Vendredi 29 janvier 2010
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1854 1900
Poète, romancier, auteur dramatique, Oscar Wilde connut tous les triomphes avant de subir l'infamie d'un procès et la condamnation à la prison. C'est l'une des figures les plus controversées de
la littérature anglaise.
Robert Merle, auteur d' une thèse sur Oscar Wilde, donne dans la préface de sa biographie parue en 1948 et révisée en 1984 quelques précisions : "Queensberry, qui nourrissait
une haine démente contre les homosexuels n' avait guère de chance avec ses fils. Son cadet, lord Alfred Douglas, était le mignon de Wilde et son aîné, Drumlanrig, le secrétaire plus que particulier
du Premier Ministre, lord Roseberry".
<<Les dieux m'avaient presque tout donné>>
Né à Dublin le 16 Ocobre 1854, d'une famille d'origine hollandaise émigrée en lrlande au XVII ème siècle, Oscar
Wilde fut marqué par la personnalité de sa mère,
militante nationaliste et intellectuelle raffinée, qui lui donna le goût de la poésie. Son père, médecin anobli par la reine Victoria, vit sa fin assombrie par de fâcheuses opérations financières
qui contraignirent ses fils à gagner leur vie. Oscar gardera toujours la nostalgie des <<jours dorés >> passés à I'université d'Oxford, où il fut fortement influencé par les
théories sur I'esthétisme de Ruskin, alors professeur d'histoire de I'art et expert incontesté. Oscar, beau jeune homme brillamment doué, devient le centre d'un cercle d'étudiants fascinés par sa
conversation, ses extravagances vestimentaires et son dandysme. Après des voyages en ltalie et en Grèce, Wilde s'installe à Londres, où son charme et ses talents de causeur lui ouvrent les
portes de la haute société ; il puisera dans ce monde factice le décor et les personnages de ses pièces de théâtre. Ses débuts dans le journalisme et ses premiers poèmes recueillent moins d'écho
que ses mots d'esprit colportés de salon en salon. En débarquant aux États-Unis, où il va prononcer des conférences, il déclare à la douane : <<Je n'ai rien à déclarer sauf mon génie
>> ; lors d'un séjour à Paris, les milieux littéraires l' accueillent avec curiosité : il rencontre Gide, Mallarmé. A 30 ans, Wilde épouse la discrète
Constance Lloyd dont il aura deux fils. Il vit désormais de sa plume et publie nouvelles, poèmes et contes. En 1891, année fertile, paraissent "Une Maison de grenades",
"Le Crime de lord Arthur Saville", "lntentions" et "Le Portrait de Dorian Gray".
<<Je traitais I'art comme la suprême réalité et la vie comme un simple mode de fiction>>
Son essai "lntentions", plaidoirie pour la liberté absolue de l' artiste dont le seul engagement réside dans la défense et l' illustration de la beauté, heurte de front la prude
société victorienne ; les critiques fustigent également I'amoralisme du "Portrait de Dorian Gray",* considéré aujourd'hui comme un chef-d' oeuvre. Ce conte fantastique (le plus traduit des
livres de Wilde) met en scène un héros qui garde miraculeusement sa jeunesse tandis que son portrait seul accuse le vieillissement des traits et la trace des vices de son modèle. Aux attaques dont
il est I'objet, le romancier rétorque : "Le puritanisme n'est jamais aussi nuisible que quand iI s'occupe des questons d'art." Cinq ans plus tard, lors de son procès, Wilde
récidive devant ses juges : "il n'existe pas de livre moral ou immoraI. Les livres sont bien écrits ou mal écrits. Voilà tout." . Il va sans dire qu'iI situe ses oeuvres dans la première
catégorie.
* www.republique-des-lettres.fr/642-oscar-wilde.php
"Tartuffe a émigré
en Angleterre et y a ouvert boutique"
A 40 ans, Wilde, dont les goûts en faveur de son
propre sexe sont définitivement ancrés, rencontre son mauvais génie en la personne de lord Alfred Douglas, (ci contre) séduisant rejeton d'une iIIustre famille. Ses relations
orageuses avec l'éphèbe défraient la chronique, tandis que ses comédies sont jouées à bureaux fermés. L' Angleterre salue la naissance d'un nouvel auteur dramatique avec "L'Éventail de Lady
Windermere" (1892), " Une Femme sans importance" (1893), "Un Mari idéal" 1894), "De l' importance d' être constant" (1895) : intrigues et personnages conventionnels sont
sauvés par un dialogue étincelant où abondent des aphorismes passés à l' état de proverbes : "L' expérience est le nom que chacun donne à ses erreurs" , "Le bonheur d'un homme marié
dépend des femmes qu'iI n'a pas épousées"...
Le marquis de Queensberry, père de lord Douglas, décidé à arracher son fils à I'influence de I'écrivain, lui adresse un mot I'accusant de sodomie. Bien mal inspiré, Wilde le poursuit
en diffamation et, ce faisant, met le doigt dans I'engrenage qui va le broyer. Trois procès s'ensuivent qui passionnent et scandalisent la cour et la viIle. Les appuis dont jouissait I'aristocrate
auprès de I'establishment et les pressions indignes qu' iI exerce sur la justice eurent raison du poète. Déshonoré, déchu de ses droits paternels, ruiné, Wilde est condamné à deux ans de
travaux forcés.
" Un lieu où règne la douleur est terre sainte"
L' enfant de la renommée découvre à Reading, avec le régime féroce des prisons anglaises, I'humilité et la
vertu régénératrice de la souffrance. Il écrit à son amant une lettre déchirante où iI déplore leur "fatale amitié". "De profundis", dernière oeuvre en prose, ne paraîtra in extenso qu'en
1960. C'est un homme brisé qui recouvre la liberté en 1897. Fuyant l' Angleterre où iI n'est plus rien, iI se réfugie en Normandie sous le nom de Sébastien Melmoth. Il y compose une oeuvre
qui révèle encore son génie, "La Ballade de la geôle de Reading" *, dont le leitmotiv est "Chacun de nous tue ce qu'il aime". Le temps d'un voyage en Italie, iI
renoue avec lord Douglas, cherche en vain du crédit et boit pour abréger ses jours. Il meurt d'une méningite, dans la misère à Paris, le 30 Novembre 1900.
* www.larevuedesressources.org/spip.php?
Notes
<<Longtemps, le poète a été pour nous le Méphisto mauve et bouffi peint par Lautrec qui ricane du péché de Gide ; ainsi son nom reste le synonyme d'une inclination dont on ne pouvait parler
dans un milieu bourgeois. Comme la société qui a condamné le poète est en train de disparaître, la signification tragique ou obscène de ce nom s' efface lentement. Ce procès qui a rendu "l'
immentionnable mentionnable " [Max Beerbohm] a porté le premier coup au tabous victoriens ; après iI y a eu Freud et Lawrence. Il reste alors de Wilde le souvenir d'un esprit cultivé et
charmant, d'un comédien prodigieux, malheureusement tenté par la tragédie et, dans les pièces, l'écho d'une conversation merveilleuse."
-Philippe Jullian, Oscar Wilde, Librairie Académique Perrin, 1967
"Toute la littérature traditionnelle de cette Angleterre spectacle et respectée, celle de Dickens, de Meredith, de Browning, de Tennyson, de Kipling, montrait une image conventionnelle de cette
société en pleine évolution. Wilde se trouvait en déséquilibre dans ce milieu et c' est ce déséquilibre qui le fit condamner, mais qui lui permit de s'aventurer, le premier, dans ces
régions inabordées, où Freud allait pénétrer bien plus tard, comme le font remarquer Jacques Bergier ou Guy Le Clech' h. C'est ce déséquilibre créatif qui donne à son oeuvre cette profondeur,
cet écho qui résonne encore aujourd'hui. Oui, plus que du génie, Wilde eut du talent."
-Jacques de Langlade, Oscar Wilde écrivain français, Stock, 1975
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