Partager l'article ! XVIII ème siècle / Jean Jacques Rousseau: 1712 - 1778 Henri Berson disait : "Rousseau est par excellence l'homme que l'on discute ...
1712 - 1778
Henri Berson disait : "Rousseau est par excellence l'homme que l'on discute sans le connaître" .
La personne et l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau
fascinent. Pour beaucoup, il est au centre des valeurs essentielles à notre monde : les idées de liberté, d'égalité, la Révolution française, les grands thèmes de la littérature et des sciences
humaines.
Nul mieux que Rousseau n'a annoncé les temps nouveaux
: c'est le seul penseur qui, à partir de la fiction de l'impossible, crée du possible. Son rêve a produit un nouveau monde. Si Jean-Jacques Rousseau a été l'objet de
jugements aussi contradictoires, c'est qu'il a pris une position résolument novatrice dans tous les domaines qu'il a abordé.
En plein XVIII ème siècle, il plaide pour les droits des déshérités, il affirme que l'éducation doit commencer par le caractère et qu'elle doit tendre à former des hommes plus que des esprits. Il excelle à traquer les stratégies du désir, il proclame que la souveraineté est une et indivisible, il dénonce le théâtre-spectacle qui isole les individus, il prône le respect de la nature et il met en garde sur les dangers de la théorie du progrès.
Né à Genève le 28 juin 1712, d'une famille protestante d'origine française, Jean-Jacques Rousseau perdit sa mère en naissant. Son père, Isaac
Rousseau était d'humeur fantasque. L'enfant, livré à lui-même, puisait sans discernement dans sa bibliothèque : "l'Astrée" (roman pastoral d'Honoré d'Urfé, publié de 1607 à
1627) éveilla de bonne heure son esprit romanesque, Plutarque sa passion de la vertu. Le père dut s'exiler à la suite d'une rixe et JEAN-JACQUES, mis en pension à Bossey, chez le pasteur
LAMBERCIER, y vécut deux années heureuses en pleine campagne, abandonné à sa paresse et à ses rêves (1722-1724). De retour à Genève, il fut mis en apprentissage en 1727 chez le graveur DUCOMMUN
qui le traitait brutalement : timide et fier, l'enfant devint dissimulé, menteur, fainéant
et chapardeur. De treize à seize ans, il mène la vie rude et humiliante de l'apprenti, chez un maître "rustre et violent", qui le prive, le bat, lui interdit de lire, le tyrannise et l'abrutit.
Dégoûté, il s'enfuit de Genève un soir de mars 1728.
Un curé catholique des environs l'envoie alors à Annecy, chez une convertisseuse patentée du roi de Sardaigne, Madame de Warens, alors âgée de 29 ans :
<<Un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour
d'une
gorge enchanteresse, rien n'échappa au coup d'æil du jeune prosélyte; car je devins à l'instant le sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis..>> (Confessions).
C'est ainsi que Jean-Jacques, à seize ans, renonça à la fois à sa religion et à sa patrie, pour chercher tendresse
et fortune chez les papistes.
L'adolescent vagabond (1728-1732)
Jean-Jacques s'en va d'abord, à pied, à Turin, pour abjurer le protestantisme à l'hospice des catéchumènes*. Après quoi, laissé sans ressources, il devient commis
chez une jolie marchande dont le mari, jaloux, le chasse - puis laquais dans deux maisons nobles. Dans la première, la honte d'avouer qu'il a volé un ruban lui fait commettre "le plus grand crime
de sa vie" en chargeant de ce vol une jeune servante. Dans la seconde, on remarque son intelligence et on veut faire de lui un secrétaire, mais il se sauve pour courir l'aventure sur les routes
avec un gamin de son âge. Il retourne chez Mme de Warens, puis se livre à d'interminables errances à pied à travers la Suisse et la France. Il est successivement séminariste, chanteur,
compositeur de musique (sans la savoir), convoyeur de femmes de chambre, ordonnance à Paris et copiste à Lyon. Enfin, Mme de Warens décida de le garder près d'elle. Il avait vingt ans.
* dans la tradition chrétienne une personne qui n'est pas encore baptisée,
mais qui s'instruit pour le devenir.
Mme de
Warens
L'autodidacte heureux (1732-1740)
Jean-Jacques habite désormais à Chambéry, chez "Maman", où il mène une vie aussi simple que douce, tantôt employé au cadastre, tantôt maître de musique, à la fois factotum, fils et amant
de sa protectrice.
Cette dernière qualité, qu'il ressent comme incestueuse, ne laisse pas de le perturber, et en 1735 il tombe malade. Mme de Warens loue alors la maison de campagne des Charmettes où
Rousseau, toujours malade mais parfaitement heureux dans la nature, travaille opiniâtrement à se donner une culture encyclopédique.
<<Car pour peu qu'on ait un vrai goût pour les sciences, la première chose qu'on sent en s'y livrant,
c'est leur liaison qui fait qu'elles s'attirent, s'aident, s'éclairent mutuellement, et que l'une ne peut se passer de l' autre>>. (Confessions).
De temps à autre, il voyage, à Genève, à Montpellier pour "prendre les eaux". Dans ce dernier voyage, il rencontre
Mme de Larnage, à qui il doit de "ne pas mourir sans avoir connu le plaisir". Mais à son retour, il se trouve remplacé près de " Maman", par un garçon perruquier,
un costaud bruyant nommé Witzenried. Précipité dans la solitude, Rousseau doit songer désormais à vivre pour lui-même.
Réussir à Paris (1740-1750)
Chez Mme de Warens, Jean-Jacques avait acquis non seulement la vocation de la musique et le goût de la nature, mais des relations et une culture françaises ; et il
s'était pris de passion pour la France à travers sa littérature. Il s'était pris aussi d'une ambition très conformiste. Sous l'influence de sa bienfaitrice il avait :
Et c'est à Venise, République aristocratique et défectueuse,
qu'il conçoit la première idée de ses "Institutions politiques". Ayant vu que tout tenait à la politique, et que, de quelque façon qu'on s'y prît, aucun peuple ne serait
jamais que ce que la nature de son gouvernement le ferait être, il se consacrera désormais à la recherche du "meilleur gouvernement possible", à savoir celui dont la nature est
propre à former le peuple le plus vertueux, le plus éclairé, le plus sage, le meilleur enfin ; jamais plus il ne séparera la morale de la politique.
"devient un autre homme". C'est "l'illumination de Vincennes", qui
décidera de son æuvre et de son destin. Dégoûté des courbettes inutiles, Rousseau cesse de s'étouffer dans ses tentatives d'adaptation sociale, et choisit d'être quelqu'un
plutôt que quelque chose. Il renie ses propres reniements et se retrouve d'accord avec lui-même, en même temps que son expérience s'ordonne en une vision du monde cohérente et qui ne changera
plus. Il écrit dans la fièvre le "Discours sur les Sciences et les Arts", où il soutient que la culture et la civilisation, aux mains des riches, ne sont que guirlandes de
fleurs dissimulant les chaînes dont les pauvres sont chargés, et que le progrès des sciences et des arts n'a servi qu'à accroître le luxe des uns et la dépendance des autres. En exemple des
vertus désormais perdues, il cite les anciens Romain les Spartiates, et les Sauvages, qui savent vivre et mourir pour la liberté.
Le citoyen philosophe (1750-1755)
Les polémiques suscitées par son premier discours obligent Rousseau à préciser sa pensée "La première source du mal est dans l'inégalité", écrit-il
dans sa Réponse au roi de Pologne ; et à se définir lui-même. Il décide alors de mettre sa vie en accord avec ses écrits : il abandonne sa place, qu'il venait d'obtenir, de caissier chez
Francueil, et entreprend de gagner sa vie par un travail manuel, en copiant de la musique. Après quoi, il s'engage à fond dans le combat philosophique. Il prend parti, aux côtés de ses amis
Diderot et Grimm, dans la ((Querelle des Bouffons )) et par son opéra rustique "Le Devin de village (1752) comme dans la "Lettre sur la musique française"
(1753), il prône une musique ((naturelle )), mélodique et populaire. Dans l' Encyclopédie, il compose en 1753, dans la forêt de Saint-Germain son second discours et l'expression la plus
élaborée de son système : "Sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes", par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève. Il le dédie à la ville
de Genève, où il retourne en 1754 abjurer le catholicisme et reprendre son titre de citoyen, projetant même de s'y installer définitivement.
Mais ni à Paris ni à Genève, Rousseau ne pourra se réaliser. Seules ses riches relations de Paris peuvent lui payer assez cher ses copies de musique, et il leur est
toujours redevable de quelque charité. Sa Réforme morale et sa tenue négligée font de lui un objet de curiosité publique, et son escalier ne désemplit pas. Son "Devin de
village" obtient un triomphe à Fontainbleau et Louis XV en personne offre une pension... que Rousseau refuse, à la fois par timidité , et par fierté :
"Adieu la vérité, la liberté, le courage [...] Il ne fallait plus que flatter ou me taire en recevant cette pension : encore, qui m'assurait qu'elle me
serait payée ? Que de pas à faire, que de gens à solliciter" ! (Confessions).
Mais cette originalité provocante est mal vue, même de ses amis les philosophes. Les musiciens de l'Opéra, mécontents de la "Lettre sur la
musique française", le pendent en effigie et lui volent le produit du ""Devin". Les académiciens de Dijon ne lisent même pas jusqu'au bout le "Discours sur
l'inégalité", trop subversif.
Ce Discours plut à Diderot (qui y collabora) mais non à Voltaire. "Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage" persifla-t-il. Et sur les marges de son
exemplaire : "Voilà la philosophie d'un gueux qui voudrait que les riches fussent volés par les pauvres ! "
Quant aux Genevois, peu soucieux de suivre les leçons de Rousseau en retournant à leur égalité et leur pauvreté originelles, ils songeaient plutôt à prendre l'air de Paris au
voisinage de Voltaire, qui s'installait
aux "Délices" en 1755. Dès lors, Rousseau renonça à s'établir à Genève - comptant du reste être plus
libre en France comme étranger.
Vitam impenderevero (1756-1762)
Où s'en aller travailler en paix ? Mme d'Épinay, épouse de fermier général, offre à Rousseau une petite maison dans le parc de son château de campagne, à la
Chevrette près de Montmorency. Délirant du bonheur d'être en liberté dans la nature, Rousseau fait des plans : le matin à la copie, l'après-midi à penser dans la forêt avec un
calepin et un crayon, les soirées entre Thèrèse et son chien. Ses projets de travail : les "lnstitutions politiques" d'abord ; (inachevées, leur préface sera publiée sous le
titre de Contrat social) ; des Extraits critiques de l'abbé de Saint-Pierre, ensuite ; "la Morale sensitive" ou le "matérialisme du sage" (elle passera en
partie dans La Nouvelle Héloise) ; enfin un "Traité d'éducation", qui deviendra "L'Émile". Rousseau travaille aussi à "l'Essai sur
l'origine des langues", à l'occasion d'une polémique avec Rameau, son ennemi en musique.
Dix-huit mois plus tard, chassé ignominieusement de son hermitage, Rousseau fuyait en plein hiver, malade et désespéré, brouillé avec ses protecteurs et tous ses amis. Pourquoi ?
Pour des raisons privées d'abord. "ivre d'amour sans objet", en arrivant dans la nature, Rousseau s'était plu à la peupler de créatures idéales, se figurant en imagination
"les deux idoles de [son] coeur, l'amour et l'amitié", sous les traits de deux belles jeunes femmes : il avait ainsi commencé, toutes affaires cessantes, à écrire "La Nouvelle
Héloise", lorsque apparut la comtesse Sophie d'Houdetot, belle-soeur de sa protectrice et maîtresse de son ami Saint-Lambert, alors aux armées (on
était en pleine guerre de Sept ans).


Sophocle





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