Partager l'article ! XX ème / Yasunari Kawabata: 1899 1972 Prix Nobel de littérature en 1968, qualifié de << ...
1899 1972
Prix Nobel de littérature en 1968, qualifié de << plus grand écrivain japonais
contemporain>> président, de 1948 à 1965, du PEN-club (réunion de poètes - essayistes - nouvellistes) de son pays, membre de l'Académie des arts,
Kawabata risque de pâtir quelque peu, aujourd'hui, d'une consécration officielle aussi éclatante ; trop d'écrivains japonais du XXème siècle ont vécu leur carrière
littéraire comme une révolte parfois tragique pour que l'oeuvre n'ait pas à se défendre contre une certaine réputation de complaisance. L'image reçue de Kawabata, le solitaire, le sage qui vit
encore dans l'ancien Japon, contraste, elle aussi, un peu trop facilement avec les succès de l'homme public. Mais l'oeuvre, à s'en tenir à elle,
est d'une réelle grandeur : une lecture superficielle n'y découvrira que drames d'amour, effusions sentimentales, orchestration nostalgique des usages d'antan. Or, ce qui
fait le prix de chaque page de Kawabata, c'est la qualité du regard, les correspondances du paysage et du sentiment, le dépouillement d'un récit sans figure voyante ni abstraction, où la beauté
des choses, l'apparence des êtres parvient à rendre compte des troubles les plus profonds.
Quand Kawabata y naît le 14 juin 1899, Osaka est déjà une grande ville, sans charme particulier. Son père y exerce la médecine ; c'est, comme d'ailleurs la mère de l'écrivain, une personne d'une
haute culture, versé en particulier dans la poésie chinoise. Mais l'enfant n'a pas deux ans qu'il est déjà orphelin et il sera élevé dans la ferme de ses grands-parents. Sa grand-mère meurt
bientôt et il reste seul avec son grand-père maternel, malade et aveugle. Il a quinze ans à la mort de celui-ci et connaît alors l'internat. Sa première oeuvre, publiée en 1925, sera l'écho de
cette enfance assombrie par les deuils ; il s'agit du "Journal d'un garçon de quinze ans", dont le thème fondamental est la solitude de l'orphelin.
Au carrefour de l'Orient et de l'Occident
Très tôt, il se sent le goût de la peinture et de la littérature, publie des nouvelles dans les journaux,
dévore la littérature russe et française. Ses études supérieures, à l'Université impériaIe de Tokyo, manifestent à la fois son intérêt pour l'Occident (il acquiert une connaissance approfondie de
la langue anglaise) et son attachement à la tradition nationale (sa seconde spécialité est l'histoire de la littérature japonaise). Ses études terminées, son activité littéraire s'intensifie,
d'autant plus que l'héritage paternel le délivre du souci de sa subsistance. En 1924, il fonde avec d'autres écrivains un groupe qui se propose de faire profiter les lettres japonaises des divers
courants
intellectuels d'Occident (néo-romantisme, symbolisme, expressionnisme, psychanalyse, etc.). Mais si, pour certains d'entre eux, ce renouvellement passe par une rupture avec les conventions
figées de la littérature
traditionnelle, ce n'est pas exactement le cas pour Kawabata, qui ne renonce pas complètement à l'esthétique ancienne et reste imprégné de religiosité bouddhique. Un récit paru en 1922,
"La Petite danseuse d' Izu", est, à cet égard, caractéristique : sous la forme de notes de voyage, nous est contée une intrigue amoureuse entre un étudiant et une jeune
danseuse ; mais, au-delà de l'anecdote, on y déchiffre le sentiment de la beauté éphémère, de la pureté fragile, la nostalgie d'une tradition où la danse est moins exhibition que participation à
un rite.
"La Petite danseuse d' Izu" n'est encore qu'une nouvelle, quoique assez longue. Kawabata prendra l'habitude de publier ses oeuvres en feuilleton dans les journaux, et de
constituer un roman à partir d'une suite de courts récits. Ce sera le cas d' "Asakusa Kurenaidan" publié en 1925 (Asakusa est le quartier des plaisirs des confins
de Tokyo). Ce sera également le cas de "Pays de neige", dont l'élaboration s'étend de 1935 à 1948. On a pu qualifier ce roman, et certains de ceux qui ont suivi, de
<< tragédies du sentiment humain>>. L'unité de l'oeuvre, plus encore que dans l'intrigue amoureuse (un dilettante, Shimamura, retrouve à chacun de ses séjours en montagne une femme, Komako, qui ne pourra supporter
cette discontinuité et finira tragiquement), réside dans l'intense poésie qui émane de ce pays de neige, coupé du reste du monde par un long tunnel, lieu hors du temps où naît un nouveau
sentiment des choses.
Dans les années qui précèdent la Seconde Guerre mondiale, Kawabata échappe à l'agressivité nationaliste en se plongeant dans les Sûtra bouddhiques, de plus en plus pénétré de la présence de la
mort dans la vie même, voyant dans toute beauté une allusion à une autre existence. Beaucoup de nouvelles de cette époque montrent comment le spectacle de la nature peut conduire à une communion
au-delà de la mort. C'est ce sens religieux qu'il faut donner au thème, si fréquent dans toute l'oeuvre, de la floraison des arbres.
Pendant ce temps, Kawabata reste éloigné des vicissitudes historiques ; aucune trace dans son oeuvre de la
campagne de Chine ; mais le désastre de 1945 l'atteint profondément : << Je n'écrirai plus, déclare-t-il alors, que
des poèmes voués aux
morts.>> Est-ce ainsi qu'il faut interpréter "Nuée d'oiseaux blancs", roman publié en 1952 ? Il s'agit encore d'une histoire d'amour et de mort. Kikuji
connaît, avec la maitresse de son père, mort récemment, une indicible plénitude amoureuse ; mais celle-ci se suicide ; sa fille Fumiko se donne à lui, mais elle sent qu'elle ne saurait être, pour
Kikuji, qu'une réminiscence de sa mère, et elle disparaît. Cette trame, grossièrement résumée, ne rend cependant pas compte de l'essentiel : les deux femmes pratiquaient en expertes l'art du thé
et il s'établit une correspondance constante et très délicate entre la perfection des objets, des gestes traditionnels, et les expériences sensuelles des amants, à la recherche d'une harmonie
sensible, que sa perfection rendrait inaccessible à toute souillure. Ainsi, dans la multitude des notations concrètes se dessine cette intuition de l'être.
Quoique très différent, "Le Grondement de la montagne", publié deux ans plus tard (1954), témoigne de la même recherche intuitive, par l'image, des sentiments les plus
profonds. La mélancolie d'un vieillard, qui sent sa fin proche et dont la vie n'a pas été heureuse, la délicate sympathie qui l'unit à sa belle-fille, jeune femme qui supporte courageusement
l'infidélité de son mari : rien là de très romanesque ; tout le charme du livre est dans la succession de petites scènes, apparemment banales, mais qui sont toujours l'écho d'un état de
conscience du vieillard, d'un aspect de sa mélancolie, de la délicatesse de ses sentiments. Nombreux sont les drames qui surviennent dans la famille, mais les personnages principaux vivent leur
mélancolie dans la lenteur du quotidien, dans les gestes simples de la vie, comme s'ils trouvaient là - et non dans quelque décision violente - la voie d'une
secrète plénitude.
<< Il est facile d'entrer dans le monde des Bouddha, il est difficile d'entrer dans le monde des
démons. Ce propos d'Ikkyu, moine zen, me touche au plus profond de moi-même, a dit Kawabata dans sa conférence de Stockolm. Tout artiste aspirant au vrai, au bien et au beau comme objet final de
sa quête, est hanté fatalement
par le désir de forcer cet accès difficile du monde des démons, et cette pensée, apparente ou secrète, hésite entre la peur et la prière.>> De cette quête
et de son ambivalence témoigne un court roman, paru en 1961 : "Les Belles endormies". Singulière maison de prostitution où les clients, tous très âgés, passent des nuits
à contempler le corps parfait de jeunes compagnes qu'ils n'éveillent pas. Par la méditation et par le rêve, le héros y évoque les femmes qu'il a connues. Ce sommeil est bien proche de la mort, et
si la quête érotique donne accès au monde des démons, les beautés parfaites qu'on y rencontre ne sauraient être tout à fait étrangères à la perfection des Bouddha.
Publié l'année suivante, "Kyoto" semble sacrifier à un romanesque un peu facile : des jumelles, orphelines dès leur enfance et que le destin a séparées, se retrouvent
une fois devenues jeunes filles. Mais elles appartiennent à des milieux différents et décident d'elles-mêmes de ne plus se revoir. Cependant, le vrai sujet du roman, c'est la relation quasiment
amoureuse qui unit les personnages à la ville ; ce qu'ils recherchent en fuyant la cité moderne, en se réfugiant dans les jardins, dans les monastères, dans les sanctuaires, c'est, à travers la
nature et la beauté
préservée, le sentiment de l'intemporel.
On l'aura compris, dans ses romans et dans ses nouvelles, Kawabata est avant tout un poète. A l'analyse, il préfère l'intuition, à la grande fresque, le tableau intimiste, aux péripéties, la subtilité du regard. Laisser aux images les plus simples, aux gestes les plus quotidiens le soin de dire toutes les instances de l'être, voire l'intuition de l'au-delà : l'intrigue ne vaut que par les images, et les images ne sont pas un décor ; tout est signe, dans la discrétion et la plénitude.
Il se donne la morte le 16 avril 1972 à Zushi.


Sophocle





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