Partager l'article ! Fin XVII /XVIII ème siècle / L'abbé Prévost / Manon Lescaut: 1697 - 1763 L'Abbé Prévost, que son existence dispersée obligea ...
1697 - 1763
L'Abbé Prévost, que son existence dispersée obligeait à écrire pour vivre, composa presque sans s'en rendre compte un chef-d'oeuvre
universel : Manon Lescaut
Le désordre
Les jours de l'abbé Prévost furent des plus tumultueux ; c'est au fil d'emplois nombreux, de procès, d'exils
et de retours en France, qu'il parvint à publier une oeuvre monumentale (elle compte plus de 200 volumes). Antoine-Francois Prévost naît en 1697 ; fils d'un procureur du roi, il
fait ses études chez les jésuites, jusqu'en 1721, date d'une profession de foi équivoque puisqu' elle est faite "avec restriction
mentale" , et des premières querelles avec ses maîtres.
Prêtre versatile aux sermons admirés, détesté par ses supérieurs, l' abbé Prévost prêche à Évreux, à Paris. Viennent les disputes, la rupture avec l'ordre : en 1728,
Prévost quitte son cloître et s'enfuit ; un mandat d'arrêt est lancé contre lui. Réfugié à Londres, il devient le précepteur du fils d'un grand commerçant, mais doit bientôt fuir
quand ce dernier s'aperçoit que Prévost a du goût pour sa fille. L'affaire le mène en Hollande, où l'attend le plus libertin des exils. Il se perd en procès contre ses
éditeurs, se ruine avec une maîtresse, fait même un séjour en prison pour contrefaçon d'un billet à ordre. Il ne rentrera en France qu'en 1740, réintégré dans les ordres par le pape, pour y
connaître un certain succès, il est lu, se fait des amitiés dans les salons parisiens ; il rencontre Voltaire,fréquente les philosophes et les francs-maçons. A
nouveau, comme poursuivi par la plus noire des fatalités, il se retrouve ruiné ; les voyages, fuites à peine déguisées, recommencent. Seules les dix dernières années de sa vie connaîtront le
calme et le confort, les rencontres apaisées avec J-J. Rousseau. En 1763, quand l'abbé s'éteint, il est l'écrivain le plus lu et le plus connu de ses contemporains.
L'amour voué à sa perte
Tumultueux, homme d'Église et libertin, l' abbé Prévost fut un polygraphe fécond. Des volumes entiers de
traductions (de Cicéron, de littérature anglaise), d'autres consacrés à l'histoire ou encore aux voyages, son oeuvre ne connaît pas de frontières. Mais, si elle a une terre de prédilection, c'est
d'évidence la mise en scène de la passion amoureuse. L' amour est l' objet qui réunit ses huit principaux romans, et tous reprennent le récit d'un amour irrésistible mais qui sera vaincu. L'
économie des romans est alors semblable ; théâtrale, elle met en scène le bonheur des amants puis le tragique de la séparation. Rien d'autre n'est dit, la scène, noyée dans des intrigues
différentes, restera la même. L'amour échoue : il donne sens à la vie des personnages, puis la leur dérobe. Contre ce tragique, la foi religieuse n'est d'aucun secours, elle n'est qu'une halte
entre deux passions.
Prévost, entre deux siècles
Rompu aux us anglais, Prévost lança à Londres un périodique, Le Pour et le Contre. Il
s'agissait d'une feuille brève, qui prétendait exposer un sujet, sans prendre parti. Elle devint vite l'occasion de mani- festes. Prévost s'y expliquait, s'y racontait souvent.
Mais ces pages révèlent un autre pan de son oeuvre,
celle
d'un homme engagé dans les polémiques qui préparent la fin d'un règne. Ami de Voltaire, Prévost le soutient, le publie. Mais le philosophe le trouve trop
frileux, peu enclin à mener trop loin la polémique. L'abbé souffre d'être écartelé entre deux époques, celle d'un classicisme dont il se défait dans ses romans, et celle des bouleversements
politiques, à laquelle il se dérobe. Entre des romans d'apprentissage, associés à la tragédie classique des passions impossibles, et des vues critiques tempérées par la foi et les retours
vers l'Église, l'entreprise de Prévost restera indécise : les philosophes dénonceront son conservatisme, les religieux son libertinage. Son second grand roman, Cleveland (1739),
incarne au mieux ce doute. Vaste utopie politique qui mène le fils de Cromwell à fonder une communauté chez les lndiens, le roman s'achève, là encore, sur l' échec, la mort et le couvent. Comme
si, à terme, le projet politique se trouvait lui aussi gagné par cette mécanique du désespoir qui habite toutes les aventures de l' abbé Prévost.
Notes :
Le marquis de Sade, lecteur de l' abbé libertin :
<<Quelles larmes que celles qu'on verse à la lecture de ce délicieux ouvrage ! Comme la nature y est peinte, comme l'intérêt s'y soutient, comme il augmente par degrés, que de
difficultés vaincues ! Que de philosophie à avoir fait ressortir tout cet intérêt d'une fille perdue ; dirait-on trop en
osant assurer que cet ouvrage a des droits au titre de notre meilleur roman ? Ce fut là où Rousseau vit que, malgré des imprudences et des étourderies, une héroïne pouvait prétendre encore à nous
attendrir, et peut-être n'eussions-nous jamais eu Julie, sans Manon Lescaut. >>
Sade, Idées sur les romans
<<Rien n'est plus concerté et plus méthodique que cette descente au royaume des ombres ; cet écrivain des Lumières s'est placé
lui-même sous le signe d'Orphée. S'il a exalté l'aventure, la chasse au bonheur, s'il a magnifié la mélancolie, la folie amoureuse ou les abîmes du deuil, c' est moins en précurseur du roman noir
ou de la confession préromantique qu'en métaphysicien du sentiment. Lecteur de Pascal, de Nicole et de Malebranche, il est obsédé par la fatalité de l'erreur passionnelle, par les puissances de
l' imagination trompeuse, par l'impossibilité du bonheur ; et c' est le malheur de vivre qu'il exprime sur la lyre d'Orphée : écrivain des Lumières sans doute, mais écrivain religieux pour
qui les Lumières ne seraient rien si elles n'éclairaient pas le Mal. >>-
Jean Sgard, <<Prévost >>, Encyclopédia Universalis
Manon Lescaut
Un noble chevalier et une jeune femme légère :
Issu d'une grande famille, le chevalier des Grieux est en train d'achever ses études lorsqu'il rencontre une jeune inconnue dont il s'éprend passionnément,
Manon Lescaut. Les deux amants vivent cachés à Paris ; mais cédant à l'appât du luxe, Manon répond aux avances d'un puissant fermier général. Accablé par cette trahison, le jeune
chevalier part pour le séminaire. Un an plus tard, cependant, Manon le reconquiert. Les deux amants vivent d'expédients plus ou moins honnêtes et manquent chroniquement d'argent. Manon entreprend
de recourir à la générosité du fermier général, faisant passer le chevalier des Grieux pour son frère. Mais l'escroquerie est découverte et les deux amants sont jetés en prison.
Un destin malheureux :
A peine sortis de la
prison dont ils se sont échappés, Manon et le chevalier des Grieux reprennent leurs escroqueries, désormais auprès du fils du fermier général. De nouveau arrêtés, toujours par le fermier général,
cette fois en connivence avec le père du chevalier, Manon et des Grieux se retrouvent en prison. Grâce à des manæuvres de son père, le chevalier est gracié tandis que Manon doit
être déportée en Louisiane avec les filles de mauvaise vie. Toujours aussi épris, des Grieux accompagne Manon en Louisiane. Le répit sera bref, car bientôt un duel du chevalier avec un nouveau
soupirant de Manon oblige les deux amants à fuir dans le désert où, épuisée, Manon meurt dans les bras de des Grieux.
D'abord chronique alerte des mésaventures d'un jeune chevalier et de sa frivole maîtresse, dans un style très XVIII ème siècle, le
récit prend un tour différent lorsque s'accumulent les malheurs sur les amants maudits, et la fin pathétique qui voit mourir la jeune Manon transfigure le récit et lui donne la dimension d'un
grand roman d'amour.
Extrait :
Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir, c'
est-à-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa constamment de s' arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me confessa qu'il lui était impossible d'avancer
davantage. Il était déjà nuit. Nous nous assîmes au milieu d'une vaste plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous mettre à couvert ; son premier soin fut de changer le linge de ma
blessure, qu'elle avait pansée elle-même avant notre départ. Je m'opposais en vain à ses volontés. J'aurais achevé la satisfaction de me croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa
propre conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je reçus ses soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu'elle eut satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne
prit-elle pas son tour ! Je me dépouillai de tous mes habits, pour lui faire trouver la terre moins dure en les étandant sous elle. Je la fis consentir, malgré elle, à me voir employer à son
usage tout ce que je pus imaginer de moins incommode. J' échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d' elle, et à prier
le Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. 0 Dieu ! que mes voeux étaient vifs et sincères ! et par quel rigoureux jugement
aviez-vous résolu de ne pas les exaucer !
Pardonnez, si j' achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n' eut jamais d' exemple. Toute ma vie est
destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d' horreur, chaque fois que j' entreprends de l' exprimer. Nous avions passé tranquillement une
partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et je n' osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m' aperçus dès le point du jour, en touchant ses
mains, qu' elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix
faible, qu' elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d' abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et
je n'y répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le
serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N' exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments,
ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d'elle des marques d' amour, au moment même où elle expirait. C'est tout ce que j' ai la force de vous apprendre de ce
fatal et déplorable évènement.
Notes :
Antoine François Prévost d'Exi!es, dit l'abbé
Prévost (1697-1763), a écrit de nombreux romans de moeurs et d'aventures et traduit les auteurs anglais dont Richardson. La Véritable Histoire du chevalier des Grieux et de Manon
Lescaut est tirée d'un long roman plein de péripéties, Mémoires et aventures d'un homme de qualité (1728-1731).
"Pour la première fois on trouvait en "Manon Lescaut" un roman aussi intéressant par ses péripéties qu'un roman
d'aventures, aussi émouvant qu'une tragédie, aussi étudié dans ses caractères qu'un roman d'analyse ; réaliste non seulement par l'étude exacte des moeurs contemporaines, mais par l'étude d'un
problème moral qui, pendant plus d'un siècle, va dominer la littérature, celui de la lutte entre le plaisir et la passion, et des droits et du pouvoir de cette passion..."
E. Lasserre (1930)
"La réalité suffit, terrible, vulgaire, avec le parfum à bon marché des faits divers, où des êtres ordinaires sont poussés au crime ou aux malheurs les plus atroces. L'abbé Prévost démocratise les héros d'Eschyle ou de Sophocle. Il retire aux rois et aux
reines le monopole des horreurs et les met à la portée de toutes les bourses : Manon Lescaut, c'est la nuit du quatre août du roman : elle abolit l'accès privilégié des grands de
la tragédie."
Paul Guth


Sophocle





Derniers Commentaires