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1885 1972
<< Le dernier Américain à vivre la tragédie de l'Europe >>
Ezra Pound risque d'être plus connu pour ses causeries anti-américaines à la radio romaine fasciste pendant la Seconde Guerre mondiale, pour son antisémitisme, que pour ses
"Cantos" - suite épique de poèmes de captivité - Voilà une constatation accablante. On ne peut en effet passer sous silence une activité politique qui,
pour avoir été souvent incohérente, n'a pas manqué cependant d'avoir des retentissements regrettables. On ne peut non plus refuser, pour des raisons idéologiques, d'aborder une oeuvre
monumentale, vivant pilier de la poésie contemporaine.
Ezra Weston Loomis Pound est un provincial : ses maladresses, ses emportements, ses engouements ne font que le souligner.
Né dans l'Idaho, à Hailey, petite ville de 2000 habitants, le 30 octobre 1885, il appartient à une famille bourgeoise, aisée, cultivée, dans laquelle la poésie et la culture sont à l'honneur.
Pound compose très tôt : à 15 ans, il décide
d'être poète.
Tout son effort tend dès lors à inventer un mode poétique qu'il ne devrait qu'à lui seul. Il explore les possibilités que lui offrent les langues romanes, la poésie provençale, la poésie
gréco-latine. Déjà apparaît la préoccupation majeure du poète, <<faire du neuf >>.
A 23 ans, il quitte définitivement l'Amérique ; en 1908, il publie à Venise son premier recueil "A Lume Spento", qu'il jette rageusement dans le Grand Canal avant de
partir pour Londres. Quelques exemplaires échappent à l'engloutissement et vont faciliter ses contacts avec les milieux littéraires londoniens. Dès 1909, il côtoie les écrivains les plus célèbres
: Conrad, Thomas Hardy, Henry James, W.B. Yeats : il ne lui reste plus qu'à se trouver.
En 1920, il fait partie du mouvement "moderniste" rattaché à "la Génération perdue". Il a été le chef de file de plusieurs mouvements littéraires : l'imagisme et le vorticisme.
* http://fr.wikipedia.org/wiki/Imagisme
* http://fr.wikipedia.org/wiki/Vorticisme
En 1940, il part pour l'Italie et se rapproche de Mussolini et du fascisme. Il fait la propagande de ce mouvement par l'intermédiaire de la radio italienne, ce qui lui vaut d'être interné le 21 novembre 1945 pendant treize ans par les autorités américaines qui préfèrent le déclarer "fou" plutôt que de concevoir qu'un Américain puisse trahir sa patrie. L'inculpation pour trahison est abandonné le 18 avril 1958 suite à une campagne menée par diverses personnes et magazines influents.
Le 30 juin il retourne en Italie déclarant aux journalistes : << toute l'Amérique est un asile de
fous >>. Il continua jusqu'à la fin de sa vie à s'opposer au système américain à travers divers journaux et meurt le 1er novembre 1972.
«L'usure est le cancer du monde que seul le scalpel
du
fascisme peut extraire de la vie des
nations.»
«Les soixante Juifs qui ont commencé cette guerre
devraient
être expédiés à Sainte-Hélène par mesure
prophylactique.»
(émission à la radio fasciste italienne, 30 avril
1942)
«Le capitalisme pue.»
(10 décembre 1943)
«Tout simplement, je veux une nouvelle civilisation.»
(tiré de ERZA POUND par Kerry Bolton)
Les Cantos
de
Ezra Pound
Flammarion
26.00 €

Article paru dans le N° 038
Mars-mai 2002
par Renaud Ego
Les Cantos
La nouvelle édition, désormais complète, des "Cantos" permet de lire l'oeuvre majeure mais d'un abord ardu d'Ezra Pound. Un hymne novateur et apocalyptique en quête d'une nouvelle civilisation.
Il est peu d'oeuvres au XX ème siècle dont l'ambition fut aussi grande que celle des "Cantos" ; et il en est peu qui furent à ce point un échec, ne serait-ce qu'aux yeux de leur auteur, et cela malgré l'influence déterminante que ce long poème épique exerça, notamment sur la poésie américaine. Avec Pound "la catastrophe côtoie la gloire" remarquait Denis Roche qui fut l'un de ses premiers traducteurs ; chez lui l'extrême générosité le dispute à l'ignominie, la lucidité poétique, à l'aveuglement politique. Mais cet échec -si c'en est un- doit avant tout se mesurer à l'aune de l'immense défi qu'il lança à la littérature : rien moins que reprendre le cours de l'Histoire, dans la prolixité des voix qui la composent, pour forger un autre chant, collectif et anonyme, qui soit aussi l'hymne d'une civilisation à venir.
La genèse des "Cantos" est indissociable d'une autre oeuvre cardinale,
"Ulysse" de Joyce, dont Pound fut l'inlassable critique, l'impresario, et le premier éditeur. L'un comme l'autre firent le choix, en apparence archaïque, d'écrire une
épopée ; Joyce dans le miroir de "L'Odyssée", Pound dans celui de "La Divine comédie". Joyce commence en 1914 l'épopée psychologique d'une
conscience quelconque, celle d'un juif errant dans les rues d'une ville moderne ; Pound, lui, esquisse dès 1915 l'épopée anonyme du monde saisi à travers la figure multiple de quelques
civilisations en proie aux forces qui les détruisent ou au contraire, en quête de perfection. Ce sera "Les Cantos", "l'oeuvre de ma vie, en vers, un long poème
nouveau, vraiment LONG, sans fin".
Pour Pound, l'épopée est "un poème qui inclut l'histoire", et comme chez Dante, elle débute dans
une forêt obscure. En l'occurrence, la Première Guerre mondiale où meurent quelques-uns de ses amis, comme le sculpteur Gaudier-Brzeska. Pound assigne au poème l'énorme tâche de réfléchir cette
violence et d'en élucider les causes, au moment où il comprend qu'elle est le moteur véritable de l'histoire. C'est pourquoi "Les Cantos" débutent aux enfers. On y voit
Ulysse, comme dans le chant XI de L'Odyssée, questionner les morts et demander au devin Tirésias de lui expliquer comment il reviendra à Ithaque. Tout le projet des
"Cantos" tient dans cette parabole : par un long périple à travers l'Histoire, Pound va chercher les voies d'un autre avenir. Il y puise des exemples de sagesse et
expose les innombrables situations où l'homme se fourvoie. Son extravagante érudition le conduit à travers la Chine de Confucius, la Provence des troubadours, l'Italie de Dante et Guido
Cavalcanti, l'Amérique de John Adams. Sigismond Malatesta et Confucius deviennent pour lui les modèles des princes éclairés. À l'opposé, il stigmatise les responsables à ses yeux des désordres du
monde, "les politiciens", "Les pervers, les pervertisseurs du langage,/ Les pervers, qui ont placé soif d'argent/ Avant les plaisirs des sens" (Canto XIV). Puis c'est le célèbre
Canto XLV où Pound extirpe ce qui lui semble être la racine du mal, celle qu'il nomme usura -l'âpreté au gain, le lucre - terme péjoratif qui
désigne le gain, le bénéfice ou le profit -. sans fin dont le libéralisme sauvage
est la forme actuelle.
Puis le projet des "Cantos" commence à se perdre. Pound qui s'installe en Italie
en 1924, s'éloigne de Joyce, dénonce "la colique psychique" des pages de Work in progress. Quant à lui, il veut "voir la réalité" c'est-à-dire l'économie et se fait le
chantre de théories fumeuses, comme "le crédit social" de C. H. Douglas. La tension poétique des premiers cantos se relâche dans les cycles des cantos "chinois" et "américains" qu'il écrit dans
les années 30, à la fois confus et pesamment didactiques. Il se pense en chef révolté de ce parti de l'intelligence qu'il a toujours voulu constituer. Non sans paradoxe, ce pacifiste
convaincu se rapproche de Mussolini et se lance dans de vigoureux plaidoyers en faveur du fascisme qui lui valent en 1945 d'être inculpé de trahison.
Emprisonné à Pise, il y écrit les "Cantos pisans", somptueuse introspection d'un
homme sur qui l'histoire s'est brisée, un homme qui n'est plus qu' "un chien sous la grêle/ une pie gonflée dans le soleil changeant" et qui chante "l'énorme tragédie du rêve dans
les épaules courbées du paysan". Il y a là d'admirables pages. Certes Pound continuera jusqu'à la fin l'oeuvre de sa vie, mais sans plus croire possible l'avènement d'un paradis, comme dans
La Divine comédie. Au contraire tout le portera à écrire une apocalypse.
On ne saurait juger Pound, en trop peu de mots. Joyce disait à son propos qu'il faisait "de brillantes
découvertes et de criantes erreurs". Disons seulement qu'en adoptant la figure épique du "nostos" - du retour - et cherchant dans l'histoire les figures d'un autre futur, Pound
s'attelait à la tâche, réactionnaire par essence, d'ériger le passé en avenir. Dès lors, il était logique qu'il trouvât dans le fascisme, cet avatar anachronique de la Rome impériale, un
modèle.
Pourtant, le meilleur de Pound est aussi à chercher dans cette immense synthèse de langages et d'histoires
que sont "Les Cantos". Pour près d'un tiers, ce poème est la compilation et le collage d'un matériau brut, poétiquement retaillé. Les Objectivistes (Charles Reznikoff,
Louis Zukofsky, William Carlos Williams) s'en souviendront. "Les Cantos" y puisent là leur dimension impersonnelle ou anonyme, si neuve dans la poésie du XXe siècle. Ils
y trouvent aussi une exceptionnelle diversité de phrasés, une scansion et un sens très neuf du vers que cet écrivain, qui croyait "en un rythme absolu", a su déployer en une composition
musicale chatoyante, même si elle est d'une lecture souvent difficile.
Il est étonnant que Pound demeure encore si mal connu en France. Son long poème impersonnel est peut-être
"ce livre futur" que Lautréamont appelait de ses voeux, lorsqu'il enjoignait la poésie à être faite par tous, ou que Rimbaud célébrait dans "la poésie objective" qu'il opposait
à celle "horriblement fadasse" et "subjective" de son temps. Gageons que cette nouvelle édition des Cantos comblera quelque peu ce retard.
Les Cantos Ezra Pound
sous la direction d'Yves di Manno
Traduits de l'américain par
J. Darras, Y.di Manno, D. Roche, P. Mikriammos et F. Sauzey
Flammarion


Sophocle





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