Partager l'article ! XX ème / Pablo Neruda: 1904 1973 Des trois paysages fondamentaux dont la poé ...
1904 1973
Des trois paysages fondamentaux dont la poésie de Neruda se
nourrit, le premier, chronologiquement et sans doute aussi par ordre d'importance, est le Sud, où s'installe, en 1906, la famille du poète,
deux ans après la naissance de ce dernier. Il n'est pas indifférent à l'évolution postérieure de cette poésie que <<la province de l'enfance>> ait été, au XVl ème et au XVII ème
siècle, le théâtre de l'héroïque résistance que le peuple araucan* opposa au conquérant espagnol. << La Frontera>> - c'est le nom qu'on donne au Chili à cette
région - ne se confondra jamais, dans la mémoire du poète, avec l'abstraction idéaliste d'un paradis perdu. Elle
est un paysage habité par l'histoire. Au début du siècle, c'est vers ces terres encore presque vierges que le capitalisme chilien cherche à réaliser son expansion.
C'est sur une nature sauvage, livrée à l'énergie d'une population de pionniers, que l'enfant portera ses premiers regards. Dans cette région extrêmement humide et froide, couverte de lacs, de
volcans et d'immenses forêts, ce n'est pas seulement l'interminable pluie australe qui accompagnera sa rêverie, mais le chant de la scie luttant contre le bois ou encore (Neruda a eu un père
cheminot) le cri des trains déchirant le silence végétal. Tout autant que les longues promenades solitaires à travers bois, les rythmes du travail humain contribueront, dans les années
d'enfance, à former la sensibilité du futur poète.
* Les Mapuches, littéralement « Peuple de la terre » en mapudungun, sont les communautés aborigènes de la zone centre-sud du Chili et de l' Argentine, connues également sous le nom d'Araucans.
Site "BiblioMonde" sur Pablo NERUDA : http://www.bibliomonde.com/auteur/pablo-neruda-241.html
Dans la poésie de Pablo Neruda, le Sud, lieu de l'enfouissement vertical, s'articule
dialectiquement avec l'immensité horizontale du paysage océanique. L'océan Pacifique, face auquel il s'installe en 1943, à Isla Negra, petit village situé à une
quarantaine de kilomètres au sud de Valparaiso, fait de l'enraciné des forêts australes un perpétuel voyageur. Par sa présence constante dans la poésie de Neruda, il témoigne de l'ambition
totalisatrice qui en constitue le trait fondamental. Mais surtout il s'y impose comme le modèle le plus accompli du mouvement dialectique qui traverse la nature et l'histoire et auquel toute
l'oeuvre du poète se montre attentive.
Le troisième paysage constitutif de la poésie nérudienne est celui, désertique, du Nord du Chili. S'il arrive que Neruda le
compare à l'Océan, il en diffère cependant par un aspect essentiel. Sur l'Océan, l'homme n'a pas de prise, tandis qu'il arrache, au prix d'un effort gigantesque, son cuivre et son salpêtre à la
pampa hostile. Le paysage du <<Norte Grande>> par la quotidienne victoire que l'ouvrier chilien y remporte sur la nature, permet de prendre la mesure de la grandeur de l'homme mais
aussi, dans un ordre social fondé sur l'injustice, la mesure de son infinie misère. C'est au sein de ce paysage que pour le poète, devenu en 1945 le candidat du Parti communiste chilien aux
élections sénatoriales, s'inscriront les dures leçons de la lutte des classes.
C'est une géographie inextricablement nationale et personnelle que celle de la poésie de Pablo Neruda. En devenant histoire, elle s'universalise, mais elle ne le devient qu'au
travers d'une pratique et d'une mythologie personnelles. Par quel cheminement et par quels détours ? il faut, sur ce poin, interroger l'itinéraire poétique nérudien.
L'oeuvre de Pablo Neruda déconcerte la critique de diverses façons : par son étendue peu commune (quarante-trois recueils dont certains comportent plusieurs volumes) et aussi par
l'extraordinaire diversité de ses registres. Il y a, chez Neruda : un poète au verbe hermétique et oraculaire et un chroniqueur dont l'humilité côtoie le prosaïsme, un satirique féroce et un
homme dont le lyrisme amoureux est un des plus purs de ce temps, un barde* malicieux de la tradition populaire et un poète grave sans cesse enclin à la méditation. Mais plus encore que ce
caractère multiple, ce qui complique et souvent fausse l'approche de la poésie de Pablo Neruda, c'est le rapport qu'elle entretient avec le politique, l'idéologique, et plus
généralement, avec l'histoire. Deux dates y tiennent une place décisive : 1936 et 1958.
* Tardivement et par extension, le mot barde est employé comme synonyme de poète ou chanteur d'expression bretonne, galloise ou gaélique.
De la saison en Enfer à L' Espagne au coeur
C'est vers 1920 que le jeune Neftali Reyes adopte le pseudonyme de Pablo Neruda (en hommage au poète thèque Juan Neruda - http://fr.wikipedia.org/wiki/Jan_Neruda). Dans les années qui suivront, entre 1921 et 1927, au prix d'une douloureuse transplantation qui l'a mené de
Temuco à Santiago, l'enfant timide et silencieux de << La Frontera>> est devenu un poète fêté par les milieux littéraires de la
capitale. Son étonnante précocité en a
fait, à vingt ans, l'auteur d'un livre qui, aujourd'hui encore, demeure, avec plus d'un million d'exemplaires vendus, un des best sellers de la poésie de langue espagnole : "Vingt
poèmes d'amour et une chanson désespérée" (1924). L'envie de tout quitter tourmente, cependant, l'adolescent. En 1927, il s'embarque pour la Birmanie, où il a obtenu une obscure
charge consulaire. A Rangoon, puis à Batavia et à Colombo, au rêve d'évasion va rapidement se substituer le cauchemar de la solitude. C'est d'une véritable saison en enfer que les poèmes de
"Résidence sur la Terre" (1927-1931) tiennent le journal. Ce livre lucide et désespéré, un des sommets de la poésie contemporaine de langue espagnole, est tout
entier dominé par une obsession : la destruction temporelle. Le poète y assiste impuissant à l'implacable mouvement par
lequelles les êtres et les choses se désagrègent, mais il y est déjà un témoin pour lequel l'objectivité du réel en constitue la dimension essentielle, un homme pour lequel iI ne saurait y
avoir de résidence que sur cette terre. Aussi n'est-ce pas dans un ailleurs imaginaire qu'il cherchera à fuir l'angoisse, mais dans les arcanes du monde matériel. En cela, les poèmes de l'exil
oriental peuvent être considérés comme le creuset du matérialisme poétique à venir. Il n'en est pas moins vrai que c'est l'irruption de l'histoire dans l'existence du poète qui permettra à la
sombre saison des "Résidences" de porter ses fruits dans toute leur plénitude.
En 1936, Neruda est en Espagne où il a réussi à se faire nommer. Il est l'ami de Federico García Lorca, de Rafael Alberti, de Miguel Hernandez. Au coup d'état fasciste, iI répond
par un cri de révolte d'une violence inouïe. C'est "L'Espagne au coeur", qui fera partie de la "Troisième résidence" (1935-1945). Ce poème
marque la rupture de Neruda avec tout un passé poétique. << Le monde a changé et ma poésie a changé>>, dira-t-il. Ce changement devait, pendant des années, être une
source intarissable de polémiques et de malentendus : la critique nérudienne a longtemps opposé de façon irréductible le poète des "Résidences" et celui postérieur à
1936, sans voir que la transformation de l'un en l'autre s'était faite sur la base d'une profonde continuité. Avec la publication, en 1950, du "Chant général", c'est un
projet aussi ancien que la poésie de Neruda elle-même qui trouve son épanouissement : celui d'un vaste poème cyclique.
La découverte de l'inépuisable
En 1973, au lendemain de la mort de Pablo Neruda et de l'installation à Santiago de la junte du général Pinochet, l'écrivain argentin Julio Cortazar pouvait écrire : <<
Il faudrait êtte sourd et aveugle pour ne pas sentir que ces pages du Chant général ont été écrites il y a deux mois, il y a quinze jours, hier soir, aujourd'hui même, écrites
par un poète mort, écrites pour notre honte et, peut-être, si un jour nous le méritons, pour notre espoir>>. La terrible actualité que conservent certains poèmes du "Chant
Général" (1950) s'explique par les circonstances qui présidèrent à son écriture.
En 1947, deux mois après son arrivée au pouvoir où l'ont porté les forces unies de la gauche chilienne, Gonzalez Videla trahit ses engagements. Dans un discours au Sénat intitulé
<< J'accuse >> - inspiré du "J'accuse" d'Emile Zola - , Neruda, qui a adhéré en 1945 au Parti communiste chilien et qui deviendra
bientôt membre de son comité central, dénonce la forfaiture. Un ordre d'arrestation est lancé contre lui. C'est dans la clandestinité que le poète achèvera d'écrire le livre qu'il a commencé
d'écrire autour de 1940 et auquel il a donné pour titre "Le Chant général".
Le vaste cycle des "Odes élémentaires" (1954, 1956, 1957, 1959) s'étend sur
quatre livres mais déborde en réalité sur toute la production de cette période. Il se présente comme une sorte de chant général de toutes les choses, des plus humbles aux plus nobles, de tous les
aspects de la vie, des plus légers jusqu'aux plus graves. Les odes proprement dites sont plus de deux cents et chacune d'elles traite un thème différent. On y trouve célébrés pêle-mêle le lézard
et la cuillère, Arthur Rimbaud et la bicyclette, l'abeille et la tomate, la paresse et l'Océan. Une paire de ciseaux ou même les chaussettes du poète sont jugés dignes par ce dernier de la même
ferveur poétique que l'espérance ou la solidarité humaine. Avec un vers raccourci à l'extrême, où chaque mot acquiert le relief et la densité de l'objet, les "Odes"
semblent vouloir enserrer dans leur sinueuse calligraphie l'univers tout entier afin de le soumettre à la loi de leur simplicité et de leur transparence. Rien de plus démystificateur que le
lyrisme souriant des "Odes élémentaires" : l'inspiration poétique y est désacralisée, quant au mythe têtu du <<poète maudit>>, il fait eau de toutes parts.
L'histoire littéraire fournit peu d'exemples d'une poésie aussi consciente et aussi sereine.
Une double circonstance va néanmoins troubler cette sérénité, et être à l'origine, un peu avant la fìn des années cinquante, d'une crise qui aura sur la poésie de Pablo Neruda
d'importantes et durables conséquences.
1958 : Le retour au chant personnel
Il s'agit de deux événements antérieurs à 1958 mais dont on ne mesure les effets qu'avec la publication à cette date de "Vaguedivague". Le premier est le divorce du
poète. Il se sépare en 1955 de celle qui avait été la compagne de ses débuts dans la vie militante, Delia Del Carril, pour épouser Matilde Urrutia, l'inspiratrice des admirables sonnets de
"La Centaine d'amour" (1959).
Le second événement est la révélation, faite lors du XX ème congrès du Parti communiste de l'Union Soviétique, des crimes de Staline. Tout en ne reniant rien de ses convictions communistes
(<<Je ne suis pas de ceux qui reviennent de la lumière>>, déclarera-t-il fièrement), Neruda est profondément bouleversé.
Le souvenir de l'erreur stalinienne ne cessera plus désormais d'être présent à l'horizon de la méditation du poète sur l'histoire.
Cette crise de la fin des années cinquante ne saurait certes être comparée à celle de 1936. Les lignes de force de l'univers poétique nérudien demeurent les mêmes : l'exploration passionnée du
monde élémentaire se poursuivra dans "Pierres du Chili" (1961) ou dans "Pierres du ciel" (1970), et l'adhésion aux luttes historiques ne se
démentira pas, qu'il s'agisse de célébrer la Révolution cubaine "Chanson de Gester 1960" ou de dénoncer ceux qui sont tout à la fois les auteurs du génocide vietnamien
et du complot contre le Chili de l'Unité populaire dont il fut pendant deux ans l'ambassadeur en France.
Pablo Néruda obtient le Prix Nobel de littérature le 21 Octobre 1971. Après le coup d'Etat du 11septembre 1973 au Chili qui renverse Salvador Allende, sa maison est saccagée et ses livres brûlés ; il meurt le 23 septembre 1973. Suite à des soupçons d'assassinat, le Partie Communiste Chilien a demandé l'ouverture d'une enquête le 2 juin 2011, pour déterminer les causes de sa mort. L'inhumation de Pablo Neruda devient, malgré la surveillance policière, une manifestation de protestation contre la terreur militaire. (Wikipédia)


Sophocle





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