Partager l'article ! XIX ème / Tolstoï / Guerre et Paix: Les Russes, au début du XIX ème siècle, furent pris dans un formidable mouvement historique où ...
Les Russes, au début du XIX ème siècle, furent pris dans un formidable mouvement
historique où le destin de la Russie se jouait contre la France napoléonienne.

Tolstoï consacra à cette gigantesque fresque historique plus de cinq années de recherches et d' écriture. Les recherches il
les fit dans des bibliothèques, des archives de grandes familles (dont la sienne), chez des historiens, et il recueillait lui-même des témoignages directs. Quant à l' écriture, il la poursuivait
souvent au détriment de sa santé. "Guerre et Paix", publié de 1867 à 1869, est resté un inégalable tableau, non seulement de la Russie mais de l' humanité dans son ensemble.
Un vaste élan humain
Dans les salons mondains de Saint-Pétersbourg, les conversations reviennent sur la guerre possible et sur Napoléon. Le prince André Bolkonski va être, comme beaucoup, soulagé par la déclaration
de la guerre, soulagé du vide de sa propre existence. Mais tous ne seront victimes de ce faux-semblant qu' un temps. Bolkonski est blessé à Austerlitz (1805), et Natacha Rostov, qu' il
courtisait, regrette d' avoir épousé Anatole Kouraguine, brillant mais vide. Pierre Bezoukhov, instinctif, répudie hâtivement son épouse qu' il croyait adultère. Après la paix de Tilsit (1807),
un nouveau souffle passe, mais la guerre a laissé des séquelles, et l' inquiétude s' accroît devant la vacuité qui se réinstalle. En 1812, l'armée napoléonienne entrant en Russie jusqu' à Moscou
(qui est incendiée) mobilise les sentiments patriotiques des Russes.
Pierre Bezoukhov veut assassiner Napoléon, mais son
arrestation l'en empêche. Revenu à des sentiments moins désespérés, il se rapproche finalement de Natacha Rostov, alors qu'André Bolkonski a été tué au combat. L' hiver a raison des Français qui
font retraite (Bérézina, novembre 1812) ; la Russie sort victorieuse de cette longue bataille.
Vraisemblance et vérité
Pour renouer avec l'histoire telle qu'elle fut vécue, et non telle qu' elle s' écrit, Tolstoï a procédé par touches. Ainsi Napoléon s' exprime parfois en français dans le texte
afin qu il reste étranger aux yeux du lecteur, ou, si les noms évoquent toujours des noms russes courants, ce n'est pas pour masquer des allusions à des personnages historiques,
mais bien pour qu' ils "fassent" russes. Tolstoï veut retrouver la vérité historique, non à travers quelques exemples particuliers ou à travers de grandes lignes abstraites, mais
dans la convergence de toutes les attitudes humaines, aussi bien celle d' Alexandre Ier et de Napoléon que celle des simples soldats, des paysans et des femmes. C'est dans une fantastique
synthèse de tout ce qu' il a pu amasser de renseignements que Tolstoï saisit le mouvement même de la vie qui reproduit mieux l' histoire qu' il ne l' explique.
Extraits :
Même pendant la paix, la guerre est une préoccupation
A neuf heures passées, un bruit de grelots se fit entendre : le vieux prince rentrait. Les domestiques se précipitèrent sur le perron : Pierre et André les y suivirent. Comme il descendait
de voiture, le prince aperçut Pierre.
- Qui est-ce ? demanda-t-il... Ah ! Enchanté ! Embrasse-moi, poursuivit -il en reconnaissant le jeune comte.
Il était d' excellente humeur et fit mille amitiés à Pierre, qu' il entraîna dans son cabinet. Quand, à l'heure du souper, André vint les y rejoindre, il les trouva engagés dans une chaude
discussion. Pierre soutenait qu' un temps viendrait où il n'y aurait plus de guerres. Le prince raillait cette opinion, mais sans acrimonie.
- Pratique une saignée et mets de l'eau à la place du sang, ce sera le moyen de ne plus avoir de guerres. (...)
***
Tolstoï cite des historiens au sein de son récit
Napoléon sourit, ordonna de donner un cheval à ce cosaque et de le lui amener ; il désirait l'interroger personnellement. Quelques aides de camp prirent le galop, et, une heure plus
tard, Lavrouchka, le serf que Denissov avait cédé à Rostov, vêtu de sa veste de brosseur, sur une selle française, s' approcha de Napoléon, avec son visage gai, fripon et aviné. L' empereur le
fit marcher au pas à côté de lui et lui posa quelques questions.
- Vous êtes cosaque ?
- Cosaque, Votre Noblesse.
"Le cosaque, ignorant la compagnie dans laquelle il se trouvait, car la simplicité de Napoléon n'avait rien qui pût révéler à une imagination orientale la présence d'un souverain, l'entretint
avec la plus extrême familiarité des affaires de la guerre actuelle", dit Thiers en racontant cet épisode.
***
Tolstoï s'efforce de retrouver le sens des grands événements
Le passage de la Bérésina n'a qu'une seule signification : il a donné la preuve
évidente et incontestable de la fausseté de tous les plans visant à couper l'ennemi et de la justesse de la seule conduite possible, celle que réclamait Koutouzov ainsi que toutes les troupes (la
masse), et qui consistait seulement à talonner l' ennemi. La foule des Français fuyait avec une vitesse sans cesse accrue de toute leur énergie tendue vers ce seul but. Elle fuyait comme une bête
blessée, et il lui était impossible de s' arrêter en route. Cela est démontré, non tant par l'organisation du passage de la Bérésina que par le passage lui-même sur les ponts. Quand les ponts
furent rompus, tous, soldats sans armes, habitants de Moscou, femmes et enfants qui se trouvaient dans les bagages des Français, tous, emportés par la force d'inertie, continuèrent, au lieu de se
rendre, à fuir droit devant eux dans les barques ou dans l'eau glacée.
Notes :
"Une oeuvre littéraire n' atteint à la perfection que quand elle nous fait oublier son origine artificielle, et qu' elle nous semble la réalité nue. Chez Tolstoï cette illusion sublime se
produit souvent (...). Avec une évidence grandiose, avec le naturel naïf d'un paysage, l'oeuvre de Tolstoï se dresse devant nos yeux, riche et bruissante, comme une nouvelle nature, aussi
véritable que l' autre".
-Stefan Zweig, Trois Poètes de leur vie, Belfond, 1983
"Flaubert qui "poussait des cris d'admiration" en lisant les deux premiers volumes, qu'il déclarait "sublimes" et "pleins de choses à la Shakespeare", jeta d' ennui le troisième
volume : "Il dégringole affreusement, il se répète et il philosophise. On voit le monsieur, l'auteur et le Russe, tandis que jusque-là on n'avait vu que la Nature et
l'Humanité."
-Romain Rolland, Vie de Tolstoï, Hachette, 1911
"Guerre et Paix est la plus vaste épopée de notre temps, une iIliade moderne. Un monde de figures et de passions s' y agite. Sur cet océan humain aux flots innombrables plane une âme
souveraine, qui soulève et réfrène les tempêtes avec sérénité. Plus d'une fois, en contemplant cette oeuvre, j'ai pensé à Homère et à Goethe".
-Romain Rolland, op. cit.


Sophocle




