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1768 - 1848
Chateaubriand à la Vallée au Loups
Trop de clichés sont, dans nos mémoires, liés au nom de Chateaubriand pour que, dans un premier mouvement, nous nous sentions concernés par la
majesté désuète de cet amateur de funérailles et de clairs de lune. Le peintre du mal du siècle et du "vague des passions", si aisément confondu avec son héros
René, a sans doute joué le rôle déterminant du grand
ancêtre - du grand sachem - aux sources du romantisme, et profondément influencé l'histoire de la sensibilité moderne. Mais "l'Enchanteur" disposait de plus d'un charme... S'il est vrai que nul
ne pleure plus sur la mort d'Atala et que la plupart des oeuvres qui connurent la gloire sont tombées dans l'oubli, notre siècle est revenu vers Chateaubriand par le détour du
seul de ses livres à avoir été ignoré des contemporains : "les Mémoires d'outre-tombe".
Visionnaire inspiré - avant Malraux -, romancier du temps perdu - avant Proust -, demandant à l'écriture bien plus qu'un simple discours narratif, il invite à redécouvrir, par-delà la richesse du
témoignage, le sens profond de cette oeuvre chimérique, "temple de la mort élevé à la clarté de [ses] souvenirs" et à reconnaître dans ses autres écrits de
singulières évidences parfois méconnues par les premiers lecteurs.
Jusqu'en 1800 j'ai été soldat et voyageur
Né à Saint-Malo le 4 Septembre 1768, dans une famille de hobereaux bretons, au cours "d'une tempête dont le bruit berça [son] premier sommeil", il passa une
enfance rude et rêveuse à Combourg (image ci-dessous), courant dans les bruyères en compagnie de sa soeur cadette, la mélancolique Lucile. Entre de mornes
périodes consacrées à l'étude, à Dol, à Rennes ou à Dinan, il aimait à s'évader dans un univers irréel où se profilait une enchanteresse sylphide ; au terme de ces exaltations maladives, le
retour à la réalité s'accompagnait d'un profond désespoir, au contact de l'existence : "mes jours s'écoulaient d'une manière sauvage, bizarre, insensée, et pourtant pleine de
délices".
Renonçant à la prêtrise à laquelle on le destinait, il se tourna vers les armes, fut présenté à la Cour et se mit à fréquenter salons et cercles littéraires parisiens. Il considéra la
Révolution avec une curiosité plus prudente encore que bienveillante. A l'instigation de Malesherbes et de sa famille, inquiète de le voir se dissiper, il résolut alors de partir pour l'Amérique,
où il séjourna cinq mois, en 1791, sans y visiter autant de lieux ni rencontrer autant de personnalités qu'il se plut ensuite à le dire. On a depuis longtemps fait justice des
"mensonges" de Chateaubriand, habile fabulateur ou utilisateur de récits de voyages ! Est-ce bien la nouvelle de l'arrestation du Roi à Varennes qui
lui inspira la décision soudaine de regagner l' Euope ?. Beau mensonge, sans doute, qui permit au mémorialiste de se poser en soldat, mû par le sens de l'honneur féodal : de telles
complaisances foisonnent dans ses souvenirs.
A son retour, presque sans y prendre garde, il se laissa marier à Céleste de Lavigne (1774-1847) et émigra quelques semaines plus tard. Il ne devait revoir cette patiente épouse, compagne
résignée de toute une existence, qu'après de longues années d'exil. La vie lui fut peu clémente, d'abord à l'armée des Princes, qu'il abandonna à la suite d'une maladie, puis à
Londres où, comme tant d'autres, il végéta tout en écrivant son "Essai sur les Révolutions" (1797). Si on l'en croit, la nouvelle de la mort de sa mère (1798) l'aurait
ramené vers la religion dont il s'était éloigné depuis longtemps. C'est pour faire oublier l'Essai, "livre doute et de douleur", qu'il entreprit de rédiger "Le
Génie du christianisme" dont la publication établi sa renommée littéraire.
Depuis 1800 jusqu'en 1814, ma vie a été littéraire
Voyageur inconnu et clandestin, il aborda la France "avec le siècle" en mai 1800. Grâce à l'appui initial que lui valut sa liaison avec Mme de Beaumont, sa carrière littéraire fut
aussi brillante que rapide : "Attala en 1801" et René (1802), fragments du Génie du christianisme (1802), touchèrent le coeur d'une jeunesse longtemps sevrée d'épanchements
lyriques et tourmentée par l'ennui. "Le Génie du christianisme", dans son dessein général, répondit à une longue attente
religieuse et s'accorda avec la politique de pacification des esprits souhaitée par Napoléon. Les effets de cette initiative eussent pu être déterminants dans la carrière de
Chateaubriand : "grand découvreur d'hommes", Bonaparte pensa à lui pour Rome et lui proposa le poste de premier secrétaire de l'ambassade (1803). Mais attristé
par la mort de Mme de Beaumont, refusant d'être aux ordres d'un ambassadeur, Chateaubriand s'accommoda mal de cette charge. Qu'importe !
"Le Premier Consul comprit que j'étais de cette race qui n'est bonne que sur un premier plan, qu'il ne fallait me mêler à personne, ou bien que l'on
ne tirerait jamais parti de moi. Il n'y avait point de place vacante ; il en créa une, et la choisissant conforme à mon instinct de solitude et d'indépendance, il me plaça dans les Alpes ; il me
donna une république catholique avec un monde de torrents".
Ne nous y trompons pas : le poste de ministre de France dans le Valais n'avait rien de prestigieux et la mort du duc d'Enghien survint à temps pour permettre à Chateaubriand de
rompre avec le régime en se donnant le beau rôle et sans avoir pris ses fonctions à Sion (1804). Début d'une longue bouderie qui évolua vers une
franche opposition (Chateaubriand ne put même pas prononcer son discours
de réception à l'Académie française en 1811) et aboutit à la publication, aussitôt après la chute de Napoléon, du violent réquisitoire De Buonaparte et des Bourbons (1814). Dix
années de relatif isolement furent consacrées à des voyages, en France d'abord, puis en Grèce, aux Lieux-Saints, en Espagne, et à une laborieuse retraite, à la Vallée-aux-Loups,
près de Paris, où, à partir de 1807, enrichi par la vision d'un Orient dont il avait longtemps rêvé, il rédigea "Les Martyrs" (1809), "L'itinéraire de Paris à
Jérusalem" (1811), et commença à écrire ses mémoires.
"Depuis la Restauration, ma vie fut politique"
Napoléon disparu de la scène politique, Chateaubriand a le sentiment que le sort va enfin lui assurer une destinée parallèle à celle de l'homme qu'il n'a cessé de considérer
comme son seul rival en fait de grandeur. Une prodigieuse carrière politique s'ouvre à lui. Durant les Cent-Jours, il suit à Gand Louis XVIII, qui ne l'aime guère. La brève équipée napoléonienne
terminée, le voici pair de France, mais vite déçu par la politique de prudents compromis que mène le Roi. Dans "La Monarchie selon la Charte" (1816), il fait figure de théoricien
de l'extrême-droite et appelle les royalistes à "sauver le roi quand même". Engagé dans les subtils jeux de balance de la stratégie politique, redoutable polémiste dans
(Le Conservateur)( 1818-1820), il se croit devenu le maître de la France politique par [ses] propres forces et assure la carrière politique de Villèle.
Ambassadeur à Berlin (1821), à Londres (1822), il tient à jouer un rôle prépondérant au Congrès de Vérone, qu'il présentera en 1838 comme l'un des grands moments de l'histoire
diplomatique du siècle. Ministre des Affaires Étrangères en 1823, il fait de la déplorable expédition d'Espagne, dont le principe a été décidé à Vérone, "le grand événement
politique de [sa] vie", et se réjouit d'avoir en rétablissant, au nom de la légitimité, le triste Ferdinand VII, permis "un des derniers miracles du ciel en faveur des enfants de
saint Louis".
Devenu vraiment trop encombrant, il est brutalement renvoyé le 6 juin 1824. Prenant désormais ses distances par rapport aux ultras, il combat Villèle dans (Le Journal des débats), au nom d'un
monarchisme libéral et contribue à sa chute, sans pourtant réussir à retrouver le pouvoir. Nommé ambassadeur à Rome (1828-1829), il démissionne en juillet 1829 lorsque Charles X
fait appel à Polignac, dont il redoute, non sans raison, que la politique ultra ne soit rapidement funeste à la monarchie.
La carrière politique de Chateaubriand est terminée,
même si, après la révolution de 1830, par fidélité à lui-même autant qu'à la cause légitimiste, il se trouve encore mêlé à quelques aventures romanesques . Avant 1830 déjà, il avait amorcé
un retour à des activités plus littéraires (publication des oeuvres complètes, 1826 ; Aventures du dernier Abencérage, 1826 ; Natchez, 1826 ; Voyage en Amérique, 1827), tout en
poursuivant, à ses moments perdus, la rédaction de ses mémoires.
Par suite d'ennuis d'argent, de plus en plus pressants, il est contraint de se consacrer à des tâches rémunératrices (Études historiques 1831, essai sur la Littérature anglaise, 1836)
et même de vendre les "Mémoires d'outre-tombe", dont il doit, cruelle dérision !, autoriser la publication en feuilleton dans " La Presse" publication qui commencera en octobre
1848 et sera responsable de la mauvaise qualité du texte des Mémoires, jusqu'à (l'édition du centenaire procurée par M. Levaillant). La rédaction des derniers chapitres, la révision de
l'ensemble l'occupent assidûment et il se plaît à en donner lecture, dans le salon de Mme Récamier à laquelle le lie depuis 1818 une étrange amitié amoureuse et qui, dans ses dernières
années, est devenue sa confidente de tous les jours. "La Vie de Rancé" , écrite en 1844 à la demande de son directeur de conscience, n'est pas seulement un ouvrage
d'hagiographie ou de pénitence, mais bien une
ultime méditation sur le temps et sur le néant de l'homme, une sorte de renoncement à la consolation qu'avait pu lui apporter la rédaction des Mémoires.
Décédé à Paris le 4 Juillet 1848, il fût selon son désir, inhumé à la pointe du Grand-Bé, au large de Saint-Malo, "au bord de la mer [qu'il a] tant aimé".
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Sophocle





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