Le blog de Cathou
La reproduction des chefs-d'oeuvre par la photographie nous apporte,
<< pour la première fois, I'hèritage de toute I'histoire >>. Mais cet héritage est le résultat d'une immense métamorphose : car c' est à la lumière de notre temps que
nous donnons un sens aux oeuvres du passé. L' Art moderne, qui est né avec l' << Olympia >> de
Manet (pour la première fois, la peinture n'a d' autre sujet qu' elle même), dialogue avec les arts
sacrés ou avec les << arts de la fiction>>. Les formes, les styles, naissent en s' opposant aux formes, aux styles antérieurs. IIs ne sont jamais véritablement au service du
<<réel>>, de la vie, de la nature, mais ils expriment une vision nouvelle du monde. << J'appelle artiste celui qui crée les formes.>>. Le grand artiste
conquiert sa liberté en refusant les formes antérieures. Il crée un monde qui rivalise avec le monde réel. A une époque privée de la foi en un Absolu, I'art prend figure d'absolu par lui même. L'
art moderne, qui refuse les formes trop <<réalistes>>, soumises à I'apparence, rejoint les arts sacrés. L' art est liberté, il est
<<anti-destin>>.
L'ART EST UN ANTI-DESTIN
Par les chefs-d'oeuvre de l'art, les hommes, privés des certitudes que leur offraient les religions, communient dans une même victoire sur le destin.
L'art ne délivre pas l'homme de n'être qu'un accident de l'univers ; mais il est l'âme du passé au sens où chaque religion antique fut une âme du monde. Il assure pour ses sectateurs (partisan d'une secte), quand l'homme est né à la solitude, le lien profond qu'abandonnent les dieux qui s' éloignent. Si nous introduisons dans notre civilisation tant d'éléments ennemis, comment ne pas voir que notre avidité les fond en un passé devenu celui de sa plus profonde défense, séparé du vrai par sa nature même ?. Sous l'or battu des masques de Mycènes, là où l'on chercha la poussière de la beauté, battait de sa pulsation millénaire un pouvoir enfin réentendu jusqu'au fond du temps. A la petite plume de Klee, au bleu des raisins de Braque, répond du fond des empires le chuchotement des statues qui chantaient au lever du soleil. Toujours enrobé d'histoire, mais semblable à lui-même depuis Sumer jusqu'à l'école de Paris, l'acte créateur maintient au long des siècles une reconquête aussi vieille que l'homme. Une mosaïque byzantine et un Rubens, un Rembrandt et un Cézanne expriment des maîtrises distinctes, différemment chargées de ce qui fut maîtrisé ; mais elles s'unissent aux peintures magdaléniennes dans le langage immémorial de la conquête, non dans un syncrétisme* de ce qui fut conquis. La leçon des Bouddhas de Nara ou celle des Danses de Mort çivaïtes n'est pas une leçon de bouddhisme ou d'hindouïsme ; et le Musée Imaginaire est la suggestion d'un vaste possible projeté par le passé, la révélation de fragments perdus de l'obsédante plénitude humaine, unis dans la communauté de leur présence invaincue. Chacun des chefs-d'oeuvre est une purification du monde, mais leur leçon commune est celle de leur existence, et la victoire de chaque artiste sur sa servitude rejoint, dans un immense déploiement, celle de l'art sur le destin de l'humanité. L'art est un anti-destin.
* système philosophique ou religieux basé sur les mélanges de plusieures doctines différentes.
Les Voix du silence (Gallimard)