Partager l'article ! XII ème / Historiens Français du Moyen-Age / Villehardouin - Joinville - Froissart - Commynes: L'histoire en latin Pendant des siècles ...
L'histoire en
latin
Pendant des siècles, l'histoire fut en France un genre savant, réservé aux clercs qui, continuant la tradition de GRÉGOIRE DE TOURS (VIe siècle), écrivaient leurs æuvres en latin. Il s'agissait
surtout d'annales et de vies de princes, comme la VIE de CHARLEMAGNE (Vita Caroli) d'EGlNHARD (lXe siècle). Puis, sous l'influence des CHANSONSDE GESTE et en rapport étroit
avec elles, l'histoire évolua dans le sens de l'épopée. Les æuvres furent alors rédigées en français, mais en vers (surtout en octosyllabes). Ces poèmes historiques eurent un grand succès à la
cour des PLANTAGENET.
L'histoire en vers
Les CROISADES eurent sur l'évolution du genre historique une influence décisive. On était avide en France d'entendre des récits authentiques composés par ceux qui avaient participé aux grandes
aventures orientales. Ainsi ce sont maintenant des témoins oculaires, des combattants, qui vont raconter leurs souvenirs : cessant d'être un travail d'érudit ou un arrangement romancé des
événements, l'histoire va tout naturellement trouver sa langue définitive, la prose française. Cette transformation capitale est liée au nom de deux hommes, tous deux combattants de la IV eme
croisade, ROBERT DE CLARI, chevalier picard, et surtout VILLEHARDOUlN.
Les Chroniqueurs
:
Peut-on, avec eux, parler véritablement d' histoire au sens moderne ? En réalité
VILLEHARDOUlN et, après lui, JOINVILLE et FROISSART sont des ÇHRONIQUEURS. Leur souci essentiel est de composer le récit des événements
auxquels ils ont assisté ou que leur ont racontés des témoins oculaires. Les questions de méthode historique se posent peu pour eux et ce sont des faits contemporains qu'ils nous rapportent. Ils
ne distinguent pas toujours l'essentiel de l'accessoire, et plus d'une fois leur sens critique se trouve en défaut. Mais nous verrons d'autres tendances, plus modernes, s'esquisser parfois chez
FROISSART, puis se révéler nettement avec COMMYNES.
Mais sous ce nom général de chroniqueurs, ce sont des êtres très divers qui se trouvent rangés. Le tempérament de chacun apparaît d'autant mieux qu'ils écrivent des chroniques et
n'ont pas le souci d'objectivité des historiens modernes. Quelle différence de conception, de style, entre VILLEHARDOUIN et JOINVILLE, entre JOINVILLE et FROISSART
!
Villehardouin (1150-1213) et Robert de Clari
La croisade détournée
Villehardouin et Robert de Clari ont tous deux raconté la quatrième croisade, à laquelle ils prirent part.
Villehardouin fut un de ses dirigeants, Clari était un simple croisé. On sait que l'expédition ne parvint jamais à Jérusalem : ayant besoin du concours des
Vénitiens, les croisés commencèrent par prendre Zagra pour le compte de ces derniers, puis décidèrent de s'emparer de Constantinople pour mettre sur le trône le prétendant Alexis l'Ange et
s'assurer une base d'opérations solide. Finalement, après bien des péripéties, un Franc devint empereur, mais le corps expéditionnaire s'épuisa à vouloir assurer sa mainmise sur Constantinople,
et les croisés durent renoncer à la poursuite du voyage. Villehardouin s'était croisé en novembre 1199. En 1207, comme Robert de Clari, il entame le récit du beau rêve
enlisé.
Robert de Clari ou le point de vue de la troupe
On sait peu de chose de Robert de Clari, Villehardouin ne le mentionne pas, et lui-même est fort discret sur son propre compte. Ce petit chevalier picard
représente tous les simples croisés déçus par l' échec de l'expédition, privés de leur part de butin par la rapacité des "hommes riches", des chefs. Les subtiles considérations politiques
par lesquelles Villehardouin cherche à justifier la politique suivie leur échappent. Clari adopte un point vue individuel et chevaleresque, insiste sur les
exploits de tel ou tel, critique les Vénitiens et le chef italien que Villehardouin a fait adopter par l'assemblée des barons, Boniface de Montserrat. Il dénonce les "horribles
péchés" commis par les grands, non envers les Grecs (nous savons que l'occupation fut très rude), mais envers leurs propres troupes. En revanche Clari nous fait vivement
ressentir son émerveillement devant les merveilles de l'Orient. Malgré la pauvreté de son vocabulaire, ses nombreuses digressions, ses descriptions enthousiastes rendent son récit
extrêmement coloré et vivant.
Geoffroi de
VILLEHARDOUlN (1150-2-1212) La IV eme croisade
Maréchal de Champagne, puis de Romanie (Empire de Constantinople), il joua un rôle important, comme chef militaire et plus encore comme diplomate, dans la IV eme
croisade, conduite par le marquis Boniface de Montferrat. Cette croisade, détoumée de son but dès l'origine, aboutit en 1204 à la fondation de l'Empire latin de Constantinople, qui devait durer
jusqu'en 1261. C'est à MESSINOPLE (en Thrace), fief dont il avait été pourvu, que VILLEHARDOUlN rédigea son "Histoire de la conquète de Constantinople".
Son æuvre / Ses intentions
Cette æuvre répond à une double intention : apologie, édification.
1. APOLOGIE. Partie pour la Terre Sainte, la croisade avait complètement dévié, ce qui avait scandalisé beaucoup d'âmes pieuses. Les croisés, au lieu de combattre les infidèles,
s'étaient mis d'abord au service des Vénitiens, qui leur fournissaient une flotte, puis, intervenant dans les affaires des Grecs, s'étaient emparés à deux reprises de Constantinople, établissant
finalement leur domination sur des populations schismatiques sans doute, mais chrétiennes. Il s'agit donc avant tout de montrer que, si la croisade a ainsi dévié, cela tient à des nécessités
matérielles (impossibilité de remplir les engagements financiers pris envers les Vénitiens), et à l'insubordination, à l'esprit particulariste d'un trop grand nombre de croisés.
2. ÉDIFICATION. Du même coup apparaissent
les intentions morales et pieuses. L'auteur fait ressortir les fautes des hommes ainsi que la toute-puissance de la Providence
Conception du genre historique
Il s'agit donc d'une histoire
"orientée" . L'auteur plaide une cause. Mais comment conduit-il sa chronique .
C' est un recit clair et méthodique d'événements rigoureusement datés et rapportés dans leur exacte succession. Chef et plus encore diplomate, VILLEHARDOUlN voit les choses de
haut et ne se perd jamais dans le détai!. Son æuvre est donc très lucide et nettement composée. Mais elle manque généralement de pittoresque et parfois de couleur ; elle laisse une certaine
impression de monotonie.
Valeur de l' æuvre
Pourtant, outre son intérêt documentaire et historique, la "La Conquète de Constantinople" présente une grande valeur littéraire et humaine.
1. VALEUR LITTÉRAIRE. Cette chronique marque les débuts de la prose française, et du premier coup,
VILLEHARDOUIN est parvenu à un style clair, empreint de noblesse, qui sait traduire de riches réflexions psychologiques.
2. VALEUR HUMAINE. L'auteur connaît les passions des hommes (orgueil, convoitise), et la complexité de leur nature et de leurs desseins. Il a bien vu le vice qui cause l'échec de
ces expéditions lointaines : indiscipline, rivalités de personnes. Enfin il nous fait sentir avec une réelle intensité la situation si souvent tragique des croisés, trop peu nombreux, désunis,
fort peu soutenus dans le cas présent par l'idéal mystique, isolés au milieu de populations hostiles et sans cesse menacés d'un anéantissement tota!.
Joinville (1224-1319)
La vie de saint avant Joinville
L 'hagiographie ou vie de saint est à la source de la littérature française ; la première oeuvre littéraire en langue romane que nous connaissions est "la
Cantilène de sainte Eulalie" (fin du VIII ème siècle). En 813, le concile de Tours décide de transposer les sermons en langue vulgaire. Les vies de saints en latin continuèrent du reste
à se développer, mais, parallèlement, on voit apparaître une hagiographie proprement française. Cette littérature tantôt relève du conte merveilleux (ainsi dans la Navigation de saint Brendan,
adaptation latine, puis française, d'un mythe irlandais), tantôt de l'histoire proprement dite. Le représentant le plus éminent de la vie de saint "historique" est Guernes de
Pont-Sainte-Maxence, dont la Vie de saint Thomas Becket (1174) repose à la fois sur la lecture de chroniques antérieures et sur une enquête effectuée sur place. Le point de vue de Guemes est évidemment partial, et il commet un
certain nombre d'erreurs ; mais son récit -en vers- ne manque pas de puissance et comporte, à côté des habituelles réflexions morales, des documents juridiques et politiques. Au propos
apologétique*, Guernes unit ainsi le souci poétique et la réflexion de l'historien.
* L'apologétique est un champ d'études théologique ou littéraire consistant en la défense systématique d'une position. Un auteur s'engageant dans cette démarche est appelé un
« apologiste » ou un « apologète » (ce dernier terme ayant une connotation plus religieuse).
Joinville et saint Louis
Jean, sire de Joinville, naquit en 1224, au château de Joinville, dans le diocèse de Châlons-sur-Marne.
Attaché à la cour de Thibaut IV, comte de Champagne, il fut remarqué par Saint Louis. En 1248, il se croisa avec le roi. Cette croisade -la septième- se termina en désastre ; l'armée de Saint
Louis fut écrasée à la bataille de la Massoure -Mansourah-, le roi et ses barons furent faits prisonniers. Un épisode montre plus que tout autre les liens étroits qui régnaient entre saint
Louis et son sénéchal Joinville : celui-ci allait être égorgé au plus fort de la mêlée quand un "bon Sarrasin" lui sauva la vie en le couvrant et en criant: "Ne le tuez
pas, c'est le cousin du roi !". Ayant payé sa rançon, le roi resta en Asie pour assurer la délivrance des chevaliers encore prisonniers. Joinville ne revit la France qu'en 1254.
Quand, en 1270, Saint Louis repartit pour la croisade, Joinville, rempli de pressentiments, refusa de le suivre. Bien lui en prit : le roi mourut de la peste à Tunis.
Joinville garda la faveur de ses successeurs, Philippe le Bel excepté. Selon l'inscription placée sur son tombeau, il serait mort en 1319, sous le règne de Philippe le
Long.
En 1282, Joinville avait été entendu comme témoin lors de l'enquête préalable au
procès de canonisation
du roi. Celle-ci fut prononcée en 1298. Quand Joinville commence sa biographie, c'est donc pour renforcer
une légende déjà existante. L'æuvre fut achevée en 1309. Elle ne suit pas le plan chronologique : l'auteur,
dans l'incipit, indique qu'elle se divise en deux parties : "la première partie se divise comment il se gouverna...selon Dieu et selon l'Église, et au profit de son règne. La seconde...
parle de ses granz chevaleries." Joinville, qui a vécu les événements qu'il raconte, se révèle un historien sérieux et averti : il ne brode ni ne tombe dans le conte.
Mais le souci apologétique, la glorification du "saint roi" , du "bon seigneur" apparaissent constamment. Joinville ne transmet pas une légende, mais, avec des faits réels, il
bâtit un mythe.
Joinville écrivain
Il est peu de prosateurs du Moyen Age qui se lisent avec autant de plaisir que Joinville. Sa composition
paraît spontanée -l'est-elle ?-, "à sauts et à gambades>" comme dira Montaigne. Il multiplie les descriptions imagées, manifeste à propos des peuples ou des lieux qu'il évoque
une inlassable curiosité. Le panégyrique n'entraîne pas la platitude : envers le roi, Joinville conserve son franc-parler. Aux longues considérations, Joinville
préfère les anecdotes significatives : son art du trait annonce Retz et Saint-Simon, méchanceté en moins.
Il est de ceux qui nous rendent -illusoirement peut-être-le Moyen Age plus proche, vivant.
Froissart (v. 1335-1404)
Vie et æuvre
Jean Froissart, en qui nous reconnaissons aujourd'hui le plus grand
historien de la Guerre de Cent Ans, fut de son temps plus renommé pour son æuvre poétique que pour ses chroniques. Né à Valenciennes vers
1335, clerc, il mena la vie habituelle des poètes courtois ; il fut successivement le protégé de la reine d' Angleterre Philippine de Hainaut, du Prince Noir, du duc de Brabant, de Guy de Blois
et de Gaston Phébus, comte de Foix. Il voyagea en Angleterre, en France, en Italie et à travers les Flandres. Il mourut en Angleterre vers 1404.
Dans ses poèmes amoureux et allégoriques -la Prison amoureuse, le Joli Buisson de Jeunesse-, il s'affirme comme le disciple de Guillaume de Machaut. Son roman en vers,
Méliador, s'inspire de la légende de Lancelot.
C'est également en vers qu'il aurait composé la première version de ses chroniques, aujourd'hui perdue ; rien d'étonnant à cela : le passage des vers à la prose est un phénomène courant au XII
eme au XIV eme siècle, et la chronique de Froissart se distingue mal, par sa forme et par son esprit, du roman courtois traditionnel.
Froissart chroniqueur
Froissart n'en est pas moins un historien scrupuleux et sûr. Ses quatre livres couvrent la période qui s'étend de 1328, date à laquelle Philippe VI de Valois monta sur le trône
de France, à 1400. Contrairement à Robert de Clari, Villehardouin, Joinville ou Commynes, Froissart n'a pas participé aux événements qu'il
relate ; en général, il n'y a même pas assisté. Il s'inspire, surtout au début, de chroniqueurs antérieurs comme Jean le Bel, qu'il copie parfois littéralement. Mais il
s'affranchit de plus en plus de son modèle, menant lui même ses enquêtes sur le terrain, interrogeant des témoins oculaires. Ainsi, quand Froissart nous raconte son voyage dans
le Béarn, les événements historiques et les souvenirs personnels du chroniqueur qui revit son enquête se conjuguent, donnant à l'épisode une allure très moderne. Par son souci du détail et la
minutie de ses enquêtes, Froissart atteint ainsi à une véritable exhaustivité : seuls sont omis quelques détails mettant en cause d'illustres personnages. Même si, sous
l'influence de Guy de Blois, Froissart fut amené à remanier son æuvre dans un sens plus favorable à la France, on peut dire également que c'est un historien
objectif.
L'esprit de l'oeuvre
Mais cette objectivité n'est nullement liée à un souci philosophique ou à une réflexion politique. Froissart
paraît complètement aveugle face à la dimension nationale de la guerre. En bon serviteur de la noblesse,
celle-là même qui, à Azincourt, piétinera sa propre infanterie pour pouvoir se battre plus vite, Froissart s'intéresse avant tout aux "beaux faits d'armes". Son but est de
perpétuer "la lumière des gentils hommes". Même s'il lui arrive de blâmer certains excès, il n'a qu'indulgence pour la chevalerie. Il se montre en revanche sévère dès qu'il évoque
les révoltes bourgeoises ou populaires ; il condamne Étienne Marcel et ne trouve rien à redire à la sanglante répression exercée contre les Gantois. L'æuvre de Froissart ne
connaît ni le souffle épique ni le sens de l'histoire ; en un mot, elle exclut toute dimension collective. Mais ce qu'elle perd au niveau de l'ensemble, elle le retrouve dans la richesse du
détail. Les évocations de Froissart sont pleines de vie, de magnificence, de passion. L'univers de Froissart est un univers morcelé, individualiste, discontinu.
Ni providence, ni rationalité, ni fatalité : seul compte le jeu un peu fou des chevaliers qui, dans le joli cadre de la guerre, prétendent une dernière fois donner au rêve courtois la prééminence
sur la réalité.


Sophocle





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