Partager l'article ! XVIII ème Marivaux / Le Jeu de l'amour et du hasard / Les fausses confidences: Le style de Marivaux, tout de légèreté, vante les plaisir ...
Le style de Marivaux, tout de légèreté, vante les plaisirs de l'amour et de
la séduction. Il symbolise l' esprit de la société galante au début du XVIII ème siècle. Familier des brillants salons de Mme de Lambert, Mme de Tencin et Mme Geoffrin,
Marivaux, ruiné par la banqueroute de Law, va tenter de vivre de sa plume. Romancier et journaliste. il est parvenu à la postérité par son oeuvre dramatique, une trentaine de
pièces, légères et élégantes comédies écrites principalement de 1722.
I) Le jeu de l'amour et du hasard
Un stratagème au service de l'amour :
Silvia, jeune fille de bonne famille, attend la venue de son
prétendant, Dorante. Leur mariage ayant été arrangé de convenance, elle ne connaît pas le jeune homme. Avec l' accord de son père,
M. Orgon, elle imagine d'échanger les rôles avec sa servante Lisette : elles se feront passer l'une pour l'autre, ce qui permettra à Silvia d'examiner Dorante à loisir et de décider si le parti
lui convient. Mais Dorante a eu exactement la même idée : dans une lettre au père de Silvia, il l'avertit qu'il échangera les rôles avec son valet Arlequin. M. Orgon accepte complaisamment
ce <<jeu >> qui doit permettre aux jeunes gens de se choisir selon les affinités de leur coeur, et non selon les apparences. Le reste de la pièce est alors une suite
de quiproquos et de surprises : Silvia éberluée par les manières et le langage d'un valet en costume de maître ; Arlequin qui s'éprend de Lisette, pseudo-Silvia, etc. Jusqu'au dénouement attendu
où tous les masques tombent : Sylvia épousera Dorante et Lisette, Arlequin.
L'éveil et la progression des sentiments :
"Le Jeu de l'amour et du hasard " séduit par la finesse des répliques, la cocasserie des situations, la subtilité de l'analyse psychologique, le charme et la drôlerie
des personnages.
Marivaux sait saisir avec grâce et naturel l'éveil de l' amour dans le coeur des protagonistes ; le spectateur se délecte en suivant la progression des sentiments de Silvia et de
Dorante, qui passent de la déception à la colère, et de la contrariété à la surprise. Les obstacles ne sont que passagers : dès la première ligne, on est assuré que l' amour triomphera.
Cependant, par-delà la comédie d'amour, Marivaux se révèle un homme de l'Ancien Régime. En effet, la moralité sous-jacente au Jeu, c'est que les maîtres sont maîtres et que les
valets restent valets. Ainsi, ce qui permet à Silvia et à Dorante de se reconnaître, malgré leur déguisement, c'est leur <<condition >> commune : constituant comme
leur essence, elle se dévoile dans leur langage et leurs manières, ramenant chacun à la place qui est la sienne dans l' ordre social.
Extraits :
Arlequin, déguisé en Dorante, fait une entrée remarquée
ARLEQUIN - Ah ! Te voilà, Bourguignon ! Mon porte-manteau et toi, avez-vous été bien reçus ici ?
DORANTE - ll n' était pas possible qu' on nous reçût mal, monsieur.
ARLEQUIN - Un domestique là-bas m' a dit d' entrer ici, et qu' on allait avertir mon beau-père qui était avec ma femme.
SILVIA - Vous voulez dire Monsieur Orgon et sa fille, sans doute, monsieur?
ARLEQUIN - Eh ! oui, mon beau-père et ma femme, autant vaut. Je viens pour épouser, et ils m' attendent pour être mariés ; cela est convenu ; il ne manque plus que la
cérémonie, qui est une bagatelle.
SILVIA - C' est une bagatelle qui vaut bien la peine qu' on y pense.
ARLEQUIN - Oui, mais quand on y a pensé, on n'y pense plus.
SILVlA, bas à Dorante - Bourguignon, on est homme de mérite à bon marché chez vous, ce me semble ?
***
Silvia est charmée malgré elle par un <<valet >>
SILVIA, à part. - Mais en vérité, voilà un garçon qui me surprend, malgré que j' en aie ... (Haut.) Dis-moi, qui es-tu, toi qui me parles ainsi ?
DORANTE - Le fils d' honnêtes gens qui n' étaient pas riches.
SILVIA - Va,je te souhaite de bon cæur une meilleure situation que la tienne, et je voudrais pouvoir y contribuer ; la fortune a tort avec toi.
DORANTE - Ma foi, l' amour a plus tort qu' elle ; j' aimerais mieux qu' il me fût permis de te demander ton cæur, que d' avoir tous les biens du monde.
SILVIA, à part. - Nous voilà, grâce au ciel, en conversation réglée. (Haut.) Bourguignon, je ne saurais me fâcher des discours que tu me tiens ; mais je t' en prie,
changeons d' entretien. Venons à ton maître. Tu peux te passer de me parler d' amour, je pense ?
DORANTE.- Quitte donc ta figure.
SILVIA. - Ah ! je me fâcherai ; tu m'impatientes. Encore une fois, laisse là ton amour.
SILVlA, à part. -A la fin,je crois qu'il m'amuse... (Haut.) Eh bien, Bourguignon, tu ne veux donc pas en finir ? Faudra-t-il que je te quitte ? (A part) Je devrais déjà l'
avoir fait.
Notes :
"Les termes "marivaudage" et " marivauder" se manifestent pour la première fois vers 1760. (...) Dans un article d'histoire littéraire sur Marivaux, par
exemple, Jean Fabre définit ainsi le marivaudage : .. une façon de faire et de dire l'amour ".
John Kristian Sanaker, Le Discours mal apprivoisé, Essai sur le dialogue de Marivaux,
Solum Vorlag, Oslo, 1987
"Des ressorts psychologiques mis en æuvre ici, un, il est vrai, a été rencontré plusieurs fois : la peur de la femme ou de la jeune fille devant le prétendant inconnu, sa crainte à l'égard du
mariage lui-même qui représente pour elle l'aliénation sans retour. Mais tous les prédécesseurs de Marivaux avaient esquivé
le second, le conflit d'un amour naissant aux prises avec le préjugé".
Frédéric Deloffre et Françoise Rubellin, Le Jeu de l' amour et du
hasard, notice, dans Théâtre complet de Marivaux, Bordas, 1989.
"Dorante est une âme d'une juvénile clarté et spontanée : aussitôt qu'il a acquis une certitude sur ses sentiments, il cesse d'abuser
Silvia, alors que celle ci se détermine à pousser l' épreuve bien au-delà. (...) Le spectateur du XX ème siècle, que n'émeut plus l'idée de " mésalliance ", doit bien prendre la mesure du
sacrifice que Dorante consent à la jeune fille : épouser une soubrette représente, en 1730, une véritable déchéance".
Maurice Descotes, Les Grands rôles du théâtre de Marivaux P.U.F.
1972
II) Les fausses confidences
"Les Fausses Confidences", comédie en trois actes, fut représentée au Théâtre-Italien le 16 mars 1737 avec un succès fort mitigé, sept ans après "Le Jeu de l'amour
et du hasard". Avec cette dernière, elle est considérée comme un des chefs- d'oeuvre de Marivaux et a une place de choix dans le répertoire de la Comédie-
Française.
Un intrus chez Araminte
Dorante, un jeune homme qui n'a point de bien, est amoureux de la riche veuve Araminte. Conseillé par son valet Dubois, il se fait engager comme secrétaire par cette
femme malgré l'opposition de la mère de celle-ci, Mme Argante. Dubois commence ses manigances auprès d'Araminte en lui recommandant de se débarrasser de Dorante, follement amoureux d'elle.
Araminte va devoir lutter entre sa compassion pour Dorante qui, à son insu se transforme en amour, et ses intérêts qui l'invitent à suivre l'avis de sa mère. Un portrait d'Araminte, mis exprès
chez Dorante et prétendument découvert par Dubois, instruit tout le monde de l'amour de Dorante. Araminte se plaint à Dubois de son zèle mais est obligée de prendre une décision, car elle ne peut
garder un secrétaire amoureux. Pressée par ces circonstances artificiellement créées, irritée des instances de sa mère, qui envisageait pour elle un mariage brillant, elle se décide à "faire la
fortune" de Dorante en l'épousant malgré leur différence sociale.
Une comédie légèrement grinçante
Cette pièce très subtile offre deux intérêts majeurs : le premier ressortit au thème si souvent traité de la "surprise de l'amour". On suit, pas à pas, le
comportement de la jeune veuve Araminte que Dubois oblige quasiment à tomber amoureuse . Le rôle de Dubois est loin d' être innocent : il use avec jubilation de son intuition psychologique et de
son pouvoir de persuasion. Sous couvert d'aider Araminte de ses avis, il la
pousse par ses "fausses confidences" dans ses derniers retranchements. Dorante, complice de Dubois, pourrait être confondu avec un simple coureur de dot si ses inquiétudes et
l'aveu final qu'il fait à Araminte de leur supercherie ne le lavaient de ce soupçon. Le second intérêt de la pièce relève d'une étude des mæurs d'une société en mutation, non dénuée de certains
traits de satire. Nous sommes chez une femme riche qui envisage de se marier pour éviter un procès. Chacun songe à soi. Marion, la camériste sacrifiée, doit renoncer avec le sourire à son beau
rêve d'épouser Dorante pour ne pas perdre sa place. L'intérêt personnel régit tous les actes.
Extraits :
Acte 1, scène 14
DUBOIS-. Si je le connais, Madame ! si je le connais ! ah ! vraiment oui ; et il me connaît bien aussi. N'avez-vous pas vu comme il se détournait, de peur que je ne le
visse ?
ARAMINTE-. Il est vrai, et tu me surprends à mon tour. Serait il capable de quelque mauvaise action, que tu saches ? Est-ce que ce n' est pas un honnête homme
?
DUBOIS-. Lui ! il n'y a point de plus brave homme dans toute la terre, il a, peut-être, plus d'honneur à lui tout seul que cinquante honnêtes gens ensemble. Oh ! c' est une
probité merveilleuse ; il n'a peut-être pas son pareil.
ARAMINTE Eh ! de quoi peut-il donc être question ? D' où vient que tu m' alarmes ? En vérité,j' en suis toute émue.
DUBOIS- Son défaut, c' est là. (il se touche le front.) C' est à la tête que le mal le tient.
ARAMINTE. - A la tête ?
DUBOIS- . Oui, il est timbré, mais timbré comme cent.
ARAMINTE. Dorante ! il m' a paru de très bon sens. Quelle preuve as-tu de sa folie ?
DUBOIS-. Quelle preuve ? Il y a six mois qu' il est tombé fou il y a six mois qu' il extravague d' amour, qu' il en a la cervelle brûlée, qu'il en est comme un perdu ;
je dois bien le savoir, car j' étais à lui, je le servais, et c' est ce qui m'a obligé de le quitter ; et c' est ce qui me force de m' en aller encore ; ôtez cela, c'est un homme
incomparable.
***
Acte III,scène 12
ARAMINTE. - Vous donner mon portrait ! Songez-vous que ce serait avouer que je vous aime ?
DORANTE.- Que vous m' aimez, Madame ! Quelle idée ! Qui pourrait se l' imaginer ?
ARAMINTE, d'un ton vif et naïf. - Et volà pourtant ce qui m' arrive.
DORANTE,se jetant à ses genoux. - Je me meurs !
ARAMINTE Je ne sais plus où je suis : modérez votre joie ; levez vous Dorante.
DORANTE se lève et dit tendrement. - Je ne la mérite pas cette joie qui me
transporte ; je ne la mérite pas, Madame ; vous allez me l'ôter, mais n'importe, il faut que vous soyez instruite.
ARAMINTE étonnée. - Comment ! Que voulez-vous dire ?
DORANTE. Dans tout ce qui s' est passé chez vous, il n'y a rien de vrai que ma passion, qui est infinie, et que le portrait que j' ai fait. Tous les incidents qui sont arrivés
partent de l' industrie d' un domestique qui savait mon amour, qui m' en plaint, qui, par le charme de l' espérance du plaisir de vous voir, m' a pour ainsi
dire forcé de consentir à son stratagème : il voulait me faire valoir auprès de vous.
Notes :
Marivaux a presque toujours écrit pour le Théâtre-Italien. Il sut ainsi redonner à cette troupe qui lui plaisait un
éclat qu'elle avait perdu au début du siècle. Pour le lecteur du XX ème siècle ; la troupe des "Italiens" reste indissolublement liée au nom de
Marivaux, alors qu'aux yeux des amateurs du XVII ème siècle, ce théâtre avait un prestige moindre que le Théâtre-Français.
Marivaux n'a donc jamais connu de succès brillant de son vivant. Ses contemporains lui reprochaient la monotonie de ses sujets, tel le marquis d'Argens qui remarquait:
"il y a un défaut dans ses pièces, c'est qu'elles pourraient être presque toutes intitulées La Surprise de l'amour", et leur trop grande subtilité psychologique que
Voltaire raillait en disant qu'il pesait "des oeufs de mouche dans des balances de toile d'araignée".
Marivaux a pourtant créé une forme originale d'analyse des rapports amoureux à leurs débuts. La simplicité classique s'offusquait de ce propos, "mélange le plus bizarre de
métaphysique subtile et de locutions triviales, de sentiments alambiqués et de dictons populaires".
La Harpe
C'est cette subtilité extrême de la description des premiers émois amoureux qu'on a baptisée marivaudage". Ce terme, dont la valeur péjorative est destinée à critiquer le maniérisme et
l'affectation exagérée de cette analyse, définit le "créneau" étroit auquel Marivaux doit son renom actuel de moraliste et de fin psychologue.


Sophocle





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