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Avec "La Débâcle" , au terme, ou presque, des Rougon-Macquart, Zola a voulu laisser un
témoignage de la fin d'une époque celle du Second Empire, drame national et social dont aurait dû sortir une nouvelle société.
En 1890 Zola avoue qu' il commence à être "las" de sa série, "mais il faut bien que je la finisse, sans trop changer mes procédés." Et il
est vrai que les trois derniers romans des Rougon-Macquart : L'Argent, La Débâcle et Le Docteur Pascal, écrits entre 1891 et 1893, n'ont plus le même souffle que les
précédents.
Une fin et une défaite
La Débâcle (1892), en toute logique, c'est la fin des Rougon-Macquart, et c'est la fin d'une époque ; ce n'est pourtant pas le dernier tome du cycle, qui
est "Le Docteur Pascal" (1893), sorte de conclusion générale reprenant les grands thèmes de l'oeuvre. Lorsque la guerre éclate entre la France et la Prusse, le 19 juillet
1870, Zola vient d'avoir trente ans ; il n'est pas mobilisable, mais il aurait pu être intégré à la Garde nationale. Il quitte Paris le 7 septembre, et cette "désertion" le fait
taxer de "franc-fileur" par ses adversaires politiques ; disons pour l'excuser qu'il a à charge sa femme et sa mère, et qu'il ne vit que chichement de sa plume (il n'a pas encore commencé les
Rougon-Macquart). Zola, cette fois, ne peut donc pas compter sur ses souvenirs personnels. Il n'a pas participé à la guerre, il n'a pas vécu le siège de Paris, ni la Commune, dont il donne
d'ailleurs une idée très négative, sans doute influencée par la version "officielle". Zola procède par conséquent à une enquête fouillée, sur la base de témoignages et de récits
vécus, de carnets de route, etc., constituant une masse impressionnante de cinq cents pages de notes.
Les frères "entre eux"
Au-delà de la défaite militaire, "La Débâcle" est le reflet de l'effondrement du Second Empire, ponctué par une intrigue mince : Jean Macquart, le paysan de La Terre, se retrouve
à la guerre aux côtés de Maurice Levasseur, citadin et fils de bourgeois. A l'antipathie entre les deux hommes succède la solidarité dans la défaite puis l'amitié. Mais, à Paris, les deux soldats
sont à nouveau séparés ; Maurice tente de trouver sa voie dans le bouillonnement révolutionnaire, alors que Jean, en homme de la terre, est hostile à toute aventure ; il s'engage dans la Garde
nationale, et c'est lui qui tue Marcel, sur une barricade, en une scène qui symbolise la nation divisée. Mais, de ces sacrifices et de ces luttes fratricides doit naître la société nouvelle,
pleine de promesses, vision d'un idéalisme naïf, très éloignée de l'écrasement du mouvement ouvrier et des luttes qui se nouent lorsque Zola écrit ces lignes (l'affaire Dreyfus éclate en
1894).
La Commune de 1871 fut la conséquence des humiliations et des souffrances endurées pendant le siège de Paris imposé par la Prusse.
Extraits :
Le combat et ses plaies
L' horreur s' était encore accrue, parmi ce peuple d' arbres bombardés, tués à leur poste, s' abattant de tous côtés comme des soldats immobiles et géants. Sous les frondaisons, dans le délicieux
demi-jour verdâtre, au fond des asiles mystérieux, tapissés de mousse, soufflait la mort brutale. Les sources solitaires étaient violées, des mourants râlaient jusque dans les coins perdus,
où des amoureux seuls s' étaient égarés jusque-là. Un homme, la poitrine traversée par une balle, avait eu le temps de crier "touché !" en tombant sur la face, mort. Un autre, qui venait d' avoir
les deux jambes brisées par un obus, continuait à rire, inconscient de sa blessure, croyant simplement s' être heurté contre une racine. D' autres, les membres troués, atteints
mortellement, parlaient et couraient encore, pendant plusieurs mètres, avant de culbuter, dans une convulsion brusque. Au premier moment, les plaies les plus profondes se sentaient à peine, et
plus tard seulement les effroyables souffrances commençaient, jaillissaient en cris et en larmes.
***
L'amitié brisée par un idéal différent
La foule grondait toujours, et Maurice se retourna.
- Citoyens, laissez-moi donc leur parler ! ce sont de braves gens, je réponds d' eux.
Il prit les mains de son ami, et à voix plus basse :
- N' est-ce pas, tu restes avec nous ? Le visage de Jean exprima une surprise profonde.
- Avec vous, comment ça ?
Puis, un instant, il l' écouta s'irriter contre le gouvernement, contre l' armée, rappeler tout ce qu'il avait souffert, expliquer qu' on allait enfin être les maîtres, punir les incapables
et les lâches, sauver la République. Et, à mesure qu' il s' efforçait de le comprendre, sa calme figure de paysan illettré s' assombrissait d'un chagrin croissant.
- Ah ! non, non ! mon petit, je ne reste pas, si c' est pour cette sale besogne... Mon capitaine m' a dit d' aller à Vaugirard, avec mes hommes, et j'y vais. Quand le tonnerre de Dieu y serait,
j' irais tout de même. C' est naturel, tu dois sentir ça.
Il s' était mis à rire, plein de simplicité et il jouta :
- C' est toi qui vas venir avec nous.
Mais d' un geste de furieuse révolte, Maurice lui avait lâché les mains. Et tous deux restèrent quelques secondes face à face, l'un dans l'exaspération du coup de démence qui emportait Paris
entier, ce mal venu de loin, des ferments mauvais du dernier règne, l'autre fort de son bon sens et de son ignorance, sain encore d' avoir poussé à part, dans la terre du travail et de l'
épargne. Tous les deux étaient frères pourtant, un lien solide les attachait, et ce fut un arrachement, lorsque, soudain, une bousculade qui se produisit les sépara.
Notes :
" Mais les livres ont des destinées singulières. La Débâcle, qui est l'un des romans les moins réussis de Zola, a l'un des plus forts tirages. Le souci d'actualité, s'il a
desservi l'écrivain sur le plan de l'art, a fait la réussite commerciale du livre. (...) Les petites fiches portant les numéros des régiments, les cartes d'état-major, l'avance et le recul des
armées, les noms des généraux, et même ces carnets de combattants qu'il a lus, ne parviennent jamais à donner l'impression de la vie. Que l'on compare Guerre et Paix à La
Débâcle, et l'on verra ce que Tolstoï a réussi avec un sujet semblable."
- M. Bernard, 20la par lui-même, éditions du Seuil, 1952
"Ce qui fait mal, plus que tout, dans La Débâcle, ce qui n'est pas digne de Zola, c'est le jugement qu'il porte sur Paris, et l'image abjecte qu'il nous donne des origines de
la Commune".
-H. Guillemin, préface à La Débâcle, éditions Rencontre
"En plein délire militariste, et nationaliste, c'était assez pour un volume. Ce fut en tout cas suffisant pour que Barrès écrive : "(...) pour mieux vendre en Allemagne son livre La
Débâcle, il le laisse truffer d'images anti-françaises", et plus tard (1911) Maurras : "Sa Débâcle fit les délices de l' Allemagne et fut chez nous l' engin préféré des ennemis de
l'armée française..."
-M. Euvrard, Zola,éditions Universitaires, 1967


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