Samedi 24 octobre 2009
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I) Hernani
Hernani et Doña Sol, après avoir vaincu les obstacles à leur mariage, se heurtent à une ancienne promesse de
celui-là. Hernani doit mourir. Doña Sol boit avec lui le poison.
L' on reste confondu par la vitesse avec laquelle Victor Hugo rédigea "Hernani" : vingt-sept jours lui suffirent, du 29 août au 24 septembre 1829, à la suite de l' interdiction par la
censure de "Marion Delorme". La pièce est assez longue, de surcroît : elle compte 2166 vers, alors que celles de Racine en comptent rarement plus de 1600 (1 506 vers pour
Bérénice). Certaines hardiesses de l' auteur n' étaient pas du goût de Mlle Mars (ci contre). La comédienne, fort célèbre à l' époque, interprétait Doña Sol, malgré ses
cinquante-deux ans. Elle se refusa jusqu' au bout à réciter le vers 1028 dans sa forme initiale .. elle remplaça le célèbre "Vous êtes mon lion superbe et généreux" par un beaucoup plus
classique : "Vous êtes, mon seigneur, vaillant et courageux !" Les répétitions furent d' autant plus pénibles que "Hernani" et "Don Carlos" prenaient le parti de
Mlle Mars. Celle-ci défendit cependant son rôle avec conscience lors des représentations agitées.
Les obstacles à l'amour d'Hernani et de Dona Sol
L' action se déroule dans l'Espagne du XVI ème siècle. Doña Sol est promise à son vieil oncle, Don Ruy Gomez. Mais, en secret, elle reçoit le jeune Hernani dont elle est fortement
éprise. Celui-ci, d'extraction noble, vit dans les montagnes en chef de bande dans le but de venger son père autrefois condamné à l'échafaud par le roi. Une haine tenace oppose donc Hernani
au roi Don Carlos. Or il advient que celui-ci, ayant aperçu un soir Doña Sol, s'éprend d'elle à son tour et décide de l'enlever. Hernani parvient à s'y opposer, mais ne peut empêcher le
mariage avec le vieux duc. Le soir de ces noces tant redoutées, entre un pèlerin mendiant qui demande l'hospitalité. Celle-ci devant porter bonheur aux jeunes mariés, Don Ruy l'accorde aussitôt.
Mais, fou de jalousie, le pèlerin se démasque : il s'agit d'Hernani lui-même qui cherche refuge, car ses compagnons ont été tués. Le roi Don Carlos entre. Malgré la haine qu'il éprouve pour
son rival Hernani, le vieux duc obéit à son sens de l'honneur et le protège. Don Ruy préfère livrer Doña Sol au roi que de livrer son hôte, mais il fait promettre à Hernani de se
donner la mort au premier appel du cor qu'il lui a remis, en reconnaissance de la protection qu'il a reçue.
"Le son du cor au fond des bois ..."l
Don Carlos vient d'être élu empereur. Les conjurés élisent Hernani pour porter le premier coup à l'empereur. Celui ci les surprend. Magnanime, il pardonne et donne Doña Sol à
Hernani. Enfin a lieu le mariage tant attendu des deux amants. Hernani, redevenu Jean d' Aragon, et Doña Sol se retirent. Retentit alors le son du cor qui ordonne la mort du jeune
marié. Malgré les supplications de l'un et de l'autre, Don Ruy Gomez n'accorde aucun délai. Doña Sol décide de boire elle aussi le poison, afin d'accompagner son mari. Don Ruy perd ainsi celle
qu'il était venu chercher. Drame tout de contrastes et de travestissements, doté d'un charme étrange, Hernani est sans doute l'une des pièces les plus romantiques du répertoire français.
La "bataille "d'Hernani" est restée célèbre dans les annales du théâtre. Théophile Gautier et Alexandre Dumas menaient les troupes des romantiques disséminées dans la salle. Parmi
eux, l'on comptait Gérard de Nerval, Pétrus Borel, Balzac et Berlioz. Les Romantiques avaient organisé une claque bruyante afin de contrecarrer les attaques et indignations des classiques qui
supportaient mal le sort réservé aux vers. Les premiers mots, "l'escalier / Dérobé" (audacieux rejet) semblaient être là pour les provoquer : "Eh quoi ! dès le premier mot l' orgie est déjà là ! On
casse les vers, et on les jette par les fenêtres.
Extraits :
Acte 1, scène 1
DOÑA JOSEFA, seule.
(...) Vite, ouvrons.
(Elle ouvre la petite porte masquée. Entre Don Carlos,
le manteau sur le nez et le chapeau sur les yeux.)
Bonjour. beau cavalier.
(Elle l'introduit. Il écarte son manteau et laisse voir
un
riche costume de velours et de soie, à la mode
castillane de 1519.
Elle le regarde sous le nez et recule étonnée.)
Quoi, seigneur Hernani, ce n' est pas vous !
-Main-forte !
Au feu !
DON CARLOS,lui saisissant le bras.
Deux mots de plus, duègne, vous êtes morte !
(Il la regarde fixement. Elle se tait, effrayée.)
Suis-je chez Doña Sol, fiancée au vieux duc
De Pastrana. son oncle, un bon seigneur, caduc,
Vénérable et jaloux ? dites ? La belle adore
Un cavalier sans barbe et sans moustache encore,
Et reçoit tous les soir, malgré les envieux,
Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux.
Suis-je bien informé ?
***
Acte V, scène 6
Doña Sol vient de boire le poison.
HERNANl. Hélas ! qu' as-tu fait, malheureuse ?
DOÑA SOL. C' est toi qui l'as voulu.
HERNANI. C' est une mort affreuse !
DOÑASOL. Non. Pourquoi donc ?
HERNANI. Ce philtre au sépulcre conduit.
DOÑA SOL. Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit
?
Qu'importe dans quel lit ?
HERNANI. Mon père. tu te venges
Sur moi qui t'oubliais !
(Il porte la fiole à sa bouche.)
DOÑA SOL, se jetant sur lui.
Ciel des douleurs étranges !;..
Ah ! jette loin de toi ce philtre !... Ma raison
S' égare. Arrête ! Hélas ! mon Don Juan, ce poison
Est vivant ! ce poison dans le cæur fait éclore
Une hydre à mille dents qui ronge et qui dévore !
Oh ! je ne savais pas qu' on souffrît à ce point !
Qu' est-ce donc que cela ? c' est du feu ! ne bois point
!
Oh ! tu souffrirais trop !
HERNANI,À DON RUY. Oh ! ton âme est cruelle !
Pouvais-tu pas choisir d' autre poison pour elle
(ll boit et jette la fiole.)
Notes :
Dans la préface d'Hernani, Victor Hugo fait de la liberté le signe distinctif du romantisme.
"Et cette liberté, le public la veut telle qu'elle doit être, se conciliant avec l'ordre dans l'État, avec l'art dans la littérature. (...) Qu'à une littérature de cour succède une
littérature de peuple, cela est mieux encore ; mais surtout qu'une raison intérieure se rencontre au fond de toutes ces nouveautés. Que le principe de liberté fasse son affaire, mais qu'il la fasse
bien. Dans les lettres, comme dans la société, point d'étiquette, point d'anarchie : des lois." .
Victor Hugo
La liberté évoquée ici est avant tout la liberté par rapport aux règles classiques de l'art dramatique (unité de temps, de lieu et d'action ; unité de genre ; comique ou tragique) et par rapport
aux règles de versification.
Le personnage d'Hernani est l'un des archétypes du héros romantique : "(...) enveloppé de mystère, il est le jouet d'une fatalité irrésistible, qui l'a marqué pour des passions aveugles,
pour une destinée aventureuse et dangereuse, pour des crimes inévitables ; et pourtant, il est souvent, au fond, sensible et tendre. Malgré l'intensité de sa vie et l'activité extérieure qu'il
déploie, il reste plus passif que vraiment actif ; souvent, comme Hamlet à qui il doit peut-être quelque chose, il hésite et tremble devant l'action. En général, il est amoureux avec frénésie, et
son amour est funeste à qui en est l'objet." .
P. Van Tieghem, Le Romantisme dans la littérature européenne
II) La légende des Siècles
La Légende des siècles est un
recueil de poèmes , conçu comme un immense ensemble destiné à dépeindre l'histoire et l'évolution de l'humanité.
Tous les
romantiques ont plus ou moins rêvé d'écrire une légende des siècles : c'était l'ambition de Vigny avec ses Poèmes antiques et modernes de Lamartine avec ses Visions
(dont il n'a rédigé que le début et la fin : La Chute d'un ange et Jocelyn), de Quinet avec son Ahasvérus histoire symbolique de l'humanité promise, comme le Juif Errant, à la
longue marche millénaire... Le projet de Hugo a été de vouloir insérer cette légende dans un triptyque géant qui remonterait jusqu'aux origines du mal (La Fin de satan) et qui
aboutirait jusqu'à l'au-delà divin
(Dieu).
"La Légende des Siècles", <<c'est l'épopée humaine, âpre, immense,
écroulée>>, première partie d'un ensem ble plus vaste encore qui dépassera la perspective terrestre pour résoudre le problème de l'homme. L'ambi tion du poète est immense : <<Exprimer
l'humanité dans une espèce d'oeuvre cyclique ; la peindre succes sivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science... ; faire appa raître... cette
grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée, l'Homme. >>
Cette épopée ne sera pas, selon la tradition antique, un récit continu, mais groupera un grand nombre de pièces constituant autant d' <<empreintes successives du profil humain...
moulées sur le masque des siècles>>, autant de Petites Epopée, selon le titre primitif. Hugo surmonte ainsi l'un des obstacles auxquels se heurtait
toute tentative d'épopèe moderne.
Mais toutes ces petites épopées s'organisent en un mouvement d'ensemble, <<un seul et immense mouvement d'ascension vers la lumière>>. Nous assistons à <<l'épanouissement du
genre humain de siècle en siècle >>, nous voyons <<l'homme montant des ténèbres à l'idéal..., l'éclosion lente et suprême de la liberté >>. Un fil unit le passé,
depuis la création, au présent et à "l'avenir entrevu, <<le grand fil mystérieux du labyrinthe humain, le Progrès >.
Cette vaste fresque suppose une documentation considérable, mais les faits historiques sont interprétés et transfigurés par l'imagination créatrice du poète. Pas de déformations conscientes,
affirme Hugo : "La fiction parfois, la falsification jamais" ; C'est de l'histoire écoutée aux portes de la légende.
Extrait :
Première série
XIII
APRÈS LA BATAILLE
―――
Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d’un seul housard qu’il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.
C’était un Espagnol de l’armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route, [ 174 ]
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu’à moitié,
Et qui disait : « À boire ! à boire par
pitié ! »
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit : « Tiens, donne à boire à ce pauvre
blessé. »
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l’homme, une espèce de Maure,
Saisit un pistolet qu’il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant :
« Caramba ! »
Le coup passa si près, que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière.
« Donne-lui tout de même à boire, » dit mon père.
**********
Et nox facta
est
Le prélude de la Fin de Satan se situe hors de la terre, dans l'immensité prodigieuse de l'espace et du temps. SATAN, l'archange révolté contre Dieu, est
précipité dans l'abîme ; il tombe interminablement tandis que la nuit s'appesantit sur lui. "Et la nuit fut" : Hugo oppose ce titre, lourd d'une angoisse hallucinante, à la célèbre
parole de la Genèse évoquant la création du monde : "Et lumière fut" (Et lux facta est).
Depuis quatre mille ans il tombait dans l'abîme.
Il n'avait pas encor pu saisir une cime,
Ni lever une fois son front démesuré.
Il s'enfonçait dans l'ombre et la brume, effaré,
Seul, et, derrière lui, dans les nuits éternelles,
Tombaient plus lentement les plumes de ses ailes
Il tombait foudroyé, morne, silencieux,
Triste, la bouche ouverte et les pieds vers les cieux,
L'horreur du gouffre empreinte à sa face livide.
Il cria : Mort ! - les poings tendus vers l'ombre vide.
Ce mot plus tard fut homme et s'appela Cain
Il tombait. Tout à coup un roc heurta sa main ;
Il l'étreignit, ainsi qu'un mort étreint sa tombe,
Et s'arrêta. Quelqu'un, d'en haut, lui cria : - Tombe !
Les soleils s'éteindront autour de toi, maudit ! -
Et la voix dans l'horreur immense se perdit.
Et, pâle, il regarda vers l'éternelle aurore.
Les soleils étaient loin, mais ils brillaient encore .
Satan dressa la tête et dit, levant ses bras :
- Tu mens ! - Ce mot plus tard fut I'âme de Judas .
Pareil aux dieux d 'airain debout sur leurs pilastres,
Il attendit mille ans, l'oeil fixé sur les astres.
Les soleils étaient loin, mais ils brillaient toujours.
La foudre alors gronda dans les cieux froids et sourds.
Satan rit, et cracha du côté du tonnerre.
L'immensité, qu'emplit I'ombre visionnaire ,
Frissonna. Ce crachat fut plus tard Barabbas.
Un souffle qui passait le fit tomber plus bas.
Par Cathou
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