Partager l'article ! XX ème / Louis Aragon: 1897 1982 << Ce que je sais, je l'ai ...
1897 1982
<< Ce que je sais, je l'ai appris à mes dépens >>
Louis Aragon (Louis Andrieux) naquit à Neuilly sur Seine le 3 octobre 1897. Sa mère, célibataire, le faisait passer pour son jeune frère ; l'enfant grandit dans cette
complicité affectueuse, entouré d'attentions féminines (sa grand-mère, des tantes, les étrangères qui étaient les hôtes de la pension de famille que dirigeait sa mère) ; il fréquentait à l'école,
à Neuilly, des camarades d'un autre milieu social que le sien. Dans ce climat moral difficile, s'exaspéraient sa timidité et son amour-propre, s'enracinaient ses révoltes, ses désespoirs, ses
enthousiasmes. Lisant passionnément, il faisait en cachette l'apprentissage de l'écriture pour fixer ses "secrets" : de six à neuf ans, il écrivit soixante "romans".
Sa vie d'homme s'ouvre sur la double expérience de la guerre et du surréalisme. Il doit interrompre, en 1917, des études de médecine. Mobilisé à l'hôpital du Val-de-Grâce, il fait la connaissance
de Breton. Il écrit
alors dans des revues d'avant-garde, fonde, avec Breton et Soupault, la revue << Littérature >>, publie, en 1920, son premier recueil de poèmes
(Feu de joie), et son premier roman (Anicet). Il renonce définitivement à la médecine pour se consacrer à la littérature, travaille comme
secrétaire du directeur de théâtre Jacques Hébertot et pour le compte du couturier et mécène Jacques Doucet. Il participe aux manifestations, aux spectacles-provocations du groupe
Dada*, puis, après la rupture avec Tzara**, aux activités - poétiques et
politiques - surréalistes. Mais il garde son indépendance à l'égard de Breton*** avec des textes comme "Une vague de rêves"
(1924), "Le Paysan de Paris" (1926), "Traité du style" (1928). En 1927 il adhère au Parti Communiste français; en novembre 1928, il rencontre
Elsa Triolet**** : ces deux événements déterminent son avenir de militant politique et d'écrivain.
* http://fr.wikipedia.org/wiki/Dada ** http://fr.wikipedia.org/wiki/Tristan_Tzara
*** http://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Breton
****http://fr.wikipedia.org/wiki/Elsa_Triolet
Les ruptures ne sont pas des reniements. Aragon se sépare des surréalistes en 1931; l'<<.Affaire>> éclate à propos de l'inculpation de "Front rouge* " par l'autorité militaire, mais les divergences avec Breton portent sur la fonction de la poésie et les moyens de la révolution. Cependant, Aragon restera fidèle à ses convictions surréalistes : il les prolongera sous d'autres formes.
*http://blogs.mediapart.fr/edition/les-mains-dans-les-poches/article/070509/front-rouge
Plusieurs voyages en U.R.S.S., dont un de six mois, lui font connaître directement la réalité soviétique. Il devient journaliste d'information à <<L'Humanité >> (février 1933 - mai
1934), fonde avec P. Vaillant-Couturier la revue << Commune>>, est secrétaire de la section française de l'Association Internationale des Écrivains, milite en faveur des républicains
espagnols et contre les menées fascistes en France, dirige, de 1937 à 1939, le quotidien <<Ce Soir >>. Dans le domaine de la production littéraire, il ouvre, avec "Les
Cloches de Bâle" (1934), le cycle du <<monde réel>>.
Mobilisé en 1939, Aragon connaît la débâcle de Dunkerque, la campagne de France. Après l'armistice, il forme avec P. Seghers des projets de résistance, prend contact avec le Parti Communiste clandestin, participe à la lutte, en zone sud. Poèmes, articles, tracts, pamphlets, signés de son nom ou de pseudonymes (François la Colère), ont alors pour thèmes dominants l'amour d'Elsa et la résistance à l'occupation. Simultanément, se poursuit la rédaction du <<Monde réel>> - Sur le modèle de Balzac et de Zola, Aragon entame alors un grand cycle romanesque : http://www.universalis.fr/encyclopedie/louis-aragon/2-le-cycle-du-monde-reel/
A la Libération - temps des enthousiasmes, des espoirs et des occasions manquées -, Aragon devient directeur de << Ce Soir>> (1944, 1947-1953), puis des
<< Lettres françaises>> ; il entre en 1950 au Comité central du Parti Communiste. Il prend position sans réserve, comme journaliste, comme communiste, comme écrivain, dans toutes les
crises que traversent la France et le monde : guerres d'lndochine et d' Algérie, expansion américaine, guerre froide, guerre de Corée, affaire de Cuba, déstalinisation, révolte et répression en
Hongrie, invasion de la Tchécoslovaquie, révolution chinoise... Ces événements provoquent des conflits dans les milieux intellectuels (avec les existentialistes notamment), des remises en
question à l'intérieur du Parti Communiste : Aragon connait des doutes et des déchirements dont les oeuvres de cette époque sont l'écho.
L'itinéraire d' Aragon, au fil des années, oeuvre après oeuvre, a pu s'interpréter comme une suite d'adhésions contradictoires justifiées après coup. Mais à distance, il s'agit
bien plutôt d'une quête de tous les possibles dans la fidélité à soi-même : << J'ai toute ma vie appris pour devenir l'homme que je suis, mais je n'ai pas pour autant oublié l'homme que
j'ai été, ou, à plus exactement parler, les hommes que j'ai été. >>
Le mouvement perpétuel
L'oeuvre d' Aragon, abondante et diverse (poèmes, récits, critique littéraire et artistique, pamphlets, journalisme politique), témoigne d'une curiosité toujours à l'affût, d'une culture
polymorphe, d'une puissance de travail peu commune, d'une imagination de l'insolite. On l'a comparé à Victor Hugo. On a aussi parlé, non sans malice, de virtuosité. Pourtant, dans le kaléidoscope
des images, le tourbillon des formes et les métamorphoses de l'écriture, transparaît l'unité d'un projet : affronter l'assaut des choses, méditer sur le moi, l'amour, la culture, le destin des
hommes. << Je n'écris pas tellement pour faire un nouveau livre ; j'écris bien plus pour faire oublier les livres que j'ai écrits>>, confiait Aragon à Fr. Crémieux. Chaque
oeuvre peut être lue en effet comme étape d'une recherche et dépassement des oeuvres qui l'ont précédée. Cependant, on peut, du surréalisme au <<réalisme de l'âme >>, distinguer
des cycles dans sa production littéraire.
Dada et le surréalisme. Aragon fut dadaiste et surréaliste avec passion. Par besoin exacerbé de s'affirmer, il n'évita pas alors une certaine
surenchère. Dans les poèmes, les récits et les essais de cette époque, il cultive le paradoxe ; son écriture est éblouissante. "Feu de joie" et "Le Mouvement
perpétuel" mêlent les pastiches de la poésie traditionnelle aux textes automatiques ; "Une vaque de rêves" est un manifeste du surréalisme avant la
lettre ; "le Traité du style" et "La Peinture au défi" composent les deux volets d'une << anti-poétique >> ; "Anicet" et "Le
Paysan de Paris" sont des <<anti-romans>>.
Le monde réel. Le cycle du <<monde réel>> comporte cinq romans écrits de 1934 à 1951 ; c'est une fresque de la société française de 1889 à 1940 ; on y voit l'hégémonie incontestée de la bourgeoisie sombrer dans deux guerres mondiales. L'unité thématique de ces récits est une méditation sur I'amour, son pouvoir dans I'action sociale, sa perversion par I'argent, sa rédemption par la foi dans le bonheur et I'avenir. Ce << cycle >> pose toute la question du réalisme : Aragon récuse la théorie du << reflet >> ; il pense que le romancier n'a pas à calquer ce qui existe, mais à créer une réalité, à inventer l'avenir : <<Je tiens le roman pour un langage qui ne dit pas seulement ce qu'il dit (l'anecdote, les personnages), mais autre chose encore [...]. C'est cet au-delà qui m'est précieux >>.
La poésie de combat. De 1940 à 1945, légalement ou clandestinement, Aragon publie des poèmes (qu'il regroupe ensuite en recueils) où il peint la stupeur de la défaite,
les misères de l'occupation, puis la colère, le refus de la servitude, la résistance qui s'organise, la lutte de I'armée des ombres, l'atrocité des représailles, les arrestations, les tortures,
les exécutions, l'espoir au coeur des combattants. On suit au fil des poèmes toute I'histoire des années sombres. Pour Aragon, la poésie est un mode d'action ; elle doit
s'engager : <<Mon chant ne se peut refuser d'être; parce qu'il est une arme lui aussi pour I'homme désarmé.>>.
Ce qui caractérise cette poésie de combat - Le Crève-coeur (1941), Les Yeux d'Elsa (1942), Brocéliande (1942), En français dans le texte (1943), Le Musèe Grèvin (1943), La Diane française (1945) -, c'est un retour à la tradition. Aragon reprend les grands thèmes de la poésie du passé, évoque les héros des légendes (Merlin, Brocéliande, Lancelot...) et les figures de la résistance nationale (Du Guesclin, Jeanne d'Arc); ces images, aux heures de détresse et de doute, avaient une efficacité directe ; elles témoignaient d'une permanence de la France et de son histoire. Aragon utilise des formes et des rythmes traditionnels ; il ne se borne pas à l'imitation pure ; sans rompre avec la continuité historique, il prend des libertés avec la prosodie - étude des phénomènes de l'accentuation et de l'intonation (variation de hauteur, de durée et d'intensité) permettant de véhiculer de l'information liée au sens telle que la mise en relief, mais aussi l'assertion, l'interrogation, l'injonction, l'exclamation - . Cette écriture éveille le souvenir de vers connus, familiers ; entre 1940 et 1945, ces vers donnaient aux lecteurs la conviction réconfortante d'une survie du <<génie de la France>>.
A la libération, une polémique éclata entre les poètes combattants publiant un recueil collectif, "L' Honneur des poètes" , et Benjamin Péret, condamnant, dans
"Le Déshonneur des poètes", l'usage qu'ils avaient fait de la poésie. Les arguments et les positions prises alors dépassent les circonstances de l'époque et posent le
problème général des fonctions de la poésie et des formes d'un art révolutionnaire.
Le cycle d'EIsa. En novembre 1928, Aragon fait la connaissance d'Elsa Triolet. Et du "Crève coeur" (1941) aux
"Chambres" (1969), tous les recueils poétiques sont, à quelque degré, une célébration d'Elsa. Il évoque leur rencontre, au moment du pire désarroi, après une tentative
de suicide, comme une seconde naissance :
Tu m'as trouvé comme un caillou que l'on ramasse sur la plage.
Comme un bizarre objet perdu dont nul ne peut dire l'usage.
Il fait d'Elsa l'inspiratrice de son action politique et de sa création littéraire. Il peint ses
sentiments au fil des années : une passion à la fois idéalisée et sensuelle sur laquelle l'usure du temps n'a pas de prise ; un amour tourmenté, exclusif, jaloux jusqu'au désespoir; l'angoisse de
la vieillesse ; l'intolérable certitude d'être voué au néant.
En même temps il instaure une <<religion de l'amour>>, imagine l'amour de la femme comme source de tout espoir, de toute action, de tout avenir. Il présente le couple qu'il forme avec
Elsa - et qui fait songer à d'autres couples : Abélard et Héloise, Dante et Béatrice, Victor Hugo et Juliette Drouet... Tristan et Yseut - comme une communauté parfaite qui réalise et symbolise
la totalité de la société future.
Une pratique théorique. Ce qui fait l'unité des derniers récits d' Aragon, de "La Semaine sainte" à "Théâtre /
roman", c'est leur caractère de pratique théorique : ce sont des textes à la fois expérimentaux et réflexifs : Aragon s'interroge, à travers le récit lui-même, sur la nature et la
fonction de l'écriture, sur les jeux de l'histoire et de la fiction, sur le <<réalisme>>, sur le sujet élocuteur, sur le rapport de l'écrivain à son oeuvre et à ses lecteurs.
Parallèlement, au cours de cette période, des essais sur la littérature et la peinture élaborent la théorie du texte dont les << romans>> miment la pratique. Un résumé réduit
forcément le sens de ces récits, masque leur polysémie - La polysémie désigne un mot qui a
plusieurs sens (ainsi, le verbe louer est polysémique : selon le contexte, il peut avoir le sens de « donner en location » et « vanter les mérites de quelqu’un
- pourtant, leur trame narrative met en scène la problématique qu'ils développent.


Sophocle





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