Dimanche 18 octobre 2009 7 18 /10 /Oct /2009 18:30


1737 - 1834

Bernardin de St Pierre est célèbre pour avoir écrit, au tournant du Siècle des Lumières et de l'Epoque romantique, le premier grand roman exotique français.


Une âme de voyageur

Jacques Henri Bernardin de Saint-Pierre est né en 1737 au Havre. Grâce à son père, directeur des messageries de cette ville portuaire, Bernardin baigne dès son enfance dans le monde des voyages et des grands navires. A l'âge de douze ans, il fait avec son oncle un voyage à la Martinique, dont il gardera toute sa vie un profond souvenir. Il lit avec passion Robinson Crusoé et rêve de devenir missionnaire. Il fait ses études au collège des jésuites de Caen, puis à Rouen ; en 1757, il entre à l'école des Ponts et Chaussées. Grâce à cette formation, il va pouvoir assouvir son appétit de voyages. Entre 1761 et 1766, il visite la Hesse, Berlin, Malte, la Pologne, la Russie, la Hollande. Dès 1767, il repart pou l'île de France (île Maurice), où il est envoyé en tant que capitaine ingénieur du roi. Il y découvre la misère et l'esclavage, mais aussi la magnificence des paysages tropicaux. Bernardin publie en 1773, sous forme de lettres,"Voyage à l'île de France", inspiré de ce séjour qui fut décisif pour son oeuvre future. Les années qui suivent son retour en France en 1771 sont difficiles : pendant douze ans, il va vivre dans la misère. C' est à cette époque qu'il rencontre Rousseau. Il  devient son ami et son confident.

Un disciple de Rousseau

Bernardin accompagne Jean-Jacques dans ses nombreuses promenades champêtres. Ils ont en commun la passion de la botanique et le goût des longues discussions dans la campagne. Ils aiment à parler littérature, philosophie ou religion. Bernardin trouve en Rousseau un maître à penser, il partage avec lui l'idéal d'un éden primitif, la méfiance pour la société et le progrès. Malgré le caractère peu sociable de Rousseau et plusieurs brouilles, Bemardin reste, jusqu' à la mort du philosophe, son soutien et son ami le plus proche. On a souvent considéré Bernardin de Saint-Pierre comme un imitateur de Rousseau ; mais il faut plutôt voir, à travers l'admiration qu'il lui vouait, l'histoire d'une grande amitié. Bernardin devint en quelque sorte le fils spirituel de Rousseau après la mort de ce dernier, survenue en 1778. En 1784, il publie Les "Études de la nature", dans lesquelles il vulgarise la philosophie rousseauiste
. Il veut y démontrer l' existence de Dieu par la contemplation de la nature, qui apparaît comme la création parfaite de la volonté divine. Mais sa démarche n'a rien à voir avec un raisonnement scientifique et peut paraître souvent simpliste et naïve. Il faut admirer plutôt dans cette description de la nature un art poétique et sensuel.

A la recherche de l'âge d'or

"Les Études de la nature
" procurent aussitôt à Bernardin un immense succès et la fortune. En 1787, il complète son ouvrage par un quatrième tome, "Paul et Virginie". Ce roman pastoral et exotique, qui raconte l' idylle tragique de deux adolescents, vient illustrer ses théories sur la nature et la providence. Il a pour cadre l'île de France, que Bernardin décrit comme une terre luxuriante et vierge de toute corruption sociale, où les sentiments sont en harmonie avec la nature et l'âme communie avec l'univers. Pour Bernardin, cette île paradisiaque et utopique est un refuge pour l'imagination et la rêverie. A travers elle, il poursuit l'espoir d'un retour à l'âge d'or et à l'innocence primitive. Si cette oeuvre peut paraître aujourd'hui démodée, elle échappe néanmoins à la mièvrerie : les description  charment par la minutie du détail, par la poésie. Les paysages exotiques transportent par le lyrisme et la sensualité qui se dégagent de leur évocation. Avec ce roman, Bernardin de Saint-Pierre amorce un tournant important dans l'histoire de la littérature. Son goût pour l'exotisme et la rêverie annonce le romantisme.

one vie comblée d'honneurs

A la même période, Bernardin de Saint-Pierre forme plusieurs projets successifs, ayant tous pour but la
découverte de terres inconnues et la création de nouvelles sociétés. Il voudrait organiser une colonie formée d'individus des classes sociales malheureuses ou bien tenter l'aventure en Amérique. Les révolutionnaires de 1789  trouvent dans les discours de Bernardin un écho de leurs propres aspirations à un  monde nouveau et meilleur. Bernardin va donc participer à sa façon à la Révolution. En 1789, il rédige "Les Voeux d'un
solitaire" et, l' année suivante, publie une nouvelle intitulée "La Chaumière indienne",
l'on voit un savant découvrir le secret de la vérité et du bonheur, après avoir mené une vie misérable dans une cabane. Pour Bernardin, les années qui succèdent à la Révolution sont paisibles, marquées par le succès. En 1792, il est nommé intendant du Jardin des Plantes et du Cabinet d'histoire naturelle. En 1794, il est professeur de morale républicaîne à l'École normale supérieure. En 1795, il est reçu à l'Institut. L' année suivante, il écrit "Les Harmonies de la nature", publié après sa mort, où il tente de démontrer que la contemplation d'un paysage influe sur l'âme. Au cours de ces mêmes années, il épouse Félicité Didot, qui lui donne deux enfants appelés Paul et Virginie. Après la mort de sa première femme, il se remarie en 1800. Grâce à la réédition de "Paul et Virginie" en 1806, il vivra dans l'aisance jusqu'à sa mort, en 1814.


Notes

<<Sa doctrine est souvent contestable, surtout dans sa partie scientifique. Il  s'est trompé, mais de bonne foi : il a toujours cherché la vérité : il ne s'est jamais opiniâtré sciemment dans l'erreur. Il a cherché a augmenter un peu la somme du bonheur général : ses livres ont fait plutôt du bien. lls ont eu une influence littéraire considérable, et c'était justice, car Bernardin a été un grand écrivain. Il a été un précurseur, et non un copiste. >>

Maurice Souriau, Bernardin de Saint-Pierre d' après ses manuscrits, Slatkine, Genève, 1970

 <<Voilà comment j'ai compris Bernardin de Saint-Pierre. Il a connu peu de choses, encore qu'il ait voulu
tout expliquer ; mais il a constamment
  regardé et vivement senti sur la terre. Chaque fois que son intelligence se contenta de suivre les suggestions de la vue, il fit un chef-d'oeuvre ou des éléments de chef-d'oeuvre. Il vécut un long âge, ce qui est un art primitif que nous négligeons : et, pour avoir vieilli à cette poétique besogne de marcher sous beaucoup de soleils, il mérite que son nom vole longtemps sur un globe qu'il a plus que personne enseigné à parcourir avec ravissement. Comptez, exagérez même ses défauts : c'est encore un homme qui a maintes parties d'un grand homme. >>

Fernand Maury, Étude sur la vie et les æuvres
de Bernardin de Saint-Pierre, Slatkine,


Paul et Virginie

"Paul et Virginie" deviendra un livre phare pour beaucoup d'auteurs de la première moitié du XIX ème siècle, et pourtant leur amour exclut tout ce que le romantisme met dans les relations amoureuses : la jalousie, la rivalité, l'infidélité, le dédoublement  de l'érotisme (ange et démon, chair et esprit) ou l'adultère. Leur innocence, malgré la pudeur de Virginie, donne à leurs relations une dimension qui ne serait pas crédible si le cadre de l'histoire n'avait été une île encore à l'abri des moeurs de l'Europe.

Un amour idéal

Comme Roméo et Juliette ou Tristan et Iseult, "Paul et Virginie" sont les personnages symboliques d'un amour parfait. Élevés par leurs mères que la société a rejetées, ils grandissent dans l'île de France (aujourd'hui île Maurice) et jouissent d'une éducation très rousseauiste, en parfaite harmonie avec la nature. Leurs vertus sont spontanées, innées et leur innocence les préserve du mal tant en actes qu'en pensées. Mais Virginie est la seule héritière d'une vieille tante qui vit en France et, afin d'assurer à sa mère et à celle de Paul une vie plus paisible, elle part chercher son dû. Les contacts avec la société s'avèrent difficiles pour la jeune fille qui n'a pas plus d'éducation qu'une soubrette, et Paul se lamente de cette interminable séparation. Leur amour est si fort, la vie en Europe tellement impossible que Virginie rentre quelques années plus tard. Hélas, la mer ne laissera pas aux jeunes amants le temps de se revoir : Virginie meurt, noyée, sous les yeux de ses proches.

L'ombre de Rousseau

Ce roman, réécrit plusieurs fois pour atteindre la perfection, est définitivement édité en 1787. Après Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre s'engage dans la voie des théories sociales et humanitaires. Comme son maître à penser, il est un des précurseurs du romantisme et, sinon le créateur, du moins l'initiateur d'une littérature exotique qui comptera parmi ses représentants des auteurs tels que Chateaubriand, Flaubert, Loti ou Heredia. "J'ai tâché, écrivit-il, de peindre un sol et des végétaux différents de ceux de  l'Europe. Nos poètes ont assez reposé leurs amants sur les bords des ruisseaux, dans les prairies et sous le feuillage des hêtres." Mais les amants de Bernardin, à la différence des autres, sont naturellement bons, et s'ils sont élevés au milieu de "nègres", c'est pour représenter l'humanité dans sa primitive ignorance, innocente et vertueuse par rapport à une société corrompue. Avec "Paul et Virginie", Bernardin de Saint-Pierre s'est fait plus rousseauiste que  Rousseau lui-même.

Extraits :

Il répéta en tremblant ces mots : "Mon fils... mon fils... Vous ma mère, lui dit-il. vous qui séparez le frère d'avec la soeur ! Tous deux nous avons sucé votre lait .. tous deux, élevés sur vos genoux, nous avons appris de vous à nous aimer,  tous deux, nous nous le sommes dit mille fois. Et maintenant vous l'éloignez de moi ! Vous l'envoyez en Europe dans ce pays barbare qui vous a refusé un asile, et chez des parents cruels qui vous ont vous-même abandonnée. Vous me direz : Vous n'avez plus de droits sur elle, elle n'est pas votre soeur. Elle est tout pour moi, ma richesse, ma famille, ma naissance, tout mon bien. Je n'en connais plus d'autre. Nous n'avons eu qu'un toit, qu'un berceau ;  nous n'aurons qu'un tombeau. Si elle part, il faut que je la suive. Le gouverneur m'en empêchera ? M'empêchera-t-il de me jeter à la mer ? je la suivrai à la nage. La mer ne saurait m'être plus funeste que la terre. Ne pouvant vivre ici près d'elle, au moins je mourrai sous ses yeux, loin de vous. Mère barbare , femme sans pitié, puisse cet océan où vous l'exposez ne jamais vous la rendre, puissent les flots vous rapporter mon corps, et, le roulant avec le sien parmi les cailloux de ces rivages, vous donner, par la perte de vos deux enfants. un sujet éternel de douleur." A ces mots je le saisis dans mes bras ;  car le désespoir lui ôtait la raison. Ses yeux étincelaient  ;  la sueur coulait à grosses gouttes sur son visage en feu ; ses genoux tremblaient,  et je sentais dans sa poitrine brûlante son cæur battre à coups redoublés.

                                               
****

On vit alors un objet digne d'une éternelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la galerie de la poupe du "Saint- Géran", tendant les bras vers celui qui faisait tant d'efforts pour la joindre. C'était Virginie. Elle avait reconnu son amant à son intrépidité. La vue de cette aimable personne, exposée à un si terrible danger, nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie, d'un port noble et assuré, elle nous faisait signe de la main, comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots s'étaient jetés à la mer. Il n'en restait plus qu'un sur le pont, qui était tout nu et nerveux comme Hercule. Il s'approcha de Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à ses genoux, et s'efforce même de lui ôter ses habits ;  mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs : "Sauvez-la, sauvez-la .. ne la quittez pas !" Mais dans ce moment une montagne d'eau d'une effroyable grandeur s'engouffra entre l'île d'Ambre et la côte, et s'avança en rugissant vers le vaisseau, qu'elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. A cette terrible vue le matelot s'élança seul à la mer ; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l'autre sur son coeur, et levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux.

Notes :

"Il est certain que le charme de Paul et Virginie consiste en une certaine morale mélancolique qui brille dans l'ouvrage, et qu'on pourrait comparer à cet éclat uniforme que la lune répand sur une solitude parée de fleurs. Or, quiconque a médité l'Evangile doit convenir que ces préceptes divins ont précisément ce caractère triste et  tendre. Bernardin de Saint-Pierre qui, dans ses Études de la nature, cherche à justifier les voies de Dieu, et à prouver la beauté de la religion, a dû nourrir son génie de la beauté des livres saints."

Chateaubriand, Le Génie du christianisme, 1802

"(...) Bernardin à l'image légère. Toutes ces harmonies, tous ces contrastes, ces réverbérations morales dont il a tant parlé dans les Études et dont il traçait une poétique un peu vague, il les a ici réalisés dans un cadre heureux, où, dès l'abord, le site, les noms des lieux, les aspects divers du paysage sont faits pour éveiller les pressentiments et pour concourir à l'émotion de l'ensemble."

Sainte-Beuve, Les Causeries du lundi, tome IV

"Après Rousseau, dont La Nouvelle Héloïse avait connu un engouement du même ordre, Bernardin avait  touché la corde sensible en s'adressant au coeur. Son roman marque le point d'aboutissement littéraire, il est le résultat fatal d'une évolution qui, depuis l'abbé Prévost, s'efforce de substituer à l'esthétique
classique une esthétique dont la sensibilité est l'élément essentiel."

P. Trahard, éditions Garnier, 1958

Par Cathou
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Lundi 19 octobre 2009 1 19 /10 /Oct /2009 13:05

 

1759 - 1805

Une enfance militaire. Le théâtre du jeune Schiller (1759-1783)

Il naît à Marbach, dans la vallée du Neckar, non loin de Stuttgart, le 10 novembre 1759. Fils d'un officier recruteur autodidacte, Friedrich est élevé dans une atmosphère de piété. En 1764, son père est muté à Ludwigsburg, où réside le duc Charles-Eugène de Wurtemberg. Le jeune homme reste sept années dans cette ville. Charles-Eugène, personnage superficiel mais marqué, quoique indirectement, par la pensée de Rousseau, a fondé à Ludwigsburg une pépinière militaire appelée (Académie), dans laquelle, sans tenir compte de l'avis des familles, il prend des fils d'officiers et de fonctionnaires. Friedrich Schiller entre donc en 1773 dans cette Académie, la Karlsschule, située au château de la Solitude près de Stuttgart. Il y restera huit années, donc jusqu'à l'âge de vingt et un ans, soumis à une dure, souvent humiliante, discipline militaire. A l'occasion du transfert de l'école à Stuttgart même, en 1775, le duc ajoute l'enseignement de la médecine aux disciplines qu'il avait imposées jusqu'alors. Le jeune homme se sent plus attiré par celle-ci que par les autres matières, car elle lui donne davantage de liberté intellectuelle, mais ses intérêts personnels le portent surtout vers la poésie ; déjà il écrit des poèmes dans la manière de Klopstock, découvre l'oeuvre de Shakespeare et se plonge dans la lecture d'un grand nombre d'auteurs allemands et étrangers, malgré l'interdiction formelle de lire, imposée aux élèves. En 1779, le duc Charles-Eugène organise une fête dans la grande salle de l'Académie en présence du duc Charles-Auguste de Weimar et de Goethe ; Friedrich a ainsi l'occasion d'approcher l'auteur déjà célèbre de Werther et cet événement le marque profondément. L'année suivante, âgé de vingt et un ans, il quitte l'Académie ; Charles-Eugène le nomme médecin de régiment, avec une solde dérisoire et l'interdiction de quitter la ville de Stuttgart. Friedrich se montre d'ailleurs assez mauvais médecin ; si l'enseignement théorique l'a intéressé, il ne sera jamais un bon praticien.

Un récit de Schubart, écrit dans le goût du Sturm und Drang*, lui fournit le thème d'une pièce de théâtre, "Les Brigands", à laquelle il a commencé à travailler dès 1777, écrivant la nuit en cachette à la lumière d'une chandelle volée. 'Loeuvre est terminée au moment où il quitte la Karlsschule, mais il hésite à la publier trop vite, de peur d'attirer des ennuis à son père. En effet, il a fait passer dans son texte toute la révolte et la colère, si longtemps contenues, que l'autoritarisme du despote du Wurtemberg avait fait naître en son coeur au cours de ces années douloureuses.


*Sturm und Drang (« Couleur et harmonie/élan » en français) est un mouvement à la fois politique et littéraire essentiellement  allemand de la deuxième moitié du 18 ème. Il succède à la période des Lumières et se pose en contestation de ce précédent mouvement. Il est le précurseur du  romantisme. Le nom vient de celui d'une pièce de théâtre de Klinger : Sturm und Drang (« Tempête et passion/élan » en français).

Schiller publie "Les Brigands" à compte d'auteur, en 1782, après que Wolfgang Heribert von Dalberg intendant du théâtre de Mannheim, l'eut obligé à faire des retouches, notamment à transférer l'époque de l'action au XV ème siècle - car initialement, elle était contemporaine de l'auteur - de peur d'effaroucher les gens de l'époque. Pourtant, le public ne s'y trompe pas ; le succès est énorme, tout le monde comprend les allusions politiques. Schiller assiste à la première représentation, à Mannheim, malgré l'interdiction de quitter Stuttgart. C'est le commencement de la gloire, mais aussi de malheurs sans nombre, car l'inimitié avec le duc Charles-Eugène est désormais scellée.  Il  fait mettre Schiller aux arrêts et lui interdit de  publier désormais autre chose que des écrits médicaux ! En septembre 1782, le Grand Duc de Russie, futur Paul Ier, se trouve en visite à Stuttgart avec son épouse. Schiller, qui travaille alors à un nouveau drame, "Fiesco", profite de cette occasion pour s'enfuir. Arrivé à Mannheim, Schiller lit à des admirateurs des Brigands son Fiesco, mais le jeune écrivain récolte peu d'encouragements. "Fiesco" (La conjuration de Fiesque), édité en 1783, est son premier drame historique.

Les dernières années, plus favorable que les précédentes à son activité créatrice, ont donc été extrêmement fécondes.  La vie à Weimar n'a pas été  pleinement satisfaisante ; pourtant il s'y trouvait mieux qu'ailleurs, puisque peu avant sa mort il refusa des offres alléchantes que lui faisait le théâtre de Berlin ; enfin, l'amitié avec Goethe ne s'est point démentie et celui-ci sera vivement affecté par la mort de son ami. Il se déclarera "anéanti", estimant avoir perdu "la moitié de son être". Le 9 mai 1805, un accès de fièvre finit par avoir raison de cet homme, si jeune encore mais marqué depuis si longtemps par la maladie.
 

 

Monument en souvenir de Goethe et
        Schiller à Weimar





Les Brigands

Selon la préface de la première version des "Brigands", la pièce fut
écrite pour être lue plutôt que jouée, tant Schiller craignait qu' on ne comprennee pas ses intentions et qu' on voie dans l'oeuvre une apologie du crime.

Le sombre destin de deux frères ennemis

Franz Moor, le cadet, laid, froid et calculateur, profite de l'absence de son frère aîné Karl, sensible et exalté, pour amener leur père à déshériter ce dernier. Karl, qui attendait le pardon de son père pour sa vie de libertin, décide, sous le coup du désespoir, de fuir dans les forêts de Bohême et de diriger une bande de brigands : il volera aux riches pour donner aux pauvres. Pendant ce temps, Franz fait croire que leur père est mort. Devenu comte, il essaie en vain de séduire Amalie, sa cousine orpheline, qui aime Karl depuis toujours. Karl se rend au château de son enfance sous un faux nom et retrouve Amalie, qui l'aime sans le reconnaître. Ayant appris les vilenies de son frère, il fuit dans la forêt pour l' épargner. Il trouve dans une tour son vieux père que Franz maintient en prison. La troupe de Karl arrive alors au château Moor pour y mettre le feu, et Franz se donne la mort. Amalie s'offre à Karl ; mais le vieux Moor meurt en apprenant les activités de celui-ci. Les brigands rappellent à leur chef qu'il leur est lié pour la vie par serment. Il tue  Amalie qu'il ne peut posséder, pour aller ensuite se rendre à la justice.


Exaltation et démesure


Les deux frères, aux caractères si différents, se rejoignent   dans leur goût de l'indépendance et de la liberté, qui aboutira à leur perte. Les forces émotionnelles et instinctives dominent Karl : le sentiment de l'injustice paternelle le pousse à fuir la société et à créer une société marginale de redresseurs de torts. La forêt sombre et touffue où il trouve refuge symbolise admirablement cette partie obscure de son être. A l' opposé, Franz a banni les sentiments de son existence et se soumet tout entier au plan qui l'obsède : prendre la place de son père. Cette obsession le mène cependant à la folie, en détruisant sa façade froide et rationnelle, à l'image des flammes qui consument le château des Moor. Les livres préférés des deux frères annoncent le destin tragique qui les attend - l'histoire de Joseph vendu par ses frères et le drame de Brutus et de César. Le style de la pièce, où abondent les longues scènes aux tirades étendues, les exclamations, les superlatifs, les invocations et les phrases interrompues, est adapté au caractère excessif des héros.

Extraits :

Karl, devenu brigand, pense avec émotion à son destin

Mon innocence ! mon innocence !...Voyez tout est dehors, pour se réchauffer aux doux rayons du printemps... Pourquoi, pour moi seul, l' enfer découle-t-il de ces joies du ciel ?... Que tout soit si heureux, si  fraternellement uni par l'esprit de paix !... Le monde entier une seule famille, et un seul père là-haut... mais
mon père à moi... Moi seul, repoussé, seul exclu des rangs des coeurs purs... Jamais, pour moi, le doux nom d' enfant...jamais le tendre regard d'une amante... jamais, jamais l'étreinte d'un ami de coeur. (Reculant avec violence.) Assiégé d'assassins... de vipères qui sifflent autour de moi... rivé au vice par des liens de fer... courant, comme saisi de vertige, au sépulcre de la perdition, sans autre soutien que le frêle roseau du vice... et hurlant de désespoir (...) au milieu des fleurs de ce monde heureux.

                    ***

Nostalgie du fils prodigue de retour au pays natal

Salut, terre de la patrie ! (il baise la terre.) Ciel de la patrie ! Soleil de la patrie !...Champs et collines, cours d' eau et forêts ! je vous salue tous, tous du fond du coeur... Quel souffle délicieux descend des montagnes natales ! De quel baume voluptueux vous venez inonder le pauvre exilé ! élysée ! monde poétique !  Arrête ! Moor ! ton pied s'avance dans un temple sacré... (il s'approche.) Vois donc ! jusqu'aux nids d'hirondelle  dans la cour du château...et la petite porte du jardin ! et ce coin de la haie où si souvent à cache-cache tu as épié et lutiné le chercheur... et là-bas, dans la vallée, cette prairie où, nouvel Alexandre, tu conduisais tes Macédoniens à la bataille d'Arbelles, et tout auprès le tertre de gazon du haut duquel tu culbutais le satrape perse... et ton étendard victorieux flottait bien haut dans les airs !  (il sourit.) Les années d'or, les  jours de mai de l'enfance revivent dans l'âme du misérable... Alors tu étais si heureux, avec une sérénité si entière, si pure de tout nuage !...

                     ***

Franz, craignant le châtiment, fait un cauchemar

Tout à coup un horrible tonnerre frappe mon oreille assoupie. Effrayé, je me lève en chancelant, et vois ! il me sembla que tout l'horizon n'était que feu et flamme ardente (...). Tout à coup retentit, comme sortant de trompettes d'airain, cet appel : "Terre, rends tes morts !  Rends tes morts, mer !" Et la plaine nue entra en travail et se mit à jeter des crânes et des côtes, des mâchoires et des jambes, qui se réunirent en corps
humains, et c' était à perte de vue comme un torrent vivant qui coulait à grands flots. Alors je levai les yeux et, vois ! j' étais au pied du Sinaï  tonnant, et au-dessus de moi et au-dessous une foule agitée, et en haut, au sommet de la montagne, sur trois sièges  fumants, trois hommes devant le regard desquels fuyait la créature...


Notes :

"La révolte de Karl Moor, il est vrai, tourne court. Le héros fait amende honorable. La vérité, que Karl Moor a méconnue et qu'il n'a découverte qu'au prix de tragiques erreurs, c'est que les lois sont nécessaires à l' ordre moral du monde. Mais les termes dans lesquels il exalte leur " inviolable majesté " montrent bien que les  lois dont il reconnaît la légitimité sont dans son esprit des lois justes, issues de la liberté, et non pas celles que les tyrans ont faussées à leur profit et sous le couvert desquelles ils perpétuent en Allemagne le règne de l'arbitraire. Autrement dit, s'il désavoue son entreprise (...) Karl Moor ne renie pas pour autant l'idéal au nom duquel il s' est rebellé et a jeté à la société son audacieux défi." .

René Cannac, Théâtre et révolte, Essai sur lajeunesse de Schiller
, Payot 1966

" A côté de la revendication violente d'une liberté qui est avant tout libération de toute contrainte et de toute loi, affranchissement illusoire de la condition humaine, le premier drame de Schiller offre un autre élément permanent de la pensée du poète : le problème de la société humaine, fondée sur la liberté. Le drame atteint une sombre grandeur dans l' opposition entre une forme de société qui périclite, symbolisée par la vie lente dans un château perdu (...) et de l' autre la fureur d'agir, la révolte aveugle contre les
injustices, qui n' aboutit qu' à la passion de détruire et au nihilisme" .

Victor Hell, Schiller, Seghers éditeur, 1960


Par Cathou
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Lundi 19 octobre 2009 1 19 /10 /Oct /2009 13:06



Un bailli de l'empereur d'Autriche opprime les Suisses. En dehors de toute conjuration, un homme, Guillaume Tell, en tuant ce bailli, déclenche la révolte d'où la Suisse obtiendra son indépendance.

Guillaume Tell, dont le titre original est Wilhelm Tell, est un drame en cinq actes et en vers de Friedrichvon Schiller. La première représentation eut lieu le 17 mars 1804. La légende de Guillaume Tell connut à sa suite un vaste essor, inspirant de nombreux écrivains et musiciens du XIX ème  siècle. Et principalement Rossini, qui composa en 1829, son fameux opéra, du même titre que la pièce du poète allemand.

La révolte suisse

Les Suisses devraient vivre en paix dans leurs paisibles paysages alpestres, mais l'empereur d' Autriche y est représenté par un bailli, Gessler, autoritaire et abusif. Déjà une conjuration réunit trois cantons qui http://t0.gstatic.com/images?q=tbn:7ebUjYoGayDZTM:http://www.quebecoislibre.org/04/gtell1.jpgattendent le moment propice pour se révolter. Guillaume Tell, un chasseur, arbalétrier réputé, bon père de famille, ne s'occupe pas de politique. Pourtant, un jour, il ne salue pas le chapeau ducal, posé sur une perche sur la place d'Altdorf. Des soldats, chargés de faire respecter  cet édit stupide de Gessler, l'arrêtent. Survient Gessler qui, malgré les protestations du peuple et de ses propres hommes, force Tell à tirer une pomme posée sur la tête de son fils pour sauver leur vie. Miraculeusement, Tell réussit, mais il répond à l'ironie de Gessler : il avait préparé une seconde flèche pour lui au cas où il aurait blessé son fils. Gessler le fait envoyer dans une forteresse de l'autre côté du lac. Mais une tempête inattendue permet à Guillaume Tell de s'échapper. Rongé de haine, il se met en quête du bailli. Lorsque, dans une embuscade, il le tue, les conjurés se décident à chasser l'oppresseur. Toutefois, ils regretteront que l'empereur soit assassiné par un des siens, qui n'a respecté ni le sentiment national ni la discipline qui font l'orgueil du peuple suisse.

Un personnage légendaire

A la fin du XVIII ème siècle et au début du XIX ème, la Révolution préoccupait nombre d'artistes et http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/4a/Mary_I_Queen_of_Scots.jpg/200px-Mary_I_Queen_of_Scots.jpgbeaucoup Schiller. Il  avait développé ce thème dans "Don Carlos", "Marie Stuart" et "La Pucelle d'Orléans". Pour Guillaume Tell, il s'inspira d'un épisode "des Chroniques helvétiques" de l'historien Tschudi (XVI ème  siècle). Or, l'existence de Guillaume Tell, qui serait mort en 1354, et celle de Gessler appartiennent à la légende. La pièce de Schiller connut un vaste succès ; Tell, qui donnait le signal de la révolte, était adopté comme héros national suisse. Le drame était destiné à être joué en plein air, au coeur des montagnes, des lacs et des glaciers alpestres et du peuple lui-même. Les premières représentations dans les théâtres allemands rassurèrent Schiller sur la portée de cette oeuvre. Malade, il mourut l'année suivante sans avoir achevé d'autre pièce.


Extraits :


Le bailli apporte l'ombre dans l'existence des Suisses

 STAUFFACHER : - Devant ce tilleul, j' était assis récemment comme aujourd'hui, réfléchissant avec joie au travail heureusement accompli, quand vint à passer, arrivant de Kussnacht, son château, le bailli à cheval avec ses reîtres. Devant cette maison, il s' arrêta, l' air étonné. Moi, je me levai vite et, avec toute la déférence qui convenait, j' allai au-devant de ce seigneur qui représente pour nous le pouvoir judiciaire de l' empereur dans ce pays. "A qui est cette maison ?" demanda t-il avec une mauvaise intention, car il le savait parfaitement. Et moi, voyant vite ce que j' avais à faire, je lui réponds : "Cette maison, monsieur le bailli, appartient à  l'empereur, mon maître, et à vous, et moi je la tiens en fief" Là-dessus, il réplique : "Je suis régent en ce pays à la place de l' empereur et je ne veux pas que le paysan se construise des maisons sans demander l' autorisation et qu' il vive aussi librement que s' il était maître dans le pays. Je me permettrai de m'y opposer."


(Acte 1,scène 2)

                               ***

Guillaume Tell aime ses enfants et son pays

WALTHER  (montrant le Bannberg) : - Père, est-ce vrai que, sur la montagne là-haut, les arbres saignent quand on les frappe avec la cognée ?
TELL : - Qui dit cela, mon garçon ?
WALTHER : - Le maître berger le raconte. Il y a, dit-il, un sortilège sur les arbres et à celui qui leur fait du mal, la main pousse hors du tombeau.
TELL : - Il y a un sortilège sur les arbres, c' est la vérité. Vois-tu la neige là-haut, les sommets blancs, si hauts qu'ils se perdent dans le ciel ?
WALTHER : - Ce sont les glaciers qui grondent la nuit comme le tonnerre et nous envoient les avalanches.
TELL : - C' est cela. Les avalanches auraient depuis longtemps enseveli la bourgade d' Altdorf sous leur masse si la forêt, là haut, ne leur opposait un barrage.

(Acte III, scène 3)

Le bailli a suscité trop de haine

GESSLER : - Je suis un maître encore beaucoup trop doux pour ce peuple ; les langues sont encore libres ; il n' est pas encore entièrement dompté comme il devrait l'être. Mais cela changera, j' en fais le serment ; je veux le briser, ce caractère opiniâtre, je veux courber cet insolent esprit de liberté ; je veux procla mer dans ces pays une loi nouvelle, je veux... (Une flèche le transperce, il porte vivement la main à son cæur et va tomber. D'une voix éteinte :) Que Dieu m' ait en sa grâce !

(Acte IV, scène 3)  Traduit de l'allemand par A. Ehrhard. Éditions Montaigne, 1933

Notes :

<<Dans un ouvrage intitulé Le Théâtre du peuple, Romain Rolland a rangé Schiller parmi "les très grands auteurs populaires, du moins dans quelques oeuvres". Pour le critique français, l'auteur allemand fut le "plus grand poète de la Révolution, comme Beethoven en fut le plus grand musicien" ; particulièrement enthousiasmé par la puissance du personnage de Guillaume Tell, Romain Rolland a évoqué avec envie les représentations réalisées à Altdorf, à flanc de montagne, au cours desquelles les ouvriers et les bourgeois du canton "vivaient" leurs rôles, le public concourant lui aussi au spectacle... >>

-Aline Alquier, Schiller, collection Les Géants, Paris-Match, 1970

<<Combien il est singulier que la poésie de Schiller se fasse toujours l'interprète de l'enthousiasme patriotique d'autres peuples : les Pays-Bas avec Carlos, la France avec La Pucelle et dans Guilllaume Tell
la Suisse ! Ce grand Allemand n'a pas donné à ses compatriotes leur drame national de la liberté, il leur a dénié la faculté de former une nation et il recommande d'autant plus chaleureusement à ses Allemands d'être plus purs pour devenir des hommes. >>

- Thomas Mann (1955), cité dans Schiller, collection Écrivains d'hier et d'aujourd'hui, éditions Pierre Seghers, 1960

"Guillaume Tell est un modèle de drame populaire (...). Il enchante les yeux par un décor féerique qui reproduit les aspects les plus grandioses de la nature alpestre (...). "

- A. Ehrhard, Guillaume Tell, éditions Montaigne


Par Cathou
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Mardi 20 octobre 2009 2 20 /10 /Oct /2009 13:48


1749  1832


"Ma vie : une aventure unique",  écrit Goethe ; "non pas une aventure par l'effort pour développer ce que la nature avait déposé en moi, mais une aventure par l'effort pour acquérir ce que la nature n'avait pas mis en moi".  Dans la série des avatars de Goethe, le premier moment correspond au développement de ce qui était déjà en lui. Très tôt, par exemple, il a conscience d'être né poète (il l'écrit à sa soeur le 11 mai 1767).

Il a vu le jour le 28 Août 1749 à Francfort, dans une famille de juristes, et il sera juriste lui-même à ses débuts. A Francfort-sur-le-Main, son père http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/da/Goethe.jpg/200px-Goethe.jpgporte le titre de conseiller impérial (la ville dépend directement de l'impératrice Marie- Thérèse) ; sa mère, beaucoup plus jeune et enjouée, est fille de magistrat   : milieu urbain, milieu bourgeois, milieu cultivé aussi. Sous la direction de son père, Goethe enfant acquiert un savoir véritablement encyclopédique, où la France occupe une place de premier plan. Sa religiosité naturelle est moins satisfaite par le protestantisme sec qu'on lui inculque ou même par le piétisme de sa mère que par une  société secrète, quasi maçonnique, où très tôt il est admis.

Quand, en octobre 1765, il part pour Leipzig où il va étudier le droit à l'Université, il n'a pas choisi. Sans doute proteste-t-il intérieurement. "Qu'on me laisse donc suivre mon chemin", écrit-il à sa soeur. D'autres prendraient le parti de la rupture. Mais Goethe a le génie de la multiplicité : tout en faisant ses études de droit à Leipzig, puis, d'avril 1770 à août 1771, à Strasbourg, il suit des cours d'anatomie, se met à étudier l'architecture gothique et commence à dessiner. Il écrit aussi des vers, inspirés par ses premières amours.

Au cours de ces "années d'apprentissage", deux influences majeures s'exercent sur lui. Entre le séjour à Leipzig et le séjour à Strasbourg, il a été retenu dans sa famille à Francfort pendant près de trois ans par une grave maladie. C'est le temps d'une "calcination*" qu'il jugera plus tard très utile et qui le rapproche du piétisme maternel, sous l'influence d'une amie de sa mère, Suzanne-Catherine de Klettenberg. C'est elle qui lui ouvre les portes du monde de l'occulte, et elle sera plus tard la "belle âme" des "Années http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b6/Herder.jpg/200px-Herder.jpgd'apprentissage de Wilhelm Meiste". A Strasbourg, Goethe a rencontré Herder, le  "bougon bienveillant". Ce maître va exercer sur lui une influence bien plus considérable que celle du bon Gellert, à qui il lisait ses vers quand il se trouvait à Leipzig. Herder  lui révèle les grands génies universels - Homère, Shakespeare (à qui il voue un véritable culte , "Discours sur Shakespeare 1771". Il  lui fait comprendre que  "la poésie est un don universel et populaire, et non l'apanage de quelques hommes d'une culture raffinée". 

Les années 1771-1775 se déroulent pour la plus grande partie à Francfort. Ce séjour est toutefois coupé de quelques voyages et surtout de l'important intermède de Wetzlar, qui va donner naissance à Werther. Cette petite ville, située au bord de la Lahn, offre aux juristes débutants comme Goethe le maquis de quelque vingt mille  procès pendants du Saint-Empire. Tâche vite effacée au profìt d'une surprise de l'amour qu'inspire au jeune homme Charlotte Buff, la fìancée de son collègue Kestner. C'est déjà  une conquête sur soi que son départ discret, le 11 septembre 1772. C'en est une autre que la rédaction  d'un roman autobiographique, écrit en quelques semaines près de deux ans plus tard (mars-avril 1774) et inspiré par l'épisode de Wetzlar, "Les Souffrances dujeune Werther".

En  1814 , il se prend de passion pour Marianne von Willemer. En  1822 son épouse étant décédée depuis six ans déjà, il demande en mariage Ulrike von Levetzow (18 ans), qui refuse (il en a 73 !). Il finit sa vie sous le nom de «Sage de  Weimar», fréquenté, courtisé et adulé par l'ensemble des milieux littéraires européens.

Il s'éteignit le 22 mars 1832 à Weimar, c'est-à-dire à peine plus d'un mois après avoir achevé son Second Faust. Ses dernières paroles, auraient été : « Mehr Licht! Mehr Licht! » (« Plus de lumière ! Plus de lumière ! »), interprétées de manières bien différentes, certains y voyant le désespoir d'un grand homme de n'avoir pu amasser assez de savoir dans sa vie, tandis que d'autres, comme par exemple Friedrich von Müller, ne le veulent comprendre que comme une prière qu'on lui ouvrît la fenêtre, pour lui donner encore l'occasion de contempler la lumière du jour.




Les Souffrances du jeune Werther

Dans une Iongue correspondance, Werther raconte à son ami Wilhem Ies phases d'un amour  impos sible dont Ia mort devient I'issue nécessaire.

Après avoir achevé la seconde version des "Souffrances du jeune Werther" en 1786, Goethe  déclarait se sentir comme après une "confession générale" ; pour lui, ce roman était ce qui le sauvait de "l' issue fatale" de Werther. Mais cette oeuvre qui prend sa source dans l' expérience même de son auteur ne s' y résume http://upload.wikimedia.org/wikipedia/fr/thumb/5/5b/Auflag2.jpg/180px-Auflag2.jpgpas. Même si l'on peut considérer que le héros est ici comme le double lyrique du grand poète allemand, Goethe,  en prêtant ses sentiments à son personnage, a su corrélativement exprimer les aspirations de toute une génération et par là faire preuve de génie.

Un roman par lettres

L ' oeuvre débute le 4 mai 1771 par la première lettre que  Werther envoie à son ami Wilhem. Cette correspondance constitue en elle-même les deux premiers livres de ce roman qui en comporte trois. Dans le dernier, intitulé "L'éditeur au lecteur", le récit s'achève par le témoignage d'un narrateur ("l'éditeur"). A la voix subjective du héros se substitue donc l'objectivité d'un regard extérieur.

Un amour impossible

Werther, parti de sa province natale où se trouve son ami Wilhem, rencontre dans un bal une jeune femme, Lotte. Immédiatement, l'un et l'autre prennent conscience de la similitude de leur âme. L'amour chez Werther naît comme la promesse d'une infinie félicité, mais Lotte est promise à un autre, Albert, qui pour l'heure est en voyage. A son retour, il s'avère être "l'homme le meilleur qui soit sous le ciel" ; Werther décide alors de ne plus revoir Lotte. Pour tenter de I'oublier, il se met au service d'un ambassadeur ; une autre femme, quelques instants, capte son coeur, mais les moeurs de cette société mondaine auront vite fait de le mettre hors de lui. Werther démissionne et rejoint la femme de ses désirs à Wahlheim. Là, sa passion grandissante se heurte aux circonstances : Albert et Lotte se sont mariés ; il restera pourtant auprès d'eux, s'exaspérant lui-même, détruisant "l'harmonie de son esprit" aux côtés de la femme qu' il adore. Puis certain de ne pouvoir la posséder mais assuré d'être aimé d'elle, il se suicidera.

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/33/Wilhelm_Amberg_Vorlesung_aus_Goethes_Werther.jpg/180px-Wilhelm_Amberg_Vorlesung_aus_Goethes_Werther.jpgLa naissance du romantisme

Au fil de sa correspondance avec Wilhem, Werther nous apparaît comme le porte-parole d'une nouvelle esthétique, d'un nouvel état d'esprit que I'on nommera, cinquante ans plus tard, le romantisme. Lui-même artiste, notre héros aspire à un retour à la nature comme source d'inspiration, mais face à la grandeur de celle-ci - et c'est là le paradoxe essentiel du romantisme -, l'homme prend conscience de ses limites et en conçoit une angoisse radicale dont seuls I'amour, l'art et la mort peuvent le sauver.


Extraits :

" (...)mon ami ! lorsque mes yeux sont noyés de brume et que le monde qui m' entoure et le ciel tout entier repose en mon âme comme l'image d'une bien-aimée, alors, souvent je ne suis plus que nostalgie et je songe : ah ! que ne peux-tu exprimer tout cela ! que ne peux-tu insuffler au papier ce qui vit en toi avec tant de plénitude, tant de chaleur pour que cela devienne le miroir de ton âme, comme ton âme est le miroir
du Dieu infini !"

                                 ***

"Chose étrange : lorsque j' arrivais ici et que du haut de la colline je plongeais mes regards dans cette belle vallée, tout ce qui m' environnait m' attirait. Là-bas, ce petit bois !  "Ah ! que ne peux-tu mêler ton ombre aux siennes !" Là-bas, la cime de cette montagne !  "Ah ! que ne peux-tu, de là, embrasser cette vaste contrée !" Et ces collines enchaînées l' une à l' autre, et ces vallons intimes ! "Oh !  que ne puis-je me perdre avec eux !" J' y courais et je m' en revenais sans avoir trouvé ce que j' espérais. Il en est, hélas ! des lointains comme de l' avenir !  Un monde immense et nébuleux s' étend devant notre âme, notre sensibilité s'y plonge et s'y perd comme notre regard et nous aspirons à donner tout notre être pourque la volupté d'un unique, d'un grand, d'un magnifique sentiment nous emplisse entièrement. Et, hélas ! lorsque nous y courons, lorsque là-bas est devenu ici, tout est après comme avant, nous restons là dans notre pauvreté, dans nos étroites
limites et notre âme assoiffée se tend vers le breuvage rafraîchissant qui lui a échappé."

                                 ***

"Pour la dernière fois donc, pour la dernière fois j' ouvre les yeux. Hélas ! ils ne reverront plus le soleil : un jour trouble et nébuleux les recouvre. Prends donc mon deuil, ð Nature ! ... Ton fils, ton ami, ton bien-aimé approche de sa fin. Lotte, c' est un sentiment sans pareil et pourtant proche d' un songe crépusculaire, de se dire : voici mon dernier matin. Le dernier ! Lotte, ce mot n' a pas de sens pour moi : le dernier ! Est-ce que je ne me dresse pas dans toute ma force ? Et demain je serai étendu, sans force sur le sol. Mourir ! Qu'est-ce que cela signifie ? Vois, nous rêvons, quand nous parlons de la mort. J' ai vu mourir plus d' un être, mais l' humanité est si bornée qu' elle n' a pas le sens du début et de la fin de son existence. Maintenant encore je suis à moi, je suis à toi ! A toi !  Ô ma bien-aimée !  Et dans un instant séparés, désunis. Comment  pourrais-je m' anéantir ? Comment pourrais-tu t' anéantir ? Ne sommes-nous pas ? S'anéantir. Qu' est-ce que cela signifie ? C' est encore un mot, un son creux, qui n' a pas de sens pour mon coeur. Mort, Lotte ! enfoui dans la terre... si étroite ! si sombre !..."


Notes :

"Werther a fait époque dans ma vie, c'est <<le livre par excellence >>."
- Mme de Staël

"Tout jeune homme aspire à aimer ainsi, / Toute jeune fille à être aimée ainsi. / Hélas ! ce désir, le plus sacré de tous, / Pourquoi doit-il  être la source d'une violente peine ?"
- Goethe, en-tête du premier livrede Werther

"Tu le pleures, tu I'aimes, chère âme, / Tu sauves sa mémoire de la honte ; / Vois, de son antre son esprit te fait signe : / Sois un homme et ne me suis pas." .
Goethe, en-tête du second livre de Werther

Mais, aujourd'hui encore, I'âme de Werther n'est pas morte ; à la lumière de I'expérience du jeune héros, notre propre comportement amoureux peut être compris : "La jalousie de Werther vient par les images (voir Albert entourer de son bras la taille de Lotte), non par la pensée. C'est qu'il s'agit (et c'est là une beauté du livre) d'une disposition tragique, et non psychologique. Werther ne hait pas Albert ; simplement, Albert occupe une place désirée : c'est un adversaire (un concurrent, au sens propre), non un ennemi : il n'est pas "odieux". Dans ses lettres à Wilhem, Werther se montre peu jaloux."
- Roland Barthes, Fragments d' un discours amoureux

Par Cathou
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Mercredi 21 octobre 2009 3 21 /10 /Oct /2009 15:10


1753 - 1801


Un hymne à la gloire de la langue française, dont la supériorité paraît évidente à Rivarol.

Le XVlll ème  siècle est le Siècle des lumières et il est aussi celui de l 'Europe française ; toutes les cours, de l 'Angleterre à la Russie, de l'Allemagne à l'Autriche, parlent le français et suivent les modes françaises.

Le français, reine des langues

"Le Discours sur l'universalité de la languefrançaise",
rédigé en deux mois par Rivarol en 1783, est une analyse  minutieuse des conditions et des raisons qui ont fait du français la langue universelle de l'Europe et même du monde. L'auteur suit un plan très rigoureux dans la plus pure tradition académique : tout d'abord, il élimine quelques langues européennes, trop " incomplètes"  pour briguer cette place prédominante ; il se lance ensuite dans une comparaison, trait pour trait, des langues parlées par les deux pays forts de l'Europe, à savoir la France et l' Angleterre ; progressivement, une conclusion logique se dégage de son discours : que ce soit pour des raisons historiques, géographiques, syntaxiques et grammaticales, tout concourt à faire de cette langue française l' outil universel de l' écrit et de l' oral à cause de sa clarté, de sa prononciation à la fois rude et  modérée et de sa rigueur.


La langue, reflet de la supériorité de la pensée française

Ce bref essai (45 pages), rédigé d'après un sujet proposé par l'académie de Berlin et qui vaudra à son auteur une gloire européenne, est une oeuvre particulière parmi les écrits de Rivarol, plus connu pour ses ouvrages satiriques et mordants à l'égard de ses contemporains, qu'il s'agisse d'écrivains ou d'hommes politiques révolutionnaires. Point d'ironie ici, mais un récit alerte, écrit dans la grande manière du XVIII ème siècle, dans lequel Rivarol explique la grandeur de la langue française par celle des écrivains qu'il admire : Montaigne, Descartes, les grands auteurs du XVII ème sièle, Voltaire, Diderot. Tous ont en commun la clarté de l'esprit qu'ils doivent à l'emploi d'une langue rigoureuse dans laquelle l' ordre des mots entraîne l'ordre de la pensée. Cela permet à Rivarol de comparer la grandeur actuelle de la France et de ses auteurs à la gloire universelle de la littérature antique. De là cette supériorité qui ne pourra jamais s' effacer.

 

 

 

Les académies,  dédiées à toutes les sortes d' art, abondaient en Europe et proposaient souvent des concours ou des sortes de compétitions dans le but de faire progresser les connaissances et le niveau des arts.

 

 

 

 

 

Extraits :

Rivarol cherche à expliquer pourquoi un certain nombre de langues européennes n'ont pu postuler à l'universalité. C'est le cas notamment de l'espagnol.

Mais, en supposant que l'Espagne ait conservé sa prépondérance politique, il n' est pas démontré que sa langue fût devenue la langue usuelle de l'Europe. La majesté de sa prononciation invite à l'enflure, et la simplicité de la pensée se perd dans la longueur des mots et sous la plénitude des désinences. (...) Charles Quint lui-même, qui parlait plusieurs langues, réservait l'espagnol pour des jours de solennité et pour ses prières. En effet, les livres ascétiques y sont admirables, et il semble que le commerce de l'homme à Dieu se fasse mieux en espagnol qu'en tout autre idiome.


                   ***

Des différences de caractère entre Anglais et Français.

L'Anglais, sec et taciturne, joint à l'embarras et à la timidité de l'homme du Nord une impatience, un dégoût de toute chose, qui va souvent jusqu' à celui de la vie ; le Français a une saillie de gaieté qui ne l'abandonne pas, et, à quelque régime que leurs gouvernements les aient mis l'un et l'autre, ils n'ont jamais perdu cette première empreinte. Le Français cherche le côté plaisant de ce monde, l'Anglais semble toujours assister à un drame : (...) on ne gagne pas plus à ennuyer un Français qu'à divertir un Anglais. Celui-ci voyage pour voir, le Français pour être vu. (...) Mais le Français, visité par toutes les nations, peut se croire dispensé de voyager chez elles comme d'apprendre leurs langues, puisqu'il retrouve partout la sienne.


                   ***

Les spécificités de la langue française se sont forgées au fur et à mesure.

A travers ces variations, on voit cependant combien le caractère de la nation influait sur elle : la cons
truction de la phrase fut toujours directe et claire. La langue française n' eût donc que deux barbaries à combattre : celle des mots et celle du mauvais goût de chaque siècle. Les conquérants français, en adoptant les expressions celtes et latine, les avaient marquées chacune à son coin : on eut une langue pauvre et décousue, où tout fut arbitraire, et le désordre régna dans la disette. Mais, quand la monarchie acquit plus de force et d'unité, il fallut refondre ces monnaies éparses et les réunir sous une empreinte générale, conforme d'un côté à leur origine et de l'autre au génie même de la nation, ce qui leur donna une physiono mie double : on se fit une langue écrite et une langue parlée, et ce divorce de l'orthographe et de la prononciation dure encore. Enfin le bon goût ne se développa tout entier que dans la perfection même de la société ;   la maturité du langage et celle de la nation arrivèrent ensemble.

Notes :

Sa conclusion aurait pu être de La Fayette : L'histoire de l' Amérique se réduit désormais à trois époques : égorgée par l'Espagne, opprimée par l' Angleterre et sauvée par la France.

Les autres oeuvres de Rivarol sont notamment : Le Petit Almanach de nos grands hommes pour l' année 1788, et le Petit Dictionnaire des grands hommes de la Révolution (1790), où il fait preuve d'une ironie perçante à l' égard de ses contemporains.

"Le plan qu'il s'est tracé est juste et bien ordonné, et il ne s' en écarte jamais. Son style est brillant ; il a de la chaleur, de la rapidité et de la mollesse. Ses pensées, tout aussi profondes que philosophiques, et tous ses tableauoù l'on admire souvent l'énergique pinceau de Tacite, intéressent par le coloris, par la variété et (...) par la nouveauté. (...) On lui trouve toujours un goût épuré et formé par les grands modèles."

 Borelli, secrétaire général de l'académie de Berlin, cité par Jean Dessay, dans Rivarol, Perrin, 1989.

"Rivarol est le Français par excellence" Voltaire, cité parJean Dessay,

"Quand Rivarol entre dans la littérature, les grands écrivains qui avaient illustré le siècle étaient déjà morts ou allaient disparaître : c' était le tour des médiocres et des petits."

 Sainte-Beuve, cité par Jean Dutourd, dans Discours sur l'universalité de la langue française, présentation, Arléa, 1991

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Sophocle

                                                                                                            


     
       

                      

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