Partager l'article ! Fin XVII /XVIII ème / Montesquieu / Lettres persanes / L'esprit des lois: 1689 - 1755 Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu, ...
1689 - 1755
Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu, nait le 18 janvier 1689, près de Bordeaux, à la Brède, autre baronnie ; et son destin social est tracé dès sa prime jeunesse : il héritera de la
charge de son oncle, président au Parlement de Bordeaux. Noble et parlementaire : même s'il sait prendre ses distances, il restera attaché à ces deux états et à une certaine conception de leur
rôle dans une monarchie équilibrée.
Dès le XVIII ème siècle, Voltaire et Helvétius voient là l'explication de ce qu'ils appellent ses " préjugés". C'est
méconnaitre la distance que parcourut et l'horizon qu'embrassa cet authentique homme des Lumières.
Ce que nous savons de son éducation, de sa formation intellectuelle, de ses premiers travaux en porte déjà témoignage. Il fut élève des oratoriens*, qui dispensaient une
éducation " moderne" où l'histoire et la philosophie cartésienne avaient leur place. Ce qu'il nous a dit de sa formation ultérieure révèle son esprit critique et les sources de son inspiration :
"Au sortir du collège, on me mit dans les mains des livres de Droit : j'en cherchais l'esprit, je travaillais, je ne faisais rien qui vaille". Son séjour à Paris, de
1705 à 1713, fut pour lui d'une grande importance ; il semble avoir fait dès lors la connaissance de Fontenelle, et d'autres esprits audacieux de ce temps. Reçu en 1714 conseiller au Parlement de
Bordeaux, Montesquieu dépasse d'emblée sa fonction et se montre un citoyen au fait des problèmes de l'époque, qu'il adresse au Régent un projet pour éteindre les dettes de
l'État, ou qu'il disserte sur la politique des Romains en matière de religion. Enfin, il est reçu en 1716 au sein de l'académie de Bordeaux, et ses contributions montrent qu'il s'y occupe de
sciences dans un esprit moderne : combat contre les préjugés et recours à l'expérience.
* L' Oratoire de l' Amour
Divin ou Confédération des oratoriens de Saint Philippe Néri est une société de vie apostolique sans voeux catholique, fondée à Rome par saint Philippe Néri au XVI ème siècle. Le petit oratoire du
fondateur, où se réunissait le groupe d'origine, avait donné son nom à la société. Elle fut érigée de manière canonique par le pape
Grégoire XIII le 15 juillet 1575, en tant que société de prêtres séculiers, sans vœux, mais vivant en
commun, dans le but de travailler à la sanctification de ses membres et à celle de son prochain par la prédication et l'enseignement. Sa règle fut approuvée par Paul V en 1612.
I) Les Lettres Persanes
Le roman par lettres, genre auquel appartient les "Lettres persanes", est très à la
mode au début du XVII ème siècle : la forme épistolaire, en effet, permet de recourir au pathétique sans que la personnalité
de l' auteur devienne écrasante, comme le réclament à l' époque les bienséances littéraires.
Un écrivain et un penseur
politique
A en croire les historiens, la gloire de Montesquieu ne vient pas de son oeuvre littéraire, mais vient plutôt de sa pensée politique, incarnée dans son livre "L'
Esprit des lois" (1748). Face à cela, les galantes "Lettres persanes", parues en 1721, apparaissent plutôt comme une oeuvre de jeunesse, très réussie certes,
mais sans autre ambition que de séduire. Pourtant, derrière le raffinement des atmosphères et la fine critique des moeurs, on reconnaît déjà, de façon discrète mais réelle, les premiers germes de
la pensée politique du Montesquieu de la maturité.
La faillite d'un sérail
Usbek est un Persan contraint momentanément de quitter sa patrie pour des motifs politiques. Accompagné de son ami Rica, il profite de son exil pour partir découvrir la lointaine Europe. Malgré
le dépaysement occasionné par ce voyage exceptionnel, Usbek ne peut s'empêcher d'être rongé d'inquiétude : ses femmes, qui représentent l'orgueil de sa vie, sont restées en Perse enfermées au
sérail, n'ayant pour seuls gardiens que des eunuques et leur propre vertu. Or, le voyage promet d'être très long, sans doute plusieurs années : comment être sûr du comportement des femmes ? Pour
se tranquilliser, Usbek entretient avec la Perse une abondante correspondance, dans laquelle alternent récits du voyage et questions sur le sérail. De fait, en Europe, les deux voyageurs vont de
surprise en surprise quant aux mæurs et coutumes des habitants : c'est l'occasion d'écrire des lettres très riches. Rica nous dresse de savoureux portraits, tandis qu'Usbek préfère méditer sur
les faiblesses des régimes politiques européens. Mais voilà que les nouvelles du sérail deviennent alarmantes : les femmes perdent toute discipline, et même toute pudeur. Des hommes sont surpris
à rôder dans le sérail. Usbek décide de rentrer au plus vite, mais il ne trouvera qu'un sérail ravagé par la haine et noyé dans le sang.
De cet esprit, les "Lettres persanes" témoignent de
façon éclatante. Ce que révèlent les correspondances des Persans venus à la rencontre de l'Occident, c'est l'audace mesurée d'esprits libérés, à un moment historique où se pose dans toute son
acuité le problème d'une rupture philosophique et idéologique avec le monde ancien. Rupture philosophique éclatante, dont témoigne la Lettre 97, hymne à la gloire du
rationalisme. Kant énoncera ainsi à la fìn du siècle la devise des Lumières : ose penser par toi-même, et ainsi prendre possession du monde par la
connaissance. L'esprit de Rica, encore plus que celui d'Usbek (Montesquieu joue sur cette dualité), est tenté à la fois par le scepticisme et une récusation de l'ordre des religions
révélées, ce qui ne met pas en cause, du reste, une foi "déiste"*. Rupture idéologique, en second lieu : les Lettres persanes furent reçues d'abord, à leur
publication, comme une oeuvre de satire religieuse, sociale, et politique. Le mot de satire est faible, du reste, si l'on en juge par les attaques contre l'Église catholique, dont
Montesquieu ne nie pas le rôle civilisateur, mais récuse les ambitions temporelles et leurs prolongements catastrophiques. Le ton désinvolte et caustique utilisé par les "
Persans" est plus remarquable encore que les attaques, traditionnelles à l'époque, contre les conséquences de la Révocation de l'Édit de Nantes.
*Le déisme, du latin deus (dieu) est une croyance ou une doctrine qui affirme l'existence d'un
Dieu et son influence dans l'univers, tant dans la création que dans le fonctionnement de ce dernier.
La relation de l'homme avec Dieu est directe (notamment par la prière spontanée ou la réflexion). Le Déisme prône une « religion
naturelle - ou religion des philosophes» qui se vit par l'expérience individuelle et qui ne
repose pas sur une tradition particulière.
Extrait :
Il y a ici des philosophes qui, à la vérité, n'ont point atteint jusqu'au faîte de la sagesse orientale : ils
n'ont point été ravis jusqu'au trône lumineux ; ils n'ont ni entendu les paroles ineffables dont les concerts des anges retentissent, ni senti les formidables accès d'une fureur divine ; mais,
laissés à eux-mêmes, privés des saintes merveilles, ils suivent dans le silence les traces de la raison humaine.
Tu ne saurais croire jusqu'où ce guide les a conduits. Ils ont débrouillé le Chaos et ont expliqué, par une mécanique simple, l'ordre de l'architecture divine. L'auteur de la nature a donné du
mouvement à la matière : il n'en a pas fallu davantage pour produire cette prodigieuse variété d'effets que nous voyons dans l'Univers.
Que les législateurs ordinaires nous proposent des lois pour régler les sociétés des hommes ; des lois aussi sujettes au changement que l'esprit de ceux qui les proposent, et des peuples qui les
observent ! Ceux-ci ne nous parlent que des lois générales, immuables, éternelles, qui s'observent sans aucune exception avec un ordre, une régularité et une promptitude infinies, dans
l'immensité des espaces.
Et que crois-tu, homme divin, que soient ces lois ? Tu t'imagines peut-être qu'entrant dans le conseil de l'Éternel tu vas être étonné par la sublimité des mystères ; tu renonces par avance à
comprendre, tu ne te proposes que d'admirer.
Mais tu changeras bientôt de pensée : elles n'éblouissent point par un faux respect ; leur simplicité les a fait longtemps méconnaître, et ce n'est qu'après bien des réflexions qu'on en a vu
toute la fécondité et toute l'étendue.
La première est que tout corps tend à décrire une ligne droite, à moins qu'il ne rencontre quelque obstacle qui l'en détourne; et la seconde, qui n'en est qu'une suite, c'est que tout corps qui
tourne autour d'un centre tend à s'en éloigner, parce que, plus il en est loin, plus la ligne qu'il décrit approche de la ligne droite.
Voilà, sublime dervis, la clef de la nature ; voilà des principes féconds dont on tire des conséquences à perte de vue. La connaissance de cinq ou six vérités a rendu leur philosophie pleine de
miracles et leur a fait faire presque autant de prodiges et de merveilles que tout ce qu'on nous raconte de nos saints prophètes.
"Lettres persanes" N° 97
Lettre de Rica à son ami Ibben
Les habitants de Paris sont d' une curiosité qui va jusqu' à l' extravagance. Lorsque j' arrivai, je fus regardé comme si j' avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes,
enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j' étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi : les femmes même faisaient
un arc-en-ciel, nuancé de mille couleurs, qui m' entourait ; si j' étais aux spectacles, je trouvais d' abord cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n' a été tant vu que
moi. Je souriais quelquefois d' entendre des gens qui n' étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux: "il faut avouer qu' il a l'air bien persan." Chose admirable ! je
trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées ; tant on craignait de ne m' avoir assez vu.
Lettre du premier eunuque à Ibben
Lorsque mon premier maître eut formé le cruel projet de me confier ses femmes, et m' eut obligé, par des séductions soutenues de mille menaces, de me séparer pour jamais de
moi-même, las de servir dans les emplois les plus pénibles, je comptai sacrifier mes passions à mon repos et à ma fortune. Malheureux que j' étais ! mon esprit préoccupé me faisait voir le
dédommagement et non pas la perte : j' espérais que je serais délivré des atteintes de l'amour, par l' impuissance de le safisfaire. Hélas ! on éteignit en moi l'effet des passions, sans en
éteindre la cause ; et, bien loin d' en être soulagé, je me trouvai environné d' objets qui les irritaient sans cesse. (...) Dans ce temps de trouble, je n' ai jamais conduit une femme dans le
lit de mon maître,je ne l'ai jamais déshabillée, que je ne sois rentré chez moi la rage dans le coeur, et un affreux
désespoir dans l'âme.
***
Lettre d'Usbek
"Qui est cet homme, lui dis-je, qui nous a autant parlé des repas qu' il a donnés aux grands, qui est si familier avec vos ducs, et qui parle si souvent à vos ministres, qu'on me dit être d' un accès si difficile ?
(...) - Cet homme, me répondit-il en riant, est un fermier ; il est autant au-dessus des autres par ses richesses qu' il est au-dessous de tout le monde par sa naissance ; il aurait la meilleure
table de Paris, s'il pouvait se résoudre à ne manger jamais chez lui. Il est bien impertinent, comme vous voyez ; mais il excelle par son cuisinier : aussi n'en est-il pas ingrat, car vous
avez entendu qu' il l' a loué tout aujourd'hui." (...) "Mais, si je ne vous importune pas, dites-moi qui est celui qui est vis-à-vis de nous, qui est si mal habillé ; qui fait quelquefois des
grimaces, et a un langage différent des autres ; qui n'a pas d' esprit pour parler, mais qui parle pour avoir de l' esprit ? - C' est, me répondit-il, un poète, et le grotesque du genre
humain.
Notes :
"Les Lettres persanes eurent d'abord un succès si prodigieux que les libraires mirent tout
en usage pour
en avoir des suites. Ils allaient tirer par la manche tous ceux qu'ils rencontraient : "Monsieur, disaient-ils,
faites-moi des Lettres persanes."
Montesquieu
"Être vrai partout", telle est la règle que s'est donnée Montesquieu. "Le genre de la lettre permettait à
Montesquieu de passer avec désinvolture d'un sujet à l'autre et de présenter tour à tour des aspects variés de son souple talent."
P.-G. Castex
"On lira plus volontiers les Lettres persanes, aimable satire des moeurs parisiennes où l'on retrouve le libertinage très sec de la Régence. Le jeu est, cependant, un peu
prolongé et nos deux Persans en voyage s'étonnent parfois de bien peu de chose. Il ne s' agit nullement dans cet ouvrage plein d'esprit de l'une des aventures essentielles de l'esprit
humain."
Kléber Haedens
"A la fin des Lettres persanes, le lecteur n'aura pas seulement assisté à la confrontation de la morale de Paris et de celle d'Ispahan. Il aura fait en esprit le tour du monde.
Il aura parcouru tous les lieux illustres de l' histoire : la Judée, la Grèce, Rome. Et, découvrant la relativité des absolus qu'on révère en divers lieux et en divers temps, il aura senti la
nécessité de s'élever à l'universel".
Jeant Starobinski
II) L'esprit des
lois
Montesquieu veut créer la science des lois positives, en montrant qu'au sein de la prodigieuse confusion des lois de tous les pays et de toutes
les époques, l'esprit humain peut discerner un ordre. " Ce n'est point le corps des lois que je cherche, mais leur âme" , et encore : " il faut toujours en
revenir à la nature des choses". Ainsi toute loi, même odieuse, même absurde en apparence, si elle n'est pas fondée en raison, a du moins sa raison d'être. C'est la démarche même de
toute science : éliminer le hasard, expliquer par un principe commun des faits disparates ; substituer aux causes individuelles et accidentelles (caprice du législateur, fantaisies criminelles
des tyrans) des causes générales et nécessaires telles que la nature de la constitution politique, la nature du climat, etc... ; éliminer également les explications métaphysiques (intervention de
la Providence). Ainsi certains ont pu reprocher à Montesquieu de légitimer, en faisant intervenir la nature des choses, des institutions injustes et tyranniques ; mais tout
comprendre n'est pas tout accepter, ni même tout excuser.. S'il garde généralement la sérénité du savant, l'auteur ne cache pas ses préférences : au contraire, il marque constamment son
mépris pour le despotisme et dénonce avec vigueur tous les abus . Il écrit à propos de l'esclavage : " Comme tous les hommes naissent égaux, il faut dire que l'esclavage est contre
nature, quoique dans certains pays il soit fondé sur une raison naturelle" ; et à propos de la torture : "J'allais dire qu'elle pourrait convenir dans les gouvemements
despotiques... ; j'allais dire que les esclaves chez les Grecs et chez les Romains... Mais j'entends la voix de la nature qui crie contre moi".
Lorsque "L' Esprit des lois " paraît en 1748, toute l'Europe pensante l'attend
depuis longtemps.
L'attitude des autorités est relativement bienveillante. Mais l'attaque vient principalement des gens d'Église. C'est à leur répondre qu'est destinée la "Défense de L'Esprit des
lois" (1750). Accusé de "spinozisme" (dans le langage du temps, de matérialisme), à cause de sa conception de la relativité des lois ; de ne pas reconnaître la religion révélée,
parce qu'il n'examine le fait religieux que par rapport au bien que l'on en tire dans l'État entier, Montesquieu se défend vigoureusement. Mais il n'est pas polémiste et prend
ses distances par rapport au parti philosophique naissant. Il consent même à corriger son texte en vue de l'édition définitive qu'il prépare.
Il ne lui reste au fond, dit-il avec sérénité qu'à apprendre à être malade et à mourir. Il réédite les Lettres persanes, et revient à des curiosités anciennes avec
l'Essai sur le goût (1755), destiné à compléter l'article "Goût" du tome VII de l'Encyclopédie (1755). Aussi n'est-il pas étranger à la grande oeuvre de la
philosophie triomphante, malgré ses prudences et sa discrétion. Il était décidé à se retirer à La Brède. Il fait à Paris un dernier voyage pour y tomber malade et y mourir le 10 février
1755.
Extraits
:
CE QU'EST L'ESPRIT DES LOIS
La loi, en général, est la raison humaine, en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre ; et les lois
politiques et civiles de chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s'applique cette raison humaine. Elles doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites,
que c'est un très grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre. . Il faut qu'elles se rapportent à la nature et au principe du gouvernement qui est établi, ou qu'on veut
établir ; soit qu'elles le forment, comme font les lois politiques ; soit qu'elles le maintiennent, comme font les lois civiles. Elles doivent être relatives au physique du pays ; au climat
glacé, brûlant ou tempéré ; à la qualité du terrain, à sa situation, à sa grandeur ; au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs, ou pasteurs ; elles doivent se rapporter au degré de
liberté que la constitution peut souffrir ; à la religion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs moeurs, à leurs manières. Enfin elles ont
des rapports entre elles ; elles en ont avec leur origine, avec l'objet du législateur, avec l'ordre des choses sur lesquelles elles sont établies. C'est dans toutes ces vues qu'il faut les
considérer.
C'est ce que j'entreprends de faire dans cet ouvrage. J'examinerai tous ces rapports : ils forment tous ensemble ce que l'on appelle l'esprit des lois.
L' Esprit des lois, I, 3
RÉGIMES POLITIQUES, POUVOIRS, ET LIBERTÉ
La démocratie et l'aristocratie ne sont point des États libres par leur nature. La liberté politique ne se trouve que dans les gouvernements modérés. Mais elle n'est pas toujours dans les États
modérés ; elle n'y est que lorsqu'on n'abuse pas du pouvoir ; mais c'est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu'à ce qu'il trouve des
limites. Qui le dirait ! la vertu même a besoin de limites. Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir Une constitution peut
être telle que personne ne se contraint de faire des choses auxquelles la loi ne l'oblige pas, et à ne point faire celles que la loi lui permet.
L' Esprit des lois, VI, 4
LA PENTE DU DESPOTISME
Après tout ce que nous venons de dire, il semblerait que la nature humaine se soulèverait sans cesse contre le gouvernement despotique. Mais, malgré l'amour des homes pour la
liberté, malgré leur haine contre la
violence, la plupart des peuples y sont soumis. Cela est aisé à comprendre. Pour former un gouvernement
modéré, il faut combiner les puissances ; les régler, les tempérer, les faire agir ; donner, pour ainsi dire, un lest à l'une, pour la mettre en état de résister à une autre ; c'est un
chef-d'oeuvre de législation, que le hasard fait rarement, et que rarement on laisse faire à la prudence. Un gouvernement despotique, au contraire, saute, pour ainsi dire, aux yeux ; il est
uniforme partout : comme il ne faut que des passions pour l'établir, tout le monde est bon pour cela.
L'Esprit des lois V, 14
UNE POLITIQUE HUMAINE ET RATIONNELLE
Quelques aumônes que l'on fait à un homme nu dans les rues ne remplissent point les obligations de l'État,
qui doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable, et un genre de vie qui ne soit point contraire
à la santé [...]. Les richesses d'un État supposent beaucoup d'industries. Il n'est pas possible que dans un si grand nombre de branches de commerce, il n'y en ait toujours
quelqu'une
qui souffre, et dont par conséquent les ouvriers ne soient dans une nécessité momentanée. C'est pour lors que l'État a besoin d'apporter un
rompt secours, soit pour empêcher le peuple de souffrir, soit pour éviter qu'il ne se révolte : c'est dans ce cas qu'il faut des hôpitaux, ou quelque règlement équivalent, qui puisse prévenir
cette misère. Mais quand la nation est pauvre, la pauvreté particulière dérive de la misère générale ; et elle est, pour ainsi dire, la misère générale. Tous les hôpitaux du monde ne
sauraient guérir cette pauvreté particulière ; au contraire, l'esprit de paresse qu'ils inspirent augmente la pauvreté générale, et par conséquent la particulière.
L' Esprit des lois XXIII, 29


Sophocle





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