Partager l'article ! XIX ème / Charles Beaudelaire: 1821 - 1867 "Baudelaire est au comble de la gloire. Ce petit volume des "Fleurs du mal", qui ne com ...
1821 - 1867
"Baudelaire est au comble de la gloire. Ce petit volume des "Fleurs du mal", qui ne compte pas trois cents pages, balance dans l'estime des lettrés les
oeuvres les plus illustres et les plus vastes. Il a été traduit dans la plupart des langues européennes : c'est un fait [...] sans exemple dans l' histoire des Lettres frmçaises".
Ainsi s'exprimait Valéry en 1924. Ainsi s'exprimerait-il encore aujourd'hui. Baudelaire, longtemps proscrit des anthologies, y règne désormais. A l'étranger, ni Racine,
ni Mallarmé - qui résistent pas aux traductions -, ni Hugo, réputé surtout pour ses romans, ne connaissent la faveur de la poésie baudelairienne, qui a marqué
profondément des écrivains aussi divers que Swinburne, Stéphane George ou D'Annunzio.
D'où vient cette persistante séduction ? Étrange dans une oeuvre qui ne répond pas aux requêtes contemporaines de la poésie : Baudelaire est aux antipodes des exigences
surréalistes de pur jaillissement (et pourtant Éluard lui voue un culte, Breton ne cesse de s'inspirer de lui). Il n'est pas moins éloigné des théories qui refusent que le langage renvoie
au monde extérieur ou aux mouvements de l'âme. L'oeuvre de Baudelaire, même si elle ne s'est pas asservie à une thèse, comporte un message. Elle n'est pas pure organisation de sons et de formes,
où le langage ne joue qu'avec lui-même, que réclame un Jean Ricardo.
Né à Paris en 1821, Charles BAUDELAIRE était le fils d'un aimable sexagénaire disciple des philosophes et amateur de peinture. Dès l'âge de six ans, en 1827, l'enfant perdit son
père, ancien prêtre revenu en 1791 à l'état laïc. Sa mère, veuve en 1827, se remarie l'année suivante avec le commandant Aupick, futur général,
ambassadeur et sénateur sous l' Empire. Révolté par ce mariage ;
"Quand on a un fils tel que moi, écrira-t-il, on ne se remarie pas", l'enfant qui ne s'entend pas avec son beau-père, est mis en pension à Lyon, puis au
Lycée Louis-le-Grand. C'est un élève cynique, singulier, qui éprouve de "lourdes mélancolies", un "sentiment de destinée éternellement solitaire".
Pendant trois ans (1839-1841), Baudelaire mène au quartier latin la vie dissipée de la Bohème littéraire. Il y retrouve Louis Ménard, fréquente Leconte de Lisle et Pierre Dupont,
se lie avec Le Vavasseur, chef de "l'Ecole Normande". Il lit beaucoup, devient ultra-romantique et disciple de GAUTIER ; il se passionne aussi pour J. DEMAISTRE à qui l'on rattache certains
aspects "catholique" de son inspiration.
Pour l'arracher à cette vie scandaleuse, sa famille l'embarque à Bordeaux sur un voilier en partance pour les Indes (1841). Pris de nostalgie, Baudelaire n 'ira pas plus
loin que l' île Bourbon et sera de retour au bout de huit mois. Sur le bateau il s'isole orgueilleusement indifférent à tout ce qui n 'est pas littérature. En réalité ce voyage enrichit sa
sensibilité, l'éveille à la poésie de la mer, du soleil, de l'exotisme. Ces huit mois passés sur les mers des Tropiques contribuent à expliquer l'importance de l'évasion exotique dans la
poésie baudelairienne :
Dès son retour, Baudelaire exige sa part de l'héritage paternel et se lance dans l'existence dorée de la
bohème riche. Il habite le somptueux hôtel Pimodan ; il est vêtu avec recherche : mais, selon son idéal du dandysme, cette élégance matérielle n'est
"qu'un symbole de la supériorité aristocratique de son esprit". Il rencontre Gautier, Balzac participe à des soirées où se
consomme le haschisch et conçoit le projet de rédiger "Les Paradits artificiels". Il se lie avec la mulâtresse Jeanne DUVAL, la Vénus Noire,
qu'en dépit d'amours orageuses il gardera comme compagne presque jusqu' à sa mort. C'est la période heureuse de son existence, où il écrit déjà certains poèmes des "Fleurs du
Mal". Mais sa prodigalité menace déjà son patrimoine. Sa famille lui impose un conseil judiciaire qui le limite à une rente mensuelle de deux cents francs (1844) : désormais il
vivra misérablement. Contraint parfois à des travaux de littérature alimentaire, le poète - tenté à deux reprises par le suicide - n'en sera que plus amer, conscient de la fugacité du temps,
hanté de tant de journées perdues. Pauvre Muse,
La célébrité du scandale
Jusqu'alors Baudelaire n'est guère connu que comme un excentrique des lettres, un dandy de la littérature, paradoxal et insupportable. Il va accéder soudain à une célébrité
tapageuse. Décidé à publier en recueil cent de ses poèmes, il choisit un imprimeur élégant et minutieux, Poulet-Malassis, discute avec lui les moindres détails de l'impression. En juin 1857,
paraissent "Les Fleurs du mal" : le recueil - juste après Madame Bovary, de Flaubert - est saisi. Baudelaire et Poulet-Malassis sont jugés, condamnés à des
amendes. Six poèmes doivent être retranchés pour immoralité. Un moment abattu, le poète remanie le recueil et donne en 1861 une édition enrichie de poèmes nouveaux. Ces années sont
particulièrement fécondes.
L'écrivain compose de nombreux poèmes en prose qui ne paraîtront en volume qu'après sa mort. Cependant sa santé se délabre de plus en plus. Depuis longtemps, des troubles digestifs l'ont conduit
à utiliser l'opium. La vie qu'il mène l'épuise. Il note dans le premier de ses journaux intimes, "Fusées" : J'ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur. Aujourd'hui 23
janvier 1862, j'ai subi un singulier avertissement j'ai senti passer sur moi le vent de l'aile de l'imbécillité".
Au début de 1864, Baudelaire part pour la Belgique, où il espère trouver des allègements à ses difficultés financières. En vain. Ses déceptions donnent naissance aux satires
virulentes de "Pauvre Belgique". A la mi-mars, à Namur, le poète présente les premiers symptômes d'aphasie et d'hémiplégie. Deux mois plus tard, privé de la parole, mais lucide,
Baudelaire est ramené par sa mère à Paris, il meurt le 31 août 1867, à quarante-six ans.
Les deux années suivantes paraissent successivement " les Curiosités esthétiques" et la troisième édition des "Fleurs du mal", puis un ensemble d'études sur les
écrivains contemporains, "L'Art romantique" et les "Petits poèmes en prose" (Le Spleen de Paris). Les journaux intimes ne seront publiés qu'en
1887.
La soif insatiable de tout ce qui est
au-delà
Baudelaire domine son siècle par l'acuité de sa réflexion sur le Beau. Il en est de loin le meilleur critique d'art. Il se distingue des écrivains qui l'ont
immédiatement précédé en ce qu'il est en possession d'une doctrine esthétique avant même de se livrer à l'activité créatrice. Comme plus tard celui de Proust son cheminement s'accomplit dans le
compagnonnage de trois artistes, non pas imaginaires (comme La Recherche du temps perdu), mais réels : le peintre Delacroix, le musicien
Wagner,l'écrivain Poe. Persuadé qu'en art "tout révélateur a rarement un précurseur", que "toute floraison est spontanée, individuelle",
Baudelaire affirme que le Beau est toujours quelque peu insolite, bizarre, générateur d'étonnement . Lui-même, par-delà les codifications classiques, se
plonge avec délices dans les poèmes du XVI ème et du début du XVII ème siècle, dont sa propre poésie est toute nourrie.
"C'est cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait considérer la Terre et ses spectacles, comme un aperçu, comme une correspondance
du Ciel [...]. C'est à la fois par la poésie et à travers la poésie par et à travers la musique, que l'âme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau".
Correspondance, voilà l'un des mots-clés de cette esthétique. Correspondance entre les divers arts qui peuvent se féconder les uns les autres et ne constituent tous que des modalités de l'Art.
"Les Fleurs du mal" abondent en poèmes inspirés de tableaux, de gravures ou de sculptures. Correspondance entre Terre et le Ciel, formant "l'inépuisable fonds de l'universelle
analogie", un trésor de "mystères". Correspondance enfin, entre les différents sens, surtout lorsque ceux-ci perçoivent avec cette intensité qui permet de passer au-delà et sans laquelle il n'est
pas de poésie :
Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde!
N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir?
Les Fleurs du mal, Charles Baudelaire


Sophocle





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