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Grandeur et décadence d'un jeune
ambitieux et de la société Parisienne.
Balzac est le créateur du roman feuilleton : en 1836, il a l'idée géniale d'écrire "Les Illusions perdues" par petits chapitres, lesquels sont insérés
quotidiennement dans les grands journaux. Dans "Splendeurs et misères des courtisanes", Balzac perfectionne ce procédé lucratif. Le destin de Vautrin est l'
équivalent romanesque à peine caricaturé de la vie de Fouché qui restera influent à la Sureté sous la Révolution comme sous la Restauration. Balzac a donc voulu rester fidèle aux
événements historiques et aux éléments sociaux de son époque.
Un roman
d'éducation
"Splendeurs et misères des courtisanes" constitue le terme de la célèbre trilogie romanesque imaginée par Balzac dès 1836 avec "Le Père Goriot" et
"Les Illusions perdues" : Lucien de Rubempré, déjà omniprésent dans le roman précédent, tente une nouvelle percée dans le monde parisien et conclut avec le forçat Jacques Collin,
alias Vautrin, un pacte politique. En lui faisant miroiter mille jouissances, en lui donnant l'ambition du pouvoir, Vautrin parvient à faire de son jeune élève un véritable esclave qui lui sert à
préparer ses forfaits : Lucien devient son instrument dans la société. En fréquentant celle-ci, il tombe cependant amoureux d'Esther Gobseck, une,jeune courtisane qui désire se marier avec lui.
Mais les ambitions de Vautrin sont tout autres et mettent fin à l'idylle : il décide de vendre Esther au financier Nucingen afin d'avoir accès à sa fortune et de marier Lucien à la riche et
influente Clotilde de Grandlieu. Pour mettre un terme à cette situation tragique, Esther s'empoisonne. Mais Lucien et Vautrin sont finalement arrêtés et emprisonnés ; de désespoir, le premier
avoue son alliance avec le forçat et se pend en prison. Le second parvient à s'échapper et obtient après mille machinations le poste de chef de la Sûreté à Paris.
Un roman social proche de la biographie
"La Comédie humaine" n'a pas d'autres ambitions que d'exprimer la réalité parisienne après l'Empire : dans notre roman, la cinquante-neuvième pierre de son édifice,
Balzac présente la société sous la Restauration comme une vaste mesquinerie et comme un rêve permanent. Mais plus profondément, cette scène de la vie parisienne constitue une
autobiographie implicite : comme son héros, Balzac voulait d'abord le pouvoir et ne voyait le bonheur que dans l' affirmation de soi. Comme lui, il s'est frotté au monde
littéraire, à ses heurts, à ses succès éphémères et à ses amertumes. Écrit au milieu de sa vie, "Splendeurs et misères des courtisanes" constitue donc le roman de la
maturité balzacienne par la richesse des perspectives sociales et personnelles qu'il ouvre.
Rastignac et Vautrin
"
Splendeurs et misères des courtisanes" se divise en
quatre grandes sections ; le titre de ces chapitres, lorsqu' on les compare, permet de suivre l' évolution des personnages - à "Esther heureuse" succède "Où mènent les mauvais chemins" - et de
mesurer l' humour de Balzac - "A combien revient l' amour aux vieillards",
Extraits :
Dans la première scène du roman, Lucien de Rubempré se trouve à l'Opéra, masqué, et devient l'objet des convoitises : cette situation permet à Balzac une satire sociale
Le jeune homme intéressait : plus il allait, plus il réveillait de curiosités. Tout en lui signalait d'ailleurs les habitudes d'une vie élégante. Suivant une loi fatale de notre époque, il
existe peu de différence, soit physique, soit morale, entre le plus distingué, le mieux élevé des fils d'un duc et pair, et ce charmant garçon que naguère la misère étreignait de ses mains de fer
au milieu de Paris. La beauté, la jeunesse pouvaient masquer chez lui de profonds abîmes, comme chez beaucoup de jeunes gens qui veulent jouer un rôle à Paris sans posséder le capital nécessaire
à leurs prétentions, et qui chaque jour risquent le tout pour le tout en sacrifiant au dieu le plus courtisé dans cette cité royale, le Hasard. Néanmoins, sa mise, ses manières étaient
irréprochables, il foulait le parquet classique du foyer en habitué de l'Opéra. Qui n'a pas remarqué que là, comme dans toutes les zones de Paris, il est une façon d'être qui révèle ce que vous
êtes, ce que vous faites, d'où vous venez, et ce que vous voulez ?
***
Paris est peut-être le héros principal de ce roman : cette page d'anthologie montre l'amour de Balzac pour la capitale et fait d'une description
réaliste un rêve fantastique
La rue de Langlade, de même que les rues adjacentes, sépare le Palais-Royal et la rue de Rivoli. Cette partie d'un des plus brillants quartiers de Paris conservera longtemps la souillure qu'y ont
laissée les monticules produits par les immondices du vieux Paris, et sur lesquels il y eut autrefois des moulins. Ces rues étroites, sombres et boueuses où s' exercent des industries peu
soigneuses de leurs dehors, prennent à la nuit une physionomie mystérieuse et pleine de contrastes. En venant des endroits lumineux de la rue Saint-Honoré, de la rue Neuve-des- Petits-Champs et
de la rue de Richelieu, où se presse une foule incessante, où reluisent les chefs-d'oeuvre de l'Industrie, de la Mode et des Arts, tout homme à qui le Paris du soir est inconnu serait saisi
d' une terreur triste en tombant dans le lacis de petites rues qui cercle cette lueur reflétée jusque sur le ciel.
Une ombre épaisse succède à des torrents de gaz. De loin en loin, un pâle réverbère jette sa lueur incertaine et fumeuse qui n' éclaire plus certaines impasses noires. Les passants vont vite et
sont rares. Les boutiques sont fermées. celles qui sont ouvertes ont un mauvais caractère : c' est un cabaret malpropre et sans lumière, une boutique de lingère qui vend de l'eau de Cologne. Un
froid malsain pose sur vos épaules son manteau moite. Il passe peu de voitures. Il y a des coins sinistres, parmi lesquels se distingue la rue de Langlade, le débouché du passage Saint-Guillaume
et quelques tournants de rues. Le Conseil municipal n'a pu rien faire encore pour laver cette grande léproserie, car la prostitution a depuis longtemps établi là son quartier
général.
Notes :
<<Dans Splendeurs et misères des courtisanes publié de 1843 à 1847 réapparaît Jacques Collin, le Vautrin du Père Goriot, et avec lui une série de criminels
professionnels qui ne se trouvent pas ailleurs (...). Ce que Balzac fait éclater ici, c'est le complet déclin du pouvoir judiciaire et policier à l'égard de la vérité et de la morale. Seule
compte l'efficacité. La justice, au moins dans le domaine du meurtre, n'existe pas. >>
- Pierre Citron, Dans Balzac, Le Seuil, 1986
<<La nuit tombe sur une France où s'achèvera le triomphe des carrières et des individus. Un élément d'optimisme demeure cependant, (...) qui fonctionne
avec une sorte d'allégresse : un récit mené tambour battant (...). Le monde n'est pas encore médiocre et triste. D'où ce doré du récit et ce texte qui souvent chante, monte et triomphe contre
cette rance bourgeoisie en train d'achever la conquête d'une France dont les splendeurs vont vraiment commencer les misères. >>
- P. Barbéris, préface de Splendeurs et misères des courtisanes, Folio, Gallimard,1973
<<Voici encore une fois un titre parodique (...) déjà, le sens est là. M. de Balzac, auteur de romans de découverte et d'initiation (Le Père Goriot, Les illusions perdues), philosophe
désormais sur les apogées et sur les catastrophes non plus au niveau de personnages explicitement chargés de mission philosophique mais au niveau d'ensembles réalistes de plus en plus
vastes, de plus en plus compacts. >>
- P. Barbéris


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