Partager l'article ! XIX ème / Balzac / Le Père Goriot: Goriot, un riche marchand qui a magnifiquement marié ses deux filles et s'est ruiné en leur faveu ...
Goriot, un riche marchand qui a magnifiquement marié ses deux filles et s'est
ruiné en leur faveur, est rejeté par elles et meurt comme un chien.
Balzac avait commencé par écrire des romans en ordre dispersé. En 1834, il imagine de faire réapparaître certains personnages dans plusieurs ouvrages, ce qu' il met en
application dans Le Père Goriot (1835). La Comédie humaine vient de naître.

L'ébauche de La Comédie humaine
En 1834, Balzac a trente-cinq ans. Il écrit depuis vingt ans, publie depuis douze ans et signe de son nom depuis cinq ans. Son oeuvre s'est dispersée dans de multiples directions
: fresques historiques (Le Dernier des Chouans ou la Bretagne en 1800), essai sur le mariage "La Physiologie du mariage", contes philosophiques "L' Élixir de longue vie", romans sentimentaux
illustrant le plus souvent l'amour malheureux. Balzac se sent riche de multiples virtualités et les exploite dans toutes les directions. Mais, en même temps, il voudrait donner
une unité à son oeuvre. Déjà, depuis trois ans, quelques personnages réapparaissent d'un roman à l'autre. En 1834, Balzac a une illumination : il va regrouper tous ses romans en
un seul livre (dont il trouvera le titre en 1839), "La Comédie humaine", en les classant par thèmes et fera évoluer les mêmes personnages dans toute son oeuvre. Le premier roman
auquel il appliquera ce procédé original sera "Le Père Goriot".
"Le Christ de la paternité"
Rastignac, jeune aristocrate provincial, est venu faire son droit à Paris et habite la sinistre pension Vauquer. Il y fait la connaissance de l'énigmatique Vautrin, ancien forçat, de la
jeune orpheline Victorine Taillefer, qui s'éprend de lui, de Goriot, l'ancien vermicellier. Sa cousine, Mme de Beauvais, l'introduit dans la haute société parisienne. Il découvre alors l'
existence des deux filles Goriot, mariées l'une à l' aristocrate Restaud, l'autre au banquier Nucingen. Rastignac devient l'amant de Delphine de Nucingen. Les deux filles de Goriot manquent
d'argent et tentent de soutirer des sommes importantes à leur père, qui se ruine pour elles. Elles se disputent odieusement devant lui. Goriot, frappé d'apoplexie, meurt après quelques jours
d'agonie pendant lesquels il ne cesse de réclamer ses filles, qui ne viendront pas le voir. Seuls, Rastignac et son ami, l'étudiant en médecine Bianchon, le soignent. Rastignac a perdu toutes ses
illusions et lance un défi à la société : " A nous deux Paris !"
Extraits :
Bientôt la veuve se montre attifée de son bonnet de tulle sous lequel pend un tour de faux cheveux mal mis ; elle marche en traînant les pantoufles grimacées. Sa face vieillotte,
grassouillette au milieu de laquelle sort un nez de bec de perroquet, ses petites mains potelées, sa personne dodue comme un rat d' église, son corsage trop plein et qui flotte, sont en harmonie
avec cette salle où suinte le malheur, où s' est blottie la spéculation et dont madame Vauquer respire l'air chaudement fétide sans en être écoeurée. Sa figure fraîche comme une première
gelée d' automne, ses yeux ridés, dont l' expression passe du sourire prescrit aux danseuses à l'amer renfrognement de l' escompteur, enfin toute sa personne explique la pension, comme la pension
implique sa personne.
***
Rastignac se retourne brusquement et vit la comtesse coquettement vêtue d' un peignoir en cachemire blanc, à noeuds roses, coiffée négligemment, comme le sont les femmes de Paris au matin ; .
elle embaumait, elle avait sans doute pris un bain, et sa beauté, pour ainsi dire assouplie, semblait plus voluptueuse ; ses yeux étaient humides.
L' oeil des jeunes gens sait tout voir : leurs esprits s' unissent aux rayonnements de la femme comme une plante aspire dans l'air des substances qui lui sont propres. Eugène sentit donc la
fraîcheur épanouie des mains de cette femme sans avoir besoin d'y toucher. Il voyait à travers le cachemire, les teintes rosées du corsage que le peignoir, légèrement entrouvert, laissait parfois
à nu, et sur lequel son regard s' étalait. Les ressources du busc étaient inutiles à la comtesse, la ceinture marquait seule la taille flexible, son cou invitait à l' amour, ses pieds étaient
jolis dans les pantoufles.
***
La mort ou mes filles ! Ah ! C' est fini, je meurs sans elles ! Elles ! Nasie, Fifine, allons, venez donc ! Votre papa dort.
- Mon bon père Goriot, calmez-vous, voyons restez tranquille, ne vous agitez pas, ne pensez pas. - Ne pas les voir voilà l'agonie !
- Vous allez les voir.
- Vrai ! cria le vieillard égaré. Oh ! les voir ! je vais les voir, entendre leur voix. Je mourrai heureux. Eh bien ! oui, je ne demande plus à vivre, je n'y tenais plus, les peines allaient
croissant. Mais les voir , toucher leurs robes, ah ! rien que leurs robes, c' est bien peu ; mais que je sente quelque chose d' elles ! Faites-moi prendre les cheveux..."
veux...
Il tomba la tête sur l' oreiller, comme s' il recevait un coup de massue. Ses mains s' agitèrent sur la couverture comme pour prendre les cheveux de ses filles.
- Je les bénis, dit-il en faisant un effort, bénis
ll s'affaissa tout à coup.
Notes ;
Quelques dates :
Septembre 1834 : Balzac commence à rédiger "Le Père Goriot" ; décembre 1834 : début de la publication du roman dans
la Revue de Paris ; mars 1835 : "Le Père Goriot" paraît en librairie. C'est un triomphe pour Balzac à trente-six ans.
"Ici, tout le monde, amis et ennemis, s'accorde à dire que cette composition est supérieure à tout ce que j'ai fait. Moi, je n'en sais rien. Il m'est impossible de la juger. Je suis toujours
resté dans l'envers de la tapisserie".
" - Honoré de Balzac, à propos du Père Goriot, lettre à Mme Hanska, 16 janvier 1835
"Rien ne nous introduit plus en avant dans le secret de l'oeuvre balzacienne que ce thème obsédant de la paternité charnelle ou spirituelle. "Le Père Goriot" est
tout entier construit sur ce mythe comme si le premier roman vraiment balzacien par la technique découvrait aussi le thème le plus profond."
- Gaëtan Picon
"Quand j'ai été père, dit Goriot, j'ai compris Dieu." Voilà un mot extraordinaire qui nous met aux sources de la création balzacienne. La présence de Dieu, le consentement de Dieu sont aussi
évidents, aussi téméraires, aussi absolus dans l'oeuvre de Balzac, pleine comme un jour de la création, que l'absence, l'inexistence de Dieu dans l' oeuvre de Proust,
procès-verbal d'un monde qui se détruit."
- Albert Thibaudet


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