Mercredi 21 octobre 2009 3 21 /10 /Oct /2009 15:11

1767  1830

Celui dont on a fait un des initiateurs du roman psychologique moderne s'est aussi et surtout illustré comme une grande figure politique sous le Directoire et sous la Restauration.

Voici comment Constant définissait son combat : "J' ai défendu quarante ans le même principe, liberté en tout (...), et par liberté j' entends le triomphe de l' individualité".


Une jeunesse désordonnée  1767 - 1794


C'est à Lausanne que Benjamin Constant voit le jour, le 25 octobre 1767, d'un père protestant et d'une mère rattachée aux huguenots du Dauphiné. Ayant perdu très tôt sa mère, il est élevé par son père, capitaine de régiment suisse, qui confie sa garde et son éducation à divers précepteurs. L'enfant se montre http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/15/Benjamin_Constant.jpg/250px-Benjamin_Constant.jpgprécoce et avide de lectures, mais nerveux et impressionnable. Envoyé à Oxford, puis à Édimbourg, il est finalement mis entre les mains de l'académicien Suard, et introduit grâce à lui dans la haute société parisienne. Son adolescence est ponctuée de liaisons avec des femmes toujours mûres et maternelles pour le frêle jeune homme qu'il est : Mme Johannot, Mme Trévor, Mme de Charrière, Mme Lindsay. Agé de vingt ans à peine, il travaille à ce qui deviendra l'oeuvre de sa vie, "De la Religion", tout en menant une vie dissolue. Cependant, un séjour en Allemagne, de 1787 à 1794, contribue quelque peu à le stabiliser. Il y occupe un poste de chambellan à la cour de Brunswick, ce qui ne l'empêche pas de s'afficher avec une comédienne pour finalement épouser une Allemande du nom de Wilhelmine von Cramm.


A l'ombre de Mme de Staël   1794  -  1810

Sortant d'un mariage malheureux que viendra clore le divorce en 1795, Constant aborde une nouvelle période de sa vie, tant sur le plan sentimental que politique. En 1794, il fait la connaissance de Mme de http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/11/Madame_de_Sta%C3%ABl.jpg/250px-Madame_de_Sta%C3%ABl.jpgStaël, avec laquelle il entretiendra une relation tourmentée pendant quatorze années et grâce à laquelle il croit pouvoir jouer un rôle politique en France. Sous son influence, il publie "De la Force du gouvernement actuel de la France et de la nécessité de s'y rallier". Sous le Consulat et toujours grâce à sa protectrice, il est nommé membre du Tribunat par Bonaparte, mais il laisse passer sa chance par souci de dignité. Éliminé de l' Assemblée, il s'éloigne un temps de la vie publique pour suivre Mme de Staël dans ses déplacements à travers l'Europe. C'est aussi le moment où il renoue avec ses activités littéraires, puisqu'il compose "Adolphe" (1806). Le roman sera publié en 1815 mais ne connaîtra pas le succès que lui réservera la fin du XIX ème siècle. Tandis que les brouilles se multiplient avec Mme de Staël, Constant croit trouver la femme de sa vie en la personne de Charlotte von Hardenberg. http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/3f/Johann_Heinrich_Schr%C3%B6der_zugeschrieben%2C_Portrait_der_Gr%C3%A4fin_Charlotte_von_Hardenberg.jpgLa jeune femme, qui était mariée, se rend libre et épouse l'écrivain en secret. Cette double union trouve sa peinture dans l'autobiographie inachevée : "Cécile" (1810). Au terme de cette période, on peut dire que Benjamin Constant a produit l'essentiel et le meilleur de son oeuvre romanesque, si l'on excepte "Le Cahier rouge".


L'entrée en politique  1810  -  1816


La carrière politique de l'écrivain coïncide, à ses débuts, avec l'ébranlement du pouvoir impérial. Après une série de publications, Constant veut s'affirmer comme théoricien du nouveau régime politique. Dès 1814, ses libelles lui valent un immense succès et en font l'homme des idées libérales, ainsi qu'une grande figure de l'opposition. Au milieu de cette agitation, il trouve encore le temps de s'éprendre de Juliette Récamier, allant jusqu'à se faire royaliste pour elle et menant une cour assidue http://t3.gstatic.com/images?q=tbn:sQBn74i2z_OQqM%3Ahttp://www.visiterlyon.com/IMG/jpg/4-Cat_I_31.jpgdont son "Journal" porte les marques. Au retour de l'empereur de l'île d'Elbe, l'écrivain apporte son soutien aux Bourbons. Ses revirements politiques ne s'arrêtent pas là : chargé par Napoléon de rédiger l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire, il n' en écrira pas moins, après l' épopée des Cent-Jours, un poème anti bonapartiste, le "Siège de Soissons", puis, quelques années plus tard, rendra hommage aux velléités libérales de Napoléon dans ses "Mémoires sur les Cent-Jours". Pour l'heure, le triomphe des Ultras oblige Constant à s'exiler en Angleterre jusqu'en 1816, en compagnie de sa femme.


La consécration de l'homme public  1816  -  1830

De retour à Paris, Benjamin Constant collabore à tous les joumaux libéraux, prononce des conférences sur la religion et entame la publication de ses "Cours de politique constitutionnelle" . Fidèle   à la monarchie, il travaille néanmoins à la création d'un courant libéral destiné à reprendre le pouvoir après la Restauration. Mais il ne se limite pas au seul rôle de théoricien : en 1819, il se fait enfin élire député de la Sarthe. La révolution de Juillet se passe certes de sa présence - sa santé fragile et le poids de ses dettes l'ont contraint à trouver refuge à la campagne - mais il jouit d'une grande popularité et bientôt d'une reconnaissance officielle. En effet, Louis-Philippe, magnanime, l'admet dans les rangs de l'opposition. C'est ainsi qu'au déclin de sa vie,l'écrivain est devenu une véritable figure publique : ses obsèques, en 1830, seront l'occasion d'une grande manifestation populaire.

Les deux ouvrages auxquels Constant tenait le plus seront publiés à titre posthume : "De la Religion" (paru de 1824 à 1831) et "Du Polythéisme" romain considéré dans ses rapports avec la philosophie grecque et la religion chrétienne (1833).

Notes

La face privée et la face publique

 "Les " émotions intimes .. qui .. dévastaient .. Constant (...) sont tributaires des deux paliers (...) : le palier de la solitude et le palier des autres. (...) Cependant si pour nous c'est moins le Constant des funérailles de 1830 que le Constant des émotions intimes qui est immortel, il convient de ne pas oublier qu'aux yeux de Constant lui-même son oeuvre véritable était son oeuvre politique."

- Charles du Bos  - ,Grandeur et misère de Benjamin Constant, 1946

Une individualité démultipliée

<<A chaque moment de sa vie, Constant se retrouve tel qu'il est. Tel qu'il est, c'est-à-dire variant d'heure en heure, mais sans sortir du cercle de son individualité, laquelle figure ici l'invariant. D'où provient qu'achevé quand on le confronte à autrui, Constant semble incomplet si on le compare à lui-même. Parce qu'il est individuel dans la moindre de ses réactions, notre imagination est aiguillée vers une infinité de mondes possibles, et afin que Constant fournisse sa  complétude, il faudrait (...) que chacune des puissances eût passé à l' acte. En vertu de son originalité, l' être tout individuel est condamné à ne jamais tout à fait s'accomplir : aucune de ses manifestations ne I'épuise. "

 - Charles du Bos,

Par Cathou
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Mercredi 21 octobre 2009 3 21 /10 /Oct /2009 15:12



"Adolphe"  a une éducation de prince. Il préfère cependant tout quitter pour Ellénore, une femme de dix ans plus âgée que lui. La passion qui attire, lie, déchire et meurtrit est  ici livrée dans une fascinante évocation.

Type même du roman d'analyse psychologique, présenté comme "une anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu", "Adolphe"  est la confession d'un amour coupable qui s' effondre dans la mort et le remords.

L'amour plus fort que la société

Adolphe est un jeune homme de vingt-quatre ans, obscur, marqué par une éducation austère, par un père timide et dur. Plein de ressources et de capacités, il se renferme sur lui-même tout en se forgeant une idée singulière de la mort. De là sa vie dissipée - "Aucun but ne valait la peine d'aucun effort" -, son indifférence http://www.lalibrairiesonore.com/components/com_virtuemart/shop_image/product/resized/FA8070.jpgà tout et sa liberté d'esprit qui le met en marge de la société. "J'étais, dit-il, un homme immoral et peu sûr." Sa volonté d'être aimé, le pousse à conquérir une femme, la première qu'on lui présente, Ellénore, polonaise infortunée, maîtresse depuis dix ans du comte de P***. Après des mois d'entrevues, de lettres, d'échanges, "elle se donna enfin tout entière". Cette liaison fait scandale, et Ellénore est  abandonnée par toute la société du comte et du père d' Adolphe, qui somme son fils de réfléchir et de le rejoindre. La situation difficile met les amants dans un état de conflit permanent. Enfin Ellénore se sépare du comte, laissant sa fortune, ses enfants. Les amants sont isolés. Adolphe s'oppose à sa destinée en  poursuivant cette liaison.

La société reprend ses droits

Il désire rompre à son tour mais ne peut s' y résoudre : sans lui, Ellénore est condamnée à mourir de chagrin. Leur relation se tend dans les silences et les soupirs. Le père d'Ellénore meurt, laissant tous ses biens à sa fille, qui part pour son pays natal accompagnée d' Adolphe, lui-même recommandé par son père auprès du baron de T***, qui le reçoit et lui exprime tout le gâchis  que cause cette liaison. Monsieur de T*** reçoit Adolphe fréquemment. Il s'instaure un climat de confiance entre les deux hommes, et Adolphe promet qu'il rompra dans les jours à venir. Le jeune homme écrit sa résolution, demandant qu'on prévienne son père. Mais il ne tient pas sa parole, et le baron envoie la lettre à Ellénore. Elle souffre de fièvres, et supplie son amant de demeurer encore quelques jours, le temps qu'il faudra pour le quitter définitivement, dans la mort.

Extraits :

Enfin j' entendis sonner l'heure à laquelle je devais me rendre chez le comte. Mon impatience se changea tout à coup en timidité ; je m' habillai lentement ; je ne me sentais plus pressé d' arriver : j' avais un tel effroi que mon attente ne fût déçue, un sentiment si vif de la douleur que je courais risque d' éprouver, que j' aurais consenti volontiers à tout ajourner. Il était assez tard lorsque j' entrai chez M. de P***. J' aperçus Ellénore assise au fond de la chambre ; je n' osai avancer ; il me semblait que tout le monde avait les yeux fixés sur moi. J' allai me cacher dans un coin du salon, derrière un groupe d' hommes qui causaient. De là je  contemplais Ellénore : elle me parut légèrement changée, elle était plus pâle que de  coutume. Le comte me découvrit dans l'espèce de retraite où je m' étais réfugié ; il vint à moi, me prit la main et me conduisit à Ellénore. "Je vous présente, dit-il ne riant, l'un des hommes que votre départ inattendu à le plus étonné." Ellénore parlait à une femme placée à côté d' elle. Lorsqu' elle me vit, ses paroles s' arrêtèrent sur se lèvres ; elle demeura interdite : je l' étais beaucoup moi-même.

On pouvait nous entendre, j' adressai à Ellénore des questions indifférentes. Nous reprîmes tous deux une apparence de calme. On annonça qu'on avait servi ; j' offris à Ellénore mon bras, qu' elle ne put refuser. "Si vous ne me promettez pas, lui dis-je en la conduisant, de me recevoir demain chez vous à onze heures, je pars à l'instant, j'abandonne mon pays, ma famille et mon père, je romps tous mes liens, j' abjure tous mes devoirs, et je vais n' importe où ; finir au plus tôt une vie que vous vous plaisez à empoisonner. - Adolphe !" me répondi-telle ; et elle hésitait. Je fis un mouvement pour m' éloigner. Je ne sais ce que mes traits exprimèrent, mais je n'avais jamais éprouvé de contraction si violente. Ellénore me regarda. Une terreur mêlée d' affection se peignit sur sa figure. "Je vous recevrai demain, dit-elle, mais je vous conjure..."  Beaucoup de personnes nous suivaient, elle ne peut achever sa phrase. Je pressai sa main de mon bras ; nous nous mîmes à table.

J' aurais voulu m' asseoir à côté d' Ellénore, mais le maître de maison l' avait autrement décidé : je fus placé à peu près en vis-à-vis d' elle. (...) J' aspirais à produire dans l' esprit d' Ellénore une impression agréable. Je voulais, en me montrant aimable et spirituel, la disposer en ma faveur, et la préparer à l' entrevue qu' elle m' avait accordée. J' essayai donc mille manières de fixer son attention. Je ramenai la conversation sur des sujets que je savais l'intéresser .. nos voisins s'y  mêlèrent : j' étais inspiré par sa présence .. je parvins à me faire écouter d' elle, je la vis bientôt sourire : j' en ressentis une telle joie, mes regards exprimèrent tant de reconnaissance qu' elle ne put s' empêcher d' en être touchée. Sa tristesse et sa distraction se dissi pèrent : elle ne résista plus au charme secret que répandait dans son âme, la vue du bonheur que je lui devais.. et quand nous sortîmes de table, nos coeurs étaient d'intelligence, comme si nous n' avionsjamais été séparés.

Précédant  "Adolphe",  Benjamin Constant a déjà publié le "Cahier rouge"  et "Cécile", deux autre romans d' inspiration autobiographique .

Notes :

Quand  "Adolphe"  paraît en 1816, Benjamin Constant est connu pour ses engagements antibonapartistes. Adolphe est incontestablement son chef-d'oeuvre, qui aura un retentissement important dans la génération romantique. Le narrateur montre la vérité d'une époque, le mal du siècIe fait de lassitude, d'ennui, dans une société factice. Adolphe raisonne patiemment pour fuir la justification et décrire son coeur, ses aspirations, ses illusions. Adolphe est-il coupable de la mort d 'Ellénore ? L'écriture est son remords. Il se souvient, s'épanche et enfin se condarnne lui-même. Il exprime avec une simplicité déconcertante ce que Balzac appellera "Ies galériens de I'amour".

"Les récits autobiographiques sont d'autant plus trompeurs qu'ils paraissent impliquer une sincérité totale : l'auteur abandonne tout déguisement pour dire ce qui lui est arrivé. On croit d'autant plus Adolphe qu'il s'accuse et montre ses faiblesses, et fait la belle partie à la femme qu'il aimait.
Mais il  est si sensible, si tourmenté des peines qu'il cause, si partagé, si poursuivi par le remords, qu'il  tire enfin  son épingle du jeu et attendrit : on se dit qu'il ne pouvait faire autrement".

- José Cabanis, Des jardins en Espagne

"C'est I'histoire d'un être, qui, essayant de ne plus vivre seul, échoue misérablement dans sa tentative (...). Adolphe est comparable à  Meursault, le narrateur de L' Étranger de Camus. Il a le même "à quoi bon", le même sens de l'absurde."

 - Georges Poulet, Benjamin Constant




Par Cathou
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Mercredi 21 octobre 2009 3 21 /10 /Oct /2009 15:13

 

1768 - 1848

 

 

Chateaubriand à la Vallée au Loups

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Trop de clichés sont, dans nos mémoires, liés au nom de Chateaubriand pour que, dans un premier mouvement, nous nous sentions concernés par la majesté désuète de cet amateur de funérailles et de clairs de lune. Le peintre du mal du siècle et du "vague des passions", si aisément confondu avec son héros René, a sans doute joué le rôle déterminant du grand ancêtre - du grand sachem - aux sources du romantisme, et profondément influencé l'histoire de la sensibilité moderne. Mais "l'Enchanteur" disposait de plus d'un charme... S'il est vrai que nul ne pleure plus sur la mort d'Atala et que la plupart des oeuvres qui connurent la gloire sont tombées dans l'oubli, notre siècle est revenu vers Chateaubriand par le détour du seul de ses livres à avoir été ignoré des contemporains : "les Mémoires d'outre-tombe".
Visionnaire inspiré - avant Malraux -, romancier du temps perdu - avant Proust -, demandant à l'écriture bien plus qu'un simple discours narratif, il invite à redécouvrir, par-delà la richesse du témoignage, le sens profond de cette oeuvre chimérique, "temple de la mort élevé à la clarté de [ses] souvenirs"  et à reconnaître dans ses autres écrits de  singulières évidences parfois méconnues par les premiers lecteurs.

Jusqu'en 1800 j'ai été soldat et voyageur

Né à Saint-Malo le 4 Septembre 1768, dans une famille de hobereaux bretons, au cours "d'une tempête dont le bruit berça [son] premier sommeil",  il passa une enfance rude et rêveuse à Combourg (image ci-dessous), courant dans les bruyères en compagnie de sa soeur cadette, la mélancolique Lucile. Entre de mornes périodes consacrées à l'étude, à Dol, à Rennes ou à Dinan, il aimait à s'évader dans un univers irréel où se profilait une enchanteresse sylphide ; au terme de ces exaltations maladives, le retour à la réalité s'accompagnait d'un profond désespoir, au contact de l'existence : "mes jours s'écoulaient d'une manière sauvage, bizarre, insensée, et pourtant pleine de délices".

Renonçant à la prêtrise à laquelle on le destinait, il se tourna vers les armes, fut présenté à la Cour et se mit à fréquenter salons et cercles littéraires parisiens. Il  considéra la Révolution avec une curiosité plus prudente encore que bienveillante. A l'instigation de Malesherbes et de sa famille, inquiète de le voir se dissiper, il résolut alors de partir pour l'Amérique, où il séjourna cinq mois, en 1791, sans y visiter autant de lieux ni rencontrer autant de personnalités qu'il se plut ensuite à le dire. On a depuis longtemps fait justice des "mensonges"  de Chateaubriand, habile fabulateur ou utilisateur de récits de voyages !  Est-ce bien la nouvelle de l'arrestation du Roi à Varennes qui lui inspira la décision soudaine de regagner l' Euope ?.  Beau mensonge, sans doute, qui permit au mémorialiste de se poser en soldat, mû par le sens de l'honneur féodal : de telles complaisances foisonnent dans ses souvenirs.

  A son retour, presque sans y prendre garde, il se laissa marier à Céleste de Lavigne (1774-1847) et émigra quelques semaines plus tard. Il ne devait revoir cette patiente épouse, compagne résignée de toute une  existence, qu'après de longues années d'exil. La vie lui fut peu clémente, d'abord à l'armée des  Princes, qu'il abandonna à la suite d'une maladie, puis à Londres où, comme tant d'autres, il végéta tout  en écrivant son "Essai sur les Révolutions" (1797). Si on l'en croit, la nouvelle de la mort de sa mère (1798) l'aurait ramené vers la religion dont il s'était éloigné depuis longtemps. C'est pour faire oublier l'Essai, "livre doute et de douleur", qu'il entreprit de rédiger "Le Génie du  christianisme" dont la publication  établi sa renommée littéraire.

Depuis 1800 jusqu'en 1814, ma vie a été littéraire

Voyageur inconnu et clandestin, il aborda la France "avec le siècle" en mai 1800. Grâce à l'appui  initial  que lui valut sa liaison avec Mme de Beaumont, sa carrière littéraire fut aussi brillante que rapide : "Attala en 1801"  et René (1802), fragments du Génie du christianisme (1802), touchèrent le coeur d'une jeunesse longtemps sevrée d'épanchements lyriques et tourmentée par l'ennui. "Le Génie du christiani
sme", dans son dessein général, répondit à une longue attente religieuse et s'accorda avec la politique de pacification des esprits souhaitée par Napoléon. Les effets de cette initiative eussent pu être déterminants dans la carrière de Chateaubriand : "grand découvreur d'hommes", Bonaparte pensa à lui pour Rome et lui proposa le poste de premier secrétaire de l'ambassade (1803). Mais attristé par la mort de Mme de Beaumont, refusant d'être aux ordres d'un ambassadeur, Chateaubriand s'accommoda mal de cette charge. Qu'importe !

"Le Premier Consul comprit que j'étais de cette race qui n'est bonne que sur un premier plan, qu'il ne fallait me mêler à personne, ou bien que l'on ne tirerait jamais parti de moi. Il n'y avait point de place vacante ; il en créa une, et la choisissant conforme à mon instinct de solitude et d'indépendance, il me plaça dans les Alpes ; il me donna une république catholique avec un monde de torrents".

Ne nous y trompons pas : le poste de ministre de France dans le Valais n'avait rien de prestigieux et la mort du duc d'Enghien survint à temps pour permettre à Chateaubriand de rompre avec le régime en se donnant le beau rôle et sans avoir pris ses fonctions à Sion (1804). Début d'une longue bouderie qui évolua vers une franche opposition (Chateaubriand ne put même pas prononcer son discours de réception à l'Académie française en 1811) et aboutit à la publication, aussitôt après la chute de Napoléon, du violent réquisitoire De Buonaparte et des Bourbons (1814). Dix années de relatif isolement furent consacrées à des voyages, en France d'abord, puis en Grèce, aux Lieux-Saints, en Espagne, et à une laborieuse retraite, à la Vallée-aux-Loups, près de Paris, où, à partir de 1807, enrichi par la vision d'un Orient dont il avait longtemps rêvé, il rédigea  "Les Martyrs" (1809), "L'itinéraire de Paris à Jérusalem"  (1811), et commença à écrire ses mémoires.

"Depuis la Restauration, ma vie fut politique"

Napoléon disparu de la scène politique, Chateaubriand a le sentiment que le sort va enfin lui assurer une destinée parallèle à celle de l'homme qu'il n'a cessé de considérer comme son seul rival en fait de grandeur. Une prodigieuse carrière politique s'ouvre à lui. Durant les Cent-Jours, il suit à Gand Louis XVIII, qui ne l'aime guère. La brève équipée napoléonienne terminée, le voici pair de France, mais vite déçu par la politique de prudents compromis que mène le Roi. Dans "La Monarchie selon la Charte" (1816), il fait figure de théoricien de l'extrême-droite et appelle les royalistes à "sauver le roi quand même". Engagé dans les subtils jeux de balance de la stratégie politique, redoutable polémiste dans (Le Conservateur)( 1818-1820), il se croit  devenu le maître de la France politique par [ses] pr
opres forces et assure la carrière politique de Villèle. Ambassadeur à Berlin (1821), à Londres (1822), il tient à jouer un rôle prépondérant au Congrès de Vérone, qu'il présentera en 1838 comme l'un des grands moments de l'histoire diplomatique du siècle. Ministre des Affaires Étrangères en 1823, il fait de la déplorable expédition d'Espagne, dont le principe a été décidé à Vérone, "le grand événement politique de [sa] vie", et se réjouit d'avoir en rétablissant, au nom de la légitimité, le triste Ferdinand VII, permis "un des derniers miracles du ciel en faveur des enfants de saint Louis".

Devenu vraiment trop encombrant, il est brutalement renvoyé le 6 juin 1824. Prenant désormais ses distances par rapport aux ultras, il combat Villèle dans (Le Journal des débats), au nom d'un monarchisme libéral et contribue à sa chute, sans pourtant réussir à retrouver le pouvoir. Nommé ambassadeur à Rome (1828-1829), il démissionne en juillet 1829 lorsque Charles X fait appel à Polignac, dont il redoute, non sans raison, que la politique ultra ne soit rapidement funeste à la monarchie.

La carrière politique de Chateaubriand est terminée, même si, après la révolution de 1830, par fidélité à  lui-même autant qu'à la cause légitimiste, il se trouve encore mêlé à quelques aventures romanesques . Avant 1830 déjà, il avait amorcé un retour à des activités plus littéraires (publication des oeuvres complètes, 1826 ; Aventures du dernier Abencérage, 1826 ; Natchez, 1826 ; Voyage en Amérique, 1827), tout en poursuivant, à ses moments perdus, la rédaction de ses mémoires.

Par suite d'ennuis d'argent, de plus en plus pressants, il est contraint de se consacrer à des tâches rémunératrices  (Études historiques  1831, essai sur la Littérature anglaise, 1836) et même de vendre les "Mémoires d'outre-tombe", dont il doit, cruelle dérision !, autoriser la publication en feuilleton dans " La Presse" publication qui commencera en octobre 1848 et sera responsable de la mauvaise qualité du texte des Mémoires, jusqu'à  (l'édition du centenaire procurée par M. Levaillant). La rédaction des derniers chapitres, la révision de l'ensemble l'occupent assidûment et il se plaît à en donner lecture, dans le salon de Mme Récamier à laquelle le lie depuis 1818 une étrange amitié amoureuse et qui, dans ses dernières
années,  est devenue sa confidente de tous les jours. "La Vie de Rancé" , écrite en 1844 à la demande de son  directeur de conscience, n'est pas seulement un ouvrage d'hagiographie ou de pénitence, mais bien une
ultime méditation sur le temps et sur le néant de l'homme, une sorte de renoncement à la consolation qu'avait  pu lui apporter la rédaction des Mémoires.

Décédé à Paris le 4 Juillet 1848, il fût selon son désir, inhumé à la pointe du Grand-Bé, au large de Saint-Malo, "au bord de la mer [qu'il a] tant aimé".

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Par Cathou
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Mercredi 21 octobre 2009 3 21 /10 /Oct /2009 20:01

I) René

 René , perpétuellement en quête de l'infini, émigre en Amérique où il livre les secrets de son âme à un prêtre missionnaire et à un vieil Indien Natchez.

En écrivant "René", Chateaubriand  n' imagine pas à quel point son personnage influencera la jeunesse et la littérature. Selon Théophile Gautier, Chateaubriand  "invente la mélancolie et la passion moderne". Le mal de René devient "le mal du siècle". On le retrouve chez les poètes romantiques et chez Baudelaire.

A la poursuite des chimères

René, qui a fui l'Europe, trouve refuge en Amérique dans une tribu d'Indiens Natchez. Son père adoptif, Chactas, et le père missionnaire Souël invitent le jeune homme à ouvrir son cæur. Tout au long du roman, René raconte sa vie. Sa naissance coûta la vie à sa mère. Il fut élevé dans le château paternel avec sa sæur Arnélie, la seule femme qu'il eût jamais aimée. A la mort de son père, René, dérouté, fut attiré par la vie monastique. Puis il décida de voyager en Italie, en Grèce, en Angleterre, mais ces péripéties n'apaisèrent pas les douleurs de son âme. De retour en France, il s'installa dans un faubourg de Paris où il fut confronté à l'ennui, puis à la campagne où la nature et les saisons le plongèrent dans des rêveries exaltées. Sa sæur le quitta pour la vie religieuse et mourut peu de temps après. René décida alors de fuir l'Europe et embarqua à Saint-Malo pour l'Amérique. Le roman s'achève sur un jugement sévère du P. Souël qui tire la morale de cette histoire.

Du "vécu" à la fiction

En 1802, Chateaubriand publie "Le Génie du christianisme". L'illustration d'un chapitre sur le "vague des passions" en sera détaché, en 1805, pour devenir René et être réuni à Atala.

François René de Chateaubriand
fut un adolescent rêveur et mélancolique. Les longues journées tristes et mornes passées entre son père, sa mère et sa soeur Lucile au château de Combourg, amenèrent l'écrivain à se replier dans une orgueilleuse solitude où il se laissa aller à ses rêveries. Chateaubriand écrivit "René" en 1793, lors de son exil à Londres. Il semblerait qu'il s'y remémore les états d'âme de sa jeunesse. On y retrouve la nature, la mort, l'exaltation du moi comme dans "les Mémoires d'outre-tombe" qui est un récit autobiographique. Cependant, si "René" prend ses racines dans le "vécu", on ne peut nier le caractère fictif du roman, et c'est sans doute grâce à ce lien entre le réel et l'imaginaire que Chateaubriand sut admirablement retranscrire les sentiments d'un jeune homme tourmenté.

Extraits :"

Le 21 de ce mois que les Sauvages appellent la lune des fleurs, René se rendit à la cabane de Chactas. Il donna le bras au Sachem, et le conduisit sous un sassafras, au bord du Meschacebé. Le P. Souël ne tarda pas à arriver au rendez vous. L' aurore se levait : à quelque distance dans la plaine, on apercevait le village des Natchez, avec son bocage de mûriers, et ses cabanes qui ressemblent à des ruches d' abeilles. La colonie française et le fort Rosalie se montraient sur la droite, au bord du fleuve. Des tentes, des maisons à moitié bâties, des forteresses commencées, des défrichements couverts de Nègres, des groupes de Blancs et d'indiens présentaient dans ce petit espace le contraste des mæurs sociales et des mæurs sauvages. Vers l'Orient, au fond de la perspective, le soleil commençait à paraître entre les sommets brisés des Appalaches, qui se dessinaient comme des caractères d' azur dans les hauteurs dorées du ciel .. à l'Occident, le Meschacebé roulait ses ondes dans un silence magnifique, et formait la bordure du tableau avec une inconcevable grandeur.

                      ***

Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives que j' éprouvais dans mes promenades ? Les sons que rendent les passions dans le vide d'un cæur solitaire, ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d'un désert : on enjouit, mais on ne peut pas les peindre.

L' automne me surprit au milieu de ces  incertitudes : j' entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j' aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes .. tantôt j' enviais jusqu' au sort du pâtre que je voyais échauffer ses mains à l' humble feu de broussailles qu' il avait allumé au coin d' un bois. J' écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays, le chant naturel de l'homme où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.

 Rien, dit-il au frère d'Amélie, rien ne mérite, dans cette histoire, la pitié qu'on vous montre ici. Je vois un jeune homme entêté de chimères, à qui tout déplaît et qui s' est soustrait aux charges de la société pour se livrer à d'inutiles rêveries. On n' est point, monsieur, un homme supérieur parce qu'on aperçoit le monde sous un jour odieux. On ne hait les hommes et la vie, que faute de voir assez loin. Étendez un peu plus votre regard, et vous serez bientôt convaincu que tous ces maux dont vous vous vous plaignez sont de purs néants. Mais quelle honte de ne pouvoir songer au seul malheur réel de votre vie, sans être forcé de rougir ! Toute la pureté, toute la vertu, toute la religion, toutes les couronnes d' une sainte rendent à peine tolérable la seule idée de vos chagrins.

Notes :


Quelques dates

1801 : Chateaubriand achève "Le Génie du christianisme".
1805 : Détachement du chapitre sur le "vague des passions" pour en faire "René".
1848 : Chateaubriand meurt à l'âge de quatre-vingts ans. "Si René n'existait pas, je ne l'écrirais plus ; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Il a infesté l'esprit d'une partie de la jeunesse, effet que je n'avais pu prévoir, car j'avais au contraire voulu le corriger. Dans René, j'avais exposé une infirmité de mon siècle ; mais c'est une folie aux autres romanciers d'avoir voulu rendre universelles les afflictions en dehors de tout exprimées dans René."

Chateaubriand, Mémoires d' outre-tombe

''J'ai lu René et j'ai frémi. Je ne sais si tout le monde a reconnu dans ce ·personnage un de ses traits : pour moi, je m'y suis reconnu tout entier."

Sainte-Beuve

"René est bien le poème d'une génération de ruines, écrit au lendemain  d'une révolution quand le sentiment
de l'existence se confond avec le désespoir de vivre et l'effritement des choses."

Maurice Regard

II) Atala

Un Français René réfugié dans la tribu des Natchez, où il a épousé l'Indienne Céluta, écoute le récit des
aventures du vieux sachem aveugle Chactas : à vingt ans, capturé par les Muscogulges, il n'a dû le  salut qu'à l'amour d'Atala, la fille du chef. Réfugiés dans la forêt, les jeunes gens semblaien faits pour le bonheur. Mais un jour où Chactas étaít allé rendre visite à une communauté d'lndiens évangélisés, Atala, torturée par un secret, absorbe du poison : elle avait juré à sa mére mourante de ne jamais se marier. Elle meurt, victime des dangers de l' enthousiasme et du défaut de lumières en matière de religion. Ses funérailles inspirent à  Chateaubriand une admirable scène romantique.

Détachée de l'épopée en prose des Natchez (1826), l'histoire d'Atala fut insérée dans l'édition anglaise du "Génie du Christianisme" pour illustrer (les harmonies de la religion chrétienne avec les scènes de la nature et les passions du cæur humain). De retour en France, CHATEAUBRIAND publia cet épisode un an avant le Génie sous le titre suivant : "Atala ou les Amours de deux sauvages dans le désert".

1. LES AMOURS DE DEUX SAUVAGES

Le thème exotique n'était pourtant pas nouveau : parmi tant d'autres romans il  avait déjà  produit un chef-d'æuvre avec "Paul et Virginie". A vrai dire, dans "Atala"  les deux héros ne sont que des demi-sauvages : ils ont connu la civilisation et Atala est chrétienne ; trop souvent même le langage du vieux Chactas, au lieu d'être purement  " indien ", nous rappelle qu'il a séjourné en  Europe. Toutefois si ces caractères sont moins naifs que ne l'exigerait la vraisemblance, on peut admirer cette peinture du bonheur de deux êtres qui obéissent innocemment à la nature, puis du conflit entre leurs aspirations naturelles et la loi religieuse, enfin de l'apaisement dû aux certitudes de la foi. Nous sommes également sensibles à l'aspect lyrique du roman où se devine l'âme de Chataubriand  lui-même : goût de la solitude,  mélancolie,  exaltation passionnée, sentiment désespéré d 'une fata!ité hostile au bonheur humain.

2. TRIOMPHE DU CHRISTIANISME ?

L'épisode primitif devait constituer, comme les Natchez, " l'épopée de l'homme de la nature". Chateaubriand semble l'avoir modifié pour illustrer le "Génie du Christianisme", et nous montrer la religion première législatrice des hommes, les combats des passions et des vertus dans un cæur
simple , enfin le triomphe du christianisme sur le sentiment le plus fougueux et la crainte la plus terrible, l'amour et la mort.
 Atala périt victime de sa superstitieuse ignorance, et l'indignation de Chactas devant une religion qui contredit la nature est aussi touchante que les sermons du P. Aubry sur le néant des passions et la bonté de la Providence. En défìnitive nous sommes trop séduits par la poésie de la vie sauvage et par l'idylle d'Atala et de Chactas au sein d'une nature magnifìque pour adhérer tout à fait à l'issue édifiante de leur douloureuse aventure.

3. L'EXOTISME AMÉRICAIN.

 Chataubriand n' avait pas visité le pays du Mississipi ;  on lui reproche d'y situer les paysages et les mæurs d'autres régions. Il a eu le tort de proclamer dans la Préface d'Atala que (la nature américaine
y est peinte avec la plus scrupuleuse exactitude).

Extrait :

La mort d'Atala

Ici la voix d'Atala s'éteignit ; les ombres de la mort se répandirent autour de ses yeux et de sa bouche ; ses doigts errants cherchaient à toucher quelque chose ; elle conversait tout bas avec des esprits invisibles. Bientôt, faisant un effort, elle essaya, mais en vain, de détacher de son cou le petit crucifix ; elle me pria de le dénouer moi-même, et elle me dit :
" Quand je te parlai pour la première fois, tu vis cette croix briller à la lueur du feu sur mon sein ; c'est le seul bien que possède Atala. Lopez, ton père et le mien, l'envoya à ma mère peu de jours après ma naissance. Reçois donc de moi cet héritage, ô mon frère, conserve-le en mémoire de mes malheurs. Tu auras recours à ce Dieu des infortunés dans les chagrins de ta vie. Chactas, j'ai une dernière prière à te faire. Ami, notre union aurait été courte sur la terre, mais il est après cette vie une plus longue vie. Qu'il serait affreux d'être séparé de toi pour jamais ! Je ne fais que te devancer aujourd'hui, et je te vais attendre dans l'empire céleste. Si tu m'as aimée, fais-toi instruire dans la religion chrétienne, qui préparera notre réunion. Elle fait sous tes yeux un grand miracle, cette religion, puisqu'elle me rend capable de te quitter, sans mourir dans les angoisses du désespoir. Cependant, Chactas, je ne veux de toi qu'une simple promesse ; je sais trop ce qu'il en coûte, pour te demander un serment. Peut-être ce vœu te séparerait-il de quelque femme plus heureuse que moi... O ma mère ! pardonne à ta fille. O Vierge ! retenez votre courroux. Je retombe dans mes faiblesses, et je te dérobe, ô mon Dieu ! des pensées qui ne devraient être que pour toi ".
Navré de douleur, je promis à Atala d'embrasser un jour la religion chrétienne. A ce spectacle, le Solitaire, se levant d'un air inspiré et étendant les bras vers la voûte de la grotte :  " Il est temps, s'écria-t-il, il est temps d'appeler Dieu ici ! "
A peine a-t-il prononcé ces mots, qu'une force surnaturelle me contraint de tomber à genoux et m'incline la tête au pied du lit d'Atala. Le prêtre ouvre un lieu secret où était enfermée une urne d'or couverte d'un voile de soie ; il se prosterne et adore profondément. La grotte parut soudain illuminée ; on entendit dans les airs les paroles des anges et les frémissements des harpes célestes ; et lorsque le Solitaire tira le vase sacré de son tabernacle, je crus voir Dieu lui-même sortir du flanc de la montagne.
Le prêtre ouvrit le calice ; il prit entre ses deux doigts une hostie blanche comme la neige, et s'approcha d'Atala en prononçant des mots mystérieux. Cette sainte avait les yeux levés au ciel, en extase. Toutes ses douleurs parurent suspendues, toute sa vie se rassembla sur sa bouche ; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et vinrent avec respect chercher le Dieu caché sous le pain mystique. Ensuite le divin vieillard trempe un peu de coton dans une huile consacrée ; il en frotte les tempes d'Atala, il regarde un moment la fille mourante, et tout à coup ces fortes paroles lui échappent :  " Partez, âme chrétienne, allez rejoindre votre Créateur ! " Relevant alors ma tête abattue, je m'écriai en regardant le vase où était l'huile sainte :  " Mon père, ce remède rendra-t-il la vie à Atala ? - Oui, mon fils, dit le vieillard en tombant dans mes bras, la vie éternelle ! " Atala venait d'expirer.


Les funérailles d'Atala

Cette scène célèbre est déjà romantique par le sujet, les sentiments, le deuil de la nature associé à celui hommes. Pourtant Chateaubriand organise son récit et groupe les éléments descriptifs ou émouvants avec une maîtrise vraiment classique, un sens très sûr de la plénitude artistique ;  ne pourrait-on même déceler une sorte de classicisme dans la parfaite ordonnance des thèmes romantiques ? Mais à cette description " trop belle pour être entièrement touchante", SAINTE-BEUVE préférait encore l'ensevelissement de Manon où " ce qui domine et anime tout, c'est la passion ".

Nous convînmes que nous partirions le lendemain au lever du soleil pour enterrer Atala sous l'arche du pont naturel, à l'entrée des Bocages de la mort . Il fut aussi résolu que nous passerions la nuit en prière auprès du corps de cette sainte.
Vers le soir, nous transportâmes ses précieux restes à une ouverture de la grotte qui donnait vers le Nord. L'ermite les avait roulés dans une pièce de lin d'Europe, filé par sa mère : c'était le seul bien qui lui restât de sa patrie, et depuis longtemps il le destinait à son propre tombeau.

Atala était couchée sur un gazon de sensitives des montagnes; ses pieds, sa tête, ses épaules et une partie de son sein étaient découverts. On voyait dans ses cheveux une fleur de magnolia fanée.., Ses lèvres, comme un bouton de rose cueilli depuis deux matins, semblaient languir et sourire. Dans ses joues d'une blancheur éclatante, on distinguait quelques veines bleues, Ses beaux yeux étaient fermés, ses pieds modestes étaient joints, et ses mains d'albâtre pressaient sur son creur un crucifix d'ébène; le scapulaire de ses voeux était passé à son cou. Elle paraissait enchantée par l'Ange de la mélancolie, et par le double sommeil de l' innocence et de la tombe. Je n'ai rien vu de plus céleste. Quiconque eût ignoré que cette jeune fille  avait joui de la lumière, aurait pu la prendre pour la statue de la Virginité endormie

Par Cathou
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Jeudi 22 octobre 2009 4 22 /10 /Oct /2009 14:30


I) Mémoires d'outre-tombe :

L'oeuvre d'une vie


Projeté dès 1803, écrit, non sans interruptions de 1809 à 1841, poli jusqu'à la fin, la grande oeuvre de Chateaubriand fut le compagnon d'une existence. Le passage des " Mémoires de ma vie"  titre initial, aux "Mémoires d'outre-tombe", est significatif :  désireux de se situer dans l'Histoire et en même temps de la nier, refusant de dissocier le vécu du présent, le temps historique du temps intérieur, l'écrivain ne peut se résoudre à considérer son passé avec le regard objectif de l'historien, avec l'intelligence constructrice de l'apologiste ; il ne peut prendre ses distances à l'égard d'une vie dont chaque instant à venir engage encore chaque instant passé. Dans cette attitude réside l'originalité des "Mémoires d'outre-tombe", étonnant équilibre entre diverses formes de vérité.

L'histoire est un élément fondamental des Mémoires, auxquels elle donne une appréciable valeur documentaire, en même temps que la profondeur et la couleur nécessaires à une oeuvre d'art. Chateaubriand fut, il est vrai, particulièrement  favorisé : témoin exceptionnel d'une époque qui ne le fut pas moins. Retraçant sa carrière, il ne pouvait ignorer la Révolution ni l'Émigration, Napoléon, ni Washington.  Le projet historique devint pourtant prédominant à partir de 1830 :  l'importance de son rôle politique sous la Restauration, la conviction de n'avoir pu mener une action à sa mesure, l'isolement dans lequel il se confina par fidélité à lui-même l'incitèrent  - autant que le légitime désir de témoigner - à élargir son propos initial. L'évolution est visible dans les deux dernières parties : à des tableaux, voire à de vastes fresques, présentés en toile de fond, succède désormais une narration de la continuité chronologique.

Pourtant, plus encore que ses contemporains, Chateaubriand est loin de concevoir l'Histoire comme une science ; trop passionné pour être objectif, il procède souvent à des règlements  de comptes ; trop épris du beau idéal, il se réserve le droit  " de choisir et de cacher" ;  trop avide d'absolu et de perfection, il est incapable de composer avec la médiocrité des hommes et des faits contemporains. Seuls comptent les grands principes, seuls agissent les grands hommes. Napoléon est la " figure légendaire composée des lubies du poète, des devis du soldat et des contes du peuple" qui donne une dimension épique à l'histoire de son temps.

Il fascine Chateaubriand :  " cet homme m'enveloppe de sa tyrannie comme d'une autre solitude". Napoléon disparu, la scène est vide : " Retomber de Bonaparte et de l'Empire à ce qui les a suivis, c'est tomber de la réalité dans le néant, du sommet d'une montagne dans un gouffre". Aussi, dédaigneux d'un moment - la Restauration - qui n'a pas su reconnaître l'autre grand homme du siècle - Chateaubriand - celui-ci réserve-t-il ses sarcasmes aux nains qui se prennent pour des rois. Louis Philippe est un sergent de ville ; l'Europe peut lui cracher au visage ; il s'essuie, remercie et montre sa patente de roi. Il ne retrouvera le souffle épique que dans l'évocation visionnaire d'un monde en mouvement vers un " nouvel ordre des choses", un monde où les concepts de Révolution, de République, de  Christianisme seront libérés de tout enracinement dans la médiocrité du quotidien :


Les gouvernements passeront, les dernières inégalités s'effaceront,  le mal moral disparaîtra, la réhabilitation annoncera la consommation des siècles de mort et d'oppression nés de la chute. Quand viendra ce jour désiré ? Quand la société se recomposera-t-elle d'après les secrets moyens du principe générateur ? Nul ne le peut dire ; on ne saurait calculer les résistances des passions.

Comment ne pas songer à "René", devant cette sorte  "d' attente des espaces d'une autre vie" ? La philosophie de l'histoire et l'angoisse existentielle de Chateaubriand se rejoignent, dans une même expression de sa sensibilité : l'homme et la société sont également ballottés "entre les mains du Temps, ce gand dévorateur de siècles que je croyais arrêtés". Rien n'est jamais arrêté, mais de ce fait, rien n'est jamais vraiment réel : l'enfance, évoquée avec tant de mélancolie dans les premiers chapitres est certes, révolue lorsqu'il écrit ; mais était-elle plus réelle alors même qu'il la vivait comme présent ?.

Ainsi en va-t-il tout au long du texte autobiographique : partout la mort, le songe, l'illusion, et, en contrepoint, des portraits, des rôles, des moments, une réalité sclérosée et sans lendemain. Dans une heureuse formule, J. Gracq a remarqué combien "
ce monde [est) réduit sous le regard à une pure transparence rêveuse, laminé entre ce qui a été et ce qui va être dans une formidable pince de néant".

                     ***
Extrait

Un chant d'oiseau dans le parc Montboissier, ou une brise chargée de l'odeur de réséda, sont évidemment des événements de moindre conséquence que les plus grandes dates de la Révolution et de l'Empire. Ils ont cependant inspiré à Chateaubriand, des pages d'une valeur infiniment plus grande, écrit Proust dans le Temps retrouvé. Comment ne rapprocherait-on pas la grive de Montboissier de la "petite madeleine ?.

Hier au soir je me promenais seul ; le ciel ressemblait à un ciel d'automne ; un vent froid soufflait par in  tervalles. A la percée d'un fourré, je m'arrêtai pour regarder le soleil : il s'enfonçait dans des nuages au- dessus de la tour d'Alluye, d'où Gabrielle*, habitante de cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents ans. Que sont devenus Henri et Gabrielle ? Ce que je serai devenu quand ces Mémoires seront publiés. Je fus tiré de ces réflexions par le gazouillement d'une grive perchée sur la plus haute branche d'un bouleau. A l'instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel ; j'oubliai les catastrophes dont je venais d'être le témoin, et, transporté subitement dans le passé, je revis ces cam pagnes où j'entendis si souvent siffler la grive. Quand je l'écoutais alors, j'étais triste de même qu'aujourd'hui ; mais cette première tristesse était celle qui naît d'un désir vague de bonheur, lorsqu'on est sans expérience ; la tristesse que j'éprouve actuellement vient de la connaissance des choses appréciées et jugées. Le chant de l'oiseau dans les bois de Combourg m'entretenait d'une félicité que je croyais atteindre ; le même chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus à la poursuite de cette félicité insaisissable. Je n'ai plus rien à apprendre, j'ai marché plus vite qu'un autre, et j'ai fait le tour de la vie. Les heures fuient et m'entraînent ; je n'ai même pas la certitude de pouvoir achever ces "Mémoires". Dans combien de lieux ai-je déjà commencé à les écrire, et dans quel lieu les finirai-je ? Combien de temps me promènerai-je au bord des bois ? Mettons à profit le peu d'instants qui me restent ; hâtons nous de peindre ma jeunesse, tandis que j'y touche encore : le navigateur, abandonnant pour jamais un rivage enchanté, écrit son journal à la vue de la terre qui s'éloigne et qui va bientôt disparaître.

Mémoires d'outre-tombe,I, 3, 1

* Gabrielle d'Estrées, maitresse d'Henri IV.


Adieux à la jeunesse

La III ème  Partie des Mémoires, est consacrée à Bonaparte, la seconde aux années 1815-1830 et au rôle diplomatique de Chateaubriand pendant cette période.
Mais avant d 'aborder la partie historique de son oeuvre, l'auteur jette un regard en arrière et "adresse à sa jeunesse un poétique adieu". On verra  dans ce prologue avec quel art, Chateaubriand entremêle le double souci du rythme et des images.

La jeunesse est une chose charmante ; elle part au commencement de la vie couronnée de fleurs comme la flotte athénienne pour aller conquérir la Sicile, et les délicieuses campagnes d'Enna (ville de Sicile). La prière est dite à haute voix par le prêtre de Neptune ; les libations sont faites avec des coupes d'or ; la foule, bordant la mer, unit ses invocations à celles du pilote ; le péan (hymne à Apollon)  est chanté, tandis que la voile se déploie aux rayons et au souffle de l'aurore. Alcibiade, vêtu de pourpre et beau comme l' Amour, se fait remarquer sur les trirèmes, fier des sept chars qu'il a lancés dans la carrière d'Olympie. Mais à peine l'île d'Alcinoüs* est-elle passée, l'illusion s'évanouit : Alcibiade banni va vieillir loin de sa patrie et mourir percé de flèches sur le sein de Timandra**. Les compagnons de ses premières espérances, esclaves à Syracuse, n'ont pour alléger le poids de leurs chaînes que quelques vers d'Euripide. Vous avez vu ma jeunesse quitter le rivage ; elle n'avait pas la beauté du pupille de Périclès (Alcibiade), élevé sur les genoux d'Aspasie(compagne de Périclès) ; mais  elle en avait les heures matineuses : et des désirs et des songes, Dieu sait ! Je vous les ai peints, ces songes : aujourd 'hui, retournant à la terre après maint exil, je n 'ai plus à vous raconter que des vérités tristes comme mon âge. Si parfois je fais encore entendre les accords de la lyre, ce sont les dernières harmonies du poète qui cherche à se guérir de la blessure des flèches du temps ou à se consoler de la servitude des années.


*    
   Alcinoüs : Dans l'Odysée, roi des Phaéciens
**     Exilé, Alcibiade mourut lamentablement en Phrygie, auprès de sa maîtresse assassinée sur les ordres d'un    protecteur du pouvoir.



I
I) Le Génie du Christianisme :
   
Après un début de publication à Londres (1800), le "Génie du Christianisme" paraît à Paris en avril 1802, quatre jours avant le Concordat. Chateaubriand, n'a donc pas rouvert les églises comme il s'en est vanté : elles l'étaient depuis plusieurs années. Après l'éclipse due à la Révolution, le sentiment religieux, reparu déjà dans la seconde moitié du XVIII siècle, retrouvait son éclat ; mais, blessée par les sarcasmes des philosophes, la ferveur restait comme paralysée par la crainte du ridicule."Le Génie du Christianisme" souleva l'enthousiasme parce qu'il montrait aux Français qu'ils n'avaient pas à rougir de leur foi.



Selon ses détracteurs, "le christianisme était un culte né du sein de la barbarie, absurde dans ses dogmes, ridicule dans ses cérémonies, en nemi des arts et des lettres, de la raison et de la beauté ; un culte qui n'avait fait que verser le sang, enchaîner les hommes, et retarder le bonheur et les lumières du genre humain". On devait donc chercher à prouver au contraire que, de toutes les religions qui ont jamais existé, la religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres,  que le monde moderne lui doit tout, depuis l'agriculture jusqu'aux sciences abstraites ; depuis les hospices pour les malheureux jusqu'aux temples bâtis par Michel-Ange et décorés par Raphaël. On devait montrer qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale, rien de plus aimable, de plus pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte ; on devait dire qu'elle favorise le génie, épure le goût, développe les passions vertueuses, donne de la vigueur à la pensée, offre des formes nobles à l'écrivain et des moules parfaits à l'artiste ; qu'il n'y a' point de honte à croire avec Newton et Bossuet, Pascal et Racine...

Le Génie du Christianisme est à l'origine de tout le mouvement religieux au XIX ème siècle ; mais, plus sûrement encore, son influence s'est exercée sur le renouvellement de la littérature et l'évolution de la critique.

RUPTURE AVEC LES CONVENTIONS CLASSIQUES. Prenant parti, à la suite de Mme DE STAEL, dans la vieille querelle des Anciens et des Modernes, Chateaubriand soutient que les modernes ne peuvent plus,sans artifice, faire appel à la mythologie païenne. Il  montre que nos classiques, eux-mêmes admirateurs des anciens, ont surpassé leurs modèles en puisant dans la civilisation chrétienne une connaissance pluscomplète de l'âme et une notion plus haute de la beauté morale. De là  l'idée que, loin d'être asservie aux traditions surannées, la littérature doit marcher avec son  temps et que l'art moderne ne peut vivre que s'il repose sur une inspiration moderne.

C'est ainsi qu'en harmonie avec le réveil du sentiment religieux le christianisme apparaîtra au romantisme naissant comme une grande source de poésie et d'émotion. De même le sentiment de la nature, déjà libéré de la mythologie par Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, va contribuer à enrichir l'art littéraire. Par la théorie et par l'exemple. Chateaubriand montre que loin d'être " un fond de tableau"  la nature peut être l'objet de magniftques descriptions, que par sa majesté, sa solitude mystérieuse, sa divinité immense, elle répond aux aspirations de notre âme et que ses spectacles éveillent en nous des émotions profondes.

NOUVELLES SOURCES D'INSPIRATION. Élargissant les horizons du goût, Chateaubriand attirait l'attention sur des sources de beauté à peu près méconnues auxquelles puisera bientôt l'inspiration romantique. Il réhabilite la Bible dont la poésie, tantôt simple et naive, tantôt majestueuse et sublime, lui paraît comparable à celle d'Homère. Il révèle aux Français les grandes épopées étrangères de Dante, du Tasse et surtout de Milton. Il suscite l'intérêt pour le Moyen Age, les vertus héroïques de la chevalerie,
la beauté de l'art gothique. Il orientait enfìn la curiosité vers l'histoire nationale et éveillait ses lecteurs à l'intelligence du passé, amorçant ainsi l' essor de l'histoire.

RÉNOVATION DE LA CRITIQUE LITTÉRAIRE
.  En recherchant ce que les chefs-d'oeuvre doivent à l'esprit chrétien, Chateaubriand  a contribué à fonder la critique historique : il montre, après Mme de STAEL, que l'artiste subit l'influence de son milieu et que nous le comprenons mieux quand nous con naissons les circonstances historiques, la civilisation, les moeurs de son temps, parfois même les oeuvres étrangères qui ont pu l'inspirer. D'autre part sa méthode comparative l'engageait à préférer à la critique mesquine des défauts, la recherche féconde des beautés. Par delà  la barrière des règles, des conventions et des rhétoriques, pour comparer les oeuvres, il se réfère à un "beau idéal" et rattache la critique à ce qu'il y a de plus profond dans l'âme humaine. C'est ainsi que cet initiateur de la littérature moderne s'est montré pourtant un fervent de l'antiquité. Personne avant lui n'avait mieux commenté Homère et surtout Virgile, qu'au terme d'un beau parallèle il finit par préférer à Racine. L'influence du Génie du Christia nisme fut donc essentiellement libératrice : en ouvrant la voie à la spontanéité créatrice, à l'imagination et au sentiment, Chateaubriand, préparait
l'avènement du romantisme.

Extrait :

Chant des oiseaux

Sous sa plume, le chant des oiseaux devient un hymne à l'Éternel et un enchantement :

La nature a ses temps de solennité, pour lesquels elle convoque des musiciens de différentes régions du globe. On voit accourir de savants artistes avec des sonates merveilleuses, de vagabonds troubadours qui ne savent chanter que des ballades à refrain, des pèlerins qui répètent mille fois les couplets de leurs longs cantiques. Le loriot siffle, l'hirondelle gazouille, le ramier gémit : le premier, perché sur la plus haute branche d'un ormeau, défie notre merle, qui ne le cède en rien à cet étranger*; la seconde, sous un toit hospitalier, fait entendre son ramage confus ainsi qu'au temps d'Évandre** ; le troisième, caché dans le feuillage d'un chêne, prolonge ses roucoulements, semblables aux sons onduleux d'un cor dans les bois ; enfin le rouge-gorge répète sa petite chanson sur la porte de la grange où il a placé son gros nid de
mousse. Mais le rossignol dédaigne de perdre sa voix au milieu de cette symphonie : il attend l'heure du recueillement et du repos, et se charge de cette partie de la fête qui se doit célébrer dans les ombres.
Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttent sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées ; lorsque les forêts se taisent par degrés, que pas une feuille, pas une mousse ne soupire, que la lune est dans le ciel, que l'oreille de l'homme est attentive, le premier chantre de la création entonne ses hymnes à l'Éternel. D'abord il frappe l'écho des brillants éclats du plaisir : le désordre  est dans ses chants ; il saute du grave à l'aigu, du doux au fort ; il fait des pauses ; il est lent, il est vif : c'est un coeur que la joie enivre, un coeur qui palpite sous le poids de l'amour. Mais tout à coup la voix tombe, l'oiseau se tait. Il recommence ! Que ses accents sont changés !  quelle-tendre mélodie. Tantôt ce sont des modulations languissantes, quoique variées ; tantôt c'est un air un peu monotone comme celui de ces vieilles romances françaises, chefs-d'oeuvre de simplicité et de mélancolie.
Le chant est aussi souvent la marque de la tristesse que de la joie : l 'oiseau qui a perdu ses petits chante encore ; c'est encore l'air du temps du bonheur qu'il  redit, car il n'en sait qu'un ; mais, par un coup de son art, le musicien n'a fait que changer la clef (l'intonation), et la cantate du plaisir est devenue la complainte de la douleur.

*Le merle ne quitte pas son pays natal.
**Souvenir de l'Enéide  où le héros Evandre est tiré de sa chaumière par le chant des oiseaux.

Par Cathou
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Dante par Giotto








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SOPHOCLE





Sophocle

                                                                                                            


     
       

                      

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