Vendredi 16 octobre 2009 5 16 /10 /Oct /2009 12:37


1741 - 1803




Pierre Ambroise François Choderlos de Laclos, né à  Amiens, le 18 octobre 1741, et mort à  Tarente  le  5 septembre 1803 , est un  écrivain  et officier militaire français, il fut même l' inventeur du boulet creux, ou obus. Homme de guerre, rompu dans l' art de Vauban, il semble avoir transmis son sens de la stratégie à  ses héros, qui mènent leurs intrigues amoureuses comme un jeu d' échecs. Derrière le romancier perce le mathématicien. Ce cas unique dans la littérature française, a été longtemps considéré comme un  écrivain aussi scandaleux que le Marquis de Sade ou
Restif de la Bretonne.

Les Liaisons dangereuses (1782) sont un roman présenté sous forme épistolaire (il est entièrement composée de cent soixante-quinze lettres). Il partage cette particularité avec "La Nouvelle Héloïse" (1761) de Jean-Jacques Rousseau, autre chef d' oeuvre du roman français au XVIII ème siècle.

Le libertinage du vicomte de Valmont

Libertin, expert en séduction, le vicomte de Valmont tente de vaincre la résistance amoureuse de la  résidente de Tourvel, dont il se sent amoureux. Seule la conquête peut le guérir d'un sentiment aussi humiliant. Mais la marquise de Merteuil, sa complice dont il fut autrefois l'amant, lui demande d'accomplir pour elle une vengeance. Opération facile puisqu'il s'agit, pour la venger d'un de ses amants, de corrompre la jeune fiancée de celui-ci, tout juste sortie du couvent. L'affaire est rendue plus aisée encore par le fait que Danceny, le confident de Valmont, est l'objet de l'amour de la jeune fille, Cécile de Volanges. Grâce aux manoeuvres de la marquise de Merteuil, Valmont se retrouve dans le château de sa tante avec la présidente et la jeune Volanges. Valmont a tôt fait de rendre celle-ci libertine à son insu, sans toutefois la détourner de Danceny. Bientôt elle doit avorter. Elle se réfugie dans un couvent et prend le voile.

Un ouvrage corrosif

Il s'agit alors pour Valmont de mener à bien la conquête de la présidente qu'il aime. Affaire délicate dans laquelle le vicomte doit jouer avec doigté ; il doit retourner la vertu de la présidente contre elle-même : pour le sauver elle doit céder. Ce qu'elle finit par faire. Mais la marquise de Merteuil, piquée dans son orgueil par les sentiments que la présidente éveille chez Valmont, lui demande de rompre, s'il veut bénéficier à nouveau de ses faveurs. La présidente ne survivra pas à cette rupture. Déçu dans son attente, Valmont rompt avec la marquise. Le sort change alors de camp : la marquise dévoile le stratagème à Danceny, qui tue Valmont en duel ; quant à la Merteuil, ruinée, défigurée par la vérole, elle doit quitter le pays.

Roman corrosif qui n'a rien perdu de sa force, "Les Liaisons dangereuses" sont un ouvrage remarquable qui reflète l'esprit du XVIII ème siècle (de Sade plutôt que celui de Rousseau). La fin, cependant, apparaît négligée, et son moralisme semble concédé par l'auteur à la société bien-pensante de l'époque. Un livre efficace, mais qui doit être lu avec précautiøn.
                                                                                                                
Illustration de la lettre X des
                                                                                            Laisons Dangereuses 1796

Extrais :

LETTRE  XLII  a
LE VICOMTE DE VALMONT À LA MARQUlSE DE MERTEUlL

(...) Cette complaisance de ma part est le prix de celle qu' elle vient d'avoir, de me servir de pupitre pour écrire à ma belle Dévote, à qui j' ai trouvé plaisant d' envoyer une Lettre écrite du lit et presque d' entre les bras d' une fille, interrompue même pour une infidélité complète, et dans laquelle je lui rends un compte exact de ma situation et de ma conduite. Émilie, qui a lu l' Épître, en a ri, comme une folle, et j'  espère que vous en rirez aussi, comme il faut que ma Lettre soit timbrée de Paris, je vous l' envoie.

                                                                                                                     De P..., ce 30 août 17**.
                                               ***

LETTRE XLVIII

LE VlCOMTE DE VALMONT À LA PRÉSlDENTE DE TOURVEL
(Timbrée de Paris)

C' est après une nuit orageuse, et pendant laquelle je n' ai pas fermé l'oeil ; c' est après avoir été sans cesse ou dans l'agitation d' une ardeur dévorante, ou dans l' entier anéantissement de toutes les facultés de mon âme, que je viens chercher auprès de vous, Madame, un calme dont j' ai besoin, et dont pourtant je n' espère pas jouir encore. En effet, la situation où je suis en vous écrivant me fait connaître, plus que  jamais, la puissance irrésistible de l' amour ; j' ai peine à conserver assez d' empire sur moi pour mettre queque ordre dans mes idées ; et déjà je prévois que je ne finirai pas cette Lettre, sans être obligé de l'interrompre. (...)

Tout semble augmenter mes transports : l'air que je respire est brûlant de volupté ; la table même sur  laquelle je vous écris, consacrée pour la première fois à cet usage, devient pour moi l'autel sacré de l'amour, combien elle va s' embellir à mes yeux ! J' aurai tracé sur elle le serment de vous aimer toujours ! Pardonnez, je vous en supplie, au désordre de mes sens. Je devrais peut-être m' abandonner moins à des  transports que vous ne partagez pas : il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse qui s' augmente à chaque instant, et qui devient plus forte que moi. Je reviens à vous, Madame, et sans doute j'y reviens toujours avec le même empressement. Cependant le sentiment du bonheur a fui loin de moi ; il a fait place à celui des privations cruelles. A quoi me sert-il de vous parler de mes sentiments, si je cherche en vain les moyens de vous convaincre ? (...) après tant d' efforts réitérés, la confiance et la force m'abandonnent à la fois.
                                                                                      
Écrite de P..., datée de Paris, ce 30 août 17**.


Notes :


Publiées en 1782, Les Liaisons dangereuses firent rapidement scandale : Choderlos de Laclos fut mis à l'index, les salons de la capitale lui furent fermés et il fut menacé dans sa carrière de soldat. Au XIX ème siècle, l'ouvrage fut même interdit par les tribunaux.

Les Liaisons dangereuses sont avant tout "un roman d'analyse dans la tradition française, une sombre  planche d'anatomie morale"

Paul Bourget,  Essais de psychologie contemporaine

Giraudoux voit en Laclos un "petit Racine aidé par Vauban."

"Ce livre, s'il brûle, ne peut brûler qu'à la manière de la glace. (...)

Ici comme dans la vie, la palme de la perversité reste à la femme. (...) "(...) Livre de sociabilité, terrible,
mais sous le badin et le convenable." .

Baudelaire

Néammoins, nous lisons dans Les Liaisons dangereuses, de la plume de la marquise de Merteuil s'adressant à Valmont : "N'avez-vous pas encore remarqué que le plaisir, qui est bien en effet l'unique mobile de la  réunion de deux sexes, ne suffit pourtant pas pour former une liaison entre eux ? et que s'il est précédé du désir qui rapproche, il n'en est pas moins suivi du dégoût, qui repousse ? C'est une loi de la nature, que l'amour seul peut changer..."

Pierre Choderlos de Lados, Les Liaisons dangereuses (CXXX
I)

Par Cathou
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Vendredi 16 octobre 2009 5 16 /10 /Oct /2009 14:12


1712 - 1778

Henri Berson disait : "Rousseau est par excellence l'homme que l'on discute sans le connaître" .
 

La personne et l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau fascinent. Pour beaucoup, il est au centre des valeurs essentielles à notre monde : les idées de liberté, d'égalité, la Révolution française, les grands thèmes de la littérature et des sciences humaines.
Nul mieux que Rousseau n'a annoncé les temps nouveaux : c'est le seul penseur qui, à partir de la fiction de l'impossible, crée du possible. Son rêve a produit un nouveau monde. Si Jean-Jacques Rousseau a été l'objet de jugements aussi contradictoires, c'est qu'il a pris une position résolument novatrice dans tous les domaines qu'il a abordé.

En plein XVIII ème siècle, il plaide pour les droits des déshérités, il affirme que l'éducation doit commencer par le caractère et qu'elle doit tendre à former des hommes plus que des esprits. Il excelle à traquer les stratégies du désir, il proclame que la souveraineté est une et indivisible, il dénonce le théâtre-spectacle qui isole les individus, il prône le respect de la nature et il met en garde sur les dangers de la théorie du progrès.



Né à Genève le 28 juin 1712, d'une famille protestante d'origine française, Jean-Jacques Rousseau perdit sa mère en naissant. Son père, Isaac Rousseau était d'humeur fantasque. L'enfant, livré à lui-même, puisait sans discernement dans sa bibliothèque : "l'Astrée"  (roman pastoral d'Honoré d'Urfé, publié de 1607 à 1627) éveilla de bonne heure son esprit romanesque, Plutarque sa passion de la vertu. Le père dut s'exiler à la suite d'une rixe et JEAN-JACQUES, mis en pension à Bossey, chez le pasteur LAMBERCIER, y vécut deux années heureuses en pleine campagne, abandonné à sa paresse et à ses rêves (1722-1724). De retour à Genève, il fut mis en apprentissage en 1727 chez le graveur DUCOMMUN qui le traitait brutalement : timide et fier, l'enfant devint dissimulé, menteur, fainéant et chapardeur. De treize à seize ans, il mène la vie rude et humiliante de l'apprenti, chez un maître "rustre et violent", qui le prive, le bat, lui interdit de lire, le tyrannise et l'abrutit. Dégoûté, il  s'enfuit de Genève un soir de mars  1728.
Un curé catholique des environs l'envoie alors à Annecy, chez une convertisseuse patentée du roi de Sardaigne, Madame de Warens, alors âgée de 29 ans :

<<Un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d'une
gorge enchanteresse, rien n'échappa au coup d'æil du jeune prosélyte; car je devins à l'instant le sien, sûr qu'une
religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis..>> (Confessions).

C'est ainsi que Jean-Jacques, à seize ans, renonça à la fois à sa religion et à sa patrie, pour chercher tendresse et fortune chez les papistes.

L'adolescent vagabond (1728-1732)

Jean-Jacques s'en va d'abord, à pied, à Turin, pour abjurer le protestantisme à l'hospice des catéchumènes*. Après quoi, laissé sans ressources, il devient commis chez une jolie marchande dont le mari, jaloux, le chasse - puis laquais dans deux maisons nobles. Dans la première, la honte d'avouer qu'il a volé un ruban lui fait commettre "le plus grand crime de sa vie" en chargeant de ce vol une jeune servante. Dans la seconde, on remarque son intelligence et on veut faire de lui un secrétaire, mais il se sauve pour courir l'aventure sur les routes avec un gamin de son âge. Il  retourne chez Mme de Warens, puis se livre à d'interminables errances à pied à travers la Suisse et la France. Il est successivement séminariste, chanteur, compositeur de musique (sans la savoir), convoyeur de femmes de chambre, ordonnance à Paris et copiste à Lyon. Enfin, Mme de Warens décida de le garder près d'elle. Il avait vingt ans.
*
dans
la tradition  chrétienne une personne qui n'est pas encore baptisée, mais qui s'instruit pour le devenir.


                         Mme de Warens

L'autodidacte heureux (1732-1740)

Jean-Jacques
habite désormais à Chambéry, chez "Maman", où il mène une vie aussi simple que douce, tantôt employé au cadastre, tantôt maître de musique, à la fois factotum, fils et amant de sa protectrice.
Cette dernière qualité, qu'il ressent comme incestueuse, ne laisse pas de le perturber, et en 1735  il tombe malade. Mme de Warens loue alors la maison de campagne des Charmettes où Rousseau, toujours malade mais parfaitement heureux dans la nature, travaille opiniâtrement à se donner une culture encyclopédique.

<<Car pour peu qu'on ait un vrai goût pour les sciences, la première chose qu'on sent en s'y livrant, c'est leur liaison qui fait qu'elles s'attirent, s'aident, s'éclairent  mutuellement, et que l'une ne peut se passer de l' autre>>. (Confessions).

De temps à autre, il voyage, à Genève, à Montpellier pour "prendre les eaux". Dans ce dernier voyage, il rencontre Mme de Larnage, à qui il doit de "ne pas mourir sans avoir connu le plaisir". Mais à son retour, il se trouve remplacé près de " Maman",  par un garçon perruquier, un costaud bruyant nommé Witzenried. Précipité dans la solitude, Rousseau doit songer désormais à vivre pour lui-même.

Réussir à Paris (1740-1750)

Chez Mme de Warens, Jean-Jacques avait acquis non seulement la vocation de la musique et le goût de la nature, mais des relations et une culture françaises ; et il s'était pris de passion pour la France à travers sa littérature. Il s'était pris aussi d'une ambition très conformiste. Sous l'influence de sa bienfaitrice il avait :

... Abjuré pour toujours les maximes féroces
Du préjugé natal fruits amers et précoces
Qui dès les jeunes ans par leurs âcres levains
Nourrissent la fierté des cæurs républicains
..
Il ne serait pas bon dans la société
Qu'il fût entre les rangs moins d'inégalité...
(Épître à Parisot, 1742.)


C'est donc dans l'intention de plaire et réussir, comme Voltaire, qu'après un essai manqué de préceptorat chez M. de Mably, grand-prévôt de Lyon (le malheureux Jean-Jacques avait tenté d'appliquer les principes de Montaigne en raisonnant avec ses élèves !), Rousseau monte à Paris en 1742, avec sous son bras une comédie à faire jouer et un système de notation musicale à présenter à l'Académie des Sciences.

A Paris, Rousseau plaît, certes, surtout aux dames, mais ne réussit pas pour autant. Son système de musique est reçu, mais non édité, sa comédie reste en plan avec son premier opéra. Il se lie avec Diderot, qui sera son meilleur ami pendant seize ans, et pour tâcher de percer, fréquente le monde des fermiers généraux, où on l'apprécie, bien qu'on essaie parfois de le faire dîner à l'office.

En 1743, première année du gouvernement personnel de Louis XV, Rousseau devient secrétaire de l'ambassadeur de France à Venise, dont il faut maintenir la neutralité dans la guerre de succession
d'Autriche. Rousseau prend sa fonction au sérieux et travaille utilement. Mais son patron, le noble M. de
Montaigu, est un imbécile qui ne supporte pas la supériorité de son secrétaire et l'oblige à démissionner.
Cette expérience commence à faire de Rousseau un penseur politique.

Et c'est à Venise, République aristocratique et défectueuse, qu'il conçoit la première idée de ses "Institutions politiques". Ayant  vu que tout tenait à la politique, et que, de quelque façon qu'on s'y prît, aucun peuple ne serait jamais que ce que la nature de son gouvernement le ferait être, il se consacrera désormais à la recherche du "meilleur gouvernement possible", à savoir celui dont la nature est propre à former le peuple le plus vertueux, le plus éclairé, le plus sage, le meilleur enfin ; jamais plus il ne séparera la morale de la politique.

En attendant, Rousseau revient à Paris sans un sou, et accepte un poste de secrétaire chez les Dupin, famille de fermiers généraux. Il compose comédies, petits vers et opéras, et court les châteaux de la Loire ; mais il se sent mal à l'aise dans ce monde qui n'est pas le sien, où il faut savoir parler pour ne rien dire, rire des choses sérieuses, et dépenser en pourboires plus qu'on ne gagne en dîners. Par compensation, il se lie en 1745 avec une servante d'auberge stupide et illettrée, Thérèse Levasseur, qui ne  l'effraie pas comme les grandes dames dont il est l'éternel amoureux transi.

Comme il a honte de Thérèse, Rousseau ne l'épouse pas ; mais il n'en doit pas moins traîner, vivant à ses crochets, sa famille nombreuse et rien moins qu'honorable. Cette situation fausse est à l'origine de l'abandon des cinq enfants de Rousseau - abandon que sur le moment personne ne semble lui avoir reproché.

D'accord, cependant, avec son ami Diderot, il entreprend de travailler (gratis) pour l' Encyclopédie et rédige les articles sur la musique. Mais Diderot est emprisonné à Vincennes en 1749, pour avoir publié la "Lettre sur les aveugles". Rousseau, en lui rendant visite vers le 25 août, lit dans un journal la question
proposée par l'académie de Dijon pour le prix de l'année suivante : Si le progrès des sciences et des arts a
contribué à corrompre ou à épurer les mæurs ? A l'instant de cette lecture, il "voir un autre univers" et
"devient un autre homme". C'est "l'illumination de Vincennes", qui décidera de son æuvre et de son destin. Dégoûté des courbettes inutiles, Rousseau cesse de s'étouffer dans ses tentatives d'adaptation sociale, et choisit d'être quelqu'un plutôt que quelque chose. Il renie ses propres reniements et se retrouve d'accord avec lui-même, en même temps que son expérience s'ordonne en une vision du monde cohérente et qui ne changera plus. Il écrit dans la fièvre le "Discours sur les Sciences et les Arts", où il soutient que la culture et la civilisation, aux mains des riches, ne sont que guirlandes de fleurs dissimulant les chaînes dont les pauvres sont chargés, et que le progrès des sciences et des arts n'a servi qu'à accroître le luxe des uns et la dépendance des autres. En exemple des vertus désormais perdues, il cite les
anciens Romain
les Spartiates, et les Sauvages, qui savent vivre et mourir pour la liberté.

Le citoyen philosophe (1750-1755)

Les polémiques suscitées par son premier discours obligent Rousseau à préciser sa pensée "La première source du mal est dans l'inégalité", écrit-il dans sa Réponse au roi de Pologne ;  et à se définir lui-même. Il décide alors de mettre sa vie en accord avec ses écrits : il abandonne sa place, qu'il venait d'obtenir, de caissier chez Francueil, et entreprend de gagner sa vie par un travail manuel, en copiant de la musique. Après quoi, il s'engage à fond dans le combat  philosophique. Il prend parti, aux côtés de ses amis Diderot et Grimm, dans la  ((Querelle des Bouffons )) et par son opéra rustique "Le Devin de village (1752) comme dans la "Lettre sur la musique française" (1753), il prône une musique ((naturelle )), mélodique et populaire. Dans l' Encyclopédie,  il compose en 1753, dans la forêt de Saint-Germain son second discours et l'expression la plus élaborée de son système : "Sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes", par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève. Il le dédie à la ville de Genève, où il retourne en 1754 abjurer le catholicisme et reprendre son titre de citoyen, projetant même de s'y installer définitivement.

Mais ni à Paris ni à Genève, Rousseau ne pourra se réaliser. Seules ses riches relations de Paris peuvent lui payer assez cher ses copies de musique, et il  leur est toujours redevable de quelque charité. Sa Réforme  morale et sa tenue négligée font de lui un objet de curiosité publique, et son escalier ne désemplit pas. Son "Devin de village" obtient un triomphe à Fontainbleau et Louis XV en personne offre une pension... que Rousseau refuse, à la fois par timidité , et par fierté :

 "
Adieu la vérité, la liberté, le courage [...] Il ne fallait plus que flatter ou me taire en recevant cette pension : encore, qui m'assurait qu'elle me serait payée ? Que de pas à faire, que de gens à solliciter" ! (Confessions).

Mais cette originalité provocante est mal vue, même de ses amis les philosophes. Les musiciens de l'Opéra, mécontents de la "Lettre sur la musique française", le pendent en effigie et lui volent le produit du ""Devin". Les académiciens de Dijon ne lisent même pas jusqu'au bout le "Discours sur l'inégalité", trop subversif.

Ce Discours plut à Diderot (qui y collabora) mais non à Voltaire. "Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage" persifla-t-il. Et sur les marges de son exemplaire : "Voilà la philosophie d'un gueux qui voudrait que les riches fussent volés par les pauvres ! "

Quant aux Genevois, peu soucieux de suivre les leçons de Rousseau en retournant à leur égalité et leur pauvreté originelles, ils songeaient plutôt à prendre l'air de Paris au voisinage de Voltaire, qui s'installait
aux "Délices" en 1755. Dès lors, Rousseau renonça à s'établir à Genève - comptant du reste être
plus libre en France comme étranger.


Vitam impenderevero (1756-1762)

Où s'en aller travailler en paix ? Mme d'Épinay, épouse de fermier général, offre à Rousseau une petite maison dans le parc de son château de campagne, à la Chevrette près de Montmorency. Délirant du bonheur d'être en liberté dans la nature, Rousseau fait des plans : le matin à la copie, l'après-midi à penser dans la forêt avec un calepin et un crayon, les soirées entre Thèrèse et son chien. Ses projets de travail : les "lnstitutions politiques" d'abord ; (inachevées, leur préface sera publiée sous le titre de Contrat social) ; des Extraits critiques de l'abbé de Saint-Pierre, ensuite ; "la Morale sensitive" ou le "matérialisme du  sage" (elle passera en partie dans La Nouvelle Héloise) ; enfin un "Traité d'éducation", qui deviendra "L'Émile". Rousseau travaille aussi à "l'Essai sur l'origine des langues", à l'occasion d'une polémique avec Rameau, son ennemi en musique.

Dix-huit mois plus tard, chassé ignominieusement de son hermitage, Rousseau fuyait en plein hiver, malade et désespéré, brouillé avec ses protecteurs et tous ses amis. Pourquoi ? Pour des raisons privées d'abord. "ivre d'amour sans objet", en arrivant dans la nature, Rousseau s'était plu à la peupler de créatures idéales, se figurant en imagination  "les deux idoles de [son] coeur, l'amour et l'amitié", sous les traits de deux belles jeunes femmes : il avait ainsi commencé, toutes affaires cessantes, à écrire "La Nouvelle Héloise",
lorsque apparut la comtesse Sophie d'Houdetot, belle-soeur de sa protectrice et maîtresse de son ami Saint-Lambert, alors aux armées (on ét
ait en pleine guerre de Sept
ans).

Par Cathou
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Samedi 17 octobre 2009 6 17 /10 /Oct /2009 14:35


Cruellement incompris de ses contemporains, l'auteur tente l'impossible réconciliation par la plus folle des audaces : se raconter tout entier dans sa vérité nue.

Parmi les nombreux ennemis de Rousseau, un surtout a montré de l'acharnement : Voltaire. Le conflit, sans cesse relancé par l' un ou par l' autre, fit tant de bruit que les deux noms devinrent vite totalement  inséparables !
Témoignage d'une vie, "Les Confessions"   sont aussi une "arme polémique" contre les adversaires de Rousseau qui ambitionne  de répondre à la calomnie par la vérité des faits.


I) Les Confessions


  Le prophète déchiré :

Jean-Jacques Rousseau
a bouleversé tout ce qu'il a touché. Musicien, il invente un nouveau système de notation musicale ; pédagogue, il propose des méthodes d'éducation d'une hardiesse inconcevable ; penseur, il définit la notion de "contrat social", qui jeta les fondements de la démocratie moderne. Enfin, écrivain, il révolutionne la littérature en osant, par l'invention de l'autobiographie, braver de front les conventions de son époque. Un seul mot, en effet, peut résumer "
Les Confessions", æuvre qu'il achève en 1770 : "moi." C'est un affront au XVIII ème siècle rationaliste et extraverti, la négation, le reniement des valeurs de toute une société. Et en même temps, bien sûr, c'est le modèle, la bible dont s'inspireront au XIX ème  tous les  romantiques. Mais, négateur de son siècle et prophète d'un siècle encore inexistant, Jean-Jacques Rousseau n'appartient à aucun lieu, aucune époque ; il est pour cela un homme déchiré, et profondément malheureux. Cet aspect humain, ce témoignage d'une authentique souffrance ne sont pas le moindre aspect de la prodigieuse modernité de cet auteur, né en 1712, mort en 1778, et honoré au Panthéon depuis 1794.

La pureté perdue :

Dans la première partie des "Confessions",  Rousseau décrit son enfance et sa jeunesse : périodes  d'insouciance, de liberté, de grands voyages et d'espaces infinis. Genève, la Savoie, Turin, puis l'immense Paris apparaissent cependant comme un parcours régressif, qui entraîne le jeune homme de la pureté vers la corruption. La rencontre, puis la séparation avec Mme de Warens, qui restera la femme de sa vie, rythment ce mouvement toujours descendant. La seconde partie est nettement plus noire. Rousseau mène alors une vie retranchée, qui coïncide paradoxalement avec célébrité et gloire : celles-ci en effet ont achevé de "souiller" Jean- Jacques, en l'éloignant de sa nature originelle. Aigri, Rousseau déforme les faits. Son récit devient plaidoyer puis sombre dans la paranoïa.

                                                                                                                                                    
Extraits :

C' était un passage derrière sa maison, entre un ruisseau à main droite qui la séparait du jardin, et le mur de la cour à gauche, conduisant par une fausse porte à l' église des Cordeliers. Prête à entrer dans cette porte, Mme de Warens se retourne à ma voix. Que devins-je à cette vue ! Je m' étais figuré une vieille dévote bien rechignée.. la bonne vieille dame de M. de Pontverre ne pouvait être autre chose à mon avis.
Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d' une gorge enchanteresse. Rien n'échappa au rapide coup d' æil du jeune prosélyte, car je devins à l'instant le sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener au paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d'une main tremblante, l' ouvre, jette un coup d' æil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne, qu' elle lit tout entière, e t qu'elle eût relue encore si son laquais ne l' eût avertie qu' il était temps d' entrer. "Eh ! mon enfant, me dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune .. c'est dommage en vérité." Puis, sans attendre ma réponse, elle ajouta : "Allez chez moi m' attendre .. dites qu'on vous donne à déjeuner .. après la messe j'irai causer chez vous."

                                 ***

Deux choses presque inalliables s' unissent en moi sans que j' en puisse concevoir la manière : un  tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître, embarrassées et qui ne se présentent qu' après coup. On dirait que mon cæur et mon esprit n' appartiennent pas au même individu. Le sentiment, plus prompt que l' éclair, vient remplir mon âme ; mais au lieu de m' éclairer, il me brûle et m' éblouit. Je sens tout et je ne vois rien. Je suis emporté, mais stupide ; il  faut que je sois de sang-froid pour penser. Ce qu' il y a d' étonnant est que j' ai cependant le tact assez sûr, de la pénétration,
de la finesse même, pourvu qu'on m' attende : je fais d'excellents impromptus à loisir, mais sur le temps je n'ai jamais rien fait ni dit qui vaille. Je ferais une fort jolie conversation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs. Le même soir, M. le duc d'Aumont me fit dire de me trouver au château le lendemain sur les onze heures, et qu' il me présenterait au Roi. (...) Je me figurais devant le Roi, présenté à Sa Majesté, qui daignait s' arrêter et m' adresser la parole. C' était là qu' il fallait de la justesse et de la présence d' esprit pour répondre. Ma maudite timidité, qui me trouble devant le moindre inconnu, m' aurait-elle quitté devant le Roi de France, ou m' aurait-elle permis de bien choisir à l'instant ce qu' il fallait dire ? Ce danger m'alarma, m' effraya, me fit frémir au point de me déterminer, à tout risque, de ne pas m'y exposer.



Notes :

"L'objet propre de mes confessions est de faire connaître exactement mon intérieur dans toutes les situations de ma vie."
"J'ai promis ma confession, non ma justification. C'est à moi d'être vrai, c'est au lecteur d'être juste."

Jean-Jacques Rousseau

"Rousseau fut toujours mon maître ; je l'ai lu, je puis dire, en tous sens ; et encore hier j'ai retrouvé dans Les Confessions une idée que je croyais bien avoir inventée."

Alain

"Les Confessions, ce titre est significatif. Avant Rousseau, aucun écrivain n'avait eu l'idée de révéler au
public les troubles les plus intimes de son âme, ses inquiétudes et ses tares, visibles seulement pour le regard de Dieu. Lui, dans une atmosphère d'orage traversée d'éclairs de chaleur, détruit soudain la politesse, la modestie et la discrétion. Avant Les Confessions, tous les écrivains étaient sincères, après seront seuls sincères ceux qui consentiront à dévoiler, avec une sorte de délectation raffinée, leurs vices, leurs défaillances, les parties honteuses de leur vie."

Kléber Haedens

"A tort ou à raison, Rousseau n'a pas consenti à séparer sa pensée et son individualité, ses théories et son destin personnel. Il faut le prendre tel qu'il se donne, dans cette fusion et cette confusion de l'existence et de l'idée."

Jean Starobinski


II) Du Contrat Social

Comment fonder le gouvernement le plus juste pour les hommes ?

Jean-Jacques,  si fier de se présenter comme "citoyen de Genève"  sur la première page du Contrat social (plublié en avril 1762), subit la haine de ses compatriotes et fut contraint à l' exil, car les Genevois jugèrent son texte dangereux pour l' ordre public. Rousseau s' intéressait comme penseur aux idées politiques,  mais il n'eut jamais la moindre intention d' engager une lutte ou de gouverner car,  dit-il, "si j' étais prince ou législateur,  je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu' il faut faire ; je le ferais, ou je me tairais".

De la servitude à la souveraineté populaire

Organisé en quatre livres, "le Contrat social" ou "Principes de droit politique" reprend l'idée chère à Rousseau que l' organisation des hommes en société est un mal nécessaire. Les hommes, isolés au départ, ont pu  s'associer et former des règles pour vivre ensemble. Le droit qui régit les sociétés est donc le fruit de conventions. Mais il contraint parfois la majorité à la servitude. La seule forme d' association qu' on puisse
considérer comme juste, c'est le "contrat social" par lequel chacun s'en remet à la volonté de tous. L'égalité de l'état de nature se trouve alors affermie par une égalité de convention, dite "égalité morale et légitime". En principe, le peuple ne peut pas se tromper sur son bien, mais il faut toujours veiller à ce qu'il ne soit pas manipulé au profit d'intérêts de groupes ou de particuliers. Inversement, le corps politique ne doit pas être amené à statuer sur des affaires individuelles, à la manière des juges. Ce principe est à l'origine de la formation des lois, don l'élaboration devrait être laissée à une intelligence supérieure, le "législateur". De même, le peuple ne peut pas se gouvemer lui-même en permanence, il lui faut remettre le pouvoir de faire exécuter ses lois. Le bon gouvernement fait grandir le peuple et accroît sa prospérité, mais il faut toujours le surveiller par des assemblées de députés élus.

Une place privilégiée

Rousseau
était écrivain en même temps que penseur, et il est toujours difficile de démêler si le travail de l'écriture se place chez lui avant les impératifs de la pensée philosophique. "Le Contrat social" manifeste pleinement cette ambiguïté, tant le style employé fait preuve d'élégance et de simplicité mises au service d'une réflexion très dense et souvent complexe. On ne peut guère considérer "Le Contrat social" en faisant abstraction du reste de l'æuvre. Il est comme une sorte de point d'aboutissement des trois Discours qui le  précèdent et dispose d'une place essentielle dans le mouvement des idées. Car l"e Contrat social" a connu un destin prestigieux, principalement à l'époque de la Révolution française. Il demeure un passage obligé de la philosophie politique.

Rousseau n' était pas un idéaliste éloigné des réalités humaines et politiques. Il  connaissait parfaitement
la société de son temps et avait une vision pessimiste des chances de réalisation de ses théories.

Extraits :

Les relations entre les hommes sont le fruit de conventions

Si je ne considérois que la force, et l'effet qui en dérive, je dirois ; tant qu'un Peuple est contraint d' obéïr et qu' il obéït, il fait bien ; .sitôt qu'il peut secouer le joug et qu'il le secoue, il fait encore mieux ; car,  recouvrant sa liberté par le même droit qui la lui a ravie, ou il est fondé à la reprendre, ou l'on ne l' étoit point à la lui ôter. Mais l'ordre social est un droit sacré,   qui sert de base à tous les autres. Cependant ce droit ne vient point de la nature.. il est  donc fondé sur des conventions. Il s' agit de savoir quelles sont ces conventions. Avant d' en venir-là je dois établir ce que je viens d' avancer.

                     ***


Seul le contrat social permet aux hommes de s'associer sans perdre leur liberté naturelle

Je suppose les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation dans l' état de nature, l' emportent par leur résistance sur les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne peut plus subsister, et le genre humain périroit s'il ne changeoit sa manière d' être.
Or comme les hommes ne peuvent engendrer de nouvelles forces, mais seulement unir et diriger celles qui existent, ils n' ont plus d' autre moyen pour se conserver,  que de former par aggrégation une somme de forces qui puisse l' emporter sur la résistance, de les mettre en jeu par un seul mobile et de les faire agir de concert.
Cette somme de forces ne peut naitre que du concours de plusieurs : mais la force et la liberté de chaque homme étant les premiers instrumens de sa conservation, comment les engagera- t-il sans se nuire, et sans négliger les soins qu' il se doit ?
Cette difficulté ramenée à mon sujet peut s' énoncer en ces termes.

"Trouver une forme d' association qui défende et protege de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s' unissant à tous n' obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu' auparavant ?" Tel est le problème fondamental dont le "Contract social" don
ne la solution.

Pour qu'un peuple se dote de lois justes, il faut des conditions

Ce qui rend pénible l' ouvrage de la législation, est moins ce qu' il faut établir que ce qu' il faut détruire ; et ce qui rend le succès si rare, c' est l' impossibilité de trouver la simplicité de la nature jointe aux besoins de la société. Toutes ces conditions, il est vrai, se trouvent difficilement rassemblées.
Aussi voit-on peu d' États bien constitués.

Notes :

"Ce qui constitue le fond de la pensée de Rousseau, ce à quoi elle fait constamment retour afin de se réenraciner dans son fondement et, de là, s'élancer à nouveau, c'est l'affirmation de l'égalité de principe des hommes libres. L'homme est autonomie, liberté posant ses décisions à partir d'elle-même ; il n'est ni pur objet ni pur animal. Aussi prétendre lui imposer des commandements qui ne viendraient pas de lui même,
auxquels il n'aurait pas consenti serait dénué de sens ; de manière homologue, l'obligation éthique ne prend
sens pour moi que dans la mesure où je lui ai accordé ma bonne volonté".

Jean-Pierre Siméon, La Démocratie selon Rousseau, Le Seuil, 1977r

"Rousseau prend place, dans son siècle, parmi les écrivains qui contestent les valeurs et les structures de
la société monarchique. Si différents qu'ils aient été, la contestation crée entre ces auteurs une  ressemblance et leur donne un air de fraternité : chacun d'eux pourra être considéré, à quelque titre, comme un ouvrier ou un annonciateur de la prochaine Révolution. Ainsi s'explique la réconciliation posthume de Rousseau et de Voltaire, leur commune apothéose, La gravure populaire les immortalisera côte à côte, travestis en génies lampadophores*, un candélabre à la main, répandant devant eux les lumières, et rayonnants d'éclat Luciférien".

Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l' obstacle, Gallimard, 1971

*
Terme d'antiquité grecque. Nom de ceux qui portaient les lumières dans les cérémonies religieuses.
Par Cathou
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Samedi 17 octobre 2009 6 17 /10 /Oct /2009 16:38



A la fin de sa vie, Rousseau, désormais en retrait de la société, évoque avec sérénité quelques épisodes intenses de son existene.


I) Les rèveries du promeneur solitaire

Les Rêveries
consacrent une nouvelle fois après Les Confessions la place novatrice accordée au "moi" dans une oeuvre littéraire. C' est toute une nouvelle sensibiité qui se libère et dont se réclameront les successeurs de Rousseau.



Harmonies

En 1778, quand Jean-Jacques Rousseau rédige "Les Rêveries du promeneur solitaire", il est au crépuscule de sa vie. Il mourra subitement quelques semaines plus tard. Celui qui fut à la fois philosophe, théoricien de la politique et de la pédagogie, mais surtout auteur d'oeuvres radicalement novatrices, renonce à se défendre contre ses ennemis pour laisser son esprit vagabonder parmi les souvenirs. Rousseau, dont l'oeuvre  autobiographique répond à une exigence de transparence absolue, consacre ses derniers jours à l'évocation des moments révolus dans lesquels il décèle sa vérité. Les dix "Promenades" qui constituent le volume ne suivent d'autre ordre que celui dicté par sa mémoire affective et le rythme de l' écriture.


La douceur de converser avec son âme

C' est dans la 1 ère Promenade que Jean-Jacques Rousseau décrit le dessein de l' ouvrage : consacrer ses demiers jours à s'étudier. Dans la deuxième, il relate comment un incident (la  chute que provoqua la course d'un chien danois tandis qu'il se promenait à Ménilmontant) lui fait entrevoir ce que doit être la mort. La  3 ème Promenade est une réflexion sur la vieillesse comme préparation sereine à la mort, moment de paix intérieure. Puis, dans la 4 ème, ressurgit un souvenir déjà mentionné dans Les Confessions : l'épisode du ruban volé, associé à une torturante culpabilité. Les trois Promenades suivantes  (5 - 6 - et 7) sont un hymne à la nature. Rousseau, qui collabora à l' Encyclopédie, botaniste averti autant que passionné, y exprime son sentiment de communion heureuse avec les paysages suisses. La 8 ème Promenade rompt brutalement avec le lyrisme des précédentes. L'auteur, en effet, évoque le complot dont il fut victime. Mais l'aigreur des Confessions laisse place ici à un détachement que lui autorise son actuelle quiétude. Avant de rendre un dernier hommage à Mme de Warens, celle qu'il aura toujours aimée tendrement, il témoigne de son affection pour les enfants et de la joie que lui procurent les plaisirs les plus simples. Rousseau, brutalement emporté par la mort, livrera la 10 ème  Promenade inachevée. Avec Les Rêveries, il lègue un de ses textes les plus émouvants. C' est dans la propriété du marquis de Girardin, à Ermenonville en Ile-de-France, que Rousseau, pauvre et solitaire, entreprit la rédaction des Rêveries. C' est là qu' il fut enterré.

Extraits :

C'est dans la V' Promenade, plus que dans tout autre texte, que Rousseau témoigne de son amour de la nature :

Quand le soir approchait je descendais des cimes de l' île et j' allais volontiers m'asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché.. là le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m' en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser.


                               ***

Après avoir évoqué le tourment qui l'accabla jadis, Rousseau explique comment il a trouvé le calme :
 
Après m' être longtemps tourmenté sans succès, il fallut bien prendre haleine. (...) Il y a des hommes de sens qui ne partagent pas le délire, il y a des âmes justes qui détestent la fourberie et les traîtres. Cherchons,  je trouverai peut-être enfin un homme ; si je le trouve, ils sont confondus. J' ai cherché vainement, je ne l'ai point trouvé.
C' est dans cet état déplorable qu' après de longues angoisses, au lieu du désespoir qui semblait devoir être enfin mon partage, j' ai retrouvé la sérénité, la tranquillité, la paix, le bonheur même, puisque chaque jour de ma vie me rappelle avec plaisir celui de la veille, et que je n' en désire point d'autre pour le lendemain.

                     ***

Cinquante ans après sa première rencontre avec Mme de Warens, ll célèbre celle, qui toute sa vie,  ccompagna ses pensées :


Il n'y a pas de jour où je ne me rappelle avec joie et attendrissement cet unique et court temps de ma vie où je fus moi pleinement, sans mélange et sans obstacle, et où je puis véritablement dire avoir vécu. (...) Sans ce court mais précieux espace je serais resté peut-être incertain sur moi, car tout le reste de ma vie, faible et sans résistance,j' ai été tellement agité, ballotté, tiraillé par les passions d'autrui, que presque passif dans une vie aussi orageuse j' aurais peine à démêler ce qu' il y a du mien dans ma propre conduite, tant la dure nécessité n'a cessé de s' appesantir sur moi. Mais durant ce petit nombre d' années, aimé d'une femme
pleine de complaisance et de douceur, je fis ce que je voulais faire, je fus ce que je voulais être, et par l' emploi que je fis de mes loisirs, aidé de ses leçons et de son exemple, je sus donner à mon âme encore simple et neuve la forme qui lui convenait davantage et qu' elle a gardée toujours.

Notes :


"C'est  Rousseau qui le premier ramena et infusa cette sève végétale puissante dans l'arbre délicat qui s'épuisait... Avant lui, le seul La Fontaine, chez nous, avait connu et senti à ce degré la nature et ce charme de la rêverie à travers champs ; mais l'exemple tirait peu à conséquence ; on laissait aller et venir le bonhomme avec sa fable, et l' on restait dans les salons".

Sainte-Beuve, Causeries du lundi, La Pléiade, 1950

"Les Rêveries du promeneur solitaire ont deux versants, l'un tourné vers l'homme, c'est le versant obscur, l'autre vers la nature, c'est le versant clair. Mais la lumière et l'ombre ne se partagent pas le livre en deux moitiés, elles sont presque partout mélangées. Rousseau livre son dernier combat. Si la vie lui est insupportable, c'est d'abord la faute de son coeur".

Marcel Raymond, La Quête de soi et la rêverie, éditions Corti, 1986

"L'autobiographe, dernier avatar de cet individu, ne peut davantage se contenter de se dire : il fait de la littérature, et il s'adresse aux autres ; mais il peut afficher ce projet, et s'enorgueillir de le faire. Une certaine mauvaise foi est inhérente donc au genre même de l'autobiographie moderne (tel qu'il est conçu par Rousseau), et non seulement à certaines de ses réalisations".

T. Todorov, Frêle Bonheur, Hachette 1985


II) Essai sur l'origine des langues

Jean Jacques Rousseau propose, contre la tradition rationaliste, sa conception sde l'histoire du langage.

"Il  y a des langues favorables à la liberté", écrit Rousseau dans cet essai. Ces langues, celles dont le peuple,  et non les seuls détenteurs du pouvoir, peuvent avoir la maîtrise, sont en parfaite harmonie avec la nature. Retrouver une langue pure,  passionnelle, cela ne signifie pas seulement pour Rousseau un changement linguistique.

Rousseau, philosophe du langage

Comme si souvent dans l' oeuvre de Rousseau, cet essai est un réquisitoire. Une polémique menée contre une société dont il dénonce les moeurs et la corruption. Une corruption qu'il retrouve ici dans l'histoire des  Langues, autrefois gestes et chansons, aujourd'hui écriture et murmures, sous la forme d'une longue dégradation. L'organe poétique du langage, que Rousseau oppose aux thèses nominalistes (le langage seul permet la compréhension du monde qui nous entoure) ou utilitaristes (le langage ne serait qu'un outil), doit être comprise comme le pendant de son anthropologie. Là où l'homme est déchu par la civilisation, sa langue aussi se meurt en un bavardage érudit. L'histoire décrite dans cet essai est ainsi l'occasion d'une réflexion sur le langage, essentielle dans la philosophie rousseauiste. Une réflexion que l'on retrouve, malgré tout ce qui peut les distinguer, chez des philosophes comme Nietzsche ou Bergson, pour lesquels le langage demeure toujours un dévoiement des sensations, une restriction de la richesse des sens. De la même façon, ses propos sur la langue sont l'un des thèmes privilégiés de la philosophie contemporaine.

De la passion à la raison

Si "la parole distingue l'homme entre les animaux", il faut cependant, nous dit Rousseau, la restituer à sa longue et déroutante histoire. Longue, car elle nous mène des premiers gestes, des premiers chants, jusqu'à l'époque de l'écriture, de l'érudition littéraire. Le philosophe nous décrit donc les temps reculés des langues  passionnelles et chantées, puis ceux des premiers hiéroglyphes. Déroutante, car cette histoire est surtout celle d'une dégradation, qui voit peu à peu la raison, celle des démagogues et des rhéteurs - professeur de rhétorique - , se substituer aux passions heureuses des premiers âges. A cette histoire d'un langage qui en vient à nous abuser, Rousseau adjoint celle, analogue, de la musique, pour conclure sur l'importance politique de la maîtrise des langues.

Le paradoxe de l' histoire rousseauiste des langues tient dans l' affirmation de ce qu' elles n' ont finalement pas eu de "naissance". En effet, comme le dira Rousseau, il y a toujours eu en l' homme une faculté de communiquer, c' est-àdire, sous une forme ou une autre, un langage. On comprend alors qu' évoquer l' origine des langues, ce sera avant tout dire de l' homme qu' il est l' animal qui communique.

Extraits :

L'origine des langues

(...) l' origine des langues n' est point due aux premiers besoins des hommes.. il serait absurde que de la  cause qui les écarte vint le moyen qui les unit. D' où peut donc venir cette origine ? Des besoins moraux, des passions. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n'est ni la faim, ni la soif, mais l'amour, la haine, la pitié, la colère qui leur ont arraché les premières voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains, on peut s' en nourrir sans parler .. on poursuit en silence la proie dont on veut se repaître : mais pour émouvoir un jeune coeur, pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accents, des cris, des plaintes. Voilà les plus anciens mots inventés, et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées avant d' être simples et méthodiques.

(Chapitre II)

                     ***

La musique des premières langues

Les premières histoires, les premières harangues, les premières lois, furent en vers : la poésie fut trouvée avant la prose ;  cela devait être, puisque les passions parlèrent avant la raison. Il en fut de même de la musique : il n'y eut point d' abord d'autre musique que la mélodie, ni d'autre mélodie que le son varié de la parole .. les accents formaient le chant, les quantités formaient la mesure, et l' on parlait autant par les sons et par le rythme que par les articulations et les voix. Dire et chanter étaient autrefois la même chose, dit Strabon ..ce qui montre, ajoute-t-il, que la poésie est la source de l' éloquence.
(...)
Une langue qui n'a que des articulations et des voix n' a donc que la moitié de sa richesse : elle rend des idées, il est vrai .. mais pour rendre des sentiments, des images, il lui faut encore un rythme et des sons c'est-à-dire, une mélodie ; voilà ce qu ' avait la langue grecque, et ce qui manque à la nôtre.


(Chapitre XII)

                     ***

La langue est à l'image de la politique

A quoi servirait-elle aujourd'hui  que la force publique supplée à la persuasion ? L' on n' a besoin ni d'art ni de figure pour dire, tel est mon plaisir. Quels discours restent donc à faire au peuple assemblé ? des sermons. Et qu' importe à ceux qui les font de persuader le peuple, puisque ce n'est pas lui qui nomme aux bénéfices ? Les langues populaires nous sont devenues aussi parfaitement inutiles que l'éloquence. Les sociétés ont pris leur dernière forme : on n'y change plus rien qu'avec du canon et des écus ;  et comme on n'a plus rien à dire au peuple, sinon, donnez de l'argent, on le dit avec des placards au coin des rues, ou des soldats dans les maisons.


(Chapitre XX)

Notes :

La voix : la supériorité de la nature

"Considérons encore le système des métaphores. La pitié naturelle, qui s'illustre de manière archétypique dans le rapport de la mère à l'enfant et en général dans le rapport de la vie à la mort, commande comme une douce voix. Dans la métaphore de cette douce voix se transportent à la fois la présence de la mère et celle de la nature. Que cette douce voix soit celle de la nature et de la mère, cela se reconnaît aussi à ce qu'elle est, comme le signale toujours la métaphore de la voix chez Rousseau, une loi. "Nul n'est tenté d'y désobéir" à la fois parce qu'elle est douce et parce que, étant naturelle, absolument originelle, elle est aussi inexorable. Cette loi maternelle est une voix. La pitié est une voix".

J. Derrida, De la grammatologie


L
e langage n'est pas une faculté

"Langage et société sont tellement liés - conformément à la tradition et à la doctrine de Hobbes - que, si l'on admet que l'homme de non sociable est devenu sociable, il faut également conjecturer que l'homme, de non parlant est devenu parlant. Car l'homme n'est pas originellement doué de parole. Le langage n'est pas une faculté que l'homme a su exercer d'emblée : c'est une acquisition, mais une acquisition rendue possible par des dispositions présentes dès l'origine et longtemps inexploitées. Entre toutes les créatures, l'homme est le seul qui ait par nature le pouvoir de sortir de son état primitif".

 J.Starobinski,Jean-Jacques Rousseau,
la transparence et l'obstacle, Gallimard, 1971



Par Cathou
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Dimanche 18 octobre 2009 7 18 /10 /Oct /2009 15:34

 

1732  -  1799


Pierre-Augustin Caron est né le 24 janvier 1732, à Paris. Son père, Charles Caron "horloger du Roi", est un homme curieux de tout, cultivé, qui aime les arts. Seul garçon parmi cinq filles, Pierre-Augustin grandit dans un climat de gaieté et de chansons, sans autre ambition qu'horlogère. C'est ainsi qu'à dix neuf ans, "Caron le fìls"  met au point un nouvel échappement (c'est le dispositif qui transmet l'effet du ressort), mais l'invention lui est disputée par le célèbre horloger Lepaute. Première victoire : pour se défendre, le jeune homme soumet un  (Mémoire) à l'Académie des sciences, qui tranche en sa faveur.

Texte étonnant, à la fois clair, précis, vivant. D'emblée, il a découvert la loi du genre : même devant des spécialistes, la grande règle est de plaire, et la rigueur de l'exposé technique permet aux juges de se laisser aller sans scrupule au plaisir de la lecture...

La querelle a fait du bruit. Caron le fìls est introduit à Versailles, où chacun réclame ses montres. Ces années 1755-1760 sont décisives ;   tour à tour le jeune homme fait la connaissance de deux rois de la finance. Le premier, Lenormant d'Étioles, mari complaisant de la Pompadour, lui demande pour son théâtre privé des (parades), courtes gaudrioles dont est friande la bonne société. Peut-on parler d'éveil d'un talent dramatique ? Du moins Beaumarchais aura-t-il découvert à Étioles l'art de faire s'esclaffer les honnêtes gens... L'autre rencontre est celle du troisième frère Pâris, dit Duverney, (grand citoyen autant que financier avide). Séduit par l'entregent et les relations de celui qui désormais se fait appeler Beaumarchais, Duverney le prend pour collaborateur. Dix années durant, il le charge de diverses missions de confiance, et l'envoie ainsi en 1764  en Espagne conclure des contrats d'équipement avec le gouvernement espagnol. Séjour bien rempli : Beaumarchais en rapportera les premiers éléments d'un  (intermède), devenu plus tard opéra-comique, enfin comédie : "Le Barbier de Séville".

A
son retour d'Espagne, Beaumarchais réalise un vieux rêve : faire représenter un (drame ). Ce genre hybride, où s'essayent alors Diderot (Le Fils naturel, 1757) et Sedaine (Le Philosophe sans le savoir, 1765), est décrit par ses promoteurs comme une troisième voie entre la comédie et la tragédie, et où la bourgeoisie peut manifester enfin sa dignité et sa vertu. Ainsi, l'agent de Duverney, avec le demi-succès d'Eugénie (1767) et  l'échec complet des Deux amis (1770), se donne les allures respectables d'un écrivain moraliste.


La disparition de Duverney (juillet 1770) lui porte un coup très dur. Leurs comptes sont suffisamment imbriqués pour qu'un héritier peu scrupuleux, La Blache, vienne contester les droits (réels) de Beaumarchais sur la succession du financier. Le juge Goëzman rapporte le procès au Parlement de Paris. Acheté sans doute par l'un et l'autre plaideur, il tranche cependant en faveur de La Blache. Mais le juge, manquant à la  règle, garde pour lui une partie de la somme reçue de Beaumarchais : celui-ci réclame à grand bruit ses  quinze louis  et  Goëzman réplique en l'attaquant en corruption.

Pourtant, cette nouvelle affaire est la chance de Beaumarchais. Nous sommes en effet à l'époque des  "Parlements Maupeou" : en 1770, le chancelier René de Maupeou a exilé les anciens Parlements, rebelles à l'autorité royale. Acte politique, compensé, espère le chancelier, par des réformes techniques : suppression de la vénalité des charges, juges nommés et appointés par l'Etat, etc. Ces nouveaux Parlements ont une réputation à établir, mais aussi des adversaires farouches, qui avec Beaumarchais ont trouvé leur champion ; car les quatre "Mémoires contre Goêzman"  recueillent un immense succès : raisonnements rigoureux, scènes de comédie, violente satire de la Justice en font une terrible machine de guerre. Le Parlement irrité condamne Beaumarchais au blâme (26 février 1774), mais il est devenu un des hommes les plus populaires de Paris, et les Parlements Maupeou se relèveront mal de "l'affaire Goëzman". Quant au procès contre La Blache, il sera rejugé, et Beaumarchais l'emportera en 1778.

On a toutefois trop parlé de lui, et pour rentrer en grâce, il s'enrôle dans les services secrets du Roi :
sous le nom de M. de Ronac, anagramme de Caron, il parcourt l'Europe à la recherche de libelles  offensants pour la famille royale, rencontrant en particulier sur sa route le célèbre chevalier d'Eon, dont il s'éprend un moment... C'est entre deux voyages qu'il fait jouer enfin avec succès (la pièce était prête depuis trois ans)  "Le Barbier de Séville" en février 1775.  Il a alors quarante-trois ans, une réputation, un peu louche, mais aussi la protection des ministres Sartines et Vergennes. Le chemin de la fortune est ouvert.

"Faire à la fois le bien public et particulier" : cette morale du comte Almaviva dans "Le Barbier de Séville" était déjà celle de Duverney, et Beaumarchais en fait sa règle d'or. On le voit ainsi, et toujours avec le même entrain, monter une société commerciale pour équiper les insurgents américains dès 1776 ; éditer les oeuvres complètes de Voltaire en assurant à l'entreprise  une publicité habile (1778) ; fonder une compagnie pour améliorer la distribution des eaux à Paris... Depuis 1778, il tient prêt "Le Mariage de Figaro". Une adroite campagne de lectures, une première interdiction royale, une représenttion "privée" triomphale devant le Comte d'Artois, frère de Louis XVI, tout contribue à faire de la Première (le 27 avril 1784) un évènement politique et théâtrale considérable.

Au sommet de la réussite,  Beaumchais semble revenir  à ses premieres amours, la musique et le genre sérieux : nostalgie, prudence, désir de changer de masque ?  il donne un opéra "Tarare", et un drame "La Mère coupable", suite larmoyante de Figaro (1792). Cependant la Révolution le prend au dépourvu : il se croit le symbole de la lutte contre l'absolutisme, mais il est bientôt, par son  faste et sa richesse, traité comme son complice. Exilé après avoir vainement tenté de vendre des armes au nouveau régime, il revient en France en 1796, physiquement diminué, pour mourir à Paris le 18 mars 1799.

Le Mariage de Figaro, ou la Folle Journée

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/8c/Mariage-figaro-PAGE-De-TITRE-ed-originale-1785.jpg/280px-Mariage-figaro-PAGE-De-TITRE-ed-originale-1785.jpgQuand Beaumarchais livre sa pièce en 1781, elle est immédiatement interdite. "Cela est détestable et ne sera jamais joué", dit Louis XVI au moment des procès qui occuperont la censure pendant trois ans. La pièce aura finalement  un succès insolent gonflé de scandales : soixante-sept représentations en 1784, et cent onze dans les cinq années qui suivirent.

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais a donné lui même le plus pertinent résumé de sa pièce dans un factum intitulé : Programme du mariage de Figaro.

 
"Figaro, devenu concierge du château d' Aguas-Frescas, propriété du comte Almaviva, a emprunté dix mille francs à Marceline, femme de charge du même château, et lui a fait son billet de les rendre dans un terme ou de l'épouser à défaut de paiement. Cependant, très amoureux de Suzanne, jeune camériste de la comtesse, il va se marier avec elle ; car le comte, épris lui-même de la jeune Suzanne, a favorisé ce mariage dans l'espoir qu'une dot va lui faire obtenir d'elle en secret la séance du "droit du seigneur". Mais la jeune et honnête Suzanne croit devoir avertir sa maîtresse et son fiancé des galantes intentions du comte ; d'où naît une union entre la comtesse, Suzanne et Figaro pour faire avorter les desseins de Monseigneur. Le comte, enfin, s'apercevant qu'il est joué, sans deviner comment on s'y prend, se résout à se venger en favorisant les prétentions de  Marceline. Ainsi, désespéré de ne pouvoir faire sa maîtresse de la jeune, il va faire épouser la vieille à Figaro, que tout cela désole.

Dénouement heureux

Mais à l'instant qu'il croit être vengé , on apprend que Marceline est la mère inconnue de Figaro, ce qui détruit tous les projets du comte. Pendant ce temps, la comtesse  est convenue avec Suzanne que celle-ci feindra d'accorder un rendez-vous au comte dans le jardin et que l'épouse s'y trouverait en place de la maîtresse. Mais un incident imprévu vient d'instruire Figaro du rendez-vous donné par sa fiancée. Il va se cacher au lieu indiqué pour surprendre le comte et Suzanne. Au milieu de ses fureurs, il est agréablement surpris lui-même, en apprenant que tout cela n'est qu'un jeu entre la comtesse et sa camériste pour abuser le comte. Almaviva, convaincu d'infidélité par sa femme, se jette à genoux, lui demande un pardon qu'elle accorde en riant, et Figaro épouse Suzanne."


Extraits :

LA COMTESSE - Laissons... laissons ces folies... Enfin, ma pauvre Suzanne, mon époux a fini par te dire... ?
SUZANNE - Que si je ne voulais pas l' entendre, il allait protéger Marceline.
LA COMTESSE
- Il ne m'aime plus du tout.
SUZANNE - Pourquoi tant de jalousie ?
LA COMTESSE - Comme tous les maris, ma chère ! uniquement par orgueil. Ah ! je l'ai trop aimé ! je l' ai lassé de mes tendresses et fatigué de mon amour ;  Lui seul peut nous y aider : viendra-t-il ?
SUZANNE - Dès qu' il verra partir la chasse.
LA COMTESSE - Ouvre un peu la croisée sur le jardin. Il fait une chaleur ici ! ...
SUZANNE - C' est que Madame parle et marche avec action.
LA COMTESSE - Sans cette constance à me fuir. Les hommes sont bien coupables ;
SUZANNE - Ah ! Voilà Monseigneur qui traverse à cheval le grand potager, suivi de Pédrille, avec deux, trois, quatre lévriers.
LA COMTESSE - Nous avons du temps devant nous. (Elle s'assied). On frappe, Suzon ?
SUZANNE - Ah ! c' est mon Figaro ! ah ! c' est mon Figaro

                                                                      (Acte II,Scène 1)
 ;                     ***
 
FIGARO -
Fils de je ne sais pas qui, volé par des bandits, élevé dans leurs moeurs, je m' en dégoûte et veux courir une carrière honnête ; et partout je suis repoussé ! je me jette à corps perdu dans le théâtre : me fussè-je mis une pierre au cou ! Je broche une comédie dans les moeurs du sérail ,.(...) à l' instant, un envoyé... de je ne sais où se plaint de ce que j' offense dans mes vers la Sublime-Porte, (...) et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire . Ne pouvant avilir l' esprit, on se venge en le maltraitant. Mes joues creusaient  ; mon terme était échu ; je voyais de loin arriver l'affreux recors, la plume fichée dans sa perruque : en frémissant, je m' évertue. Il s' élève une question sur la nature des richesses, et, comme il n'est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n'ayant pas un sol, j' écris sur la valeur de l'argent et sur son produit net ; sitôt, je vois du fond d' un fiacre, baisser sur moi le pont d' un château fort, à l' entrée duquel je laissai l' espérance et la liberté. Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu'ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! je lui dirais... que les sottises imprimées n' ont d' importance qu'aux lieux où l ' on en gêne le cours ; que, sans la liberté de blâmer, il n' est point d' éloge flatteur, et qu' il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. 
                                                                                                         (Acte V, Scène 5)                


Notes :    


"Le Mariage de Figaro,  c'est déjà la Révolution en action." - Napoléon Bonaparte

Cette Folle Journée avait en effet de quoi inquiéter les garants de l'ordre social. Beaumarchais, dans sa préface, s'en défendait en disant que ce n'était "qu'un charmant badinage". Certes, mais il n'y avait pas que cela. Il le savait. C'est une effrontée dérision de l' ordre établi. Les privilèges y sont ouvertement attaqués. Almaviva n'est, par ailleurs, pas un tyran. La finesse de Beaumarchais en a fait un homme  sympathique, voire attachant. Mais il se donne le droit d'abuser de Suzanne et de jouer de Figaro parce qu'il en a le pouvoir. Il est une dérivation, une exagération naturelle de la féodalité, de la monarchie. Ses complices, ses laquais véritables, sont taillés dans la médiocrité, la vilenie, la bassesse : Bartholo, Bazile, Brid 'oison. Figaro, né du peuple, sert le comte quand sa cause est bonne (pour l'amour de la comtesse)
mais le combat quand son dessein est vil (le désir de Suzanne). C'est une manière de dire que le peuple est le régulateur de la puissance monarchique. On a vu dans Figaro la montée de la bourgeoisie ou l' allégorie du tiers état. Il est net que Figaro est opportun. "De l'intrigue et de l' argent, te voilà dans ta sphère !" lui lance Suzanne. C'est aussi le portrait heureux de Beaumarchais, qui lui donne son caractère et des éléments de sa propre vie, comme à Chérubin, "ce charmant polisson" qui donne à la pièce un fond aussi séduisant que grave, une fine apologie du désir.


      
 
                                                                               

Par Cathou
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