raphaël





Aristote








Aristote par Raphaël




alexandre

Alexandre à une bataille






















Ruteboeuf par Clément Marot
<
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés