Partager l'article ! XIX ème / Gérard de Nerval / Sylvie (Les filles de feu): 1808 - 1855 La folie a conduit Gérard de Nerval au sui ...
1808 - 1855
La folie a conduit Gérard de Nerval au suicide ; mais elle lui aura aussi permis de produire une oeuvre à la beauté singulière.
Gérard de Nerval s' est également consacré au théâtre, mais avec beaucoup moins de succès que dans le reste de son oeuvre, sans doute à cause de son incapacité à <<
objectiver >> les personnages.
Avec Alexandre Dumas, il a écrit Caligula (1837) et L'Alchimiste (1839), et il a encore laissé des livrets d' opéra (Les Monténégrins, 1849).
Les années d'apprentissage
Le 22 mai 1808, Gérard Labrunie naît à Paris, ville à laquelle celui
qui va devenir Gérard de Nerval restera toute sa vie attaché, malgré ses nombreux voyages à l'étranger. Sa mère meurt alors qu'il n'a que deux ans ; le jeune Gérard passera
toute son enfance dans le Valois, chez son grand-oncle. Cette période est fondamentale, car les impressions du paysage marquent grandement l'enfant et contribuent à créer en lui tout un
imaginaire géographique qui servira de terreau, plus tard, à
l'ensemble de son oeuvre. En outre, c'est dans le Valois que se trouve le <<clos de Nerval >>, un champ cultivé par son grand père maternel et dont Gérard se
souviendra lorsqu'il choisira son pseudonyme. De retour à Paris, il suit des études au lycée Charlemagne, traduit Faust, malgré des connaissances précaires de la langue de Goethe, et écrit ses
premiers poèmes. Il se laisse séduire par l'insouciance qui règne alors dans certains milieux d'artistes "bohèmes" ; Théophile Gautier, Arsène Houssaye, entre autres, sont ses complices
d'alors ; en leur compagnie, il assiste à la première d'Hernani, qui l'impressionne fortement. C'est de cette époque que date sa première grande passion : il s'éprend de
Jenny Colon, une cantatrice qui finira par le délaisser pour épouser un musicien. Mais si elle disparaît physiquement de sa vie, elle laisse au jeune homme une image très forte
qui ne va plus le quitter et d' où va naître bien plus tard le personnage d' "Aurélia".
Nerval vit alors en écrivant quelques chroniques littéraires dans des journaux, un travail auquel il attache peu d'importance et qui lui vaut la réputation d'
<< agréable littérateur >>, mais il sait déjà que sa vocation l'appelle à d'autres réalisations plus importantes. Ses liens avec la Monarchie de Juillet lui valent d' être envoyé en
mission en Belgique et en Autriche, où il rencontre, en 1839, la pianiste Marie Pleyel. L'esprit romantique et passionné de la jeune femme marque terriblement l' écrivain : le
personnage de La Pandora commence alors à se dessiner dans son esprit.
L'expérience de la folie
L'orsqu'il revient en France, tout bascule : en 1841, il est terrassé par une première crise psychotique. Il vit cet état mental dans la plus grande angoisse, mais c'est aussi le moment où il va
prendre conscience de l'importance du contenu de ses rêves et de ses délires. Il entrevoit pour la première fois la possibilité d'un nouvel espace poétique peuplé d'images oniriques, et c'est cet
espace qu'il s'efforcera d'arpenter jusqu'à
l
a fin de sa vie. En 1843, il s'embarque pour l'Égypte ; parcourant le
Caire, Alexandrie, Constantinople et Beyrouth, il fait l'expérience de nouveaux paysages, tant réels qu'imaginaires. Il s'initie à une culture qui lui était jusque-là parfaitement étrangère, il
parcourt les bibliothèques, découvre l'ésotérisme. A son retour à Paris, il publiera "Le Voyage en Orient". A partir de 1850, les crises de folie vont se multiplier, et
Nerval fait alors de nombreux séjours dans la maison de santé du docteur Blanche. Toutefois, ces crises coïncident avec une intense production littéraire ; c'est du reste de
cette époque que datent la plupart de ses grands textes : en 1852, il travaille à "Lorely", aux "Illuminés" et à "Sylvie". Une année plus tard,
c'est au tour des "Chimères" et des "Filles du feu" de voir le jour ; et la dernière année de sa vie, Nerval la passe à composer
"Aurélia" où la folie, le réel et le rêve tissent un récit d'une singularité fulgurante. Mais, dans le même temps, il sent que ses forces créatrices l' abandonnent toujours plus,
et le désespoir le gagne. Le 26 janvier 1855, Nerval se donne la mort : on retrouve à l' aube son corps pendu à la grille d'une rue du vieux Paris.
L'écriture et le temps
Ce n'est pas un hasard si Marcel Proust a été l'un des premiers, au XX ème siècle, à reconnaître l'importance de l'oeuvre de Nerval ; en effet, un point ne
pouvait manquer d'attirer l'attention de l'auteur de "A la Recherche du temps perdu" : la place centrale que Nerval accordait au temps. Pour ce dernier,
l'écriture permet d'abolir la distance que le temps a creusée entre divers moments marquants de la vie. Là où le temps dissocie, l'écriture réunifie. Ainsi, les paysages de l'enfance, la passion
inspirée par Jenny Colon peuvent
ressurgir intacts, dans les dernières
oeuvres, la chronologie semblant se dissoudre dans et par l'écriture. D'une manière analogue, Nerval tentera, dans "Aurélia", de briser les frontières que le
sens commun instaure entre rêve et réalité, entre folie et raison. Le texte ouvre des passages entre chacun de ces espaces apparemment cloisonnés, abolit les différences et met au jour une
unité neuve et singulière, fruit de l'écriture.
Notes :
"Devenu témoin de la folie et explorateur d'un monde inconnu, Nerval communique à toute son oeuvre une vibration, une qualité de mystère et une force d'interpellation sans
lesquelles, aujourd'hui, nous ne la lirions plus, un génie demeuré latent s'épanouit, son texte se charge de résonnances existentielles et métaphysiques inconnues ; il accède à un autre
ordre."
Michel Jeanneret, La Lettre perdue, Écriture et folie dans l'oeuvre de Nerval, Flammarion, 1978
SYLVIE
La nouvelle "Sylvie", chef-d' oeuvre de pureté et de poésie, fait partie d' un recueil assez composite de récits d' inégale qualité intitulé "Les Filles du feu",
publié hâtivement en 1854. Si "Sylvie" se rattache aux autres textes du recueil par des thèmes profondément nervaliens, elle en reste le récit le plus long et le plus
achevé. Nerval l' écrivit entre deux intervalles de cette folie qui allait empirer jusqu' à sa mort par suicide en 1855.
Fille des champs et femme de théâtre :
Le narrateur fréquente assidûment un théâtre où se produit l'actrice Aurélie. Il décide de se rendre un soir dans le Valois, son pays natal, à un bal qui a lieu la nuit même, pour y revoir
Sylvie, une amie oubliée. Pendant le trajet, il revit des scènes de son passé : une ronde enfantine où il a entrevu une jeune fille, Adrienne, à laquelle Aurélie ressemble ; puis une fête
villageoise dont Sylvie a été la reine et au lendemain de laquelle ils s'étaient presque fiancés. Arrivé au bal, il retrouve Sylvie, mais elle a changé, elle joue les demoiselles et elle a
un galant. Sentant Sylvie perdue pour lui, il retourne à Paris et tente de se faire aimer d' Aurélie, qui se dérobe quand elle comprend qu'il cherche Adrienne à travers elle. Désemparé par la
perte de ses deux amours, il ne parviendra pas à se fixer. Plus tard, devenu l'ami de Sylvie mariée, il apprendra qu' Adrienne est morte dans un couvent.
''Le poème du souvenir et de l'adieu"
Cette æuvre présente de nombreux thèmes nervaliens. Elle offre d'abord une atmosphère romantique qui, comme dans les æuvres de Rousseau, exalte la beauté du paysage royal du Valois et la pureté
des traditions patriarcales, les opposant à la ville corruptrice et à ses vains plaisirs. Les personnages antithétiques de Sylvie et d' Aurélie-Adrienne expriment les obsessions amoureuses
de Nerval, son attirance pour les filles des champs que symbolise Sylvie, et sa fascination pour les femmes de théâtre et d'illusion dont le modèle fut l'actrice
Jenny Colon, pour qui Nerval brûla d'un amour inassouvi. Enfin la plongée dans le passé désormais inaccessible annonce le thème de la vie rêvée envahissant
et remplaçant la vie réelle. Ce "poème du souvenir et de l'adieu" exprime cette incapacité à choisir une vie normale qui le fera s'enfoncer dans le rêve et la
folie.
Extrait :
J' étais le seul garçon dans cette ronde, où j' avais amené ma compagne toute jeune encore, Sylvie,
une petite fille du hameau voisin, si vive et si fraîche, avec ses yeux noirs, son profil régulier et sa peau légèrement hâlée !... Je n' aimais qu' elle, jusque-là. A peine avais-je remarqué,
dans la ronde où nous dansions, une blonde, grande et belle qu'on appelait Adrienne. Tout d' un coup, suivant les règles de la danse, Adrienne se trouva placée seule avec moi, au milieu du
cercle. On nous dit de nous embrasser, et la danse et le chæur tournaient plus vivement que jamais. En lui donnant ce baiser, je ne pus m' empêcher de lui presser la main. Les longs anneaux
déroulés de ses cheveux d' or effleuraient mes joues. De ce moment, un trouble inconnu s' empara de moi.
***
L' immense bouquet de la fête, enlevé du char qui le portait, avait été placé sur une grand barque ; le cortège des jeunes filles vêtues de blanc qui l'accompagne selon l' usage avait pris
place sur les bancs, et cette gracieuse théorie renouvelée des jours antiques se reflétait dans les eaux calmes de l'étang qui la séparait du bord de l' île si vermeille aux rayons du soir, avec
ses halliers d' épines, sa colonnade et ses clairs feuillages. Toutes les barques abordèrent en peu de temps.
La corbeille, portée en cérémonie, occupa le centre de la table, et chacun prit place, les plus favorisés auprès des jeunes filles : il suffisait pour cela d' être connu de leurs parents. Ce fut
la cause qui fit que je me retrouvai près de Sylvie. (...) Je l' admirai cette fois sans partage, elle était devenu si belle ! Ce n' était plus cette petite fille de village que j' avais
dédaignée pour une plus grande et plus faite aux grâces du monde. Tout en elle avait gagné : le charme de ses yeux noirs, si séduisants depuis son enfance, était devenu irrésistible.. sous
l'orbite arquée de ses sourcils, son sourire, éclairant tout à coup des traits réguliers et placides, avait quelque chose d' athénien. J' admirais cette physionomie digne de l'art antique au
milieu des minois chiffonnés de ses compagnes.
***
Ermenonville ! Pays où fleurissent encore l'idylle antique, traduite une seconde fois d' après Gessner ! tu as perdu ta seule étoile, qui chatoyait pour moi d' un
double éclat. Tour à tour bleu et rose, comme l' astre trompeur d' Aldébaran, c' était Adrienne ou Sylvie, c' étaient les deux moitiés d' un seul amour. L' une était l'idéal sublime, l'autre la
douce réalité. Que me font à présent tes ombrages et tes lacs, et même ton désert ? Othys, Montagny, Loisy, pauvres hameaux voisins, Châalis, que l' on restaure, vous n' avez rien gardé de tout
ce passé !
Notes :
Quelques dates !
Été 1852 : genèse probable de l'oeuvre. Nerval l'a longtemps mûrie. Il avait envisagé comme titre : "Amours perdues". Il va travailler sur place
et il écrit : "J'étais dans le Valois, faisant le paysage de mon action."
15 août 1853 : publication de "Sylvie" dans la Revue des Deux Mondes, avant son insertion dans "Les Filles
du feu".
Les femmes qui influencèrent Nerval :
Jenny Coton qui, entre 1834 et 1836, jouait à Paris aux Variétés puis à l'Opéra-Comique. Nerval engloutit une partie de sa fortune pour faire paraître en son honneur une revue,
le Monde dramatique, qui courut rapidement à la faillite. Elle mourut en 1842.
Madame de Feuchères qui acheta la maison de l'oncle Boucher, à Morte- Fontaine.
Sophie Dawes, une aventurière, qui prétendait être d'extraction noble.
Outre "Les Filles du feu", Gérard de Nerval, a écrit des récits divers marqués par l'illuminisme des poèmes, "Élégies", "Odelettes", et "Les
Chimères", ainsi qu'Aurélia, sa dernière oeuuvre, qui décrit les rêves et les obsessions de sa folie. La dédicace des "Filles du feu" est adressée à
Alexandre Dumas.


Sophocle





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