Samedi 14 novembre 2009
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I) Le cycle des Rougon-Macquart
(vingt volumes) est l'oeuvre naturaliste par excellence : elle étudie des individus et des comportements dans des milieux donnés, et privilégie le réel par rapport à
l'imaginaire.
Il existe, de la main de Zola, un arbre généalogique des Rougon-Macquart, dont chaque rameau est un livre. Vingt volumes, publiés entre 1871 et 1893 : tel est le vaste cycle des Rougon-
Macquart, qui fait évidemment penser à La Comédie humaine de Balzac. Lien ci-dessous (voir bas de page sur le site)
http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Rougon-Macquart
Une oeuvre naturaliste
Il s'agit pour l'auteur d'échafauder une oeuvre à la fois littéraire et scientifique ; les hommes et la société doivent être observés, analysés, comme la science examine un organisme et ses divers
composants, tant du point de vue anatomique que physiologique. C'est que nous sommes en plein scientisme, en cette deuxième moitié du XIX éme siècle où s'illustrent des savants tels que Darwin
et Mendel, mais surtout Claude Bernard, dont Zola a lu " I' introduction à l'étude de la médecine expérimentale" (1865). S'intéressant donc à I'hérédité et aux influences
du milieu sur les individus, c'est-à-dire au déterminisme, Zola se propose d'examiner (science) et de raconter (littérature) le destin d'êtres marqués physiologiquement et moralement par
leurs origines. Au début, il y a Adélaïde Fouque (tante Dide), dont le père est mort fou ; elle épouse un jardinier (un Rougon) et elle a pour amant un Macquart, ivrogne. Ainsi commence la
lignée et le cycle des Rougon- Macquart, l'oeuvre marquante du naturalisme : la méthode y est scientifique, et le réel prend le pas sur l'imaginaire.
Vingt ans d'histoire de France
Les vingt volumes mettent en scène plus de mille deux cents personnages, et il est évidemment impossible de les résumer ici. Cinq d'entre eux ont un statut un peu particulier ; ils ne s'inscrivent
pas de façon stricte dans I'histoire du Second Empire et des Rougon-Macquart mais sont comme des respirations, hors du temps, sur des thèmes importants pour Zola. Il s'agit de "La
Faute de l'abbé Mouret" "Une page d'amour", "La Joie de vivre", "L'oeuvre" et "Le Rêve". Historiquement, ce vaste cycle couvre toute la période du Second Empire
(1851-1870) et une partie de la III ème République. Il va donc de "La Fortune des Rougon" et du coup d'État de Louis- Napoléon à "La Débâcle" et à l'effondrement de I' Empire, dans
une France qui se prépare à vivre l'affaire Dreyfus. Quant au "Docteur Pascal"- le médecin étant un fils Rougon, déjà présent dans le premier tome -, iI est en quelque sorte l'analyse
finale de tout le processus qui a conduit à la désagrégation des "Rougon-Macquart".
Après avoir trouvé un éditeur pour son vaste projet - Charpentier. un homme qui avait le goût du risque -, Zola organisa son emploi du temps, travaillant de neuf heures jusqu' à une heure de
l' après midi, écrivant chaque jour le même nombre de pages, mais tous les jours sans exception.
Extraits :
Préface de La Fortune des Rougon, premier tome du cycle des Rougon-Macquart
Je veux expliquer comment une famille, un petit groupe d' êtres, se comporte dans une société, en s' épanouis sant pour donner naissance à dix, à vingt individus, qui paraissent, au premier coup
d'oeil, profondément dissem- blables, mais que l'analyse montre intimement liés les uns aux autres.
L' hérédité a ses lois, comme la pesanteur. Je tâcherai de trouver et de suivre, en résolvant la double question des tempéraments et des milieux, le fil qui conduit mathématiquement d' un homme à
un autre homme. Et quand je tiendrai tous les fils, quand j' aurai entre les mains tout un groupe social, je ferai voir ce groupe à l'oeuvre, comme acteur d'une époque historique, je le créerai
agissant dans la complexité de ses efforts j' analiserai à la fois la somme de volonté de chacun de ses membres et la poussée générale de l' ensemble.
Les Rougon-Macquart, le groupe, la famille que je me propose d' étudier, a pour caractéristique le débordement des appétits, le large soulèvement de notre âge, qui se rue aux jouissances.
Physiologiquement, ils sont la lente sucession des accidents nerveux et sanguins qui se déclarent dans une race, à la suite d'une première lésion organique, et qui déterminent, selon les milieux,
chez chacun des individus de cette race, les sentiments, les désirs, les passions, toutes les manifestations humaines, naturelles et instinctives, dont les produits prennent les noms convenus de
vertus et de vices. Historiquement, ils partent du peuple, ils s'irradient dans toute la société contemporaine, ils montent à toutes les situations, par cette impulsion essentiellement moderne que
reçoivent les basses classes en marche à travers le corps social, et ils racontent ainsi le Second Empire, à l'aide de leurs drames individuels, du guet-apens du coup d'État à la trahison de
Sedan.
Depuis trois années, je rassemblais les documents de ce grand voyage, et le présent volume était même écrit lorsque la chute des Bonaparte, dont j' avais besoin comme artiste, et que toujours
je trouvais fatalement au bout du drame, sans oser l'espérer si prochaine, est venue me donner le dénouement terrible et nécessaire de mon oeuvre. Celle-ci est, dès aujourd'hui complète*; elle s'
agite dans un cercle fini : elle devient le tableau d' un règne mort, d' une étrange époque de folie et de honte.
Cette oeuvre, qui formera plusieurs épisodes, est donc, dans ma pensée, l'Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire. Et le premier épisode : La Fortune des
Rougon, doit s' appeler de son titre scientifique : Les Origines.
Émile Zola Paris, le
1" juillet 1871.
* A ce moment-là, Zola ne savait pas encore que la série des Rougon-Macquart ne comprendrait pas une dizaine de volumes, comme il l'avait prévu initialement, mais vingt.
Notes :
Voici la liste des vingt tomes des Rougon-Macquart dans l'ordre voulu par Zola : La Fortune des Rougon (1871), La Curée (1871), Le Ventre de Paris (1873), La Conquête de Plassans (1874), La Faute
de l' abbé Mouret (1875), Son Excellence Eugène Rougon (1876), L'Assommoir (1877), Une Page d' amour (1878), Nana (1880), Pot-Bouille (1882), Au bonheur des dames (1883), La Joie de vivre (1884),
Germinal (1885), L'Oeuvre (1886), La Terre (1887), Le Rêve (1888), La Bête humaine (1890), L' Argent (1891), La Débâcle (1892), Le Docteur Pascal (1893). Les dates sont celles de la parution en
librairie, mais la plupart de ces textes ont d'abord été publiés en feuillton dans différents joumaux.
<<Nous avons vu à déjeuner notre admirateur et notre élève Zola.(...) Il nous parle de la difficulté de sa vie, du désir et du besoin qu'il aurait d'un éditeur
l'achetant pour six ans 30 000 francs, lui assurant chaque année 6 000 francs : le pain pour lui et sa mère et la faculté de faire I' Histoire d'une famille, roman en dix volumes. Car il voudrait
faire de grandes machines et plus de ces articles "ignobles, infâmes", dit-il avec un ton qui s'indigne contre lui, "que je suis obligé de faire en ce moment dans la Tribune (...). Car il faut bien
le dire, ce gouvernement, avec son indifférence, (...) rejette nos misères aux journaux de l'opposition, les seuls qui nous donnent de quoi manger." >>-
Les Goncourt, Journal, 14 décembre 1868
II) La Joie de vivre
Quelques années après la disparition de sa mère, Zola met en scène un personnage angoissé par la mort, Lazare, et une jeune fille, Pauline, seule note d'espoir
dans un livre pessimiste, car la joie de vivre, c'est elle.
"La Joie de vivre" échappe à l' histoire des Rougon-Macquart : pourtant, Zola a tenu, de façon quelque peu artificielle, à relier les deux oeuvres : Pauline est la
fille de Lisa, la charcutière du "Ventre de Paris" .. elle est donc la nièce de Gervaise et la cousine de Nana.
Pauline, I'orpheline
Est-ce par ironie que Zola a choisi ce titre : "La Joie de vivre" ? Car la galerie de portraits est sinistre et le climat morbide. Lazare, le fils Chanteau, est torturé par
la peur de la mort, M. Chanteau est miné par la maladie et Mme Chanteau meurt dans une agonie atroce, portant au paroxysme l' obsession de son fils. Quant à Pauline Quenu, orpheline
recueillie par la famille, elle soigne le vieux grabataire, elle tente de soulager le jeune homme tourmenté, elle se dévoue sans compter, donnant tout, y compris ses biens, et ne recevant rien en
retour. Elle va même jusqu' à sacrifier son amour pour Lazare, qui épouse une autre femme, et prodigue ses soins et son attention à I'enfant né de cette union. Pauline est réconfortante dans une
famille et un village qui se décomposent, comme le vieux Chanteau irrémédiablement rongé par la gangrène. La joie de vivre, c'est donc Pauline : l'amour, la santé, le don de soi, la sauvegarde de
la vie.
Espoir et pessimisme
Zola avait établi une liste de plusieurs titres pour ce roman publié en 1884 : "La Vallée de larmes", "La Sombre Mort", "La Misère du monde", "L' Espoir du néant", etc., et il choisit
finalement un titre porteur d'espoir reflet du seul personnage positif de l'ouvrage. Mais cet espoir est ténu ; Pauline met du baume sur les souffrances physique de M. Chanteau et sur les
souffrances morales de Lazare, mais elle ne change en rien le milieu. Sauf, peut-être, en ce qui concerne le fils de Lazare, qui échappera grâce à elle au poids de I'hérédité et aux tares de ses
parents et de ses grands-parents. Pauline, c'est donc l'opposé de Nana ; quant à Lazare, selon Zola lui-même, il iIlustre le "pessimisme scientifique", le type de l' homme moderne de la fin du XIX
ème siècle ; il n'est pas assez savant pour croire à la science et au progrès, et il en sait trop pour pouvoir vivre une vie insouciante, sans question, sans angoisse. "La Joie de
vivre" est encore une étude naturaliste et sociologique, mais hors du temps, sans référence précise aux problèmes sociaux et politiques du Second Empire.
En 1902, l'année de sa mort, Zola avait vendu près de deux cent
mille exemplaires de Nana, contre cent cinquante quatre mille exemplaires "seulement" de La Joie de vivre.
Extraits :
Pauline parmi les Chanteau
Dès la première semaine, la présence de Pauline apporta une joie dans la maison. Sa belle santé raison-nable, son tranquille sourire calmaient l' aigreur sourde où vivaient les Chanteau. Le
père avait trouvé une garde-malade, la mère était heureuse que son fils restât davantage au logis. Seule, Véronique continuait à grogner. II semblait que les cent cinquante mille francs,
enfermés dans le secrétaire, donnaient à la famille un air plus riche, bien qu' on n' y touchât pas. Un lien nouveau était créé, et il naissait une espérance au milieu de leur ruine, sans
qu'on sût au juste laquelle.
Le surlendemain, dans la nuit, l' accès de goutte que Chanteau sentait venir, avait éclaté. Depuis une semaine, iI éprouvait des picotements aux jointures, des frissons qui
Iui secouaient les membres, une horreur invincible de tout exercice. Le soir, iI s' était couché plus tranquille pourtant, lorsque, à trois heures du matin, la douleur se déclara dans l' orteil du
pied gauche. Elle sauta ensuite au talon, finit par envahir la cheville. Jusqu' au jour, iI se plaignit doucement, suant sous les couvertures, ne voulant déranger personne. Ses crises étant l'
effroi de la maison, iI attendait la dernière minute pour appeler, honteux d' être repris et désespéré de l' accueil rageur qu' on allait faire à son mal. Cependant, comme Véronique passait devant
sa porte, vers huit heures, il ne put retenir un cri, qu' un élancement plus profond Iui arracha.
Bon ! nous y sommes, grogna la bonne. Le voilà qui gueule.
***
Le désespoir de Lazare
Sa pauvre mère, il la perdait de nouveau, à chaque heure, toutes les fois que la morte se dressait en Iui.
D' abord, iI n' avait pas tant souffert, ni quand sa cousine était descendue se jeter dans ses bras, ni pendant la longue cruauté de l' enterrement. Il ne sentait l' affreuse perte que depuis son
retour dans la maison vide ; et son chagrin s' exaspérait du remords de n' avoir pas pleuré davantage, sous le coup de l' agonie, lorsque quelque chose de la disparue était encore là. La crainte de
ne pas avoir aimé sa mère le torturait,
l' étranglait parfois d' une crise de sanglots. Il l' évoquait sans cesse. iI était hanté par son image. S'
il montait l'escalier, il s' attendait à la voir sortir de sa chambre, du petit pas rapide dont elle traversait le corridor. Souvent, il se retournait, croyant l' entendre, si remplie d' elle, qu'
il finissait par avoir l' hallucination d' un bout de robe coulant derrière une porte. Elle n' était pas fâchée, elle ne le regardait même pas ; ce n' était qu' une apparition familière, une ombre
de la vie d'autrefois. La nuit, il n'osait éteindre sa lampe, des bruits furtifs s' approchaient du lit, une haleine l' effleurait au front, dans l' obscurité. Et la plaie, au lieu de se fermer,
allait en s' élargissant toujours, c' était au moindre souvenir une secousse nerveuse, une apparition réelle et rapide, qui s' évanouissait aussitôt, en lui laissant l'angoisse du jamais
plus.
Notes :
<<La réalité de la vie quotidienne est triste, et la vie ne peut être sauvegardée qu'au prix de grands sacrifices, et dans I'espérance que dans un avenir meilleur le fils de Lazare,
par exemple, chez qui les soins de Pauline auront combattu les influences de I'hérédité et du milieu, ne ressemblera ni à ses parents ni à ses grands-parents. Ces lueurs d'espoir ne concernent donc
que I'avenir de quelques individus sauvés par le hasard ou par le dévouement d'une belle âme égarée dans le présent. C'est déjà un miracle qu'elles n'aient pas été étouffées par I'avènement
de I'Empire ou par l'état des moeurs que I'Empire empêche
d'évoluer. >>
- M. Euvrard, Zola, Éditions universitaires, 1967
Certains ont voulu voir dans le personnage de Lazare un "disciple" de Schopenhauer et de son pessimisme. Voici I'avis d'Henri Guillemin à ce sujet : <<La vérité est qu'il ne connaît
Schopenhauer que de la manière la plus superficielle, et qu'il le sait bien, et qu'il a eu soin, dans son livre, de prendre, à cet égard, ses sûretés. Zola ne lit guère, il
l'avoue sans honte, on I'a vu, à Goncourt, qui, bien entendu, simule un haut-Ie-corps, affecte une indignation méprisante. Zola est très ignorant dans des tas de domaines. D'accord : mais
c'est un vivant, une créature debout, vigilante, frémissante ; un homme parmi les hommes, participant au drame de vivre et sachant qu'il y participe. >>
Henri Guillemin, préface à La Joie de vivre, éditions Rencontre
Par Cathou
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