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1688 - 1743
Connu surtout de nos jours pour ses pièces de théâtre souvent mises en scène, Marivaux fut, en son temps, pour la préciosité de son style, l'objet de maintes
critiques.
Une vie effacée
Peu d'événements extérieurs jalonnent la vie de
Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, qui naît à Paris en 1688, dans une famille de petite noblesse terrienne ruinée. Son père exerçait une fonction dans l'administration des
finances, ce qui le rapprocha de la bourgeoisie, classe à laquelle appartiennent les protagonistes de ses oeuvres théâtrales. Après avoir mené, semble-t-il, joyeuse vie dans le monde du théâtre,
il se marie en 1717 avec Colombe Bollogne, qui meurt six ans plus tard en lui laissant une fille.
Celle-ci entre au couvent, destin rappelant celui de l'héroïne de son roman "La Vie de Marianne", par chagrin, disent les nombreux détracteurs de son père, de voir celui-ci
se mettre en ménage avec une jeune femme, Gabrielle Angélique de La Chapelle, avec qui il vivra jusqu' à sa mort. Ruiné par la banqueroute de Law, il doit faire de la
littérature son gagne-pain. Il obtiendra peu de reconnaissance de son talent de son vivant, le Théâtre-ltalien, où ses pièces étaient cependant jouées avec succès, étant une scène
secondaire. Il fut élu à 55 ans à l' Académie française.
Marivaux journaliste
Le thème du narcissisme faisant obstacle à l'amour vrai apparaît dans une anecdote racontée dans Le
Spectateur français, où la critique a voulu voir un épisode autobiographique : un amoureux, revenant
auprès de la fille dont il aime la beauté simple et naturelle, la trouve en train d'étudier toutes ses attitudes devant un miroir ; il la quitte, dégoûté de l' amour et de la société.
Le caractère fragmentaire de l' article de journal convenait tout à fait à Marivaux, que rebutait
la construction achevée et définitive. Il écrivit des articles pour le Mercure de France, réunis plus tard sous le titre Le Spectateur français
(1723), ainsi que deux autres séries d'articles, L'Indigent philosophe (1727) et Le Cabinet du philosophe (1734). Dans ces ouvrages se dessinent les
conceptions littéraires et sociales de Marivaux, qui pense, contrairement à Rousseau, que l'homme naît mauvais et que la société doit ensuite le polir et le rendre aimable,
notamment par l'apprentissage du langage. Le "spectateur" reste par ailleurs fort conservateur, ne mettant fondamentalement en cause ni l'organisation sociale ni
l'institution religieuse, mais se présentant plutôt comme un moraliste selon qui la bonté et la générosité doivent suffire à mettre fin aux injustices. Dans la querelle entre les Anciens et
les Modernes, Marivaux prend résolument parti pour ces derniers, comme le démontrent également ses oeuvres de jeunesse "L'Iliade travestie" et
"Télémaque travesti" qui sont des parodies d'Homère.
Romans de formation
Les deux grands romans inachevés de Marivaux, "La Vie de Marianne" et "Le Paysan parvenu", paraissent à quelques années d'intervalle
(1731 et 1734). Dans la tradition du roman picaresque espagnol (le Gil Blas de Lesage parut de 1715 à 1735), le romancier dénonce une société où le seul moyen de s'élever socialement, pour une
orpheline ou pour un paysan, dépend de la protection de riches personnes du sexe opposé. Contrairement à Lesage, cependant, Marivaux ne s'attache pas à la description de milieux
sociaux ni au récit d'aventures pittoresques, mais plutôt à l'analyse du sentiment amoureux et de l'inconstance, particulièrement dans La Vie de Marianne. L'apprentissage que
doivent faire les personnages a donc moins trait à la maîtrise des lois de la société qu' à la connaissance du coeur humain, ce qui préfigure les romans de formation du XIX ème siècle
telle Wilhelm Meister de Goethe.
***
Le théâtre de Marivaux : jeux de langage et de séduction
Marivaux fit jouer ses comédies au Théâtre- Italien, d'abord parce que les comédiens
français lui montrèrent peu d'enthousiasme, ensuite parce qui les Italiens lui permettaient plus de liberté et qu 'ils possédaient en Silvia Benozzi l'interprète idéale de ses
héroïnes.
Madame de Tencin, Marivaux
Outre une première tragédie racinienne, Annibal, et des pièces de théâtre à thème social prônant l'égalité de l'homme et de
la femme (La Colonie) ou une forme de justice sociale (L'île des esclaves), Marivaux écrivit un grand nombre de comédies où le thème amoureux domine. Les titres
de ses principales comédies (La Surprise de l'amour, Le Jeu de l'amour et du hasard, Les Fausses Confidences) pourraient s'appliquer à toutes ses oeuvres théâtrales, qui toutes
décrivent "la surprise de l'amour", qui prend au dépourvu un être s' étant juré de ne jamais aimer. C' est un jeu entre l'amour, qui ouvre à l'autre,
l'amour-propre, qui tente de préserver la singularité du "moi", le hasard qui fait naître homme ou femme, maître ou valet, les fausses confidences, par
lesquelles on cherche à provoquer l' autre mais qui finissent par trahir les sentiments de celui qui les fait. L' obstacle à l' amour n'est jamais extérieur comme chez Molière, mais bien
intérieur, les parents ne s' opposant jamais au bonheur de leurs enfants. Les paroles de sagesse populaire proférées sous forme de maximes par les valets de même que la loi propre à la comédie
poussent les personnages vers le dénouement heureux que constitue le mariage, les réconciliant avec la morale sociale.
Le marivaudage
Marivaux, surnommé "le Néologue" par Voltaire, fut surtout l'objet de critiques et de railleries, de son temps et bien longtemps
après sa mort, en raison de son style, particulièrement celui des comédies. Ce style n'a rien de précieux selon l'auteur, qui raille au contraire la vacuité du langage des précieuses. Il se
présente comme une recherche du mot qui ne blessera ni l'autre ni soi-même, en recourant à la métaphore et à la périphrase pour ne pas avoir à dire le premier le fatidique "je
t'aime". Ce langage de la séduction tentant d'éviter les barrières dressées par l'amour-propre constitue la modernité de Marivaux, dont l'héritage se fera sentir dans le
théâtre de Musset et, plus près de nous, dans celui de Giraudoux.
Notes :
"De fait, au fond des scènes d'aveu qui dominent le théâtre, il y a toujours un peu de comédie et de jeu, qu'on joue à soi-même en même
temps qu'au partenaire, un jeu où se rencontrent la connaissance et l' ignorance, le camouflage inconscient et la conscience du camouflage. (...) Chaque pièce, chaque scène d'aveu combine
différemment ces alliages microscopiques : savoir, ne pas savoir, savoir qu'on ne sait pas, dérober qu'on sait et cacher qu'on le dérobe..." -
Jean Rousset, Formeet signification, José Corti, 1982
"Le marivaudage est la concession réciproque que se négocient la sphère du désir, qui exige inconstance, méprise, stratagème et la sphère de l' ordre social, de la conservation de l'institué, de
la loi. Le marivaudage, avec ses dénégations, ses équivoques, ses aveux indiscrets, reconnaît qu'il doit y avoir transaction entre les deux, traduction, pour aboutir au moment public de la gaieté
partagée, du oui qu'ils se consentent, dans la surface de fête, de rire, de comédie" .
Michel Deguy, La Machine matrimoniale ou Marivaux, Gallimard,1981
L'expression populaire (( faire une scène )) indique bien l' aspect théâtral que peut revêtir le discours amoureux : (( Tout partenaire d'une scène rêve d' avoir le dernier mot. Parler en
dernier, .. conclure ", c'est donner un destin à tout ce qui s'est dit, c'est maîtriser, posséder, dispenser, assener le sens. )) -
Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, Seuil, 1977


Sophocle





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