Partager l'article ! XVIII ème / Chateaubriand / Mémoires d'outre-tombe/ Le Génie du Christianisme: I) Mémoires d'outre-tombe : L'oeuvre d'une vie ...
I) Mémoires d'outre-tombe :
L'oeuvre d'une vie
Projeté dès 1803, écrit, non sans interruptions de 1809 à 1841, poli jusqu'à la fin, la grande oeuvre de Chateaubriand fut le compagnon d'une existence. Le passage des "
Mémoires de ma vie" titre initial, aux "Mémoires d'outre-tombe", est significatif : désireux de se situer dans l'Histoire et en même temps de la nier,
refusant de dissocier le vécu du présent, le temps historique du temps intérieur, l'écrivain ne peut se résoudre à considérer son passé avec le regard objectif de l'historien, avec l'intelligence
constructrice de l'apologiste ; il ne peut prendre ses distances à l'égard d'une vie dont chaque instant à venir engage encore chaque instant passé. Dans cette attitude réside l'originalité des
"Mémoires d'outre-tombe", étonnant équilibre entre diverses formes de vérité.
L'histoire est un élément fondamental des Mémoires, auxquels elle donne une appréciable valeur documentaire, en même temps que la profondeur et la couleur nécessaires à une oeuvre
d'art. Chateaubriand fut, il est vrai, particulièrement favorisé : témoin exceptionnel d'une époque qui ne le fut pas moins. Retraçant sa carrière, il ne pouvait ignorer la
Révolution ni l'Émigration, Napoléon, ni Washington. Le projet historique devint pourtant prédominant à partir de 1830 : l'importance de son rôle politique sous la Restauration, la
conviction de n'avoir pu mener une action à sa mesure, l'isolement dans lequel il se confina par fidélité à lui-même l'incitèrent - autant que le légitime désir de témoigner - à élargir son
propos initial. L'évolution est visible dans les deux dernières parties : à des tableaux, voire à de vastes fresques, présentés en toile de fond, succède désormais une narration de la continuité
chronologique.
Pourtant, plus encore que ses contemporains, Chateaubriand est loin de concevoir l'Histoire comme une science ; trop passionné pour être objectif, il procède souvent à des
règlements de comptes ; trop épris du beau idéal, il se réserve le droit " de choisir et de cacher" ; trop avide d'absolu et de perfection, il est incapable de composer avec la
médiocrité des hommes et des faits contemporains. Seuls comptent les grands principes, seuls agissent les grands hommes. Napoléon est la " figure légendaire composée des
lubies du poète, des devis du soldat et des contes du peuple" qui donne une dimension épique à l'histoire de son temps.
Il fascine Chateaubriand : " cet homme m'enveloppe de sa tyrannie comme d'une autre solitude". Napoléon disparu, la scène est vide : " Retomber de Bonaparte et de
l'Empire à ce qui les a suivis, c'est tomber de la réalité dans le néant, du sommet d'une montagne dans un gouffre". Aussi, dédaigneux d'un moment - la Restauration - qui n'a pas su
reconnaître l'autre grand homme du siècle - Chateaubriand - celui-ci réserve-t-il ses sarcasmes aux nains qui se prennent pour des rois. Louis Philippe est un sergent de ville ; l'Europe peut lui
cracher au visage ; il s'essuie, remercie et montre sa patente de roi. Il ne retrouvera le souffle épique que dans l'évocation visionnaire d'un monde en mouvement vers un " nouvel ordre
des choses", un monde où les concepts de Révolution, de République, de Christianisme seront libérés de tout enracinement dans la médiocrité du quotidien
:
Les gouvernements passeront, les dernières inégalités s'effaceront, le
mal moral disparaîtra, la réhabilitation annoncera la consommation des siècles de mort et d'oppression nés de la chute. Quand viendra ce jour désiré ? Quand la société se recomposera-t-elle
d'après les secrets moyens du principe générateur ? Nul ne le peut dire ; on ne saurait calculer les résistances des passions.
Comment ne pas songer à "René", devant cette sorte "d'
attente des espaces d'une autre vie" ? La philosophie de l'histoire et l'angoisse existentielle de Chateaubriand se rejoignent, dans une même expression de sa sensibilité :
l'homme et la société sont également ballottés "entre les mains du Temps, ce gand dévorateur de siècles que je croyais arrêtés". Rien n'est jamais arrêté, mais de ce fait, rien
n'est jamais vraiment réel : l'enfance, évoquée avec tant de mélancolie dans les premiers chapitres est certes, révolue lorsqu'il écrit ; mais était-elle plus réelle alors même qu'il la vivait
comme présent ?.
Ainsi en va-t-il tout au long du texte autobiographique : partout la mort, le songe, l'illusion, et, en contrepoint, des portraits, des rôles, des moments, une réalité sclérosée et sans
lendemain. Dans une heureuse formule, J. Gracq a remarqué combien " ce monde [est) réduit sous le regard à une pure transparence rêveuse, laminé
entre ce qui a été et ce qui va être dans une formidable pince de néant".
***
Extrait
Un chant d'oiseau dans le parc Montboissier, ou une brise chargée de l'odeur de réséda, sont évidemment des événements de moindre conséquence que les plus grandes dates de la
Révolution et de l'Empire. Ils ont cependant inspiré à Chateaubriand, des pages d'une valeur infiniment plus grande, écrit Proust dans le Temps retrouvé. Comment ne
rapprocherait-on pas la grive de Montboissier de la "petite madeleine ?.
Hier au soir je me promenais seul ; le ciel ressemblait à un ciel
d'automne ; un vent froid soufflait par in tervalles. A la percée d'un fourré, je m'arrêtai pour regarder le soleil : il s'enfonçait dans des nuages au- dessus de la tour d'Alluye, d'où
Gabrielle*, habitante de cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents ans. Que sont devenus Henri et Gabrielle ? Ce que je serai devenu quand ces
Mémoires seront publiés. Je fus tiré de ces réflexions par le gazouillement d'une grive perchée sur la plus haute branche d'un bouleau. A l'instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le
domaine paternel ; j'oubliai les catastrophes dont je venais d'être le témoin, et, transporté subitement dans le passé, je revis ces cam pagnes où j'entendis si souvent siffler la grive. Quand je
l'écoutais alors, j'étais triste de même qu'aujourd'hui ; mais cette première tristesse était celle qui naît d'un désir vague de bonheur, lorsqu'on est sans expérience ; la tristesse que
j'éprouve actuellement vient de la connaissance des choses appréciées et jugées. Le chant de l'oiseau dans les bois de Combourg m'entretenait d'une félicité que je croyais atteindre ; le même
chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus à la poursuite de cette félicité insaisissable. Je n'ai plus rien à apprendre, j'ai marché plus vite qu'un autre, et j'ai fait le
tour de la vie. Les heures fuient et m'entraînent ; je n'ai même pas la certitude de pouvoir achever ces "Mémoires". Dans combien de lieux ai-je déjà commencé à les écrire, et
dans quel lieu les finirai-je ? Combien de temps me promènerai-je au bord des bois ? Mettons à profit le peu d'instants qui me restent ; hâtons nous de peindre ma jeunesse, tandis que j'y touche
encore : le navigateur, abandonnant pour jamais un rivage enchanté, écrit son journal à la vue de la terre qui s'éloigne et qui va bientôt disparaître.
Mémoires d'outre-tombe,I, 3, 1
* Gabrielle d'Estrées, maitresse d'Henri IV.
Adieux à la jeunesse
La III ème Partie
des Mémoires, est consacrée à Bonaparte, la seconde aux années 1815-1830 et au rôle diplomatique de Chateaubriand pendant cette période.
Mais avant d 'aborder la partie historique de son oeuvre, l'auteur jette un regard en arrière et "adresse à sa jeunesse un poétique adieu". On verra dans
ce prologue avec quel art, Chateaubriand entremêle le double souci du rythme et des images.
La jeunesse est une chose charmante ; elle part au commencement de la vie couronnée de fleurs comme la flotte athénienne pour aller conquérir la Sicile, et les délicieuses campagnes d'Enna (ville
de Sicile). La prière est dite à haute voix par le prêtre de Neptune ; les libations sont faites avec des coupes d'or ; la foule, bordant la mer, unit ses invocations à celles du pilote ; le péan
(hymne à Apollon) est chanté, tandis que la voile se déploie aux rayons et au souffle de l'aurore. Alcibiade, vêtu de pourpre et beau comme l' Amour, se fait remarquer sur les trirèmes,
fier des sept chars qu'il a lancés dans la carrière d'Olympie. Mais à peine l'île d'Alcinoüs* est-elle passée, l'illusion s'évanouit : Alcibiade banni va vieillir loin de sa
patrie et mourir percé de flèches sur le sein de Timandra**. Les compagnons de ses premières espérances, esclaves à Syracuse, n'ont pour alléger le poids de leurs chaînes que
quelques vers d'Euripide. Vous avez vu ma jeunesse quitter le rivage ; elle n'avait pas la beauté du pupille de Périclès (Alcibiade), élevé sur les genoux d'Aspasie(compagne de Périclès) ;
mais elle en avait les heures matineuses : et des désirs et des songes, Dieu sait ! Je vous les ai peints, ces songes : aujourd 'hui, retournant à la terre après maint exil, je n 'ai plus à
vous raconter que des vérités tristes comme mon âge. Si parfois je fais encore entendre les accords de la lyre, ce sont les dernières harmonies du poète qui cherche à se guérir de la blessure des
flèches du temps ou à se consoler de la servitude des années.
* Alcinoüs : Dans l'Odysée, roi des Phaéciens
** Exilé, Alcibiade mourut lamentablement en Phrygie, auprès de sa maîtresse assassinée sur les ordres d'un protecteur du pouvoir.
II)
Le Génie du Christianisme
:
Après un début de publication à Londres (1800), le "Génie du Christianisme" paraît à Paris en avril 1802, quatre jours avant le Concordat.
Chateaubriand, n'a donc pas rouvert les églises comme il s'en est vanté : elles l'étaient depuis plusieurs années. Après l'éclipse due à la Révolution, le sentiment religieux,
reparu déjà dans la seconde moitié du XVIII siècle, retrouvait son éclat ; mais, blessée par les sarcasmes des philosophes, la ferveur restait comme paralysée par la crainte du
ridicule."Le Génie du Christianisme" souleva l'enthousiasme parce qu'il montrait aux Français qu'ils n'avaient pas à rougir de leur foi.
Selon ses détracteurs, "le christianisme était un culte né du
sein de la barbarie, absurde dans ses dogmes, ridicule dans ses cérémonies, en nemi des arts et des lettres, de la raison et de la beauté ; un culte qui n'avait fait que verser le sang, enchaîner
les hommes, et retarder le bonheur et les lumières du genre humain". On devait donc chercher à prouver au contraire que, de toutes les religions qui ont jamais existé, la religion chrétienne est
la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres, que le monde moderne lui doit tout, depuis l'agriculture jusqu'aux sciences abstraites ; depuis
les hospices pour les malheureux jusqu'aux temples bâtis par Michel-Ange et décorés par Raphaël. On devait montrer qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale, rien de plus aimable, de plus
pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte ; on devait dire qu'elle favorise le génie, épure le goût, développe les passions vertueuses, donne de la vigueur à la pensée, offre des formes
nobles à l'écrivain et des moules parfaits à l'artiste ; qu'il n'y a' point de honte à croire avec Newton et Bossuet, Pascal et Racine...
Le Génie du Christianisme est à l'origine de tout le mouvement religieux au XIX ème siècle ; mais, plus sûrement encore, son influence s'est exercée
sur le renouvellement de la littérature et l'évolution de la critique.
RUPTURE AVEC LES CONVENTIONS
CLASSIQUES. Prenant parti, à la suite de Mme DE STAEL, dans la vieille querelle des Anciens et des Modernes, Chateaubriand soutient que les modernes ne peuvent plus,sans
artifice, faire appel à la mythologie païenne. Il montre que nos classiques, eux-mêmes admirateurs des anciens, ont surpassé leurs modèles en puisant dans la civilisation chrétienne une
connaissance pluscomplète de l'âme et une notion plus haute de la beauté morale. De là l'idée que, loin d'être asservie aux traditions surannées, la littérature doit marcher avec son
temps et que l'art moderne ne peut vivre que s'il repose sur une inspiration moderne.
C'est ainsi qu'en harmonie avec le réveil du sentiment
religieux le christianisme apparaîtra au romantisme naissant comme une grande source de poésie et d'émotion. De même le sentiment de la nature, déjà libéré de la mythologie par Rousseau et
Bernardin de Saint-Pierre, va contribuer à enrichir l'art littéraire. Par la théorie et par l'exemple. Chateaubriand montre que loin d'être " un fond de tableau" la nature peut être l'objet
de magniftques descriptions, que par sa majesté, sa solitude mystérieuse, sa divinité immense, elle répond aux aspirations de notre âme et que ses spectacles éveillent en nous des émotions
profondes.
NOUVELLES SOURCES
D'INSPIRATION. Élargissant les horizons du goût, Chateaubriand attirait l'attention sur des sources de beauté à peu près méconnues auxquelles puisera bientôt
l'inspiration romantique. Il réhabilite la Bible dont la poésie, tantôt simple et naive, tantôt majestueuse et sublime, lui paraît comparable à celle d'Homère. Il révèle aux Français les grandes
épopées étrangères de Dante, du Tasse et surtout de Milton. Il suscite l'intérêt pour le Moyen Age, les vertus héroïques de la chevalerie,
la beauté de l'art gothique. Il orientait enfìn la curiosité vers l'histoire nationale et éveillait ses lecteurs à l'intelligence du passé, amorçant ainsi l' essor de l'histoire.
RÉNOVATION DE LA CRITIQUE LITTÉRAIRE. En recherchant ce que les chefs-d'oeuvre doivent à l'esprit chrétien, Chateaubriand a contribué à fonder la critique
historique : il montre, après Mme de STAEL, que l'artiste subit l'influence de son milieu et que nous le comprenons mieux quand nous con naissons les circonstances historiques, la civilisation,
les moeurs de son temps, parfois même les oeuvres étrangères qui ont pu l'inspirer. D'autre part sa méthode comparative l'engageait à préférer à la critique mesquine des défauts, la recherche
féconde des beautés. Par delà la barrière des règles, des conventions et des rhétoriques, pour comparer les oeuvres, il se réfère à un "beau idéal" et rattache la critique à ce qu'il y a de
plus profond dans l'âme humaine. C'est ainsi que cet initiateur de la littérature moderne s'est montré pourtant un fervent de l'antiquité. Personne avant lui n'avait mieux commenté Homère et
surtout Virgile, qu'au terme d'un beau parallèle il finit par préférer à Racine. L'influence du Génie du Christia nisme fut donc essentiellement libératrice : en ouvrant la voie
à la spontanéité créatrice, à l'imagination et au sentiment, Chateaubriand, préparait l'avènement du romantisme.
Extrait :
Chant des oiseaux
Sous sa plume, le chant des oiseaux devient un hymne à l'Éternel et un enchantement :
La nature a ses temps de solennité, pour lesquels elle convoque des musiciens de différentes régions du globe. On voit accourir de savants artistes avec des sonates merveilleuses, de
vagabonds troubadours qui ne savent chanter que des ballades à refrain, des pèlerins qui répètent mille fois les couplets de leurs longs cantiques. Le loriot siffle, l'hirondelle
gazouille, le ramier gémit : le premier, perché sur la plus haute branche d'un ormeau, défie notre merle, qui ne le cède en rien à cet étranger*; la seconde, sous un toit
hospitalier, fait entendre son ramage confus ainsi qu'au temps d'Évandre** ; le troisième, caché dans le feuillage d'un chêne, prolonge ses roucoulements, semblables aux sons
onduleux d'un cor dans les bois ; enfin le rouge-gorge répète sa petite chanson sur la porte de la grange où il a placé son gros nid de
mousse. Mais le rossignol dédaigne de perdre sa voix au milieu de cette symphonie : il attend l'heure du recueillement et du repos, et se charge de cette partie de la fête qui se doit
célébrer dans les ombres.
Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttent sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées ; lorsque les forêts se taisent par
degrés, que pas une feuille, pas une mousse ne soupire, que la lune est dans le ciel, que l'oreille de l'homme est attentive, le premier chantre de la création entonne ses hymnes à l'Éternel.
D'abord il frappe l'écho des brillants éclats du plaisir : le désordre est dans ses chants ; il saute du grave à l'aigu, du doux au fort ; il fait des pauses ; il est lent, il est vif :
c'est un coeur que la joie enivre, un coeur qui palpite sous le poids de l'amour. Mais tout à coup la voix tombe, l'oiseau se tait. Il recommence ! Que ses accents sont changés !
quelle-tendre mélodie. Tantôt ce sont des modulations languissantes, quoique variées ; tantôt c'est un air un peu monotone comme celui de ces vieilles romances françaises, chefs-d'oeuvre de
simplicité et de mélancolie.
Le chant est aussi souvent la marque de la tristesse que de la joie : l 'oiseau qui a perdu ses petits chante encore ; c'est encore l'air du temps du bonheur qu'il redit, car il n'en
sait qu'un ; mais, par un coup de son art, le musicien n'a fait que changer la clef (l'intonation), et la cantate du plaisir est devenue la complainte de la douleur.
*Le merle ne quitte pas son pays natal.
**Souvenir de l'Enéide où le héros Evandre est tiré de sa chaumière par le chant des oiseaux.


Sophocle





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