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1621 - 1695
La vie provinciale (162I-1695)
De souche bourgeoise et provinciale, Jean
de LA FONTAINE est né en 1621 à Château -Thierry : il y sera un jour maître des eaux et forêts, comme son père et son grand-père. Même transplanté à Paris, il reviendra souvent en
Champagne, où s'est écoulée la majeure partie de sa jeunesse.
1. UN MÉNAGE DÉSUNI. Au collège de Château -Thierry, il apprend le latin et peut-être un peu de grec. A vingt ans (1641), il se croit la vocation ecclésiastique ; mais il quitte bientôt
la théologie pour le droit et reçoit le titre d'avocat au Parlement. En 1647, il épouse Marie HÉRICART, parente éloignée de Racine. Il a 26 ans, elle en a 14 et lui apporte une belle
dot. Mais leur union ne fut pas heureuse. Mlle de La Fontaine, précieuse de province, grande lectrice de romans, n'avait rien d'une femme d'intérieur. Quant à La Fontaine,
rêveur, distrait, bon vivant, il était trop amateur d'aventures galantes ; il ne parvint même pas à s'intéresser à son fils (né en 1653), qu'il oublia dès qu'il lui eut procuré une situation. Des
difficultés d'argent ajoutèrent à la désunion du ménage. En 1658, La Fontaine se fixe à Paris et, progressivement, sans scandale, les deux époux vont s'éloigner l'un de
l'autre.
2. LES DÉBUTS POÉTIQUES. Dès 1656, au cercle littéraire des Chevaliers de la Table Ronde, où il rencontre MAUCROIX, PELLISSON, FURETIÈRE, TALLEMANT DES RÉAUX, La
Fontaine admire les odes "héroïques " de MALHERBE et s'inspire des grâces de VOITURE. Il se nourrit de RABELAIS, de MAROT, de BOCCACE, qu'il imitera dans ses Contes ; il a un faible pour
les romans précieux. Mais surtout il étudie HOMERE et PLATON, HORACE, VIRGILE et OVIDE. Sa première oeuvre imprimée était une adaptation en vers de
L'Eunuque de Térence (1654). Ainsi, juqu'à l'âge de 37 ans où il se fixe à Paris (1658), La Fontaine n'est encore qu'un inconnu, " ignorant de son talent et
accaparé par tous les agréments et tous les ennuis d'une existence de province " (Giraudoux). Pourtant l'auteur des Contes et des Fables se préparait déjà en lui.
Il connaît bien le milieu bourgeois, les petites gens, la vie rustique. Il a le goût de la campagne de la vraie nature que (depuis 1652) sa charge de maître des eaux et forêts - tout
administrative qu'elle est -
l'invite à mieux connaître encore.
Le protégé et l'ami de Fouquet (16S8-1661) Vers 1657, son oncle Jannart le présente au
surintendant FOUQUET, rival de Colbert et protecteur des arts. Le poème d'Adonis (1658) lui vaut une pension et lui permet de figurer parmi les protégés du surintendant : Mlle de
Scudéry, Scarron, Perrault, Corneille, Molière.
" LE SONGE DE VAUX ". Nouveau Marot, il s'acquitte en poésies de cour,
ballades, rondeaux, madrigaux et chansons dédiés à son protecteur et à sa femme " Sylvie". A la demande du surintendant, il entreprend en 1658 "Le Songe de Vaux", description
(prose et vers) des merveilles futures, et entrevues " en songe", du château de Vaux-le- Vicomte (près de Melun) que FOUQUET embellissait avec orgueil pour sa petite
cour.
La Fable :
Narrative par le récit, dramatique par le dialogue qu'elle institue entre ses personnages, lyrique par le
commentaire moral qui la prolonge, la fable offrait pour cette confluence un lieu privilégié. Par le merveilleux, elle rejoint l'épopée : "Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque
rôle, / Jupiter même"; de "l'ample comédie à cent actes divers", la scène s'élargit aux dimensions de l'univers ; la nature, la mort, l'amour, la fuite du temps, les douceurs
de la solitude et de la retraite y suscitent mainte confidence. Tenant à la fois de la geste animalière et du théâtre en liberté, prétexte aussi à toutes sortes de divagations et de rêveries, la
souple formule de l'apologue, telle que La Fontaine la recrée, conduit à cette poésie totale dont l'Épilogue du second recueil, en 1679, propose une si profonde et si moderne
définition : autre Orphée, le poète se donne pour fonction de traduire "en langue des dieux / Tout ce que disent sous les cieux / Tant d'êtres empruntant la voix de la nature". Cette
mission repose sur le postulat que "tout parle dans l'univers" : "il n'est rien qui n'ait son langage". Il faudra bien longtemps avant que la poésie française, après le
fabuliste, se remette à l'écoute de cette multiple et mystérieuse parole.
D'origine prosaique, le genre de l'apologue ne semblait pas promis à de si hautes destinées. Avant de se répandre dans le monde grec, il
paraît avoir pris naissance en Orient. Mais la résonance qu'il rencontre partout prouve suffisamment qu'il appartient au folklore universel et répond aux archétypes de l'imagination fabuleuse.
Remontant à l'enfance des peuples, il a, de toute antiquité, comme Platon l'atteste, servi à l'éducation première des enfants : il suffisait, pour le rendre à la poésie, de retrouver, par delà sa
sècheresse didactique, sa naiveté et sa fraicheur originelles. De Phèdre, sous le règne d' Auguste et de Tibère, à Marie de France, pendant le Moyen Age, et aux Corrozet, Haudent, Guéroult de la
Renaissance, on avait déjà souvent tenté de mettre en vers le fonds ésopique. Mais il fallait la savante simplicité de La Fontaine, sa fausse nonchalance, le plaisir ingénu qu'il
prend à se laisser enchanter par toutes les fictions, pour faire jaillir de la fable les sources de poésie qu'elle recèle. Sagement, il laisse à d'autres le mince mérite de l'invention, et
préfère puiser dans le fonds collectif dont la tradition se perpétue depuis des temps immémoriaux. Mais il n'emprunte rien sans se l'approprier ni le rendre sien. " Poète des enfants
et du peuple", par le matériau dont il se sert, il a pu apparaitre en même temps comme "le poète des philosophes", par la subtile profondeur de son art et
de sa pensée. Sa naiveté n'exclut pas la finesse : elle fuit seulement l'affectation. Aussi a-t-il trouvé le difficile secret de plaire à tous, et de parler à tous les ages. Il compte parmi
les quelques auteurs qu'on apprend à goûter toujours davantage avec les années.
Une série de fables est publiée en revue entre 1689 et 1692, qui est rassemblée en 1693 avec des inédites et celles de 1685, dans un ultime recueil, notre actuel livre XII, dédié au duc de Bourgogne fils aîné du Grand Dauphin et à ce titre héritier présomptif de la Couronne. Entretemps, La Fontaine tombe gravement malade ; on dispose d’un récit de 1718 du Père Pouget, confesseur de La Fontaine, qui assure d’une conversion de La Fontaine lors de cette maladie et d’un reniement public de ses contes devant une délégation de l’Académie. Néanmoins, cet événement ne figure aucunement sur les registres de l’Académie.
La Fontaine est enterré au cimetière du Père Lachaise depuis le transfert de sa dépouille en 1817, en même temps que celle de Molière.
LA MORT ET LE BÛCHERON
Un pauvre Bûcheron, tout couvert de ramée ,
sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé , marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur
Il met bas son fagot, il songe à son malheur .
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine rond ?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos
sa femme, ses enfants, les soldats , les impôts,
Le créancier et la corvée
Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
Il appelle la Mort, Elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu'il faut faire.
"C'est, dit-il, afin de m'aider
A recharger ce bois ; tu ne tarderas guère".
Le trépas vient tout guérir,
Mais ne bougeons d'où nous sommes
Plutôt souffrir que mourir,
C 'est la devise des hommes.


Sophocle





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